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REVUE
DES PYRÉNÉES
ET
DE LA FRANCE MÉRIDIONALE
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ASSOCIATION PYRÉNÉENNE
FONDÉE PAR FEU JULIEN SACAZE & LE Dr F. GARRIGOU
REVUE
DES
PYRENEES
FRANCE MÉRIDIONALE — ESPAGNE
DIRIGÉE PAR LE D' FE, GARRIGOU
Sciences, Lettres, Arts,
Intéréts locaux € régionaux,
TOME IX — 1897
TOULOUSE
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TouLouse, Hd. Privat, rue des Tourneurs, 45. — Foix, Gadrat.
Bonpeaux, Féret & tils. —= MONrPELLIER, Coulet.
Maorio, Fuentes y Capdeville. = BARCELONE, À. Verdaguer. — BERLIN, Asher,
Tous droits réserves.
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TOME IX — 1897
| Pages
Articles originaux. — Despevises pu DÉzErRT, professeur à la Faculté des
lettres de Clermont : Madrid au XVIIe siècle. ....,......,........... L
FRanx : Dernier voyage de la reine de Navarre, Marguerite d'Angoulême,
sœur de François le, avec sa tille, Jeanne d’Albret, aux bains de Caute-
rets (1549), trois épitres en vers inconnues, étude cuiique & historique
(suite & fin)....... annee ina eee eee Satis 2
Baron DeEsazars : L'Art paradoxal à Toulouse.....,................. ia 77
Ernest Roscnacu, archiviste de la ville de Toulouse : Abrégé de ‘l'histoire
dé LahB0edoCs: se use .. 113, 270, 345, 461, 508
DougLer, professeur agrégé au Lycée de Nice : La mort et l’autopsie du
marquis Jean-Pierre Gaston de Foix-Rabat Gi) troie sources 140
Abbé Cau-Dursax : État du Mas-d’Azil après les guérres de religion........ 149
G. JourDanne, félibre majoral, maître ès jeux de l’Académie des Jeux Flo- |
raux : Cosas de España TT 209
Abbé Douais, professeur à l’Institut catholique : Palissot et Castillon, secré-
taire perpétuel de l’Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres
qe TOUIOHSE Sn de ae cit osent 229
P. ne CasrEeran, membre résidant de la Société archéologique du midi de la
France : Traités internationaux de lies et passeries conclus entre Îles
hautes vallées frontalières des Pyrénées centrales. ...............,...... 253
Abbé J. LesTRADE : « Le Triomphe de Joseph » et « le Déluge », par Hilaire
Pader, peintre toulousain du dix-septième siècle... sélaseiibbssntes 321
Paul pe CasrTéRas, conseiller à la Cour d’appel : Le conventionnel Vadier
& ses collègues de la représentation de l'Ariège. ....................... 322
Baron Desazars : Le Félibrige et son nouvel historien,....,............. +. 4OI
E. MÉRIMÉE, professeur à l’Université de Toulouse : Un Professeur d’espa-
gnola loulouse en r026e st Sn de sation een 413
Abbé C. JuuiEN, curé de la Dalbade : L'Église & le Clocher de la Dalbade
au seizième siècle, d’après des documents inédits....,.................. 427
G. Douneer, professeur au lycée de Nice, ancien membre de l’École d’Athé-
nes : Les Testaments de Georges, baron de Foix-Rabat, & de sa veuve
Jeanne de Durfort (1600 & 1622)......... se A
a
de
de
VI TABLE DES MATIÈRES.
Abbe Docais, membre honoraire se la Societé archeologsique du Midi : Tes-
Cned Gone de CALE nds sie Le mit ne
G. JourDanxE, félibre majoral : Chronique felibréenne......................
MESSiNES, president de la Sociéte des sciences morales de Seine-&-Oise :
DAS ESS Rd An ane etes de isa oder
Variétés. — Notre Midi à la réunion des Societés savantes, .,,,,..,,,,....
J. DE Lanoxvks : Les Pyrénées à l'Opéra : Messidor. — La vallée de Bcth-
DA OR Da cou
BourciEz : Les Contes populaires de Gascogne au cours de l'Université de
Bordeaux. 0 00 CPC
J. DE Lanoxoës : [.e Plan en relief des Pyrenees.....,.,,,,,.,..,,. 8.
Ant. Benoist, doyen de la Faculte des lettres : Echos de l'Üniversite de
BaizLauD, directeur de l'Observatoire : Ce que l'on fait à l'Observatoire de
Henri BourGer. Le temps de demain à Foulouse,...,,...4
L'hôtel d'Assezat, palais des Académies... ses esse
Abbé JuLien : Nouvelles indications sur Jean Falhant dit Manceau, sculp-
COM AOMOUS ARE SRE Se ES anne AM DE SRI ae eus
Les Carat. du Midi Sant brest seal Ses 88
Bibliographie pyrénéenne et méridionale. — À. Lacroix : Les trans-
formations endomorphiques du magma granitique de la haute Ariege
au Contaet dés. CACArTeS ne die haben e sureté
F. Garricou : La matiere organique de l'eau minérale de Tulle-Haut, com-
une de Ph TA Htébar ones sas ASS set
P. DE FONTENILLE : Compte de recette & de despances du venérable chapitre
de l'esglise cathedrale Sainct-Estienne de Caors.....,,.,..,...,...,.....
A. Conses : Recherches sur les anciens poids et mesures du Quercy.,,.....
Marius EsParseiL : Régime minéral du departement de l'Aude. .,,,.,,.....
— Description du terrain salicitere de Fourtou & Sou-
AID TS CAUSE Sn RS dde ide dns
J. P. Cros-MayREviEILLE : Histoire du comte & de la vicomté de Carcas-
sonne TC par AL GS JOURDANNE insiste intense
Elias ZeroLo : Legajo de Varios. (C. r. par le comte de SaixT-SauD),.,,.....
Arthur Osoxa : Guia itinerario de toto la regio del Valles. {2 r. par le
D CO
Léon Fror : [Les Cétaces fossiles de l’Aquitaine................,,..,,.,,...
L. BrauD : Trois siecles de l'histoire de Languedoc. :C. r. par C. À...
H. MarcaizLou D'Avueric : Excursion dans les Pyrenées franco-espagnoles.
Henri DE FRANGE : Les Divertissements de nos pères. {C. r. par E, C.).......
Édouard RasauD : L'Ecole primaire dans la commune de Montauban avant
& après 1749. (C. r. par Émile CARTAILHAC).. uns esseseessesueses
Jules BEL : Les Plantes”médicinales du midi de la France. (C. r. par E. C.),
Einile Dario : Histoire du collège de Moissac,.....,........,....,..,.......
Ed. VazetTTE : L'Enscignement primaire dans le canton de Mazamet...
Pierre Vipaz : Notice sur la vie et les travaux de J.-B. Alart...,,....,.....
H. MarcaiLLou D'AYuERIc : Premiere ascension au pic de Serrere......,,...,
Maurice Gourdon : Quelques courses en 1890.,.,,.,...4.....s....sses
Abbé Viaerres : Sigles figulins sur les poteries trouvées dans l'Aveyron &
HBOZÈRE Loan Ness edited ie rase
Couses : Notice sur la collection ornithologique du Museum de Perpignan,
E. DurÈcxE : Dunes primitives & forêts antiques de la cote de Gascogne...
TABLE DES MATIÈRES.
Abbé LESsTRADE : Les Huguenots en Comiminges, d'après les papiers des
États conservés à Muret, ..,.....,............. A
Abbé ARr4Gox : Histoire de Saint-Julia de Gras-Capou (Haute-Garonne\..,..,
Raoul LAFAGETTE : Symphonies pyreneéennes. {C. r. par M. A. Benoist.).....,
G. Sicarp : Essai sur la spéléologie de l'Aude. (C. r. par E. C.)........,.....
Marius EsParsEIL : Étude des bassins houillers de la partie orientale de
l'Aude. (C. r. par E. C.:......,,.,... TR teen
Eugéne CANOREYT : Études de géographie ‘historique... en ae
Hippolyte CaBaxes : La Chasse aux bisets & aux ramiers dans le Com-
minges & le Couserans. (C. r. par E. C.)........ se
Boletin bibliographico español...,,..... se
Pages volantes vieilles ou neuves. — Une Lettre de BLANQU' sur l'Es-
DAS Lo ace Re ee de nee RSR sue
Une Note de M. G. HanOTAUX sur r Toulouse
Nouvelles et faits divers. — Pisciculture, concours de l’Académie de
Bordeaux.— Concours de la Société archéologique du midi de la France.
— Facilité des signaux optiques dans les montagnes. — Emmanuel
Arago., sos see: Sas insres SU RFC ns
Les Langues orientales & l'Académie de Bordeaux. — Le Tribut des Andor-
rans au gouvernement français. — Les Basques en Calitornie. — Les
Mulets espagnols sont français. — Le Phylloxera en Espagne. — Le Dé-
boisement frénétique. — Mort de MM. d’Abbadie & de Mas-Latrie......
Hommage à Frédéric Laforgue, de Quarante (Hérault\, initiateur du sou-
frage des vignes contre l'oidium (1852), par M. de Rey-Pailhade. — A la
mémoire du botaniste Duchartre. — École nationale de commerce à
Montpellier. — Réglementation de la culture de la vigne au dix-huitième
siècle, — Oscillations de la mer à Barcelone. — La pèche à Toulouse au
seizième siècle. — Le repeuplement des eaux. — La météorologie toulou-
saine à l’Académie des sciences de Toulouse.,.,,.......................,
La Carte magnétique du midi toulousain. — La Fontaine monumentale de
Tarbes. — Singulière restauration de nos monuments anciens, &c.....,
Les fondateurs de l'Observatoire du Pic-du-Midi., — L'Industrie minérale
dans le département de l'Ariège en 1897. — Un Chef-d’œuvre retrouve :
la Vierge de Roncevaux. — Les Peintres-verriers d’Auch. — Une Nou-
velle pile romaine en Gascogne. — Le procès de l'Observatoire Abbadice
contre le Chémindé fers. es insu eneniduanse sens Fe ras
Un Conte tasque. — Pierre Loti abandonne la Bidassoa. — Mort tragique
d'un Basque président de République. — M. Pouvillon honoré par
l’'Academie française. — Les Pierres à écuelles ou à cupules dans l'Aude.
Néerologie : M. le chanoine Dulac.,........................,...
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FONDÉE PAR FEU JULIEN SACAZE & LE DrF. GARRIGOU
REVUE.
FRANCE MÉRIDIONALE — ESPAGNE
DIRIGÉE PAR LE D' F. GARRIGOU
Sciences, Lettres, Arts,
Intérêts locaux & régionaux.
Tous IX
1897, dr LIVRAISON
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La REVUE DES PYRÉNÉES publiera
dans ses prochaines livraisons un
ABRÈGÉ
de l'HISTOIRE DE LANGUEDOC
Par M. Ernest ROSCHACH
et
de précieux DOCUMENTS INÉDITS
sur P.-P. RIQUET et son œuvre.
15595
HOTEL D'ASSEZAT,
TOULOUSE
Palais des Académies et Sociétés savantes.
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ARTICLES ORIGINAUX
L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME
MADRID AU XVIII SIÈCLE
Progrès de Madrid au dix-huitième siècle. — Madrid n'a
dû qu'à sa situation centrale d’être choisi par Kimenès & par
Philippe IT pour devenir la capitale de l'Espagne. Il a con.
servé longtemps le caractère d’une création artificielle, & n'a
été qu'une capitale administrative.
Les rois de la maison d'Autriche songèrent peu à embellir
la ville, & malgré les louanges hyperboliques des auteurs cas-
tillans du dix-septième siècle ‘, Madrid n'était à cette époque
qu'une ville laide, mal bâtie & mal entretenue.
Philippe IV avait déterminé en 1625 le périmètre de Ja
ville & l'avait entourée d’un mur de terre battue qui subsista
en partie jusqu'en 1861. On conserve à l’ayuntamiento un
plan figuratif de la ville dressé en 1656 par D. Pedro Texeira.
Les principales voies de la ville moderne s’y reconnaissent
déjà, mais l’intérieur est rempli de jardins & de terrains vagues
qui se sont peu à peu couverts de maisons.
Madrid n'avait qu'un seul monument, l’Alcazar royal,
vaste palais de forme quadrangulaire bâti par Charles-Quint.
Sa façade principale, composée d’un rez-de-chaussée & de
deux étages percés de trente-cinq fenêtres à balcons dorés,
était flanquée aux angles de pavillons carrés; au centre, un
_#. Solo Madrid es corte. — Donde esta Madrid calla el mundo.
1X I
2 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
avant-corps, exhaussé d'un troisième étage, portait à son som-
met un colossal bas-relief représentant l’écu des armes impé-
riales. À l’intérieur, deux belles cours entourées d'’arcades
donnaient du jour aux appartements du palais. Les contem-
porains vantent la magnificence de la salle des gardes, du
salon des ambassadeurs, de la salle des fêtes, longue de
170 pieds sur 30 de largeur. Toutes ces salles étaient ornées à
profusion de tableaux & de statues. Philippe IV avait payé
500,000 doubles un Jésus au jardin des Oliviers de Michel-
Ange'. Le garde-meuble renfermait huit cents tentures de
tapisserie, beaucoup plus belles que celles de la couronne de
France’. On ne saurait énumérer toutes les richesses renfer-
mées dans le trésor & dans la salle d'armes3. Cependant,
malgré son éblouissante richesse, le palais était triste & som-
bre & avait quelque chose de l'aspect sévère d’un couvent.
Tout le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’ad-
ministration générale du royaume (despacho universal). La,
sous des voûtes enfumées appelées les grottes (Las covachuelas),
travaillaient en silence, à la lumière des lambeaux, les bureau-
crates castillans, les gens de la grotte (covachuelistas), mysté-
rieux agents de l'autorité royale. Dans le palais étaient instal-
lés Îles "Conseils d'Etat, de Castille, d'Aragon, d'Italie, des
Flandres. de Portugal, des Indes, des Ordres, de la Guerre &
des Finances. Cinq cents chambres sutfsaient à peine à loger
les gens de la suite du roi.
Au pied du palais s'étendait la ville, maussade & sordide.
Les plus belles maisons avaient l'air de forteresses rébarba-
tives ; la plupart étaient d'aspect misérable, & la raison en est
fort curieuse. Lorsque la Cour était venue s'établir à Madrid,
le roi avait mis le logement de ses officiers à la charge des
propriétaires les plus aïsés. Cette obligation s'était transfor-
mée avec le temps en un impôt de 50 °/, sur la valeur des
1. Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, ], p. 159.
2. Gramont, Mémoires. (Coll. Michaud & Poujoulat, t. XXXI.)
3. Mesonero Romanos, op. cit., 1, p. 157. — On citait parmi les rare-
tés conservées au palais des « cornes de licorne » évaluées à plus d’un
million de réaux.
LA SOCIÉTÉ. 3
loyers', qui n’était perçu que sur les maisons de belle appa-
rence. Les propriétaires de majorats ou les couvents, qui pos-
sédaient presque tous Îles terrains à bâtir de Madrid, avaient
imaginé, pour se soustraire à l'impôt (regalia de aposento), de
ne bâtir que des masures de 300 à 1,000 pieds carrés, qu’on
appelait maisons à la malice (casas a la malicia) & qui for-
maient encore, en 1800, les deux tiers de Madrid. La plus
petite maison de la ville, appelée la maison aux cinq tuiles,
n'avait que 180 pieds superfciels?.
Les rues étaient étroites, tortueuses & sombres, sans aligne-
ment, sans nivellement; leur saleté était le sujet d'inépui-
sables plaisanteries. La moitié des rues n'étaient que des
cloaques, l’autre moitié était pavée de petits cailloux pointus,
soigneusement placés la pointe en haut. Les maisons n'avaient
ni égouts, ni gouttières, on jetait les ordures & les eaux ména-
gères par les fenêtres, en criant seulement « agua val » pour
prévenir les passants ; on élevait au milieu de la rue des mon-
ceaux de fumier que les balayeurs enlevaient seulement deux
fois par semaine. À Ja moindre averse, la poussière nauséa-
bonde qui couvrait le sol se changeait en un horrible bour-
bier où pataugeaient les piétons, éclaboussés par les chariots à
roues pleines des paysans & par les carrosses des seigneurs.
Les vrais maîtres des rues de Madrid étaient les pourceaux du
couvent de Saint-Antoine-Abbé. Placés sous là protection de
la Cour & de la Chambre de Castille, ces animaux erraïent
librement par les rues, défonçaient l’'empierrement, remuaïent
la fange avec leur groin, ou bien, pris tout à coup de terreur
panique, s'enfuyaient en grognant, galopaient dans la boue
liquide & se jetaient dans les jambes des passants. La nuit
venue, 1] était imprudent de se hasarder dans les rues sans
guide ou sans litière, ou sans être bien armé; on trouvait sou-
vent des cadavres de gens assassinés jusque devant la porte de
la prison de Cour. Les dames qui allaient en soirée se fai-
saient voiturer en chaise & précéder de laquais porteurs de
lanternes (hachas de viento). Les rues n'avaient pas d'autre
1. Nov. Rec., III, xv, 1.
2. Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, \, p. 89.
4 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
éclairage que les lumières brillant devant quelque image de la
Vierge ou les méchants lumignons que les propriétaires cons-
ciencieux accrochaient au balcon du premier étage.
Madrid manquait d’eau. Quelques fontaines publiques ver-
satent seules un mince filet d’eau dans les cruches des ména-
gères ou les tonnelets des aguadors galiciens. Au moindre
incendie, tout un bloc de maisons (manzana) y passait, parce
que Îles seringues de la ville, seules pompes alors en usage,
étaient presque toujours hors de service.
Les marchés consistaient en pauvres échoppes rangées le
long de certaines rues & sur certaines places. Il y en avait
place de la Cebada, playa Mayor, place Anton Martin, au
haut de la rue Fuencarral; on appelait ce dernier « le filet de
Saint-Louis » (la red de San Luis), parce qu'il était près de
l'église de Saint-Louis, & entouré d'un treillis en fil de fer?.
Il y avait des étaux de boucher jusque dans la rue d’Alcala 3.
Des marchands des fritures installaient leurs fourneaux (bode -
gones de puntapiés) au coin des rues les plus fréquentées.
L'approvisionnement des marchés était si défectueux qu'on
faisait venir les œufs jusque de France.
Les routes qui conduisaient à la ville étaient mauvaises &
mal entretenues; deux ponts de pierre seulement traversaient
le Manzanarès. À la porte d’Atocha, des dépôts de décombres
qui prenaient les proportions de vraies montaynes réduisaient
presque à rien la largeur du chemin royal.
d'avenues percées pour monter aisément à la ville haute.
Les Madrilènes n'avaient pour se promener que les prairies
basses du Manzanarès & le vieux Prado.
C’est dans ce fâcheux état que Phili
& 11 se passa encore bien des années
remédier au mal.
Le premier projet d'amélioration date d
proposait d'amener à Madrid les eaux
Il n’y avait point
ppe V trouva sa capitale,
avant qu'on essayât de
€ 1746. L'auteur
du Jarama, de creuser
1. Mesoneio Romanos, El antiguo Madrid,
veda, Madrid viejo, Pe 29.
2. Îd., ibid, 11, p. 130.
3. Diario de Madrid, 10 avril 1806,
[, pp. 89-97. — Sepul-
LA SOCIÉTÉ. 5
un canal de Madrid à Aranjuez, de planter des promenades
autour de la ville, de construire au-dessus de la rue Basse de
Ségovie un pont qui unirait les quartiers hauts du Palais &
de Saint-François. Il indiquait aussi certaines mesures de
police, mais gâtait son plan par l’idée malencontreuse de for-
ufier Madrid'. Rien ne fut fait alors, & les projets ne furent
repris qu'en 1761 par l'ingénieur Sabatini.
C'est au marquis de Squillace (Esquilache) que revient
l'honneur d’avoir commencé les réformes. 11 fit nettoyer les
rues, il y fit placer cinq mille réverbères & organisa une police
sérieuse?. Mais il eut le tort de recourir au monopole pour
approvisionner Madrid de pain, d'huile, de savon & de lait;
une hausse imprévue se produisit sur toutes ces denrées de
première nécessité. Esquilache fut bientôt haï du peuple, &
quand ïl voulut réformer le costume en 1766, une émeute
formidable éclata contre lui. Les Madrilènes portaient un
chapeau de feutre à larges bords rabattus & une cape très
ample dont un pan se relevait sur une épaule. Sous un ciel
aussi variable que celui de Madrid, ce costume avait l’avan-
tage de défendre à la fois du froid & du soleil, & il est si
bien adapté au climat qu'il est encore porté aujourd’hui par
la majorité de la populatiou. Mais les flous, les voleurs, les
escarpes défiaient sous la cape & Île chapeau à larges bords
toutes les recherches de la police. Le ministre voulut agir à
la Pierre-le-Grand, relever les chapeaux & couper les capes;
mais les « manolos » n'étaient pas des mougiks, le peuple se
souleva, se battit, se fit tuer pour la cape & le chapeau.
Charles III crut sa couronne menacée, revint précipitam-
ment à Madrid & fit sa paix avec son peuple en signant l'exil
d'Esquilache.
Madrid faillit payer cher sa révolte. Le roi songea à se fixer
a Séville ou à Valence; Tanucci le détermina, par des rai-
_ 1. Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, 1, p. 98.
2. Coxe, l'Espagne sous les Bourbons, IV, p. 560.
3. Nov. Rec., IIT, XIxX, 13 (10 mars 1766). On rappelait dans l’édit
les ordonnances précédentes de 1716, 1719, 1723, 1729, 1737, 1740
& 1745. |
6 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
sons d'ordre financier, a renoncer à ce dessein'. Madrid resta
capitale, mais le roi nomma Gouverneur du Conseil de Cas-
tille le comte d’Aranda, qui reprit avec plus de prudence les
projets d'Esquilache, & réussit là où l'Italien avait échoué.
Pour dégoûter les gens de porter le chapeau Chambergo?, il
le fit prendre au bourreau, & dès lors la mode commença de
s’en perdre. Tous les fonctionnaires adoptèrent le tricorne
(sombrero de tres picos); les élégants les imitèrent, & peu à peu
le chapeau séditieux passa pour mal porté. Aranda purgea la
ville des fainéants & des vagabonds qui la troublaient, lui
donna une garnison permanente, une police active & une nou-
velle administration.
En 1798, les veilleurs de nuit furent installés à Madrid 5.
En 180:, la ville fut divisée en dix quartiers placés chacun
sous la surveillance d'un alcalde de Casa y Cortes. |
Godoy commença à porter le marteau sur les masures & les
maisons borgnes; il obligea les propriétaires de majorats & les
couvents à vendre leurs terrains7, & Madrid se transforma
assez rapidement.
Le beau plan de D. Tomas Lopez (1785) témoigne des
grands progrès accomplis dès le rèene de Charles JET. Il restait
cependant encore beaucoup à faire. Madrid gardait un air
1. Ferrer del Rio, Historia de Carlos III, t. I], p 84.
2. Ainsi appelé du régiment de Chamberga, créé par Charles II, —
De Séjournant, Dictionnaire espagnol-français.
3. Coxe, l'Espagne sous les Bourbons, t. IV, p. 571.
4. Id., idid., V, p. ur.
5: Nov. Rec., III, x1x, 3 (6-0 déc. 1798).
6. Voici les noms des dix quartiers. — Plaza, Palacio, Afligidos, Mara-
villas, Barquillo, Nuevo de S. Martin, S. Geronimo, Avapies,
de San Isidro, S. Francisco. — Nov, Rec., III, xx1, 12.
7. Les terrains à bâtir se payaient déjà 1 réal 1/2 le pied carré aux
portes de la ville, 12 réaux à la Puerta del Sol, 88 réaux Plaza Mayor
— Mesonero Romanos, 1, p. 88. — La transformation eût été bear
coup plus rapide sans les lenteurs de l'administration. On ne pouvait
bâtir sans une permission de l’ayuntamiento qui mettait deux ans à
l’accorder.— Archives de la ville de Madrid. Registre des dél
de l’ayuntamiento, 1804.
Nuevo
ibérations
LA SOCIÉTÉ. 7
campagnard (villanesco) peu digne d'une capitale". Un soldat
français nous le dépeint en 1809 comme « une ville très digne
d’être visitée, où tout est bien, convenable & digne, mais où
rien n'excède l'ordinaire, ne fixe l'attention du voyageur ou ne
l’étonne par la grandeur des proportions?. » Et c'est encore
aujourd'hui l'impression que produit cette ville, propre & bien
percée, mais pauvre en monuments & dénuée de pittoresque.
Il faut convenir aussi que Charles III & Charles IV pous-
sèrent trop loin la sollicitude pour la propreté & le bon ordre.
Ces souverains méticuleux voulurent soumettre les Madrilènes
à une vie presque aussi monotone que celle qu'ils menaient
eux-mêmes. Charles ITI comparait ses sujets à des enfants qui
pleurent quand on veut les débarbouiller ; il ressemblait de son
côté à ces parents ennuyeux qui ont toujours quelque chose à
biâmer ou à défendre, & qui empêchent tout jeu, sous prétexte
que les enfants vont se salir ou se déchirer.
Un faiseur de projets voulait immatriculer tous les employés
du roi, tous les commerçants, tous les journaliers & tous les
artisans; forcer les propriétaires à donner chaque année la liste
de leurs locataires, exiger un passe-port de tous les allants &
venants. Îl s'étonnait qu'il y eût des douanes pour les marchan-
dises & qu'il n’y en eût pas pour les hommes.
Cet esprit de réglementation à outrance était celui du roi &
des ministres. La loi voulait apprendre aux charpentiers à
dresser leurs échafaudagest & aux propriétaires à tendre Îles
stores extérieurs de leurs maisons.
On ne saurait se faire une idée du nombre incroyabie des
choses défendues à Madrid. Il était défendu d’aller par les
rues dans un carrosse à six mules, d’avoir des postillons vêtus
de casaques courtes, de galoper, de trotter trop vite, d’avoir un
cocher âgé de moins de dix-sept ansé, de former des voitures
1. Mesonero Romanos, t. I, p. 108.
2. Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne, p. 34.
3. Archives generales d'Alcala de Henarèes, Estado, leg. 3,559.
4 Nov. Rec., III, x1x, 5 (1778-1782).
5. Ibid , HI, x1x, 6 (1784). |
6. Ibid , III, x1X, 23 (1789).
8 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
en file', d’avoir plus de deux laquais?. Défense aux reven-
deurs & regrattiers d'attendre les paysans dans les rues &
d'entrer avant midi au marché. Défense aux marchands de
salades & de légumes d'avoir de l'eau pour les laver+. Ordre
aux marchands de morue de changer souvent l'eau de leurs
baquets. Défense de jeter cette eau à la rue5. Ordonnances
royales sur la manière de vendre les cardons6, sur les ventes de
meubles & de vieux habits?, sur les revendeuses de suif, qui
doivent être au nombre de trente-deux seulement pour tout
Madrid, être veuves, & âgées d'au moins quarante ans8ê. Dé-
fense d'établir dans la ville des fabriques de sparterie, des fours
à plâtre ou à briques, des teintureries & toutes autres usines
exigeant l'emploi du combustible?.
La police des auberges & des cafés est des plus sévères. Il est
interdit d'y fumer, d'y lire les gazettes & papiers publics, d’y
avoir des conversations immorales, d'y parler politique, d'y
faire des personnalités, d'y jouer aux cartes, au jaquet ou au
billard. Ce dernier jeu est jeu royal, on peut y jouer dans cer-
taines maisons moyennant rétribution & sous la surveillance
personnelle du fermier du roi'°.
Les cabarets autorisés par la Sala de Alcaldes de Casa y Corte
doivent rester toujours ouverts sans quil soit permis d’en gar-
nir la porte même d’un voile en étofte; on n'y vend que du
vin & des fritures ; défense d'y servir des ragoûts ou même de
la viande bouillie. Tout jeu de dés ou de cartes, permis ou
prohibé, y est défendu. On n'y recevra ni femmes, ni ivro-
pnes, & les jours de travail, ni employés, ni ouvriers, ni
apprentis. La taverne n'aura qu'une issue ''. Les logeurs don-
1. Nov. Rec., IT, XIX, 24 (17912).
2. Ibid., VI, XIV, 14 (1723-29).
3. Ibid., INX, XVII, 15 (1739-74).
4. Ibid., KT, xvI1, 18 (1792).
5. Ibid., II, xIX, 1 (note 2).
6. Ibid., LT, XVII, 19 (1803).
7. Ibid., VIT, x1xX, 28 & 29 (1799-1702).
8. 1bid., IUT, XVII, (1787).
. Ibid,, VIT. x1X,8, 9 & 10 (1803).
10. Jbid., 111, xIX, 16 (1791).
11. Jbid., IL, XVII, 13 (1795).
LA SOCIÉTÉ. 9
nent à la police le nom de toutes les personnes qui descendent
chez eux. Il est défendu de loger personne, même par charité,
sans en avertir le juge de quartier.
On croirait, à lire les ordonnances de _ que l'ordre
moral n'était pas moins protégé que l'ordre matériel. Les blas-
phèmes, les jurements, les grossièretés sont punis de la pri-
son?. Il est défendu aux lavandières du Manzanarès d'interpel -
ler les passants, de faire des gestes obscènes ou de s’attrouper
autour des bourgeois paisibles5. Il est défendu de siffler au pas-
sage les femmes vêtues de basquines violettest. Les filles qui
seraient assez osées pour fréquenter les promenades publiques
doivent être conduites à la Galeraÿ. Les oïsifs, toujours en
quête de nouvelles & occupés à arpenter les places & les rues,
seront arrêtés comme vagabondsé.
Cependant les voyageurs qui ont visité Madrid au début du
dix-neuvième siècle sont très loin de le peindre comme le
séjour d'élection de la vertu. C'est qu'il est plus facile de faire
des lois que de changer les mœurs, & que tout défendre équi-
vaut presque à tout permettre. Le monde officiel espagnol
était grave & maussade, & s’entendait presque aussi bien que
notre Louis XIII à s'ennuvyer; mais le peuple aimait la joie,
les fêtes bruyantes & tumultueuses. Le roi avait beau défen-
dre aux jeunes filles de s'habiller en « reines de mai? », il
avait beau prohiber les bals masqués de « la bonne nuit » de
Noël8, interdire les confetti pendant le carnaval?, les feux de
joie, les pétards, les fusées & les coups de fusil pendant toute
l'année'°; il avait beau défendre aux Asturiens de danser la
danza prima au Prado del Corrégidor'' & frapper de 100 du-
1. Nov. Rec., III, x1x, 25 & 27 (1788, 1796, 1799, 1801).
2. Tbid., VIT, X1x, 14 (17809). — XII, xxv, 10 (1803).
3. Ibid., III, x1x, 14 (1790).
. Ibid., NT, x1X, 19 (1802).
Auto acordado du Conseil, 24 mai 1704.
. Ibid, IT, X1X, 12 (1766).
. Nov. Rec., ITT, x1x, 15 (1:69-1770-1789).
. TIbid,, TITI, x1X, 20 (1797).
9. Ibid., ITT, xiX, 21 (1799).
10. Ibid., VII ) XXII, 3, 4, 5 (1744-1804).
11. Jbid., 111, x1x, 18 (1803).
O0 RARES
10 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
cats d'amende Îles maîtres à danser qui réuniraient des élèves
des deux sexes, ou les particuliers qui donneraient une soirée
ailleurs quen leur maison', le Madrilène se moquait des
ordonnances & courait au plaisir en dépit des juges & des
sergents. Tout ce que le 1oi pouvait en obtenir était un peu
plus d'hypocrisie, mais le diable n’y perdait rien.
Madrid à la fin du dix-huitième siècle.
Madrid comptait en 17987 156,272 habitants & une garni-
son de 8,000 à 10,000 lhommes:. L’enceinte, de forme rectan-
gulaire, mesurait environ 2 lieues le circuit. On comptait
dans la ville 15 portes, 506 rues, 42 places, 7,398 maisons,
133 églises, couvents, collèges, séminaires & hôpitaux, 65 édi-
fices publics & 17 fontaines3.
La ville était entourée de promenades qui étaient loin d'être
entretenues avec le même soin qu'aujourd'hui. Seuls, le Prado
& la promenade des Récollets, commençaient à ressembler aux
boulevards d’une grande capitale. Quelques larges rues,
comme la Calle Mayor, les rues d’Alcala, d'Atocha, de San
Géronimo offraient aux promeneurs leurs chaussées pavées,
bordées de trottoirs dallést. La Plaza Mayor, entourée de
constructions régulières était encore le théâtre des grandes fêtes
municipales, mais l'incendie de 1790 la détruisit presque entiè-
rement. La Puerta del Sol, où aboutissaient les sept rues de
Correos, Mayor, de l’Arenal, de Preciados, de la Montera,
d’Alcala & de San Geronimo, marquait à peu près le centre de
la ville. Elle ne présentait pas alors l'aspect élégant qu'elle a
aujourd’hui ; cependant l'hôtel des postes (1768), la petite église
de Buen Suceso & une curieuse fontaine lui donnaient déjà
un certain cachet architectural. C'était le rendez-vous des flà-
neurs & des petits maîtres qui y venaient se chaufter au soleil,
prendre une prise (sorber un polvo), apprendre les lle
conter leurs aventures, fumer un cigare, montrer leur roileite.
1. Nov. Rec., 11], xIX, 17 (1790).
2. Censo de 1787.
3. De Laborde, Ltineraire descriptif, KE, p. 101.
4. De Langle, Voyage en Espagne, 1, p. 175.
LA SOCIÉTÉ. I
& attendre le dernier son de la messe de deux heures pour
voir les élégantes entrer à l'église de Buen Suceso. Les ven-
dredis de carème, les prédicateurs en plein vent ÿy évangéli-
saient les Asturiens & les Galiciens pendant que les voleurs
coupaient les bourses des naïfs auditeurs. Un carrefour voisin
de la rue du Lion était fréquenté surtout par les comédiens ;
le peuple l’appelait ET mentidero de los representantes. Presque
tous les gens de théâtre demeuraient aux alentours : rues des
Jardins, de l’Amour-de-Dieu, de Saint-Jean, de Sainte-Marie,
de Francos & de Cantaranas'.
Les quartiers hauts étaient habités par la noblesse & la
bourgeoisie. Les quartiers bas de l'Avapies, du Rastro, de l'In-
clusa & des Ambassadeurs étaient la demeure des classes popu-
laires & la forteresse de la manoleria.
Toutes les rues de Madrid portaient un nom inscrit sur les
murs à chaque carrefour; maïs on avait suivi pour le numéro-
tage des maisons un système fort compliqué qui rendait très
difficile l'indication d’une adresse à Madrid. On ne numéro-
tait pas chaque rue, mais chaque bloc de maisons (manzana),.
Une rue un peu longue présentait souvent un grand nombre
de numéros semblables; il fallait, pour trouver une adresse,
connaître le nom de la rue, le numéro du bloc où se trouvait
la maison & le numéro de la maison dans ce même bloc. On
disait, par exemple . « Venez me voir chez moi, rue Sainte-
Isabelle, bloc 24, n° 5. » C'était, pour les étrangers surtout,
une cause fréquente de confusions inextricables ?.
Madrid nest point encore une ville monumentale. Le
Palais-Neuf a remplacé le vieil Alcazar de Charles-Quint &
est, à vrai dire, le seul monument grandiose de Madrid ; cepen-
dant les Bourbons furent de grands bâtisseurs & élevèrent
quelques constructions assez élégantes3.
Au début du dix-huitième siècle régnait encore en Espagne
1. Mesorero Romanos, El antiguo Mad., 11, pp. 25-111. — Sepul-
veda, Madrid viejo pass.
2. Twiss, Voyage en Espagne, p. 163.
3. Constructions de Philippe V : Pont de Tolède, séminaire des nobles,
théâtre des Caños del Peral, du Prince & de la Croix, églises de San
12 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
le style emphatique & lourd auquel l'architecte Churriguerra
a laissé son nom (estilo churriguerresco). C'est dans ce style
que furent bâtis les édihices publics construits sous Philippe V.
On en voit encore les traces évidentes dans le monastère des
Filles nobles de Saint-François-de-Sales (Salesas Reales) cons-
truit sous Ferdinand VI par ordre du roi, & de sa femme, la
reine Barbara de Portugal. Cet immense édifice coûta 80 imil-
lions de réaux & parut bien cher aux contemporains : « Reine
barbare, disait-on, œuvre barbare & barbare gaspillage'! » Il
est certain que cet immense bâtiment de briques & de pierres
n'a rien de monumental, mais l’église révèle au moins quelque
invention chez l'architecte & la richesse exagérée de sa décora-
tion vaut mieux, à tout prendre, que la sécheresse & la pau-
vreté du style pseudo-classique. Les constructions de Char-
les ITT sont correctes & présentent d'assez heureuses propor-
tions; le musée du Prado élève le long de la promenade une
façade d’un bon dessin, l'hôtel des douanes a bien la simplicité
qui convient à un édifice de ce genre, la fontaine Cybèle est
un morceau passable de sculpture ornementale, la porte d’Al-
cala ne manque pas d'une certaine originalité, mais la note
générale est vraiment celle de la médiocrité au point de vue de
l'art. Malrid est bien inférieur à Tolède, à Saragosse, à Séville,
à Valence & à cent autres cités de l'Espagne. On chercherait
vainement une belle église dans cette capitale des Rois catho-
liques. Saint-Isidore, Saint-François-le-Grand & l'église du no-
Cayetano & de San Tomas, Hospice, fabrique de tapis. Fontaines de
la Puerta del Sol & de la place Anton Martin.
Constructions de Ferdinand VI : Magasin à blé, hôpital général, écoles,
monastère des Salesas Reales.
Constructions de Charles III . Le musée du Prado, la douane, Îles
portes d'Alcala & de San Vicente, le couvent de San Francisco el
Grande, l'observatoire astronomique, les écuries du palais, les fabri-
ques royales d'orfèvrerie, de tapis & de porcelaine (la China), les fon-
taines du Prado.
Constructions de Charles IV : Manufacture des tabacs, couvent de San
Gil, dépôt hydrographique, les Salesas Nuevas, les palais de Liria, de
Buena Vista, du duc de Villahermosa, l'hôtel des Gremios k du Nuevo
Rezado. — Mesonero Romanos, t. Ï, pp. 83-109.
3. De Laborde, ltinéraire descriptif, 1], p. 123.
LA SOCIÉTÉ. 13
viciat des jésuites, qui sont les plus remarquables, n'attireraient
pas l'attention dans une ville un peu riche en belles œuvres
d'architecture. Les bienfaiteurs des églises ont éparpillé leurs
ressources. Madrid a cent chapelles & n’a pas une seule église
vraiment majestueuse. La dévotion castillane a couvert d'or &
de marbres précieux les murs de ces sanctuaires étroits & mes-
quins; l'art v a peu gagné. Le corps de saint Isidore repose
dans une châsse où il entre pour 17,647 réaux d'argent", l’au-
tel de l'église des jésuites vient de Rome, il est tout de marbre
& de bronze?, mais mieux vaudrait moins d’opulence & plus
de grandeur.
Le charme & l'attrait que Madrid ne pouvait demander à la
beauté de ses monuments, il l’empruntait aux qualités de sa
population. Purifié, nettoyé, rendu habitable par Charles II,
Madril était dès la fin du siècle dernier une des cités les
plus animées de l'Europe.
Ni très industrielle ni très commerçante, la ville était peu-
plée de seigneurs, de fonctionnaires & de leurs nombreux
domestiques, tous gens vivant de leurs revenus, de leurs trai-
tements ou de leurs gages, sans inquiétude du lendemain,
insouciants & d'aussi franche humeur que le permet la gravité
castillane. Un monde de plaideurs & de solliciteurs, d'oisifs &
d'étrangers assurait au petit commerce une clientèle sans cesse
renaissante 3, Rien n'était plus affairé, plus mélangé, plus pit-
toresque que cette population flottante attirée à Madrid par le
plaisir ou les affaires, & qui ne s’y hasardait autant que pos-
sible que la bourse bien garnie.
La vie madrilène était simple & frugale, & partant peu
coûteuse. [a valeur moyenne des loyers à Madrid était de
1,904 réaux par maison+. Les beaux appartements étaient
rares & assez courus pour que les juges de casa y corte se fus-
sent fait attribuer le privilège d'occuper par préférence Îles
maisons qui se trouveraient à louer dans les quartiers dont la
1. De Laborde, Itinéraire descriptif, III, p. 146.
2. Mesonero Romanos, t. Ï, p. 193.
3. Coxe, l'Espagne sous les Bourbons, I, pe 326.
4. Canga Arguelles, Diccionario de hacienda, v° alquileres de casas.
/
“
14 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
surveillance leur était dévolue '. Les petites locations étaient
extrèmement nombreuses; on pouvait avoir une chambre
meublée dans une rue de second ordre pour 45, 40, 36 &
même 28 réaux par mois. [l y avait beaucoup de petits loge-
ments pour monsieur ou dame seule, ave: ou sans service ?.
Le loyer se payait par semestre & toujours d’avancei.
Les maisons n’avaient qu’un mobilier très sommaire. L’Es-
pagnol vit peu chez lui & n'a pas le culte de la maison
comme Îles peuples du Nord, que le climat contraint à vivre
de la vie domestique les trois quarts de l’année. Rien n'était
plus simple à l'ordinaire qu'un intérieur madrilène. Les murs
étaient le plus souvent blanchis à la chaux, quoique l'on
commençât à la fin du siècle à connaître les papiers peints ; on
les ornait de petites gravures de piété, de bulles d'indulgence,
de petits miroirs enchâssés dans des cadres de bois doré de
style rocaille (cornucopias), de statuettes, parfois très remar-
quables, de la Vierge ou des saints nationaux. Les jeunes
filles aimaient avoir dans un coin de la maison un petit autel
dédié à Maria Santissima, orné de fleurs en papier, de chan-
deliers, de vases en porcelaine & de chapelets. Le plancher,
composé de larges & épaisses planches de châtaignier mal
rabotées, disparaissait l'hiver sous une natte de sparterie à
bordure rouge ou verte. Les lits étaient bas K maigres, les
chaises étaient de forme rustique & recouvertes de paille tres-
sée. On avait aussi de raides fauteuils en bois tendu de cuir,
qu'on appelait chaises de Russie ou chaises de moine (sillas
‘de Moscovia , sillas de frayle), Une table massive complétait
l'ameublement. Dans les maisons riches, on voyait encore
quelques vieux butftets de chêne sculpté, quelques cabinets en
ébène incrusté d'écaille ou d'ivoire niellé, quelques consoles
en bois doré ou naturel artistement fouillés; mais c'était un
luxe rare, les gentilshommes eux-mêmes ne gardant que ceux
de leurs meubles précieux qui étaient grevés de majorat. On
avait pour s’éclairer un haut chandelier de métal, dont la tige
1. Nov. Rec., X, x (1792).
2. Diario de Madrid, 1806.
3. Nov. Rec., X, x, 8.
LA SOCIÉTÉ. 15
creuse était remplie d'huile dans laquelle trempait une mèche
(belon). Il n’y avait guère de cheminées que dans les cuisines.
Dans les jours froids, un bassin de cuivre posé sur un cercle de
bois était rempli de braise & répandait un peu de chaleur
dans l'appartement; on se rassemblait autour pour causer, &
on jetait sur la cendre chaude quelques pincées de fleurs de
lavande pour parfumer l'air. Quelques petits draps ornés de
dentelle de fil, d'étroites serviettes frangées aux deux extré-
mités remplissaient la petite armoire de Îa maîtresse de la
maison ‘.
La Madrilène n'était pas plus difficile pour sa table que
pour son logement : « Depuis que le premier Espagnol a mis
le pot-au-feu, dit Fernand Caballero, aucun n'a su manger
autre chose. » Un petit morceau de bœuf maigre, une poule
étique, du saucisson, des choux, des carottes, des pois chiches
bouillis ensemble, voilà le fin régal du bon Castillan, le plat
national par excellence. Mais on ne met pas le puchero tous
les jours; on se contente bien souvent à moins : « J’entrai,
nous dit le marquis de Langle, dans une bonne maison de
Madrid; jy trouvai quatre personnes. On allait dîner, on
venait de s'asseoir, tout était servi; il n’y avait qu'un œuf &
quatre pommes sur la table?. » Quatre personnes pouvaient
vivre facilement pour 28 réaux par semaine. La viande de
bœuf de première qualité se vendait 21 cuartos (2 réaux 5/8)
Ja livre, le saindoux 16 cuartos, un pain de gruau (panecillo
de flor) coûtait 20 cuartos5. Du mouton frais ou salé, bouilli
avec des oignons ou des pois, formait la nourriture ordinaire
du peuple ; les plus pauvres vivaient de fruits, de piments, de
tomates, de melons d’eau & de pommes de terre. L'eau pure
ou acidulée avec quelques tranches de citron (agua con limon)
faisait la boisson journalière; le vin était un luxe inconnu
sur un grand nombre de tables.
Les auberges de Madrid avaient eu pendant longtemps la
plus fâcheuse réputation ; les propriétaires de garnis clandestins
1. Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne, p. 34.
2. De Langle, Voyage en Espagne, 1, p. 17.
3. Diario de Madrid, 1806.
16 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
(posadas secretas) nourrissaient si succinctement leurs clients
que ceux-ci se hâtaient après diner d'aller avaler une soupe à
la porte d'un couvent'. Les étrangers surtout ne tarissaient
pas en plaintes, ce qui se conçoit aisément quand on songe
qu'un Français d’appétit raisonnable passait a Madrid pour un
ogre & pour'un ivrogne. À la fin du siècle, Madrid avait déja
quelques auberges passables, comme la Fontaine d'Or, la
Croix de Malte, Saint-Sébastien, l'Hôtel de l’Ange & l'Hôtel
des Lions. Un repas composé d’un ragoût, une perdrix & une
portion de châtaignes sèches coûtait 5 réaux sans vin &
6 réaux avec du vin d'Arganda?, Les premiers hôtels ne pre-
naient que 12 réaux par repas. Le premier secrétaire de l'am-
bassade de France & toute sa famille ne dépensaient en 1796
que 5o livres par jour i.
Tout à fait indifférent au confort domestique, l'Espagnol
attachait, au contraire, une grande importance à sa toilette.
Les hommes s'en montraient même plus curieux que les fem-
mes, car celles-ci adoptaient souvent par dévotion des costumes
presque monastiques, ou recouvraient leurs robes d’une lon-
gue jupe noire unie, la basquine, de l'aspect le moins gra-
cieux.
Si l’on en croyait les sermonnaires & les satiriques, la fureur
de la mode aurait dépassé toutes les bornes en Fspagne. Sem-
pere y Guarinos, auteur d’une histoire du luxe en Espagne,
accuse Ferdinand VII & la reine Barbe d’avoir donné le
signal du luxe dans les vêtements. « La reine, dit-il, aimait
les plaisirs, & le ministère favorisa les fabriques de tissus d'or
& d'argent, les manufactures d’étottes fines de soie & de
laine, » Les hommes commencèrent alors à se vêuir d’habits
de couleur, les femmes raccourcirent leurs jupes, & il leur
fallut des bas de soie & des souliers à la mode. On porta des
mouchoirs brodés, des jabots de gaze, des bas en duvet de
1. Sepulveda, Madrid viejo, p. 29.
2. Id.. ibid., p. 26.
3. Archives des affaires étrangères de Paris (Espagne), t. 639, f° 197.
4. Sempere y Guarinos, Historia del lujo, I, p. 166. |
LA SOCIÉTÉ. 17
cygne, des résilles de fil d'or; les chapeaux affectèrent toutes
les formes & toutes les couleurs.
Charles IT, qui s’habillait comme un châtelain de village,
déplorait toutes ces folies. Il essaya, en 1766, une réforme du
costume masculin; on sait comment elle fut accueillie. Le
23 mars 1767, quelques malintentionnés firent accroire aux
marchandes d'herbes de Madrid qu'on allait leur couper leurs
tresses, & leur retirer leurs épingles & les boucles de leurs
souliers ; l’'émeute faillit recommencer. Les pauvres verduleras
se mirent à pleurer lamentablement, & de crainte de pire,
Aranda fit aussitôt démentir ce bruit ridicule’. Charles III
n'en persévérait pas moins dans ses idées de réforme. Le
15 février 1788, Florida-Blanca lui transmit une pétition
demandant le prompt établissement d’une loi somptuaire. Le
roi la trouva si bien motivée qu'il la fit imprimer, & qu'il
demanda à la junte d'Etat s’il ne serait pas à propos d’instituer
« un concours avec prix de 1,000 réaux pour l’auteur du
meilleur projet d’un costume national3. » Ce dessein bizarre
fut combattu respectueusement par la junte, & la mort du
roi, survenue bientôt après, fit abandonner la chose.
Sans tomber dans les exagérations des moralistes, on doit
reconnaître que le luxe du costume prit un très grand déve-
loppement en Espagne dans la seconde moitié du dix-hui-
tième siècle. Les beaux cartons de tapisserie peints par Goya
nous donnent la physionomie exacte de la société madiilène
vers 1780. On y voit clairement deux tendances bien tran-
chées : les uns ont adopté purement & simplement le costume
français, les autres ont gardé le costume national légèrement
modifié. Des premiers, 1l ÿ a peu de chose à dire : ce sont des
personnages officiels, des gens en place ou des excentriques
qui copient avec plus ou moins de bonheur les modes de Ver-
sailles, & ne savent presque jamais nouer leur cravate ou
porter leur perruque“. Les seconds sont beaucoup plus intéres-
sants pour les amateurs de pittoresque. Le costume des hom-
1. M. Fernandez, La hacienda de nuestros abuelos, p. 275.
2. Ferrer del Rio, Historia de Carlos III, 11, p. 114.
3. M. Fernandez, La hacienda de nuestros abuelos, p. 276.
4. Voir la Noce de village & le Jeu de la cuchara de Goya.
IX : 2
s
18 : L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
mes est réellement très gracieux & très sevant. Les Vendanges
de Goya nous montrent un jeune seigneur recevant des mains
d'une vendangeuse une hottée de raisins. Il porte la culotte
ornée sur le côté d'une ruche de rubans, sa veste courte s'ou-
vre sur une chemise à plis flottants, ses cheveux longs sont
enfermés dans une résille. La cape & le chapeau chambergo
sont toujours à la mode pour la promenade, mais on com-
mence à retrousser par-devant le bord du chapeau, comme on
le voit dans {a Promenade Andalouse & dans le Rendez-vous.
La cape est moins ample qu'autrefois ; elle est souvent ornée
d'un biais de soie ou d’un galon. Les femmes n'ont ni rouge
ni mouche, & ne surchargent pas leur tête d’un ridicule édi-
fice comme ce les Françaises de la même époque. L'habille-
ment est simple & gracieux, la jupe n'est ni étriquée ni démé-
surément élargie, elle ne ressemble ni à un éteignoir ni à une
- cloche; elle dégage le pied chaussé d'un soulier pointu, brodé
& orné d’une large boucle d'argent. Le cursage de couleur
plus sombre fait valoir la taille, un fichu de batiste croisé sur
Ja poitrine rappelle la « chapelle » de nos Arlésiennes. Quel-
SI
ques femmes portent aussi la veste andalouse à épaulettes de
passementerie. Presque toutes portent la mantille & toutes
ont l'éventail à la main’
Sous Charles IV, limitation française fait des progrès, le
petit-maître (e7 petimetre) de Madrid le dispute en ridicule à
l'incroyable de Paris. — « Boucle énorme & petit soulier, bas
blanc & lustré, sans chaussette, culotte venant à la risueur
jusqu'au genou, habit vert anglais & point à bon marché,
magnifiques boutons à portraits, gilet blanc brodé en chaï-
nette, toupet bien frisé, courte queue, taille remontée jusque
sous les bras. Avec cela & des revers de broderie fine, un
grand chapeau pelucheux, une cravate qui couvre le cou d'un
flot de mousseline, des eaux de senteur, du râpé, une cape
d'écarlate, pas mal d’aplomb & beaucoup d'argent, avec tout
cela est petit-maître qui en a bien envie?. »
1. Voir la Promenade andalouse, l'Ombrelle, la Balançoire, le Cavalier
& la Dame, les Laveuses, la Bouquetière, parmi les cartons de Prado de
Goya.
2. Cité par Duro, Historia de Zamora, I, p. 510.
LA SOCIÉTÉ. 19
Le petit maître manquait d'originalité. Le véritable élégant
espagnol s'appelait currutaco. N'entrait point qui voulait dans
l'ordre de la currutaqueria. Quoique les règles fussent par-
tout les mêmes, que le currutaco de Madrid eût les mêmes
opinions, lût les mêmes livres &K usât des mêmes phrases
que le currutaco de Mexico, il s'en fallait de beaucoup qu'il
n'y eût aucune différence entre l'élégant de province & celui
de la capitale. Tels currutacos de Séville ou de Valence
n'étaient plus à Madrid que des pirracas, c'est-à-dire des élé-
gants de second ordre, des bellâtres. Le currutaco se piquait
d’être une créature éthérée : « Sa délicate, menue & déliée
machine ne se soutenait qu à l’aide de jus, d'esprits, d’essences,
de conserves, de bonbons & de liqueurs; il avalait, il suçait,
il buvait, il savourait; il ne mangeait jamais. » Le currutaco
cultivait quatre sciences protondes dont la connaissance lui
assurait une supériorité éclatante sur tout le reste des hu-
mains : la ciencia toeletaria je guidait dans le choix de ses
habits, la ciencia umbelaria lui enseignait à bien porter son
chapeau, la ciencia miroaria |ui apprenait à consulter son mi-
roir, la ciencia incedaria lui donnait une démarche d’une ini-
mitable distinction : « Voyez le Prado un jour de fête, il est
rempli d'une foule immense. Toutes ces personnes vont &
viennent, s'agitent de côté & d'autre; mais combien peu mar-
chent par principes, combien peu possèdent à fond la ciencia
incedaria? Voici qu'un homme naturellement bien doué, &
instruit dans les règles & les préceptes de l’art, traverse le salon
(du Prado) d'un bout à l’autre. Les connaisseurs admirent, les
profanes s'étonnent, car tel est l'effet du mérite qu'il se décou-
vre même à l'ignorance. La promenade de cet homme est citée
comme un prodige, & dans son genre, elle est comparable à un
des plus beaux passages d'Homère ou de Virgile. » Pour arri-
ver à cette science suprême, le currutaco s'exerçait à domicile,
marchant pendant deux heures devant son miroir, avec des
entraves aux pieds. Le bel air était de paraître à la Puerta del
Sol entre une heure & deux heures, de s'y arrêter quelques
instants, de dire à haute voix quelques mots de français ou
d’italien & de disparaître comme par enchantement. À la nuit,
le currucato se rendait au Prado & y faisait quelques tours,
20 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
a affalé sur son cheval comme un Anglais », ou menant son
cabriolet à bride abattue'. S'il consentait à vous parler, c'était
en faisant la moue (el 7orongo). I parlait un langage ratfiné,
inintelligible au vulgaire, Sil demandait la permission d’allu-
mer son cigare, il disait : « Votre Grâce daignera-t-elle bien
me communiquer ses ardeurs fumassières pour rassasier mon
impudique appétit? » Et la personne interpellée répondait :
« Votre Grâce sait parfaitement que je garde le coffret de ses
ordres dans la valise de mon obéissance?. »
Les femmes ne furent pas les dernières à abandonner le
costume national; elles adoptèrent les modes grecques & ro-
maines qui faisaient fureur à Paris, & sauf la coifture, la
duchesse d’'Albe, telle que nous l’a peinte Goya, aurait pu se
promener au jardin des Tuileries aussi bien qu'au Retiro.
La jeunesse dorée de Madrid n'avait pas le monopole de
l'élégance. Le peuple avait aussi son dandysme. Dans les bas
quartiers de la ville vivait toute une population de cordon-
niers, de taverniers, de bouchers, de carrossiers, de marchands
de fer, de marchands de vieux papiers, de chiffonniers & de
maquignons. [lv avait là « des Sévillans de Triana, de la Ma-
carena & du Compas, des gens de la campagne de Valence & de
Murcie, des gars de la Manteria de Valladolid, Il en venait
des Percheles & des îles de Riazan de Malaga, de l’Azoguejo
de Ségovie, de la Olivera de Valence, des Tendillas de Gre-
nade, du Potro de Cordoue, des Ventillas de Tolède, & de cent
autres points de la carte picaresque de l'Espagne. » Tous ces
aventuriers mêlés au peuple de Madrid joyeux & plein de bon
sens, finirent par donner naïssance au manolo, type composite
où se retrouvaient la grâce & la jactance andalouse, la vivacité
valencienne, le sérieux & la grandiloquence castillane. Le
manolo, c'est le vrai fils de Madrid, arrogant & loyal, témé-
raire & indolent, sarcastique & à moitié révolutionnaire,
dédaignant la fortune & se riant du malheur, mélange de fata-
lisme oriental, de vanité, de paresse & de valeur espagnoles".
J
1. Libro de Moda, Madrid, 1796.
2. Sepulveda, Madrid viejo, p. 111.
3. Mesonero Romanos, El antieuo Madrid, 1, PP. 25-33.
LA SOCIÉTÉ. 21
Il faisait beau voir les dimanches & jours de fêtes les ma-
nolos & leurs compagnes sortir de la rue « du Baiser », de la
rue « du Nard fleuri », de la rue « des Puces », de la rue
« Va-t'en-au-diable », de la rue « Sors-si-tu-peux' », & se
répandre en groupes bruyants sur les promenades ou monter
a la Romeria de San Isidro. Le manolo portait la culotte
étroite, le petit gilet, la casaque à manches; ses cheveux tom-.
baient dans une résille de soie; son chapeau rond, de nuance
claire, haut, pointu & bien lustré, lui donnait un air de sei-
gneur. Îl se promenait fièrement la baguette à la main & le
couteau à la ceinture. La manola était bien plus belle avec son
pied menu, son bas blanc, sa jupe courte garnie d’un large
volant, sa veste brodée, sa mantille étroite, sa lourde natte de
cheveux noirs bien relevés par un peigne d’écaille?.
Les manolos, qui prirent plus tard le nom de majos, for-
maient un peuple à part, ignare, violent, débauché, intolérant,
ennemi juré des étrangers, mais jaloux de son indépendance,
frondeur incorrigible, patriote enthousiaste, cent fois plus
vivant & plus intéressant que le noble ou le scribe hébétés par
l'air de la cour.
Fêtes À; divertissements publics.
Les mœurs casanières des rois d'Espagne rendaient les fêtes
officielles extrêmement rares à Madrid. Les jours de gala à la
cour on ornait les édifices publics de tentures de velours rouge,
1. Calles del Beso, del Nardo florido, de las Pulgas, de Enhoramala
vayas, de Sal si puedes. — Sepulveda, Madrid viejo, p. 357.
2. Deux figurines en porcelaine du Retiro, conservées au secrétariat
de l’Ayuntamiento de Madrid, représentent le Manolo & la Manola.
La femme porte une jupe olive, serrée sur les hanches & descendant
jusqu’à mi-jambe, un corsage décolleté & à manches courtes, couvert
de broderies, une écharpe rouge & une mantille.
Le même type, un peu modifié, se trouve dans la Maja echada de
Goya, à l'Académie de San Fernando. La maja est vêtue d’une longue
robe blanche; elle porte une veste jaune brodée de noir & une ceinture
rose.
Cf. Coleccion de trages de España, gravée par Devère. — Bibl. natio-
nale de Paris, dép. des Estampes, Espagne (costumes & mœurs).
22 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
de temps à autre on illuminait la ville, où l’on tirait un feu
d'artifice ; il fallait une occasion bien exceptionnelle pour que
Madrid fût réellement en fête. Une des plus belles cérémonies
publiques que l’on puisse citer fut l'entrée de Charles [IT dans
sa capitale le 13 juillet 1760. Le cortège royal, précédé du
corps des hallebardiers & des gardes flamande, espagnole &
italienne, comprenait vingt-trois carrosses de gala, sans compter
les voitures des dames d'honneur de la reine & le splendide
carrosse d'argent de LL. MM. L’Ayuntamiento avait élevé
quatre arcs de triomphe dans les principales rues de la ville,
une grande décoration avec perspective entre l'église Sainte-
Marie & le palais des Conseils, un grand salon décoré de
colonnes dans la cour des bureaux du palais. Ians la calle
Plateria, les orfèvres avaient bâti un pavillon carré, flanqué de
tourelles & décoré de vitrines, où ils avaient exposé leurs plus
belles pièces d'orfèvrerie & leurs plus beaux joyaux. Les gret-
fiers & les notaires avaient orné les fontaines de la ville. Le
soir, 1l y eut feu d'artifice & illumination de la Plaza Mayor.
Le lendemain, 14 juillet, la troupe espagnole du Colysée
donna une représentation de l'opéra : Le plus beau triomphe
d’Alcide, avec sayunètes & divertissements. Le 15 juillet eut
lieu une course de taureaux où figurèient quatre champions
nobles (cavalleros en plaza) suivis chacun de cent laquais vêtus
de bleu, de vert, d'incarnat & de jaune paille. Quatre grands
d'Espagne avaient fait les frais de cetie splendide course. Le
16 juillet, dernier jour des fêtes, les petits corps de métier
(gremios menores) envoyèrent au Retiro une troupe formée de
quatre cent quarante-deux fieurants, accompagnés de quatre
cent quarante-deux laquais porteurs de torches. Les acteurs
figuraient une troupe de guerriers vêtus à l’ancienne mode
d'Espagne. Une députation des corporations vint débiter au
roi un respectueux compliment en vers, & la compagnie exé-
cuta ensuite une danse militaire avec épée & boucliers. Les
faiseurs de complaintes popularisèrent dans une série
CT , de com:
A . » .
positions, d'un goût deétestable d’ailleurs, le souvenir de ces
fêtes extraordinaires".
1. Ferrer del Rio, Historia de Carlos III, t.1, p. 269.
LA SOCIÉTÉ. » 23
Les véritables fêtes nationales à Madrid étaient les fêtes reli-
gieuses; la nuit de Noël, la « bonne nyit », comme on l’ap-
pelait, la Semaine sainte, la Fête-Dieu, la fête de saint Isi-
dore laboureur mettaient toute la population en émoi & en
joie.
En temps ordinaire, les Madrilènes savaient encore, malgré
les ordonnances de police, satisfaire leur amour inné du mou-
vement & du plaisir.
La grande distraction des Madrilènes était la promenade.
Les rues où ne roulaient ni haquets ni fardiers étaient par-
courues par des calèches (calesas), des coupés (calesines), des
coches (galeras), des chars à bancs .(tartanas), des cabriolets
(birlochos)', attelès de mules plus ou moins fringantes, mais
toujours ornées de ponfpons & de grelots. Le soir, de riches
attelages, de belles mules tondues sur le dos amenaient au
Prado les carrosses aristocratiques. On se promenaïit aussi à
cheval; les cavaliers passaient tout droits & comme rivés à
leur selle?. On se promenait surtout à pied, & rien n'était
plus pittoresque que ce grand « salon » planté d’arbres, tra-
versé en tous sens par une foule joyeuse & parée. Au son de
l’Angelus, tous les promeneurs s'arrêtaient comme paralysés &
récitaient une courte prière 5. Mais quand la nuit tombait, des
groupes de filles s’assemblaient. sous les arbres & sur les bancs;
on eût dit qu'il en sortait de terre, tant leur foule se faisait
épaisse & pressantef. De temps à autre, les gardes du corps
envahissaient le Prado, & recrutaient de gré ou de force des
spectateurs pour le théâtre du Retiro où il avait plu à la reine
Marie-Louise d'aller voir la comédies.
Mais si les courtisans ne suffisaient pas à remplir la salle, si
Charles IV avait menacé de jeter les comédiens par les fenè-
1. Nov. Rec., III, x1X, pp. 23 & 24.
2. Fée, Souvenirs de la guerre d'Espagne, p. 34.
3. Id., ibid., p. 41.
4. De Langle, Voyage en Espagne, Il, p. 174. L'obscurité des rues
favorisait la débauche. Un Espagnol du siècle dernier avoue lui-même
que Madrid était lamentable à cet égard. — Nuestra corte esta en este
vicio lastimosa. — Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, 1, p. 92.
5. Mesonero Romanos, El antiguo Madrid, 11, p. 174,
24 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
tres, le peuple adorait les représentations dramatiques, & les
rois avaient dù’donner satisfaction à ce goût national. Phi-
lippe V reconnut solennellement, par acte du 19 septembre 1655,
la légitimité des comédies « exécutées avec la décence conve-
nable, en évitant tout désordre & toute obscénité'. » En 1753,
Ferdinand VI réorganisa l'administration des théâtres de Ma-
drid?, & en 1787 Charles IT lui-même donna un règlement
général pour la police des théâtres3. |
Au commencement du dix-huitième siècle, Madrid n'avait
pas encore de salles de spectacle. On donnait les représenta-
tions dans les cours des auberges; les pièces étaient détes-
tables, les acteurs ne valaient pas mieux, & les spectateurs,
"bruyants & mal élevés, portaient le scandale à son comble. »
En 1708, un Italien appelé Francisco Bartoli obtint de la mu-
nicipalité la permission de construire un théâtre sur l'empla-
cement du « lavoir du poirier » (los caños del peral) & la ville
devint propriétaire de la salle en 1713. On y joua la comédie
italienne jusqu'en 17375. Le 31 mai de cette même année, un
ordre royal enjoignit au marquis de Montealto, corrégidor de
Madrid, d’avoir à livrer le théâtre à la compagnie d'opéra ita-
lien dirigée par le marquis Annibal Deodato Scotié. La reine
Elisabeth Farnèse avait désiré entendre des opéras réguliers,
& s'emparait du seul théâtre qui existât à Madrid. Mais les
Caños del peral étaient fort loin du Retiro; la reine fit agran-
dir le théâtre du palais, & la salle fut inaugurée en 1747 par
une représentation de La clémence de Titus, de Métastase. Le
théâtre des Caños del peral, après être resté longtemps fermé,
servit aux bals masqués; on y jouait aussi l'opéra italien? & la
comédie espagnole; on y donnait des concerts spirituels pen-
dant le Carêmeÿ.
1. Pellicer, Tratado historico sobre el origen de la comedia, 1, P. 279.
2 Amador de los Rios, Historia de Madrid, IV, p. 211.
3. Saldoni, Diccionario de los musicos españnoles, IV, p. 403.
4. Sempere y Guarinos, Historia del lujo, I, p. 168.
5. Pellicer, op. cit., 1, p. 265.
6. Pellicer, op. cit., Ï, p. 269.
7. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, I, p. 356.
8. Sempere y Guarinos, Historia del lujo, 11, p. 178.
LA SOCIÉTÉ. : 25
Lorsque 1a reine confisqua le théâtre des Caños del peral,
les amateurs de comédie espagnole firent bâtir en 1737 le théà-
tre de la rue de la Croix (reatro de la Cru7)', qui fut inau-
guré en 1743 & a subsisté jusqu'en 1861. En 1745, une
seconde salle fut bâtie rue du lrince (reatro del Principe)?, &
fut reconstruite en 1806 après un incendie. Ces deux théâtres
restèrent consacrés aux représentations espagnoles.
Les théâtres de Madrid présentaient quelques particularités
curieuses d'installation. En mémoire du temps où le spectacle
se donnait dans une cour d’auberge, le parterre s'appelait la
cour (patio); quelques rangs de stalles, placés entre le parterre
& la scène, s'appelaient lunetas. Au-dessus du parterre
régnait une galerie semi-circulaire ; la partie qui faisait face à
la scène s’appelait la cazuela. Les ordonnances de police vou-
laient que les femmes vinssent au théâtre à visage découvert,
& que la cazuela fût fermée par un treillage (barandilla)3 ;
mais les ordonnances n'étaient pas observées; 1] n'y avait pas
de treillage à la caquela, & les femmes, à demi-cachées dans
leurs mantilles, faisaient l'effet d’un chœur de religieuses {.
Les prolongements de la galerie, de chaque côté de la cazuela,
s'appelaient les gradins (gradas) ; ordinairement réservés aux
hommes, ils pouvaient être ouverts aux femmes en cas d’af-
fluence extraordinaire. Au-dessus de la cazuela régnaient deux
rangs de loges qu’on appelait les chambres (aposentos), parce
qu'elles représentaient les fenêtres des chambres d’auberge
d'où l’on assistait autrefois au spectacle, Au-dessus des loges
existait une sorte d'amphithéâtre couvert, réservé aux ecclé-
siastiques & aux gens graves qui voulaient voir la comédie
sans se donner eux-mêmes en spectacle : c'était la Tertulia.
On lui avait donné ce nom sous Philippe IV, parce que Ter-
tullien était alors à la mode dans le monde des prédicateurs
qui lappelaient le triple Cicéron (ter-Tulio). On désigna alors
les hôtes de la galerie supérieure du théâtre par le sobriquet de
Tertuliantes, & le mot de Tertulia, d'abord appliqué à une
1. Bloc 214 du plan de Tomas Lopez.
2. Bloc 216.
3. Règlement de 1787, è 8.
4. Bourgoing, Nouveau voyage en Espagne, \1, p. 361.
26 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME. ‘
partie du théâtre, finit par désigner aussi toute espèce de réu-
nion mondaine ‘.
La saison théâtrale commençait à Pâques & durait toute
l'année jusqu'au premier jour de Carême. Les directeurs des
deux théâtres de la Croix & du Prince s’entendaient pour
avoir chacun une troupe de valeur à peu pres égale. En 1797,
le seigneur Francisco Ramos, directeur du théâtre du Prince,
présentait au public neuf artistes femmes pour le chant & la
déclamation, douze jeunes premiers (gdldnes), deux pères
nobles (barbas), deux comiques (graciosos) & un petit vieux
(vejete). Le seigneur Luis Navarro, directeur du théâtre de la
Croix, avait dans sa troupe huit femmes, dix jeunes premiers,
deux pères nobles, deux comiques & un petit vieux?. Non
seulement les deux troupes avaient une composition identique,
mais certains acteurs de l’une devaient remplacer ceux de
l’autre en cas de maladie. Madrid avait donc plutôt deux salles
de spectacle que deux théâtres différents.
Pendant longtemps le théâtre s'était ressenti de son origine
populaire & l'aspect des salles avait gardé l’air d’une sorte de
foire. Jusqu'en 1763 on gardait son chapeau sur sa tête, on
fumait le cigare ou la pipe dans les entr'actes, on interpellait
les acteurs, on criait après les femmes des loges & de la
caquela. Peu à peu ces abus s'atténuèrent, mais le public
resta toujours très libre; un théâtre espagnol n'eut jamais
l'air froid & guindé qu'avait un théâtre français au beau
temps des tragédies classiques. Les habitués des théâtres de
la Croix & du Prince formèrent deux coteries rivales & se
désignaient réciproquement sous les sobriquets de Polonais
(Polacos) & de Saucissons (chorizos)3. On applaudissait avec
frénésie, on sifflait avec rage. Le parterre restait l’inter-
prète incorruptible & intransigeant du goût national, &
c'est sans doute à son opposition persistante qu'est dû l'échec
du classicisme français en Espagne. Les voyageurs français
s'indignent souvent des prétentions de ces critiques populaires
1. Pellicer, Tratado sobre el origen de la comedia, |
2. Diario de Zaragoza, 23 mars 1797.
3. De Langle, Voyage en Espagne, 1. p. 78.
> Pe 203.
LA SOCIÉTÉ. 27
“ qui se montrent aussi difficiles que s'ils en avaient le droit! »;
mais ils reconnaissent que ces portefaix en haïllons suivent la
pièce avec une attention soutenue, la comprennent d'un bout
a l’autre, sans se perdre jamais dans le dédale de l'intrigue la
plus compliquée, sans jamais manquer de souligner le détail
gracieux ou mal venu. On peut ne pas aimer l’art qui pas-
sionnait le parterre, mais on ne peut refuser au parterre de
l'avoir compris & de s’y être fanatiquement intéressé.
L'art dramatique traversait alors en Espagne une crise
redoutable. Entre l’école française, froide & peu goûtée, &
l'école espagnole, qui ne donnait plus que des pièces informes,
l’Inquisition & la censure avaient beau jeu pour proscrire par
centaines les drames & les comédies. Le Nouveau Théâtre
espagnol (Madrid, 1800-1801, 5 vol in-8°) donne une liste de
plus de six cents pièces interdites?. Aussi bien n'est-ce pas
dans les grandes pièces qu’il faut chercher les meilleures pro-
ductions de la littérature dramatique du dix-huitième siècle ;
c'est dans ces petits actes appelés « entremets » qui coupaient
le spectacle; c'est dans les saynetes, dans les tonadillas, peti-
tes scènes déclamées ou chantées, qu'on retrouve le tableau le
plus vivant & le plus curieux de la vie nationale. Rien n'a
égalé dans ce genre le théâtre de Ramon de la Cruz; l'auteur
nous donne lui-même la raison de son succès : « Ceux qui se
sont promenés au pré de Saint-Isidore le jour de la fête du
saint, ceux qui ont vu le quartier du Rastro à l'heure du
matin, la Plaza Mayor la veille de Noël, le Vieux-Prado à la
nuit, ceux qui ont veillé pendant les nuits de la Saint-Jean &
de la Saint-Pierre, tous ceux qui se promènent par oiïsiveté,
par vice ou par mode, en un mot tous ceux qui ont vu mes
saynètes dans leur courte durée de vingt-cinq minutes diront
s'ils ne sont pas oui ou non la copie de ce qu'ont vu leurs
yeux & de ce qu'ont entendu leurs oreilles, si le plan n'est
pas oui ou non bien adapté au terrain qu'ils ont parcouru, &
si les tableaux ne représentent pas l'histoire de notre siècle3. »
1. Bourgoing, Nouveau voyage, 1l, p. 361.
2. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, ANT, p. 378.
3. Ramon de la Cruz (édition de 1786-91).
28 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
Le peuple applaudissait avec transport ces petits chefs-d'œuvre
de réalisme si profondément empreints de l'esprit madrilène,
& telle était la souplesse des acteurs, la fidélité du rendu, le
naturel inimitable du jeu que bien souvent les spectateurs
reconnaissaient &K nommaient Îles originaux qui avaient invo-
lontairement posé devant le poète '.
Le goût du théâtre s'alliait chez les Madrilènes à l'amour de
la musique & de la danse. Les professeurs de guitare pullu-
laient à Madrid & la danse était une véritable passion. On
dansait sur les places, dans les rues, dans les carretours, entre
amis (tertulias), dans les bals publics (verbenas) & dans les
théâtres.. Aranda avait même autorisé les bals masqués, en
dépit de l’Inquisition. On dansait la contredanse anglaise &
française, la ronde, la valse, la pastourelle, la gavotte, la polo-
naise, l'allemande, le boléro, le zorongo, le menuet, le
menuet-menestra, mêlé de boléro, de zorongo & d'allemande,
le menuet alemandado, le menuet afandangado, le menuet
de Bonaparte, le menuet de Robespierre, le menuet écossais,
le menuet congo, la guaracha, le trésillo, l'entre-trois, le
passe-pied, la contredanse galopée, la valse sautée, la valse
de l’évanouissement. Dans chaque bal, un grand maître des
cérémonies (el bastonero) conduisait la danse. Le grand art
était pour lui de mener vivement les danseurs, — si l'on casse
le bras à sa danseuse on en prend une autre, — & de ne pas
laisser finir le bal avant sept heures du matin. On variait à
l'infini les figures de danse. Une des plus originales s'appelait
la Puerta del Sol : « Quatre couples figuraient les angles des
rues qui donnent sur la place. À un signal donné d’autres
couples débouchaient en courant entre les premiers, se prome-
naient sur la place sans se bousculer réciproquement, K au
cri de : Fuera! fuera! reprenaient en hâte la première rue
devant laquelle ils se trouvaient. » Dans les bals populaires
on dansait la contredanse des maris, dont la deuxième figure
représentait une course de taureaux. À la fin de la danse, une
farandole générale, appelée « la danse du mulet », entrainaïît
dans un galop effréné tous les hommes & toutes les femmes,
1. Ferrer del Rio, Historia de Carlos II1°,t. IV, p. 373. .
LA SOCIÉTÉ. 29
fussent-elles vieilles, laides, manchottes, hossues, boiteuses
même. Les danseurs intrépides avaient le plus grand succès
auprès des jeunes filles : — « Qu'ils sont drôles, disaient-elles,
qu'ils sont amusants! — Avez-vous vu avec quelle grâce il a
fait le sarsé, l's noué, l’a force de bras, le moulin à vent, la
cigale, l'arc du palais, le pont de Ségovie & le saloir ! — Quel
contredansiste! —— [l vaut un Pérou! — Vrai! mes enfants,
nous sommes bien heureuses d’être nées dans ces temps-ci &
non dans ces âges antiques où les femmes vivaient soumises à
des grognons si maussades'! »
Sempere y Guarinos a essayé de dresser le budget du plaisir
à Madrid (1787) & pense que les Madrilènes dépensaient bon
an mal an 5 millions de réaux pour se divertir. Le théâtre
compte pour près de moitié (2,186,790 réaux) dans ce total ;
les courses de taureaux n’y comptent que pour moins de trois
dixièmes (1,442,257)35. Ce genre de spectacle, dont nous par-
lerons en étudiant la vie des villes de province, était mal vu
du gouvernement & n’excitait pas non plus à Madrid le même
enthousiasme que dans les provinces méridionales. Un détail
qui prouve combien le théâtre était populaire est l'indulgente
bienveillance de la population à l'égard des comédiens. Bien
loin d’être excommuniés comme en France, les gens de théä-
tre formaient une confrérie placée sous le patronage de Notre-
Dame de la Neuvaine & du Très-Saint-Christ de la Pitié, Ils
avaient une chapelle particulière dans l'église paroissiale de
Saint-Sébastien & y célébraient les offices de la Semaine
1. Libro de moda, p. XII-XVIII. — Diario de Madrid, 21 mars 1806.
— M. Fernandez, la Hacienda de nuestros Abuelos, p. 275.
2. Recettes des théâtres du Prince & de la Croix, 1,442,857"" —
Théâtre des Canos del Peral (1°° saison d'opéra), 379,430"; concerts de
carême, 1° saison d'opéra, théâtre des funambules, ombres chinoises,
Guignols, bals par souscription, soirées particulières, parties de cam-
pagne, &c.), en tout 5 millions de réaux. RENE \ Guarinos, Historia .
del lujo, t. 11, p. 178.
3. Le cirque de Madrid, bâti en dehors de la Porte d'Alcala, appar-
tenait à l’hôpital général; Ie représentations se donnaient au Pénéhiee |
des pauvres; on y produisait aussi devant le public des funambules &
des équilibristes. — Diario de Madrid, 26 avril 1806.
30 L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME.
Sainte par des concerts de musique religieuse’. Le goût des
autos ne s'était pas tout à fait perdu; on représentait le
13 avril 1806 un drame sacré en trois parties, intituté : l'4do-
ration du veau d'or ou la révolte des Israëlites; l'affiche pro-
mettait une décoration splendide, des effets d'eaux naturelles,
on devait voir l’armée de Pharaon noyée dans la mer*.
Le plaisir était en somme la grande affaire des Madrilènes,
& les scandales de la Cour sous Charles IV les amusèrent
plus qu'ils ne les émurent. Cependant, ce fut précisément à
cette époque que l'esprit public commença de s'éveiller à
Madrid. Dès 1790, la Cour s'effrayait de la propagande révo-
lutionnaire; on hannit de la ville tous les gens sans emploi :
« ce qui était, dit l'ambassadeur russe Zinowiew, une ma-
nière convenable de renvoyer quantité de Français radoteurs,
effrontés et bavards3. » Mais dès la première nuit, le peuple
lacéra une partie des affiches officielles & souilla l’autre d'or-
dures. En 1794, les prêtres & les moines tonnaient encore
contre les Français, les appelaient « organes du démon &
ennemis de Dieu »; mais beaucoup de gens éclairés commen-
çaïent à se rallier aux idées françaises, & Godoy avait dû orga-
niser tout un système d'espionnage & d'intimidation pour
comprimer le mouvement. La rentrée des ministres français
a Madrid après la paix de Bâle fut accueillie avec de vraies
démonstrations d'enthousiasme. Les petits enfants considé-
raient avec terreur les hommes à cocarde tricolore, les Raou
Ro, comme ils les appelaient, en imitant le bruit du tam-
bour5; mais la foule envahissait la cour de l’hôtel où était
descendu Pérignon, & criait sous ses fenêtres : « Vive la
liberté6! » Des femmes lui firent souhaiter la bienvenue,
beaucoup d'officiers contre lesquels il avait combattu ou qu'il
avait faits prisonniers venaient lui témoigner leur estime &
1. Diario de Madrid, vendredi saint, 4 avril 1806.
2. Ibid., 25 mars 1806.
3. Tratcheswky, l'Espagne à l'époque de la Révolution française (Revue
historique, t. XXXI, p. 30).
4. Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. 637, f 17.
5. 1bid., t. 649, t° 152.
6. Ibid., t. 639, f* 290.
LA SOCIÉTÉ. 31
leur amitié". Les prêtres eux-mêmes commençaient à se défier
des émigrés : « De trente mensonges qu'ils nous font, disait
l’un d'eux, nous n’en croyons plus qu'un’. » L’agitation libé-
rale continua jusqu'en 1808 5 pour aboutir à la grande explo-
sion de colère qui renversa Godoy & donna le premier coup à
l'antique édifice de la monarchie catholique. Madrid allait
devenir le centre de Ja vie politique de l'Espagne .
G: DesDpEvises DU DÉZERT,
Professeur à la Faculté des lettres de Clermont.
1. Archives des affaires étrangères de Paris, Espagne, t. or fo 491.
2. Jbid., t. 639, f° 153.
3. Ibid., t. 658, pièce 14.
4. Extrait de l'Espagne de l'ancien régime. — La Société. Paris, 1897,
in-8°. Lecène & Oudin.
DERNIER VOYAGE DE LA REINE DE NAVARRE
MARGUERITE D'ANGOULÈME
SŒUR DE FRANÇOIS 1°"
AVEC SA FILLE JEANNE D'ALBRET
AUX BAINS DE CAUTERETS (1549)
TROIS ÉPITRES EN VERS
INCONNUES DES HISTORIENS DE CES DEUX PRINCESSES ET DES ÉDITEURS DE LEURS ŒUVRES
ÉTUDE CRITIQUE ET HISTORIQUE
VIL.
L’entrevue de Bayonne, préparée de longue main entre
Charles IX & Philippe II, qui se déroba & se fit représenter
par sa femme Elisabeth, fille de Catherine de Médicis & sœur
du roi de France, avec l'assistance de ses ambassadeurs, eut
pour prélude une visite des provinces de l'Est, du Sud-Est &
du Midi (Champagne — avec une pointe & un arrêt conve-
nus en Lorraine! — Bourcogne ?, Dauphiné, Provence, Lan-
1. Ce voyage, inspiré par le parti de Guise, maïs suspect aux prin-
ces du sang, au parti huguenot & au connétable de Montmorency lui-
mème, avait pour but ostensible d'assister, à Bar-le-Duc, au baptême
de Henri, premier fils du duc de Lorraine; les parrains furent Char-
les IX & Philippe IT (représenté par le comte de Mansfeld).
2. À Mäcon, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, rejoignit la Cour;
- à Roussillon (Dauphiné), elle s’en séparait, mais laissait son fils Henri
auprès du roi de France, sous la garde loyale de Montmorency (F. de
Crue, ouvr. cite, chap. XIX).
DERNIER VOYAGE DE MARG. D'ANGOULÈME À CAUTERETS. 33
guedoc & Gascogne) par Charles IX, la reine-mère & toute
leur Cour.
Partis de Paris dès le lundi 24 Janvier 1564, (1563 v. st.),
& de Fontainebleau, le 13 Mars, après un séjour de six semai-
nes, ils atteignirent Valence-en-Dauphiné le 23 Août, & ils en
repartaient le 2 Septembre au soir. Ce fut pendant la halte
de Valence, qu'on apprit l'accidert survenu à la reine Elisa-
beth, dont une fausse-couche avait mis la vie en danger. Elle
entra en convalescence vers la mi-Septembre. Jusqu'au 11 Jan-
vier 1565, les tergiversations continuaient touchant l’idée d’une
entrevue politique ; on l’admit alors en principe. Fin Janvier,
le lieu — Bayonne — était fixé, & Catherine, en remerciant
Philippe IT de lui envoyer sa femme là, exprimait l'espoir de
le voir lui aussi, peu « après »'.
Entre Valence & Toulouse, les grandes étapes furent Mon-
télimar, Avignon, Aix-en-Provence, Brignoles, Hyères, Tou-
lon, Marseille, Arles, Nimes, Aiguesmortes, Montpellier, Agde,
Béziers, Narbonne, Carcassonne, Castelnaudary. Le 31 Jan-
vier, coucher sans cérémonie à Toulouse, où l'entrée solen-
nelle se fit le lendemain & où le roi tint « sa Cour de Parle-
ment » le 8 Février. LL
La Cour séjourna dans Toulouse tout le mois de Février &.
dix-huit jours pleins du mois de Mars; elle n'en repartit que
le 19 Mars au matin. Dans l'intervalle, en Mars, le bruit avait
couru d’une grossesse d'Elisabeth, l’empêchant de faire le
voyage projeté ; il fut démenti, & l'on reçut avis qu ‘elle
sérait à Valladolid avant la fin du mois.
Voici les principales étapes de la Cour de France depuis
Toulouse :
19 Mars 1565. — Départ de cette ville.
20 Mars. — Passage du Tarn, entrée à Montauban.
21 Mars. — Coucher à Moissac, au pays d'Agénois.
23-216 Mars. — Entrée & séjour à Agen.
27 Mars. — Diner au Port-Sainte-iarie; coucher à
Aiguillon.
28 & 29 Mars. — Séjour à Marmande.
3 V. Comte H, de La Ferrière : étude citée.
IX 3
34 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
29-31 Mars. — Séjour à la Réole. — Le 31, coucher à
Cadillac.
1e Avril 1565 (dimanche) : diner à Cadillac; puis on s'em-
barque sur la Garonne, pour aller coucher sans cérémonie
a Bordeaux.
Les derniers déplacements du roi, du vendredi 23 Mars au
er Avril, eurent lieu dans « un beau batteau que les Capi-
toulx de Toulouse luy firent faire », au dire d’Abel Jouan.
(Le 28 Mars, un courrier envoyé par le duc d’Albe annonçait
que la reine d'Espagne passerait la Semaïne-Sainte à Valla-
dolid & que de là elle gagnerait Burgos, le lendemain ou
surlendemain de Pâques, fête qui tombait le 22 Avril').
Le roi, arrivé dans Bordeaux, v passa la journée du lende-
main 2 Avril, puis s’en fut, du 3 au 8, habiter le château de
Thouars, près de la ville, en attendant que le beau temps per-
mit son entrée solennelle : celle-ci eut lieu le 9 Avril.
Du 9 Avril au 5 Mai 1565 : séjour du roi & de la Cour à
Bordeaux. — (Le 12 Avnil?, le roi tient son lit de justice au
Palais. — Le 19, une lettre de Thomas Smith, envoyé anglais,
parle de la réception brillante faite par la reine-mère, le 18,
au comte d'Egmont & au jeune prince de Parme, revenant
d'Espagne en Flandres, & rapporte qu’elle leur exprima le désir
de voir Philippe IT à Bavonne. — D'autres lettres portent
que, par contre-partie, elle célébra pompeusement la Saint-
Georges, 23 Avril).
3 Mai. — Le roi & la Cour quittent Bordeaux.
4 Mai, diner K coucher à Langon.
5 Mai. — Entrée, diner & coucher à Bazas, où, le 6, Île
9 b ul 9
roi & la Couront le spectacle d'une course de taureaux.
7 Mai. — On passe la rivière de Ciron « sur le pont de
Boullas... lieu qui fait la séparation de France & des terres de
1. Comte H. de La Ferrière : etude citée.
2. M.B. de Puchesse se truimpe en écrivant dans son Etude précitée
CV. mon chap. IT : « Le 12 avril, la Cour quitte Bordeaux. »
3. V. baron K de Lettenhove : ouvr. cite, chap. VII-XI, pour ces
faits & pour l'entrevue ultérieure. — Cf. Abel Jouan sur ce passage.
4. Date d'Abel Jouan, — Le comte FH. de la Ferrière dit : « le 2, »
AUX BAINS DE CAUTERETS. 35
Navarre » (A Jouan). Diner & coucher à Captieux « au com-
mencement des landes de Bordeaux. »
8 Mai. — On entre « ès landes ». — Diner au hameau de
la Traverse, coucher à Roquefort.
9 Mai. — Continuation de la traversée des Landes. —
Dîner & coucher à Mont-de-Marsan, où l'on séjourne quinze
jours.
24 Mai. — Départ & reprise du voyage par les Landes;
diner à Meïlhan, coucher à Tartas.
28 Mai. — Départ & diner à Pontonx. — Sortie des Lan-
des & entrée à Dax.
29 Mai. — Dîner à Saubusse; puis, après diner, embar-
quement sur l’Adour, pour aller coucher à Bayonne. (Le roi
y demeura incognito avec sa mère & la Cour jusqu’au 3 Juin,
pendant que Catherine de Médicis vaquait aux préparatifs de
l'entrée solennelle & s'abouchait, le 31 Mai, avec l’ambassa-
deur d’Espagne, Alava, installé dans un vaste hôtel. Une lettre
d’Alava, de ce jour, note qu’elle s’y rendit déguisée, à la brune,
interrogea ses serviteurs & lui laissa un message. — Le rer Juin,
fête de l’Ascension', Alava, averti que Catherine ira à la cathé-
drale, se trouve sur son passage & l'entretient du bruit, cou-
rant alors, d’un projet de réception d'une ambassade turque par
le roi Charles IX2.)
3 Juin. — Le roi s'embarque & remonte le fleuve pour
aller diner à La Honce, « petite abbaye cachée en un bois »,
& revient en bateau, descend au bout du pont en « un théâ-
tre » d’où il passe la revue des compagnies de la ville, puis fait
son entrée officielle « qui fut fort belle. » — Des inscriptions
en vers ornaient quatre tableaux « separez en quatre endroicts »,
en l'honneur du roi & de sa famille. (A. Jouan.)
8 Juin. — Pendant le séjour de Bayonne, Alava recoit des
1. L'année précédente, le roi, sa mère & la Cour avaient célébré
l’Ascension, au sortir des fètes de Bar-le-Duc, le jeudi 11 mai 1564, à
Gondrecourt.
2. Voir baron K. de Lettenhove : ouvrage cité, ibid., p. 243, &,
pour la suite des indications concernant l'entrevue de Bayonne & l'am-
bassade turque, pp. 247-255, concurremment avec le comte H. de ja
Ferrière & Abel Jouan.
La
56 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÉÈME
lettres de Philippe IT déclinant l'invitation d'assister lui-même
aux conférences de Bayonne. Instruit par Alava des négcocia-
tions de Catherine avec les Turcs', il part de Valladolid pour
Madrid, après avoir mis comme conseiller auprès de sa femme
Elisabeth, chargée de le suppléer en France, son ministre de
confiance, le duc d’Albe.
9 Juin. — Le duc d'Orléans, frère du roi?, va, en brillante
compagnie, « au devant de la Royne d'Espaigne, leur sœur,
fusques à dix lieuës dans Éspaigne, près Thoulouyette. »
(A. Jouan.)
12 Juin. — Charles IX & Catherine de Médicis, avertis
qu'Elisabeth doit partir d’Irun le lendemain après dîner, se
rendent au-devant d'elle &K couchent à Saint-Jean-de-Luz.
14 juin3. — Ïls vont, « bien accompagnez des Princes &
grands Seigneurs de France, » (A. Jouan *) l'attendre à Hen-
daye au bord de la rivière qui sépare les deux royaumes (la
Bidassoa). Elle entre « au batteau du Roy » au milieu de la
rivière; puis, après une collation sous la feuillée qu'il avait
fait dresser sur la rive française, elle & Catherine, avec lui,
s'en vont coucher à Saint-Jean-de- Luz.
15 Juin$. — Tous, avec le duc d’Albe & la troupe espa-
1. Le 1 Juin, Alava apprend indirectement que le baron de la Garde
est arrivé à Bordeaux pour y attendre un ambassadeur turc récemment
débarqué. En effet, depuis quelques jours, on avait informé de Mar-
seille la reine-mère que cet ambassadeur, un Polonais, venait d'être
accueilli avec égards, & qu'on le faisait accompagner par le cousul
français d'Alger, en prévenant M, de Joyeuse de le bien traiter en Lan-
guedoc & de le conduire jusqu'au roi avec sa suite de cinquante Turcs
& l’escorte fournie par le comte de Tende, gouverneur de la Provence.
Un peu avant la venue de la reine Elisabeth, le consul d'Alger prévenait
Catherine de l'arrivée de l'ambassade turque à Dax. Elle se hâta de
répondre qu'on y restät jusqu'à nouvel ordre.
2. Édouard-Alexandre, qui prit ensuite le nom de Henri , le titre de
duc d'Anjou, & devint le roi de France Henri III,
3. Dates d’Abel Jouan, suivi par le baron K. de Lettenhove. — Le
comte H. de la Ferrière, à tort, dit : 13 & 14 Juin.
4. C'est-à-dire « avez le Connétable & toute la Cour, sauf la reine de
Navarre & le prince de Condé, que Philippe II n'avait pas voulu admettre. »
(F. de Crue, ouvr. & chap. cites.)
AUX BAINS DE CAUTERETS. 37
gnole, repartent pour Bayonne, où la reine d'Espagne fait son
entrée aux flambeaux vers les neuf heures du soir. (M. Ed.
Frémy inscrit ici la date fantastique du 14 Mai)
Du 15 Juin au 2 Juillet : — Séjour d'Elisabeth à Bayonne.
— Fêtes & politique mêlées. — Le 23 juin, souper & gala
de nuit somptueux dans une ile de l’Adour, avec spectacle
d'une pastorale, travestissements, danses, illuminations féeri-
ques. — Tournoi de Bayonne, le 25 Juin; puis, combats « en
salle » & « comédies. » (Plusieurs conférences entre Catherine
de Médicis & le duc d'Albe; une dernière, le 30 Juin, où figu-
rent Charles IT, Catherine, Elisabeth, le duc d'Alhe, don
Juan Manrique, le duc d'Orléans, le connétable de Montmo-
rency, les cardinaux de Guise & de Bourbon, le duc de Mont-
pensier, le maréchal de Bourdillon. Après cette conférence
définitive & la remise d’un écrit de Philippe IE, les dispositions
hésitantes du roi & de sa mère semblent changées.)
18 Juin. — Entrevue secrète de Charles IX avec l’'envoyé
turc. — Par lettre du 12 Juin, le consul d'Alger avait insisté
sur la nécessité de recevoir au plus tôt l’envoyé de Soliman, au
moins en audience secrète. Il offrait de l’amener incognito à
Bayonne. Charles IX & Catherine préférèrent lui donner ren-
dez-vous hors de la ville, au couvent de Saint-Bernard-lez-
Bayonne. Alava dit l'ambassadeur turc très fâché de ce qu’on
était resté si longtemps sans lui donner audience, &K ajoute
1. Catherine, prodigue de démonstrations orthodoxes comme de pro-
messes conciliantes envers les Réformés, continuait son jeu de bascule
favori : dans l’été de 1564, elle restreignait, par l'édit de Roussillon, les
libertés protestantes, après avoir évincé les Huguenots de Lyon &
poursuivi de ses tracasseries Jeanne d’Albret & la duchesse Renée de
Ferrare; mais, en Novembre, elle négociait le mariage de Charles IX
avec Elisabeth d'Angleterre; pendant le séjour de Toulouse elle renou-
velait le fameux contrat du 12 Mars 1565, l'Edit de pacification d'Am-
boise contenant Catholiques & Réformés; entre Bordeaux & Mont-de-
Marsan, elle avait encore déclaré publiquement qu'on le maintiendrait.
(Lettre de Smith, du 5 Mai.) — Voir F, de Crue & baron K. de Let-
tenhove : ibid.
2. Abbaye de religieuses de l’ordre de Citeaux, que le comte H. de
la Ferrière nomme, par erreur, Saint-Léonard, dans l’Entrevue de
Bayonne.
38 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
qu'il a fait deux ou trois fois mine de vouloir s’en aller, que le
roi & la reine mère sont partis hier — 18 Juin — à une lieue
& demie d'ici pour le recevoir '. (Il ne pouvait donc, bien que
M. B. de La Grèze allègue à l'appui de ce conte un manus-
crit indéterminé?, avoir été déja reçu à Tarbes par le roi &
par sa mère, ce qui aurait eu lieu forcément du 4 au 11 Juin,
avant l'entrée en France de la reine Elisabeth. On remarquera,
d'ailleurs, que dans l'itinéraire du roi & de la Cour la ligne du
voyage décrit une courbe au-dessus des Etats pyrénéens de la
Maison de Navarre (comté de Foix, comté de Comminges,
Bigorre & Tarbes, Béarn & Pau, Navarre française). En ces
régions, la maison de Navarre était maîtresse 3, M. F. Pas-
quier, archiviste de la Haute-Garonne, dans sa belle Notice
historique & archéologique : Château de Foix ?, rappelle que
le jeune roi de Navarre, notre futur Henri IV, vint « dans
son pays de Foix » en 1565. De Lescazes, un vieil historio-
graphe local, dit « que le roy de France, Charles IX, fai-
sant la ronde de plusieurs provinces, estant arrivé à Tolose,
Henri IV5 roy de Navarre, comte de Foix, suivant la Cour
royale, prit occasion d'aller voir le pays de son comté, selon la
recommandation à luy faite de la part de sa mère 6, & ayant
1. Comte H. de la Ferrière, etude citée.
2. « Charles IX, d'après un manuscrit, passa à Tarbes en 1565 & yrecçut
la visite d’un ambassadeur turc. Le roi se rendait a Bayonne, où il était
attendu par sa sœur la reine d'Espagne. » (Chap. IX, p. 127, de l'Hist.
religieuse de la Bigorre, Paris, Hachette, 1863, in-12). Que de contra-
dictions avec la vérité!
3. Le Roussillon seul lui échappait, dépendant de l'Espagne; c'est
de ce côté que la Cour de France descendit le plus au Sud. Abel Jouan
note, mardi 8 Janvier 1565, qu'on atteint Leucate (où l’on diîne),
« belle forteresse & dernière place de France, a 4 lieues de Perpignan. »
4. Revue des Pyrenées, t. VIIT, pp. 68-121. 1896.
5. Henri IV, roi de France, plus tard; mais il faudrait dire Henri 111
de Navarre.
6. Henri de Navarre, né à la fin de 1553, était si Jeune lors de ce
voyage, qu’il était en cela mené absolument par sa mère. [l aurait tou-
tefois joué un rôle plein d'initiative & de hardiesse rare pour son âge,
si, comme l'avance un historien, répété par le baron K. de Lettenhove,
se retrouvant avec la Cour de France, lors de l’entrevue de Bayonne,
il s'était glissé inaperçu dans le cabinet de la reine mère pour y sur-
AUX BAINS DE CAUTERETS. 39
fait son entrée avec magnificence à Foix... se retira tout après
dans Pamiès & Mazères, où les exercices des Huguenots
estoient pratiquez & où aussi il fit publiquement prescher
par ses ministres liberté de conscience '. » Catherine, qui
n'avait pas encore pris une attitude résolument hostile con-
tre les Huguenots, mais qui se targuait de son catholicisme
auprès des Espagnols, eût craint sans doute, par une visite in-
tempestive dans ces contrées, où Jeanne d’Albret prêtait force
au protestantisme, d’y soulever des troubles fâcheux pour sa
politique mi-partie, ou même d'y risquer gros jeu pour elle, le
roi son fils & leur entourage. (Si Catherine de Médicis accom-
pagna Henri de Navarre, plus tard, sur la fin de Février 1578,
dans ce même comté de Foix, elle y venait en de tout autres
circonstances, comme belle-mère, avec sa fille Marguerite de
Valois, mariée au roi Henri, & les dames de leur Cour.)
2 Juillet 1565. — Elisabeth quitte Bayonne. Ce jour-là,
Catherine répond au duc d’Albe « de la gaillarde détermina-
tion de son fils en tout ce qu'on lui demande?, » — Abel
Jouan dit : « La Royne d'Espaigne demeura dix sept jours à
Bayonne, & le Roy y demeura trente trois jours, puis parti-
rent tous ensemble le Lundy deuxiesme jour de Juillet » pour
aller coucher à Saint-Jean-de-Luz.
3 Juillet. — Après diner, le roi, sa mère & tous les Espa-
gnols partent ensemble pour hit la reine Élisabeth jus-
qu’au bord de la Bidassoa. Charles [X s'en fut coucher à Saint-
Jean-de-Luz. « Er la Royne sa mère passa la rivière pour aller
coucher avec la Royne sa fille au village de Heron » (run),
d’où elle « s’en retourna le lendemain... coucher à Sainct Jehan
de Luy. Et monsieur d'Orléans retourna conduire la dicte
Royne d’Espaigne jusques à Sergouse (Saragosse), qui est une
prendre les conseils meurtriers du duc d’Albe. (Mathieu, t. I. p. 283).
1. « Le Memorial historique... des troubies & ce qui est arrive diverse-
ment de plus remarquable dans le Païs de Foix & Diocèse le Pamiers »
(1490-1640), par Jean Jaques de Lescazes, Prestre, jadis Curé de
Foix, &c. A Tolose, par Arnaud Colomiez, Imprim. ordin. du Roy &
de l'Université. — MDC.XLIV. » (Réimpr. à Foix, 1891, v' Pomiès,
in-8°). P. 68.
2. Baron K, de Lettenhove : ouvr, cit. p. 255.
40 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÊME
ville quinze lieuës en Éspaigne, duquel lieu il fut de retour à
Sainct Jehan de Luz, où le Roy l'attendoit... » & séjourna
jusqu'au 11 Juillet. (Abel Jouan.)
11 Juillet. — Départ du roi & de sa Cour par Biarritz, pour
Bayonne, où ils couchent.
12 Juillet. — Départ de Bavanne ; coucher à Bidache,
13 Juillet. — Dîner & souper audit lieu ; coucher à Pey-
rehorade.
14 Juillet. — Diner & coucher à Dax (séjour).
17 Juillet. — Départ de Dax, diner & coucher à Tartas.
18 Juillet. — Diner & coucher à Mont-de-Marsan (séjour).
23 Juillet. — Départ de Mont-de-Marsan, diner & coucher
a Cazères.
24 Juillet. — Diner & coucher à Nogaro. — 25 Juillet,
dîner & coucher à Eauze.
26 Juillet. — Diner & coucher à Montréal. — 27 Juillet,
entrée, diner & coucher à Condom.
28 Juillet. — Entrée, diner & coucher à Nérac, où se tenait
la Cour de Navarre, &K où l'on tâcha de ramener Jeanne d’Al-
bret au catholicisme ‘.
ir Août, — Départ de Nérac.
Puis le roi & sa Cour, remontant vers Paris en zig-zag,
quittent l’Agénois, traversent le Périgord, l’'Angoumois, la
Saintonge, le Poitou, le pays de Nantes, l'Anjou, la Touraine,
le Berry, le Bourbonnais, l'Auveryne, le Nivernais, la Bour-
gogne, la Champagne, la Brie & l'Ile-de-France. Cette longue
promenade royale parmi les provinces de France se terminait
lé 1° Mai 1566, où le roi, parti de Saint-Maur-les-Fossés, s’en
venait dîner « au logis de Madame du Perron, faubourg sainct
Honoré-lez-Paris. » (A. Jouan).
Maintenant, tirons la conclusion de ces données.
Au cours de ce voyage, particulièrement dans la zone où
le roi & la Cour sont proches des Pyrénées (de Toulouse à
Bayonne), entre fin Janvier & la mi-Juillet 1565, Charles IX
& Catherine de Médicis ne cessent d’être ensemble; &, durant
la période où Elisabeth est en France (14 Juin-3 Juillet) & où
1, V. abbé Monlezun, ouvr, cité, t. V, p. 307.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 41
s'encadre l'entrevue de Bayonne, le roi, la reine-mère & sa fille
Élisabeth ne se quittent pas ; ni avant, ni après cette date, la
reine d'Espagne ne s’écarte de l'itinéraire soigneusement tracé
d'avance, tant en France qu'en Espagne, selon un programme :
réglé & sous l’escorte officielle. Nul moyen, par conséquent,
d’intercaler dans ce réseau enveloppant de journées, d’abord
une fugue aux bains de Cauterets — avec séjour, puis invita-
tion au roi d'Espagne — de Catherine & de sa fille (dans les
termes de notre Épitre de Cauterets), ensuite {, une sépara-
tion entre elles, avec correspondance en vers, la reine-mère
demeurant seule & sa fille retournant vers le mari absent,
qu’elle ne peut rejoindre ! Or, Élisabeth, que sa mère Cathe-
rine reconduisit jusqu'en Espagne, rejoignit parfaitement son
mari Philippe Il au Bosc-de-Ségovie, où il l’attendait'.
La mention de la fête de l’Ascension, relevée par moi dans
l'Épître de Cauterets, complète la démonstration, puisque Ca-
therine la célébrait à Bayonne le 1e juin 1565, treige jours
avant l’arrivée de sa fille, tandis que dans notre Épitre, mère
6 fille sont réunies aux bains de Cauterets « ce jour d'Assen-
tion », auquel on ne peut assigner, d'après les concordances
les plus strictes, que la date du 31 Mai 1549.
L'examen comparatif des Épiîtres suivantes avec la série des
événements historiques parachèvera le récit de cet épisode fami-
hal. |
VIIL.
L’Épitre IV du manuscrit 883 (Épitre Il de l'édition A. Le-
franc) est de la reine Marouerite & nous apprend que Jeanne
d’Albret est partie, au grand chagrin de sa mère. Elles n’ont
pas pleuré tant qu'elles se sont vues, & le ciel, comme pour
se conformer au vouloir de cet adieu contenu,
Le ciel ne s’est à pleurer consenty*.
1. En outre, Elisabeth avait perdu son père, Henri II, en 1559; or,
dans les Epitres postérieures, on voit que la princesse devait accomplir
ce voyage en compagnie de son père, ce qui était le cas de Jeanne d’Ai-
bret, mais nullement de la reine d'Espagne.
2. Cf. une expression analogue dans un conte populaire de l’Alle-
magne, recueilli par les frères Grimm, Petit Frère & petite Sœur : « Hs
42 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
Mais une fois la fille si chère disparue, les pleurs & cris de
l'isolée ont comme appelé une tempête de pluie, grêle, vents
& tonnerre : pauvre soulagement au cœur de Marguerite ! Elle
va tenter cle se consoler en Dieu, avec la pensée toujours pré-
sente de sa fille.
L'Epitre V du manuscrit 883 (Epiître III de l'édition A. Le-
franc), écrite par Jeanne, exprime les mêmes idées que celle
de sa mère. Maintenant aussi elle pleure, alors qu’au départ
ses veux, « craignant trop de larmes espandre », ont maîtrisé
sa bouche, « luy deffendant le pleurer & l’adieu. » Que peut-
elle en cette séparation, hormis d'exhaler ses regrets & d’assu-
rer sa mère de son respectueux dévouement? Certes , elle se
promet « l’agréable plaisance de reveoir ung mary. » Mais
quoi, dit-elle,
Mais quoy! mon cœur encores trop marry
Ne la veult poinct avoir ne recepvoir.
Elle n'aura de cesse qu’elle soit retournée bientôt vers sa
mère, non pas seule, mais en compagnie de tous Îles siens,
avec la joie
. D'ensemble veoir pere, mere & mary.
M. Ed. Frémy s'écrie là-dessus : « Toujours la même faute
du copiste ! » Car le mot père le gène pour son Elisabeth de
France, dont le père, Henri IÏ, était mort en 1559, six ans
avant l'entrevue de Bayonne’. Pour nous, la chose est simple,
pêre, mère & mari (Henri d'Albret, la reine Marguerite &
Antoine de Bourbon) étant vivants avec Jeanne d'Albret.
marchèrent tout le jour par des prairies, des champs & des chemins
pierreux, & quand il pleuvait, la petite sœur disait : « Dieu & nos
u cœurs pleurent ensemble. » (Contes allemands du temps passe, extraits
des recueils des frères Grimm & de Simrock, Bechstein, &c., trad. par
F. Frank & E. Alsleben: 3° édit., Paris, 1892.) — V. plus loin Com-
mentaire des Epiîtres VI & VIT.
1, Voir ci-après, au sujet de l'Ep. IX, ce qu'il en dit très malencon-
treusement.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 43
Relevons ici ce terme, qui revient perpétuellement dans
l'œuvre de Marguerite :
Au Tout-Puisçant qui est la vraye Amour.
Amour divin' dont elle ramène la flamme & le nom jusque
dans les effusions de l’amour profane, comme dans l’expression
citée plus loin : « Woz cueurs... unys par vraye amour?. »
L'Epitre VI du manuscrit 883 (Epître V de l'édition
A. Lefranc) est de la reine Marguerite. La première lettre
reçue de sa fille vient d’arracher aux yeux de la mère les pleurs
qu'elle s'était défendus. Que sa fille ne la rende pas plus folle
de chagrin par sa propre tristesse ; c'est assez de la tempête du
ciel — elle y revient — sympathisant avec sa peine. Elle
préfère se reporter aux termes par lesquels la voyageuse énonce
de si doux espoirs de retour. Jusque-là elle vivra contente,
pourvu que Jeanne ait obtenu ce qu’elle attend :
C'est de reveoir celluy qu'aymer debvez,
Ce que bien faire, à mon gré, vous sçavez.
Et aussy tost que vostre æil & son æil
S’assembleront, je n'aurai plus de dueil,
Car de vos cueurs, je les tiens tant unys
Par vraye amour & de vertu garniz,
Que ce n'est qu'ung.…
Marguerite proclame elle-même le mutuel amour de sa fille
& de son gendre, &, pour ne pas effaroucher cet amour, elle
ne demande qu'ane place discrète dans leur intimité. En ter-
1. Voir ci-après, au sujet de l'Ep. IX, le commentaire de ce mot &
du mot vertu, employés par Marguerite.
2. Cf. aussi (Marguerites de la Marguerite, t. IV de mon édit.,
pp. 38, 39) ce langage de la « quatriesme Danie » dans le poème : Les
quatre Dames & les quatre Gentilzhommes :
« J'ay observé de vraye amour la low,
& :
« Âu moins sera mon povre cœur content
« De vray Amour soustenir tant & tant. »
44 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÊME
mes touchants, élle dit qu'elle veut « loger » son cœur tout
près de leurs deux cœurs, sans jamais « les garder l’un l'autre
d'aprocher », ne rêvant que de servir entre eux « d’un lien
ferme & cher. » Il ressort, en outre, de ces vers que Jeanne,
partie de Cauterets, n'avait pu rejoindre encore son mari.
— Retenons cela.
L'Epitre VII du manuscrit 883 (Epiître IV de l'édition
A. Lefranc) est de Jeanne; elle procède par rappels symétri-
ques des paroles de sa mère. Celle-ci, dans l’Epiître IV de
notre manuscrit, met en scène le ciel, les vents, &c.; Jeanne
de même. Ce retard, puis cet accord du ciel qui pleut & de
l'œil qui pleure, se retrouve ici. La mère disait :
A mes haults crys s’accorda le tonnerre.
La fille dit :
Les haults souspirs de mon dueil importable.
Et ce dernier mot, qui est aussi dans l'Epître V du manus-
crit? : « adieu... importable », provient du vocabulaire usuel
de sa mère. — Elle conte comment l’adieu tut pourtant allégé
par un Dieu gard dont elle se souvint & qui suspendit ses
pleurs. Mais, « hier au soir », l’absence de sa mère émut en
elle des plaintes auxquelles Dieu voulut faire correspondre la
désolation des astres & du ciel. Ici, une inspiration gracieuse :
Le vent cueillit, pour vous les transporter,
Les haults souspirs de mon dueil importable.
Voilà comment j’euz le ciel favorable,
Ayant voulu le vent prompt & léger,
En me servant, vous estre messager,
s Faisant oyr mes plainctz à vostre oreille.
Pour consoler sa mère & se consoler, elle ne se borne point
à espérer le Dieu gard du retour ; pour empêcher le mal phy-
1. Voir ci-dessus le commentaire des Epitres IV & VI du msc. 883.
2. Epitre III de l’édit. A. Lefranc.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 45
sique de lui assombrir davantage l'esprit, elle prie Dieu de la
guérir & de lui donner de longs jours :
Me faire veoir vostre centiesme année.
De cette Epitre on peut conclure, aux mélancolies de
Jeanne, qu'elle est toujours privée de son mari comme de sa
mère. [] semble aussi, à voir ces lettres se répondre coup sur
coup, que Jeanne, par cas de force majeure, ne voyage pas
très vite.
L'Epître VIII du manuscrit 883 (& de l'édition A. Lefranc),
écrite par la reine, montre que Jeanne d’Albret se trouve
encore loin de l'époux désiré :
Ceydant au soir en repoz sommeiller,
Amour me vint tout soudain esveiller
Disant : « Escriptz & prens la plume en main,
Sans t’excuser ny attendre à demain.
Prendre ne peult ta fille en passience
Ceste trop longue & fascheuse sillence.
Je Iuy respondz quasi tout en dormant :
J'ay tant escript que je n’ay argument
Pour bien escrire. » Il me respond : Ne cesse
Jusques à ce que la pauvre princesse
Soit jointe au bien que tant elle desire.
Voilà, au naturel, la tant écrivante & parlante Marguerite,
la Parlamente de l'Heptaméron. Mais elle nest plus main-
tenant dans les montagnes ; certains détails nous le prouvent :
Je me levay..….
Du papier pris, & ma plume ay dressée,
Et en l'allée auprès de ma fenestre
Me pourmenay, pour plus à mon ayse estre.
Le rude Cauterets d'alors n'avait point de commode allée ;
1l n'y existait que des sentiers de chèvre. — Poursuivons. Fille
46 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
entend un grand bruit de vent « sortant & de fueille & de
fruict » :
Et à leur son les petites fontaines
Ont respondu, comme esgales en peynes;
Avecques eulx la voix de la ryviere
Unie estoit, par si doulce maniere
Que j'oyois bien leur amoureuse voix.
Ce joli tableau de lieux familiers & riants, en contraste
avec la sauvagerie du site & du Gave de Cauterets, ne peut
désigner que Pau & son Gave apaisé, ou Nérac & sa Baise,
avec leurs fontaines & leurs jardins bien-aimés. Ici, il s'agit
assurément de Pau, où le séjour de la reine est constaté en
Août".
Elle détache son « couvre chef », sa cape à la béarnaise, pour
mieux entendre. Tous ces lieux, tous ces objets qui ont connu
la beauté & la vertu de la princesse, crient : Hélas! hélas! hélas!
en déplorant la perte de sa présence, & la mère s’écrie aussi :
.…. Hélas! mon Dieu,
Ramene tost en ce desolé lieu
Celle que tant ciel & terre regrette
Et que reveoir incessamment souhaitte.
L'Epitre IX du manuscrit 883 (Ep. VI de l'édit de A.
Lefranc), encore de la reine de Navarre, clôt logique-
ment & chronologiquement la correspondance, telle que la
contient notre manuscrit’. Elle va nous fournir des détails
en rapport avec la plus historique réalité. Une observation
s'impose ici : cest qu'entre ses deux Epitres consécutives, la
1. Henri d’Albret & Marguerite passaient pour y avoir créé les plus
beaux jardinages de l'Europe ; on y voyait des eaux vives, une fontaine
des Fées, des ombrages touffus où les rossignols ne se plaisaient pas
moins que dans le parc d'Alençon. (Voir B. de La Grèze, Le château de
Pau, &c. (ouvrage cité, 5° édit., pp. 391 & suiv.).
2. Mais il en est une de Jeanne (l’Epitre VIT de l'édit, A. Lefranc)
qui doit être placée la dernière, puisqu'elle est la réplique finale de la
fille aux tendresses passionnées de la mère. (Voir ci-après.)
AUX BAINS DE CAUTERETS. 47
reine avait dû recevoir, en simple prose, des nouvelles de
Jeanne lui indiquant un contre-temps, qu'elle n'aura pas eu la
patience de mettre en vers. Il faut admettre que la correspon-
dance versifiée, écho des sentiments de chacune, ne suffisait
pas pour les détails positifs, & que chaque Epître poétique
était doublée d’un billet en prose plus instructif.
Les premiers vers de l’Epitre IX exhalent le chagrin de la
reine qui, s'étant résignée, dans l'espoir que la princesse rever-
rait son mari & que son père l’'accompagnerait durant ce voyage
vers l'époux éloigné, est reprise de tristesse en constatant le
contraire :
Si vostre tant regretté de partir
S'est faict de moy à force consentir,
Me remonstrant le grant plaisir qu'avoir
Vous esperez de vostre mary veoir..…..
& si je pensais qu'avec vous vostre pere
Deust achever ce voiage prospere,
il n'en est plus ainsi, « maintenant que le contraire veoy »
Et que je suis sans vous, & vous sans moy,
Vous sans mary, sans pere ne sans guide".
Comme sa fille, Marguerite éprouve une « douleur non
pareille » ; mais elle n’aura pas moins de courage, & ce lui est
un devoir de se contraindre, pour goûter seule
L'amer morceau de ceste departie.
1. M. Ed. Frémy dit en note : « Ce mot pere ne peut être qu’une
faute du copiste qui aurait dû écrire frere & non pere, ainsi qu'il le fait
à trois reprises dans le cours de cette pièce, Henri II étant mort en 1559,
avant le départ d'Elisabeth pour l'Espagne. » — Eh! il s'agit bien de
Henri II & d’Elisabeth! Quelle semonce au pauvre copiste, coupable
d'exactitude! Tout cela, pour n'avoir pas reconnu le pére, Henri d’Al-
bret ; la mère, Marguerite d'Angoulème; la fille, Jeanne de Navarre, &
le mari de celle-ci, Antoine de Bourbon-Vendôme, ce qui est, dans le
texte & dans l'histoire, si limpide!
438 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME |
Elle s'accuse d'avoir laissé si fort paraître cet excès de « pas-
sion » maternelle qu'elle eût dû comprimer, au lieu d'en faire
« Ja désolation » de sa fille’. C'est offenser Dieu, dit-elle, que
de crier « ceste nostre tristesse. » Mieux vaut l’implorer pour la
fin de l'absence douloureuse :
Doncques pour vous, ma fille, je le prie,
Et du profond de mon cueur je luy crie,
Le suppliant vous estre pere & mere,
Mary, amy, & qu'en ung temps prospere
Veulle changer cestuy remply d'ennuys.
Elle revient sur l’idée exprimée ci-dessus, que Jeanne en ce
moment est seule, privée de tous les siens. Derechef, elle im-
plore le Dieu omnipotent de lui rendre sa fille & son gendre à
la fois :
Je le requiers, de par son crucifix,
Qu'avec ma fille il renvoye mon filz
Et que tous deux en santé plains de joye,
Avant mourir, de ces deux yeulx revoye.
1. Le vers où elle jette ce confiteor presque repentant de sa forte pas-
sion est mal ponctué & corrigé dans l'édition A. Lefranc. Il convient de
lire :
« Faut-il qu'ainsi ta fille tu consolle (s),
« Diminuant ta forte passion? »
C'est-à-dire : est-ce ainsi que tu remplis le devoir de consoler ta fille
en atténuant ta douleur excessive? — Et non :
u Faut-il qu'ainsi ta fille tu consolles?
« Diminuant ta forte passion,
« Donner luy veulx la desolation... »
Cf., dans les Marguerites de la Marguerite (t. IV de mon édit., p. 44)
ces expressions de la « quatriesme Dame », dans le poème : Les quatre
Dames & les quatre Gentil;hommes :
« Vivant... de douleur violente. »
Et :
u Icy se tait celle que trop tourmente
Passion forte. »
AUX BAINS DE CAUTERETS. 49
Dans l'Epître de Cauterets, elle souhaitait les revoir avant sa
mort avec un bel enfant qui la rendrait grand'mère. Sa peine
est telle, qu'elle n'énonce plus qu'un vœu : les revoir ensemble,
de ces deux pauvres yeux d'où tant de larmes ont coulé!
En passant, remarquez l'expression :
Or vivez donc, & vertu vive en vous, ù
Et en nous deux vive le Tout en tous!
Vous v reconnaîtrez une de ses plus constantes devises. Cette
vertu, cest la vérité selon son cœur, la vérité en Dieu, la
vérité nue qui, par anagramme, devient, pour Bonaventure
des Periers, — jadis son féal serviteur & son poète inspiré, —
la vertu née K « incarnée » en elle, comme une « cinquiesme
vertu cardinale » :
Vive V'ertu vivant en ceste vie
……. Vertu nee
De nostre temps, divine & incarnee".
& qu'il faut rapprocher du vray amour chanté par Margue-
rite & loué dans elle par une épitaphe extraite d’un manuscrit
de la Biblothèque nationale: :
Car son esprit estant en ces bas lieulx
Par foy ravy & conduict dans les cyeulx
Où il alloit le vray amour suyvanr,
Eust de ce corps si peu de soing & cure
Qu'il le laissa mesmes dès son vivant
Ung vray tombeau & vive sepulture.
Redite presque textuelle de l’invocation de Rabelais en tête
de son Tiers livre, publié du vivant de la reine (1546) :
1. Voir mon édition de l’Heptaméron (t. 111, appendice [IT, p. 415). —
J'y cite, p. 398, aussi ces deux vers de Marguerite tirés du Miroir de
l'âme pécheresse (Prologue) :
« Mais priez Dieu, plein de bonté naïve,
« Qu'en vostre cueur il plante la Foy vive.»
2. Le Roux de Lincy, ouvrage cite (t. 1, Appendice I, à XII). — Voir
ci-dessus un passage de mon commmentaire sur l'Ep. V, au sujet de ce
vray amour, tant divin que profane, l’un étant comme l’image & comme
l’avant-coureur de l'autre. À
IX 4
5o DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
Esprit abstraict, ravy & ecstatic,
Qui frequentant les cieulx, ton origine,
As delaissé ton hoste & domestic,
Ton corps concords...….
Sans sentement & comme en Apathie :
Vouldrois tu poinct faire quelque sortie
De ton manoir divin, perpetuela
L'Epitre X de la série (Ep. VII de l'édition A. Lefranc,
manquant au manuscrit 883) est la dernière de Jeanne d’Al-
bret & ne saurait précéder celle dont je viens de parler, car elle
en est la réplique évidente pour le passage où la reine se taxe
de passion excessive. Jeanne lui répond : — Oui, l'amour
tourmente ce qu'il aime,
Amour ne peult, selon son naturel,
Se desmontrer autre que très cruel".
Confessons cela comme une fatalité :
Or si vous voullez dire l'affection
De pere & filz estre sans passion,
Je dis que non...
En d'autres termes : — Quoi! voudriez-vous prétendre
qu'entre père & fils (K par consèquent, mère & fille)? tout dût
être sans passion? Non, certes! Je le sais par expérience! — Et
plus bas, venant de renouveler l'expression de ses regrets, elle
s'en accuse toutefois comme d’une faute, son rôle étant de mé-
nager sa mère surchargée d'épreuves :
Mais quoy! Je faulx par trop d'affection,
Car vostre mal est forte passion!
N'a plus besoing qu'elle soit augmentee,
Et trop plus a Madame tourmentée.
Jeanne prend donc le parti d’étoufter sa peine & de ra-
nimer le courage de la reinè. Mais les vers du milieu de l’Epi-
1. Réplique aux aveux de la reine, que x vray amour ne se sçait pas
bien faindre » & que le sien, malgré elle, torture sa fille,
2. Pere R& filz, mis là pour la mesure du vers, signifient évidemment,
au sens général : parents & enfants. \
AUX BAINS DE CAUTERETS. Si
tre nous montrent qu'elle est toujours dans l'ennui de son
isolement. Elle était, en partant, soutenue par l'espoir de
revoir sa mère « en bref tens », après qu'elle aurait rejoint
son mari; mais elle croit n'avoir « faict que songe » en se
voyant « frustrée du plaisir » où s’élançait son « principal
désir. » Elle incrimine
Les jours trop longs & les fascheuses nuictz.
Elle se remémore les temps exempts de souci, en face du
présent qui l'accable :
Et le present me monstre triste face.
Mais que sert d'accroître les peines de sa mère? Elle-même
n'en souffrira pas moins! Elle veut secouer sa tristesse, &,
sarmant de la sagesse des vieux proverbes, elle répète « qu'a-
près temps pluvieux »,
Le cler soleil se monstre en sa beaulté;
qu'enfin sa mère doit l'en croire, car
Vraiment un fol conseille bien un saige,
e 3 .
& puis, qu'« en ung mois ung bon contentement »
Faict oblier cent mil ans de tourment.
Là-dessus se termine cet échange de pensées & de senti-
ments, sous forme de vers qui sont parfois de la poésie.
Retombons de là dans la prose de l’histoire, & notons les
concordances rigoureuses.
On se souvient qu'Antoine de Bourbon, invité par Henri II
aux cérémonies de son entrée solennelle dans Paris, « ne se
mit en route que vers le mois de Mai » 1549, & que « Jeanne
d'Albret demeura à Pau' », d'où elle rejoignit sa mère aux
bains de Cauterets?. Voici, après les indications de nos Epi-
tres, la suite conforine des événements :
1. Voir ci-dessus, chap. 1v.
2. Voir ci-dessus, chap. v.
52 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
« Les fêtes, dit le baron de Ruble', commencèrent le
10 Juin par le couronnement de Catherine de Médicis dans
l'église de Saint-Denis?. » Ii est donc tout simple que, le
31 Mai, jour de l’Ascension, — Anioine étant parti de Pau
depuis quelque temps déjà, — sa femme se trouve auprès de
la reine Marguerite, & que celle-ci écrive de Cauterets au duc
de Vendôme, l’adjurant, tant pour elle-même qu'au nom de
sa fille, de revenir {à après les fêtes royales. Mais « des le
18 Juin, Antoine avait quitté la Cour » & gagné Roissy, près
Pontoise, d'où il écrit à Jeanne :
Je me vois (je m'en vais) à La Fère, chez nous, pour
attendre en bonne dévotion de vos nouvelles. Je n'eusse pensé
jamais vous aymer tant que je fois. Je delibere bien, ung aultre
fois, quand je feré long voyage, de vous avoir tousjours avec-
ques moy, car tout seul je mennuye. Sependant, ma mye,
j'acostreré la mayson, en atendant que je sache sy viendrés
ou non. Je vous prie, conplèsés au Rov nostre père le plus que
vous pourés. S'il a envye que je retourne là, mandés-le moy,
& je ne fauldre incontinent partir pour l'aller trouver, ou, s’il
veult que vous en veniez, partés & le plus tost que vous pou-
rés, € faites la meilleure diligence quy vous sera possible. Je
ne m'ezcuseray plus sur le tournay pour aller au devant de
vous, car j'ay achevé & m'en voys icy, suyvant la prommesse
que je vous fitz au partir de Pau pour aller chés nous3... »
Dans cette lettre, le duc Antoine de Bourbon ne tient compte
que des désirs & des convenances de son beau-père; de la reine
Marguerite, qui l'appelait tant & tant, ni mention ni souci. Il
semble pourtant répondre indirectement aux compliments de
celle-ci, sur son humeur galante & les séductions de sa per-
sonne, par une protestation en règle, vers la fin de la lettre ;
toutes les dames de la Cour lui sont devenues Laides & facheu-
ses : « Je ne sçay, dit-il, sv c'est le doulx vent qui vient
de es qui en est cause », mais rien de plus vrai, & sa
1. Antoine de Bourbon & Jeanne d'Albrer, t, 1°, P. 24.
2. Le 18 Juin, entrée de la reine dans ne É 23, début dés tour-
nois où Henri II & Antoine firent merveilles.
3. Baron A. de Ruble, ouvrage cité, t. 1, p. 26 , & marquis de Rocham-
beau, ouvrage cité, P. 17.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 53
femme Jeanne saura — de ceux même qui avaient coutume de
l’avertir quand il faisait mal — le bien qu'il fait « à ceste
heure. »
On voit que si la bonne reine Marguerite espérait un peu
le retour d'Antoine auprès d’elle, Jeanne attendait plutôt un
appel de son mari, qui ne fût d’ailleurs revenu que vers &
pour Henri d’Albret. — Cet appel conjugal eut lieu en Juillet,
comme il appert de ce qui suit :
Le duc ordonne à La Fère l'état de sa maison (12 Juillet) :
« Vers cette même époque, au mois de Juillet, Jeanne s'était
mise en route pour rejoindre son mari". » Le rejoignit-elle ?
Nos Epiîtres disent que non; l’histoire le dit aussi. Son
père devait la reconduire à la Cour de France, & Antoine
aller au-devant d'elle jusqu'a Poitiers ou Cognac; mais, en.
route, elle reçut avis d’un contre-temps (une expédition du
roi Henri IT contre les Anglais, pour la reprise de Boulogne).
Antoine, obligé de suivre le roi, & dont la mère habitait La
Flèche, mande à Jeanne de s’y retirer d'abord, puis de se ren-
dre, si elle le désire, à La Fère, où était, on le sait, leur chés
nous?.
De là, dans nos Epitres, ce départ empressé vers le mari,
— malgré le regret de quitter une mèré telle que Marguerite
& si malade, — puis, ces déclarations d’ennui en route &
d'isolement prolongé. Jeanne devait retrouver son mari : elle
ie le retrouve pas. Elle devait avoir la compagnie d’un père :
son pêre lui manque, le voyage de Paris n'avant plus de but
1. Baron de Ruble : ouvr. cite, t. 1, chap. I.
2. Cette lettre, écrite de Mouchy, 8 Août, dit : « Ma mie, je n’ay eu
loisir, depuis que je suis party d’avecques vous, vous faire entendre de
mes nouvelles, pour la haste que j'avois de venir trouver le Roy... &
sommes ce matin party pour aller faire nostre voiage... » Cependant, il
lui envoie le cardinal son frère pour la garder de s'ennuyer, en atten-
dant qu'il revienne « bien tost »; il ajoute : « & non si tost que je le
desire. » Sa mère souhaite fort que Jeanne la rejoigne à La Flèche,
pendant qu'Antoine sera « dehors. » T1 lui conseille d'accéder à ce vœu
mais sans se croire tenue de rester la, si elle s’en lasse. (Voir marquis
de Rochambeau, ouvrage cite.) —« Le roi se miten campagne le 8 Août
& arriva au camp le 23, accompagné des princes de sa maison, parmi
lesquels etait Antoine de Bourbon. » (Baron de Ruble, :bid.)
54 DERNIER VOYAGE DE MARGUEFERITE D'ANGOULÈME
pour lui par l'absence de la Cour. Il faut que Jeanne rejoigne,
seule avec ses gens, le but, complètement changé, de son
voyage, avec la certitude pénible de ne pas rencontrer Antoine
chez la duchesse douairière de Vendôme ni chez eux.
Conclusion : Jeanne d'Albret passa la fin de Mai 1549 & le
mois de Juin entier auprès :le sa mère aux bains de Cauterets,
— ce qu'on ignorait — pour en repartir, au milieu de Juillet,
sur l'appel de son mari, jusqu’a la rencontre duquel son père
devait lui faire la conduite; mais le roi de Navarre, sur un
contre-avis d'Antoine de Bourbon, rentra chez lui, & Jeanne
poursuivit sa route mélancoliquement, n'ayant avec elle per-
sonne de sa famille. C’est alors que s'échangèrent les lettres
en vers des deux princesses, mère & file, les premières en
Juillet, les dernières en Août.
IX.
En dehors de cette correspondance, la série publiée par
M. À. Lefranc, contient encore trois pièces.
La première, « Epistre... au Roy de France Henri II » ne
nous intéresse 1ci que par ces vers :
1° Les jours mauvais & les fascheuses nuictz,
thème copié par Jeanne d’Albret dans une de ses Kpitres pré-
citées (p. 51) :
Les jours trop longs & les fascheuses nuitcz;
20 Plus loin :
Tant qu'il sembloit que n'eussions qu'une vie,
Ung corps, ung cœur, ung vouloir, une envye*.
La seconde pièce, adressée « au prothenoter d'Arte (Orthe),
Abbé de sainct Sever3 », à propos d’une maladie de ce ser-
viteur fidèle de la reine de Navarre, qui fut chargé de mis-
1, Voir le commentaire des Epitres VI, VIIT, IX, X, ci-dessus,
2. Voir plus haut, fin du chapitre Vt, & ci-après, plusicurs expres-
sions toutes pareilles.
3. La X° dans l’édit. A. Lefranc & dans le msc. 24 298.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 55
sions diplomatiques', n'est qu'une causerie affectueuse &
badine, étrangère aux sentiments & aux choses servant de
thème aux Epitres citées ou analysées ci-dessus.
Mais la troisième pièce?, « Epistre de la Royne de Navarre
à Madame L'abbesse de Fontevrault », reprend l'idée maîtresse
du « vray amour » traitée par Marguerite avec sa fille Jeanne.
Il est donc probable qu’elle fut écrite, comme leur correspon-
dance intime, dans la dernière partie de l’année 1549.
L'abbesse y reçoit l'hommage d’un sermon éloquent sur cet
Amour céleste & créateur :
Le seul Amour qui n’a bandeau ni arc,
& qui, selon Marguerite, lui remplit le cœur d’une amour
reflétée :
De sa divine amour & vive flame.
Voilà, lui dit-elle,
Le vray pasteur de vostre petit parc
& le principe en vous de tant de vertus :
C’est ce qui peult tout bon esprit induire
A vous aymer en Dieu & Dieu en vous.
Voila, bien plus que « le parentaige », le trait d'union
entre les deux princesses ; car il faut savoir
de quel lien
Deux cueurs en ung sunt au souverain Bien
Parfaictement adjoinctz..….
Tel est ce feu par sa vertu très grande,
Que qui le sent autre bien ne demande.
Tel est
Ce vray amour qui à rien n'est soubjet
Et de tout bien est matiere & subjet.
° e e Li . ° e e L3 e e ° e e
Voilà l'amour dont suys à vous lyée.
e e s e [2 Li e e e e ° 3
1. Voir Génin : Lettres de Marguerite d'Angoulême, t. 1 & II.
2. La IX°de l'édit. de A. Lefranc, mais la VII° du msc. 24 298, où elle
figure entre une Epitre de la reine & une de sa fille.
56 DERNIER YOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
N'ayans nous deux qu'un frere, amy & pere,
Qu'un Dieu, qu'un Christ qui dedans nous opere.
Mais plus ce Dieu d'amour nous aymerons,
Plus nostre amour en luy estimerons,
Et plus aurons d’envye & de desir
De recouvrer ensemble le loisir
De conferer de ceste amour divine.
Aussi, s'écrie la reine :
9
Moy qui me voy, maulgré mon cueur, bannye
De vostre tant honneste compaignie.
Cest amour la nous contrainct vous escrire
Et ne laisser corps ny esprit oysif
Pour se monstrer amour vray & nayf,
En vous priant par pareil sentiment
Chanter bien hault : Dieu est amour vrayment,
Et amour Dieu, qui rend niepce & tante
Deux cueurs en ung & chascune contante.
Rien de plus net que ce résumé de la doctrine de notre
princesse : Dieu est amour vrayment, & amour Dieu. | con-
firme tous nos commentaires antérieurs.
M. A. Lefranc met en nute : « Cette lettre est adressée,
selon toute évidence, à Louise de Bourbon, fille de François
de Bourbon & de Marie de Luxembourg, & par conséquent
tante d'Antoine de Bourbon, époux de Jeanne d'Albret'. Elle
prit le voile en 1510 à Fontevrault, fut élue abbesse en 1533,
& gouverna le célèbre monastère jusqu'en 1575. C'était une
femme remarquable, d'une grande élévation de sentiments ?. »
1. Charles de Bourbon, duc de Vendôme, père d'Antoine, était le
frère ainé de Louise.
2. Successivement abbesse d’Origny, de Sainte-Croix de Poitiers &
de Fontevrault, elle avait eu pour devancières dans ce couvent ses
deux tantes, sœurs de son père François de Bourbon-Vendôme : Renée,
abbesse avant elle, & Charlotte, femme d’Engilbert de Clèves, duc de
Nevers, qui prit le voile après la mort de son mari (fin 1506). —
Génin (ouvr. cite,t. 1, pp. 452, 453) reproduit une requête de Louise
de Bourbon au cupide Anne de Montmorency « mon nepveu », qui
retenait un « legs de pension viagère dont il y a beaucoup de arérayges »,
fait « à certaines filles et religicuses de céans » par « madame de Nevers,
ma tante, seur Charlotte de Bourbon, religieuse de ce lieu. » Ladite lettre,
datée du 28 octobre, est rapportée par Génin à l'an 1549, ce qui suppose-
AUX BAINS DE CAUTERETS. 5/
Oui, le mariage ici rappelé faisait de Jeanne d’Albret, — mais
non de sa mère, la reine Marguerite, — la nièce ile lbs
Louise de Bourbon. Et pourtant, les mots de la fin de l'Épitre,
niepce & tante, désignent certes Marguerite & l’abbesse.
L'explication de « ce parentaige » pour la reine elle-même doit
donc être cherchée ailleurs.
Marguerite d'Angoulême se rattachait aux Bourbons diverse-
ment, soit par simple alliance, soit par lien de parenté réelle
ou consanguinité.
Ainsi, ion sait que Charles de Bourbon, duc de Vendôme,
père d'Antoine — le gendre de Marguerite — avait épousé
Françoise d'Alençon, sœur du duc Charles, premier mari de
Marguerite, ce qui unissait indirectement les deux familles, 6
par conséquent Marguerite d’Angoulème & Louise de Bourbon,
sœur de Charles de Vendôme, shacune d'elles étant belle-sœur
de Françoise d’Alençon.
En outre, François de Bourbon, frère de Charles & de
Louise, était devenu, en 1535, le mari d’Adrienne d’Estoute-
ville, sous les auspices de Marguerite, reine de Navarre depuis
1927. Or, « il y avait eu, à la fin du siècle précédent,
un mariage entre un sieur d’Estouteville une demoiselle
Louise d’Albret. Cela établissait entre Mme d’Estouteville & la
reine de Navarre une sorte de demi-parenté'. » C'est en
faveur de ce François de Bourbon, comte de Saint-Paul, & de
sa femme, que François Ier éricea la baronnie d’Estouteville en
duché. (Veuve dès 1545, la duchesse d’Estouteville ne mourut
rait vingt-neuf ans de pension viagère, Charlotte ayant cessé de vivre en
1520! Génin se trompe, du reste, en voyant dans la signataire une « pau-
vre religieuse » & la légataire en question, tandis qu'elle agit au nom
des légataires privées de leur dû, afin de n'en ètre pas obérée comme
abbesse. Elle signe avec la courtoisie ultra-déférente d'alors : « Vostre
bonne tante a vous obeyr»; mais le style est péremptoire & pressant :
u Et si seray fort aise que ladicte dame defuncte soit obeye en l'execu-
tion de son testament, vour son acquit & le vostre. » Renée de Bourbon
résigna en sa faveur les fonctions d’abbesse & mourut bientôt après
(22 octobre-8 novembre 1535). Louise fut mise en possession de l’ab-
baye par procuration (2 juin 1534, mais sacrée seulement le 9 janvier
1539 par son frère Louis, cardinal de Bourbon, archevèque de Sens.
1. Génin, ouvr. cité, t. 1, p. 285.
58 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
qu'en 1560.) Déjà en 1368 une Marguerite de Bourbon, fille
du duc Louis [I (branche aînée), était mariée au vicomte de
Tartas, Arnaud Amanieu, sire d’Albret'. Enfin, par une
bizarre complication, Charles, bâtard de Bourbon, qui fut la
tige des Bourbon-Lavedan, cousins irréguliers, mais très
authentiques, de la reine Marguerite, se trouvait être le fils
naturel de Jean 11, duc de Bourbon & d'Auvergne, connétable
de France, & de Louise d’Albret, dame d’Estouteville?.— Voila
plusieurs nœuds de famille, K l'on conçoit que les étroites
relations de Marguerite avec Louise de Bourbon & tous les
Bourbon-Vendôme, issus de la branche aînée par les Bourbon-
La-Marche, ne dataient pas du mariage de Jeanne d’Albret
avec Antoine de Bourbon en 1548.
Mais voici mieux encore : entre Louise de Bourbon ou sa
race & la reine Marguerite, en dehors des alliances plus ou
moins proches & des bâtardises, il existait bien ce lien de sang
qu'elle signale en ses vers :
L'homme charnel voiant le parentaige
D'entre nous deux, dira son vieulx langaige :
C'est que le sang me contrainct desirer
Wostre presence ?...…..
1. Voir Génin, ibid.; Dussieux, Genéalogie de la Maison de Bour-
bon (Paris, Lecoffre, 1869), p. 4, & le P. Anselme, t. I et VI.
2. Jean IT eut une sœur cadette, Marguerite, qui, devenue duchesse
de Savoie, fut /a mère de Louise de Savoie & l'aïeule de Marguerite
d'Angoulème & de François I. Louise de Savoie & le bâtard Charles
étaient donc cousins germains, & le fils du bätard Charles, Jean ou
Gensane de Bourbon, vicomte de Lavedan, était cousin issu de germain
du roi François [°° & de la reine Marguerite ; ce qui explique suffisam-
ment pourquoi celle-ci affectionnait particulièrement le vicomte Gen-
sane, nommé dans ses lettres, souvent employé par elle, & qu’elle maria
en 1539 avec sa jeune favorite, Françoise de Silly (fille de la dame de
Longray, une des devisantes de l'Heptameron, dont j'ai démasqué la
personnalité cachée sous le nom de Longarine), après la mort de Fré-
déric d’Almenesches, son premier époux (fils de l'Infant de Navarre,
grand-oncle d'Henri d'Albret). — Voir le P. Anselme, Hist. généalogi-
que, t. 1; Génin, ouvr. cite, t. T, pp. 359, 391 & 458; baron de Ruble,
Le mariage de Jeanne d'Albret, p. 100 (note), & mon édition de l'Hepta-
méron, t. 1 (Introd., pp. CLXVI-CLXVHT.
3. Ep. IX précitée de l’édition A. Lefranc.
AUX
BAINS DE CAUTERETS. 59
Le tableau ci-après fait ressortir clairement leur cousinage" :
AUTEUR COMMUN :
1. Louis I‘, duc de Bourbon (m. 1341).
& oi , 0 se EE — — - L
Branche ainee.
2. Pierre [*, duc de Bourbon
(m. 1356).
3, Louis II, d° (m. 1410).
4. Jean I, duc de Bourbon &
d'Auvergne (m. 1433).
|
5. Charles 1°, d° (m. 1456)
6. Margnerite de Bourbon (m.
1483), mariée en 1472 au dnc
de Savoie, Philippe Il !.
7. Louise de Savoie (m. 1531), ma-
riée en 1488 au comte Charles
d'Angoulème, mort en 1496
(ramage de Valois-Orléans).
|
8. Marguerite d'Angoulème (1m.
1549), épouse en premières
noces du duc Charles d'Alen-
çon (m. 1525), & en secondes
noces (1527) du roi de Navarre
Henri d’Albret.
1. Elle avait pour freres Jean 11 &
Pierre 11, derniers ducs de Bourbon &
d'Auvergne, de la branche àäinée, fils
& héritiers de Charles 1°”.
Branches cadettes.
— Jacques I‘, comte de la Mar-
che (m. 1361).
— Jean [°", comte de la Marche
& de Vendôme (m. 1393).
|
— Louis de Bourbon, comte de
Vendôme (m. 1446).
— Jean I], do (m. 1477).
— François, comte de Vendôme,
de Saint-Paul, &c. (m. 1495]
— Charles de Vendôme (m. 1537),
époux, en 1513, de Françoise
d'Alençon, morte en 1550”.
— Antoine, duc de Vendôme, puis
roi de Navarre, prince de
Béarn, &c. (m. 1562) ; époux,
en 1548, de Jeanne d'Albret,
fille de Marguerite d Angou-
lème & de son second mari,
héritière de Navarre par la
mort d'Henri d’Albret (1555).
2. Parmi les frères & sœurs de Char-
les de Bourbon, noter . — François,
comte de Saint-Paul, puis duc d'Estoute-
ville (m.
(im. 1579).
1545); — Louise de Bourbon
1. V. L. Dussieux. ouvr. cité, 1'° partie, chap. 1 à 111,
6o DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
La race de Bourbon-Albret,' qui monta sur le trône de
France avec Henri IV, fils d'Antoine de Bourbon-Vendôme,
était loublement de Bourbon, & par Antoine lui-même, issu
d'une branche cadette, de mâle en mäle, & par l'ascendance
féminine de Jeanne d’Albret, de Marguerite d'Angoulême &
de Louise de Savoie, issues de la branche aînée de Bourbon,
comme cette race était, par ailleurs, de Walois-Orléans, en
raison de l'ascendance masculine de Charles d'Angoulême,
père de François Ier & de sa sœur Marguerite.
Pour revenir au cousinage de celle-ci avec Charles, duc de
Vendôme, François, comte de Saint-Paul, & Louise de Bour-
bon, comme la reine de Navarre était plus éloignée qu'eux de
l'auteur commun — un degré au-dessous — elle pouvait Îles
dire ses oncle & tante, par vieil usawe de courtoisie & par
extension de la mode de Bretagne suivant laquelle le cousin
germain ou la cousine germaine du père ou de la mère prend
cette qualification.
Le mariage Bourbon-Estouteville en 1535 ne fit que resser-
rer ces liens, & comme Louise de Bourbon avait reçu peu
auparavant le titre d’abbesse de Fontevrault, notre Marguerite
eut d'autant plus occasion de la visiter en parente & de lui de-
mander hospitalité dans ce lieu où l’une de ses belles-sœurs
portait le voile entre 1527 &K 1531'. — Quand la reine de
1. Abbesse de la Sainte-Trinité de Caen après la mort d'Isabelle de
Bourbon (Juillet 1531), elle y serait décédée en Novembre 1532. —
V. Le Roux de Lincy, ouvr. cite (t. 11, pp. 447-448); le Gallia chris-
tiana (t. XI, col. 285 & 436) & Génin, ouvr. cite (t. 1, p. 37 de sa No-
tice). Elle se nommait Catherine, selon le Gallia christiana, le P. An-
selme & Génin, — Madeleine, selon Le Roux de Lincy qui reporte
Catherine ailleurs & absorbe en elle Quitterie (mème nom sous une
autre forme) titrée par le Gallia comme abbesse de Montivilliers dès
1528, vivante en 1536. Mais si, dans l’Heptameron (Nouv xxt1) de la
reine de Navarre, il est parlé distinctemeut « des abbesses de Montivil-
liers & de Caen, ses belles seurs », dans ses Lettres (t. 1) écrites d'Ar-
gentan & de Caen (1534), elle dit, page 290 : « J'ay trouvé icy à mon
retour madame Katerine, ma sœur, Que je menay icy pour la guérir...
me pressant de retourner en son monastère », & p. 261 : « Parquoy
m'en estois venue a Caen voir madame Katerine. » Ceci tranche la ques-
tion : l’abbesse de Caen, l’ancienne religieuse de Fontevrault, est bien
AUX BAINS DE CAUTERETS. 6t
Navarre (Février 1546) se sépara de François er, « en quittant
le roi elle alla visiter sa fille au Plessiz-lez- Tours, puis, après
avoir donne quelques jours à la retraite dans l’abbaye de
Fontevrault, elle regagna son pays de Béarn''. » Parmi
les secours & les subventions consignés au registre de Jehan
de Frotté, on relève en 1541 l'entretien des filles du sieur
de la Motte, « religieuses à Fontevrault K Beaumont?. »
La reine Marguerite se trouvait là en pays de connais-
sance & de famille, & plus d’une joie passée y revivait pour
elle, aux heures d'isolement & de souvenir.
Il n’est donc pas étonnant que sa pensée lv ramenât en cette
année 1349 où, ayant vu repartir sa fille, puis habité Ze chà-
teau de Pau jusqu’à la fin du mois d'Août, elle abandonna
l'administration de ses biens pour se retirer au château d’Odos
en Bigorre, & s'y recueillir, avant de mourir, dans le qua-
trième mois de cette retraite vouée aux regrets & aux tristes
. méditations de sa vie déclinante, hors de la présence de son
mari, de sa fille & de son gendre, malgré tant de vœux de
réunion avec celle-ci & Antoine de Bourbon, près du moment
suprême !
X.
L'ouvrage de M. de Ruble nous renseigne sur tous ces per-
sonnages. J'’ajouterai quelques traits intéressants.
Tandis qu'Henri d’Albret continuait ses menées contre
l'Espagne, Jeanne & Antoine se tenaient au loin. Antoine,
Catherine, & la vingt-huitième abbhesse de Montivilliers ne saurait être
que la Madeleine du P. Anselme, & nou Quitterie, la « Quiteria » du
Gallia christiana, doublet de Catherine. De plus, celle-ci, abbesse de
Caen, n'était pas morte en 1532, puisque la reine Marguerite la certifie
vivante en 1534. D'autre part, l’abbesse qui lui succéda — Marguerite
Valois, noble normande — n'apparait pas avant 1539. Donc le Gallia
doit avoir ici embrouillé les dates, non moins que les noms & lestitres.
1. Comte H. de La Ferrière-Percy, Marguerite d'Angoulème, &c.,
ouvr. cité, pp. 95, 96.
2. bid., p. 51.
62 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
après avoir quitté subitement & mystérieusement l’armée de
Boulogne en Septembre, au moment où Henri d'Albret opé-
rait des mouvements de troupes en Béarn & préparait un
coup de main par iner contre les Impériaux, avait pu se diri-
ger, selon moi, vers le Midi par le Lyonnais; je crois relever
un indice ad hoc en certain incident littéraire qui se ratta-
che aux noms de ce prince & de la reine Marguerite.
Marguerite, quoique de plus en plus faible & plongée dans
ses spéculations mystiques, restait fidèle aux goûts de toute sa
vie & recevait les hommages accoutumés de ses clients, poètes
ou artistes. Pendant que le duc de Vendôme revenait de Bou-
logne, Antoine du Moulin, « Masconnois, Valet de chambre
de la Rovne de Navarre », ainsi qu'il sintitulait, bien qu'atta--
ché depuis 1544 aux impressions du grand imprimeur-libraire
de Lyon, Jean de Tournes, publiait chez celui-ci une superbe
édition des œuvres de « maistre Jean le Maire de Belges » :
Les Illustrations de Gaule & singularitez de Troye, etc. », avec
une Épitre liminaire de sa façon : « A tres illustre, tres haut
& tres vertueulx Prince, monseigneur Antoine de Bourbon
Duc de Vendosme », datée « de Lyon, ce dernier jour de Sep-
tembre MDXLIX », où Du Moulin rappelait les mérites & les
poésies de la reine Marguerite, belle-mère du duc, la’ grâce
qu'elle lui avait faite de l’inscrire au nombre de ses serviteurs,
& lui offrait, ainsi qu'au duc lui-même, ce fruit de ses labeurs,
en témoignage de dévouement & de respect'. Ne faut-il pas
voir dans cette Dédicace au duc Antoine l'initiative de Mar-
guerite, par une attention délicate envers ce gendre qu'elle
voulait se concilier par tous les moyens ?
Peu après, le roi de France, désapprouvant le zèle intem-
pestif d'Henri d’Albret, lui écrivait le 15 Octobre, de Folem-
bray, pour l'empêcher de troubler, par une malencontreuse
diversion, les opérations heureuses du sièce de Boulogne, &
lui renouveler l'invitation de venir le rejoindre, ce qui proba-
blement arrêta net le duc Antoine dans ses velléités d'action
commune avec le roi de Navarre.
1. Voir Ant. du Moulin. Étude biographique & littéraire, par A. Car-
tier & Ad. Chenevière — Bibliographie. (Paris, A. Colin, 1896, in-8°.)
AUX BAINS DE CAUTERETS. 63
__ Pour Marguerite, les Epîtres précitées prouvent clairement
que, si elle était au château de Pau le 31 Août 1549, & si elle
y donnait un dernier ordre — ce que consigne le registre de
J. de Frotté & rien de plus — avant de céder au mal & de
délaisser la direction de ses affaires, elle avait employé l'inter-
valle de Mai-Juin-Juillet — sur lequel son registre ne dit
rien — aux bains de Cauterets. Jeanne ayant quitté les eaux
après la mi-Juillet, on peut croire que la reine Marguerite
regagna Pau vers la fin de ce mois, & qu'elle v passa consé-
quemment tout le mois d’Août. De là elle s'en fut chercher un
repos complet au château d’Odos en Bigorre, un de ses domai-
nes préférés depuis quelques années, & si proche de Tarbes
qu'il fait aujourd'hui partie du canton Sud de la ville. Bran-
tôme dit, en sa série Des Dames', qu’elle s'en alla au chä-
teau d'Audaus en Béarn ?, & son diligent éditeur, M. Ludovic
Lalanne, adopte cette version, en se fondant sans doute sur les
souvenirs que tenait Brantôme de sa mère Anne de Vivonne &
de son aïeule Louise de Daillon, dames d'honneur de la reine
de Navarre. Mais Brantôme, quoique renseigné dans l’ensem-
ble & pour force anecdotes & traits de mœurs, est si souvent
inexact dans le détail des choses, qu'il semble hasardeux de le
suivré ici, quand il existe de si bonnes raisons de garder l'opi-
nion accréditée au sujet de l'endroit où s’enferma la reine
Marguerite. Îl écrit simplement, & sans insister, sans même
avoir l'air de connaître au juste la date de la mort de Margue-
rite d'Angoulême : « Elle mourut en Béarn, au chasteau d'Au-
daus, au moys de Décembre, l'an 1549. » Brantôme, au-
quel ce nom rappelait un personnage connu de la Cour de
Navarre, Arnaud de Gontaut, seigneur d’Audaux, estafette
d'Antoine de Bourbon, favori de Jeanne d’Albret, sénéchal de
Béarn 3, & qui se représentait de préférence la reine Margue-
1. Voir Œuvres complètes de P. de Bourdeille, seigneur de Brantôme,
édit. de la Société de l’hist. de France, par M. Lud. Lalanne, t. VIII,
. 123.
è 2. « Audaux, dans les Basses-Pyrénées, arrondissement d'Orthez, &
non Odos en Bigorre. La phrase de Brantôme ne laisse aucun doute à
cet égard. (Voir Ibid., note.)
3. Voir Lettres d'Ant. de Bourbon & de Jehanne d'Albret, édit. de la
64 DERNIER VOYAGE DE MARGUFRITE D’'ANGOULÈME
rite dans ses États béarnais, aura cru, sans autre réflexion ni
vérification, qu'il s'agissait de ce lieu. Le sire d'Audaux,
mari de Jeanne, — fille de Frédéric de Foix, grand écuyer
de Navarre, — tint en effet un rôle important dans l'en-
tourage des souverains du Béarn & principalement de Jeanne
d’Albret. « [1 fut, dit Bordenave, lieutenant du Roy au pais
de Béarn. » Mais, si fidèle serviteur que Marguerite püût le
considérer, on ne conçoit guère que la reine, trop fatiguée,
trop malade pour supporter le séjour de Pau, avec le poids des
affaires, auprès de son mari, & voulant s'isoler de tous, excepté
de ses plus indispensables familiers, eût choisi de s'établir chez
autrui, au lieu de s'installer chez elle, dans cet Odos en Bi-
gorre où elle se préparait une retraite depuis plusieurs années?,
sur le chemin direct de Saint-Savin & de Cauterets, où la
reine devait espérer retourner au printemps de 1550. Là, pres-
que dans sa cité de Tarbes, capitale de la Bigorre, elle voisi-
nait au besoin, depuis 1542, avec l’évêque Louis de Castelnau,
son protégé, allié aux Gramont 3 & partisan de ses tendances
religieuses.
Société de l’hist. de France, par le marquis de Rochambeau. Table,
art. Audaus & p. 137 (note).
1. Hist. de Béarn & de Navarre, par Nicolas de Bordenave (1517-152),
édit. de la Société de l'hist. de France (veuve J. Renouard, 1373, in-8°).
Voir la Table, art. Audaux, & p. 110, note. — Il est désigné là sous
le prénom d'Armand.
2. « Le 1° octobre (1542) nous la retrouvons dans le chàteau de
Pau; c'est de là qu’elle donne l’ordre de réparer sa maison d'Odos en Bi-
gorre, récemment acquise, & d'y faire alentour quelques plantations. »
(Comte H. de La Ferrière-Percy, ouvrage cité, p. 53.) — Le même au-
teur raconte (p. 137) qu'après août 1549 « elle était venue habiter sa
maison d'Odos en Bigorre. »
_3. Quels sont, du temps de la reine Marguerite, ai-je dit en mon
Etude d'histoire pyréneenne, les évèques de Tarbes? « C’est Gabriel de
Gramont, 1524=1534, cardinal en 1531, écrivain & homme d'Etat, né-
gociateur, avec Marguerite, du traité de délivrance de François 1‘ en
1525; ce sont ses neveux, Antoine & Louis de Castelnau de Tursan
sous l'égide desquels la doctrine de G. Roussel s'introduisit dans le pays. «
(On sait que c'était une espèce de luthéranisme mitigé.) — Antoine de
Castelnau, fils de Louis, seigneur de Castelnau-en-Tursan, & de Su -
zanne de Gramont, successeur de Gabriel de Gramont (1534-1539), avait
AUX BAINS DE CAUTERETS. 65
Et puis, tandis que nulle part elle ne parle d’Audaux en
Béarn, elle cite, dans une des dernières Nouvelles de l’Hepta-
méron qu'elle ait écrites (Nouv. LXIX), son Odos : « 4u chas-
teau d'Odo7 en Bigorre ‘.. »; & cette Nouvelle vient presque
aussitôt après celle (Nouv. LXVI) qui commence ainsi : « L'an-
née que Monsieur de Vendosme espousa la princesse de Na-
varre.. les Roy & Royne, leur pere & mere, s’en allerent en
Guyenne avecq eulx, etc. » Ceci se passait vers le début de
l'année 1549. (Marguerite compte selon l’ancien style, les pre-
miers mois avant Pâques, comme continuation de l’an 1548.)
C'est donc après avoir composé & classé cette histoire de 1549
que Marguerite en rédige une autre : « Au chasteau d'Odoz
en Bigorre, &c. », comme si le château qu'elle habite lui re-
mémorait l’anecdote.
Enfin, tandis que l’Audaux béarnais (canton actuel de Na-
varrenx), sur le Gave d'Oloron, s'écartant de Pau vers l'Ouest,
ne l'eût menée vers rien — puisque la route des Faux-Bonnes
& des Faux-Chaudes est bien plus bas, au Sud-Est — l'Odos
bigourdan, comme la terrasse de Pau, maisavec plus d'intimité,
eu pour maître le docte Jean de Boyssone, docteur régent & professeur
de Droit de l'Université de Toulouse, protecteur d'Étienne Dolet & ami
de Rabelais, emprisonné & menacé du bûcher — où avait péri Jean Ca-
turce — par l’Inquisition de Toulouse, 1532-1533. (Voir sir R.C. Chris-
tie, Etienne Dolet... sa vie & sa mort. Paris, Fischbacher, 1886, in-8°, —
ch. v, p. 81, &c.) — Son frère Louis de Castelnau, évêque de Tarbes
après lui, « était dévoué à Marguerite de Valois, qui vint finir ses jours
dans son diocèse, au château d'Odos. » (B. de La Grèze, Hist. religieuse
de la Bigorre, ouvr. cité, p.126.) L. de Castelnau serait mort, selon
l'article du Gallia Christiana, juste le 1° septembre 1549; mais on n'y
cite point d’acte concernant la vacance du siège épiscopal avant Île
10 avril 1552, & M.B. de La Grèze place le décès du prélat en 1551. On
doit plutôt l’en croire que le Gallia Christiana, qui ne paraît pas très
sûr de sa date, relatée, y est-il dit avec circonspection, d'aprés nos
tablettes, « ex schedis nostris », & qui, d’ailleurs, omet de spécifier —
entre les deux frères Antoine & Louis — un évêque intermédiaire, Jean
Dumont, découvert par M. B. de La Grèze, & en fonctions dès 1539.
1. Elle écrit Odoz & non Audos, comme Le Roux de Lincy, qui dit
en son {ntroduction (Vie privée de Marg. d’Angoulème) : Audos en
Bigorre », comme par une sorte de compromis avec l’Audaux en Bearn
de Brantôme. |
IX 5
66 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
lui laissait voir en ligne horizontale, striée de pics altiers, la
chaine grandiose de ses chères Pyrénées.
M. Paul Perret, dans une page très jolie & très vraie de son
ouvrage Les Pyrénées françaises ', montre le site lui-même &
l'harmonie de ce site avec l’état d'âme de la reine Marguerite.
Achevant la description de Tarbes par le tableau de l'Hippo-
drome, il s'exprime de la sorte : « C’est le premier du Midi,
l’un des vremiers de France, & sûrement le mieux encadré :
les monts forment la toile de fond. Tout près, vous rencontre-
rez le village de Laloubère. Montez encore, vous atteindrez le
dernier coteau du chainon qui s'avance au-dessus de la plaine;
là est Odos. En 1549, Marguerite de Navarre y mourut. En
1547, elle avait perdu son frère & « son dieu » François Ier.
Marguerite avait dû céder à la force en mariant sa fille unique,
cette Jeanne d’Albret si rude, si pédante, qui avait des manières
viriles & une âme de sectaire, & qui lui ressemblait si peu. Le
mari, c'était Antoine de Bourbon, un grand prince qui... n'avait
pas reçu son lot de cervelle humaine. Privée désormais & «désa-
busée de tout, l’aimable reine quitta son château de Pau, qu'elle
avait fort embelli, & vint s'enfermer à Odos. De ce promon-
toire qui portait le château, la vue sur les monts est bien plus
saisissante qu’elle ne l’est d’en bas; les plans se détachent &
la masse s’anime. La pauvre reine malade avait donc le plaisir
des yeux ; elle essayait de penser, d'étudier K d'écrire; mais il
lui fallait un double aliment, & la moitié seulement de cette
âme curieuse & tendre était encore satisfaite ; l’autre moitié se
consumait de langueur & ile regrets : elle n'avait plus personne
à aimer. Rapidement elle s'éteignit. »
Il aurait fallu dire : — elle n'avait plus personne qui l'aimät,
alors qu'elle tâächait d'aimer encore & d'être aimée, Souvenons-
nousde son mari avec qui, volontiers, elle ne fût jamais retour-
née en 1348, & de sa fille qui ne tenait compte de sa mère ?.
Quand elle se détourna du monde pour se cloitrer là, Nérac
même & sa Garenne, au bord fleuri de la Baïse, ne la tentaient
plus, & elle avait cessé d'espérer le retour si ardemment im-
1. Paris, Oudin, 1884, gr. in-8° illustré (t. IT, p. 31).
2. Voir ci-dessus, chap. 1°.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 67
ploré de celle que retenait au loin l'amour d’un époux jeune
& frivole. | |
En sortant de Tarbes, on gagne Odos par une route dépar-
tementale « qui coupe en deux parties l’ancien domaine de la
reine de Navarre. Elle traverse le village... jadis... groupé au
pied du château » sis à droite, aujourd’hui entièrement dis-
paru, & « laisse à gauche l'église, qui fut la chapelle, & les
restes des jardins... refaits au dix-septième siècle. » De ces jar-
dins classiques une charmille subsiste, où « rien ne rappelle
plus Marguerite". » Mais l’horizon des Pyrénées évoque pour
nous, inaltérablement, le souvenir de la noble reine au cœur
si profond de femme & de poète!
Lorsque Marguerite expira, le 21 Décembre 1549, elle souf-
frait d'un refroidissement qu’elle avait pris en contemplant la
comète où la crédulité générale vovait un prodige en rapport
avec la mort récente du pape Paul III (10 Novembre). La bou-
che lui vintde travers & son médecin Escuranis la fit coucher.
Dans une Epitaphe de la reine, datée de 1549? & ne figurant
pas parmi les pièces du recueil intitulé le Tombeau de la
Royne de Navarre, je relève cette allusion biblique & mys-
tique au phénomène de la comète :
Aussy pour vray, lorsque l'esprit partit
Hors de ce corps qui fut tant charitable,
1. « Odos fut habité longtemps par ses nouveaux seigneurs, de la mai-
son de Lassalle, à qui Henri IV avait donné en fief ce morceau de
l'héritage de son aieule, en leur imposant une redevance bien légère,
celle d’un épervier à chaque mutation de vassal ou de seigneur. » (Paul
Perret, ibid., p. 32.) |
2. Voir Bibl. nat., mss. franç. 1522 & 24,298. — Le Roux de Lincy,
dans son Edit. de l'Heptaméron (T. 1°, Appendice [, à IX) reproduit,
d’aprèsle premier de ces mss.,le texte del’Épitaphe, dont l’auteur est, se-
lon toute évidence, celui qui inscrivitson nom entète dudit msc.: Phi-
lander, c’est-à-dire Guillaume Philander où Philandrier, natif de Chà-
tillon-sur-Seine, mort à Toulouse (1505-1565), érudit illustre, commen-
tateur de Quintilien & de Vitruve, architecte de haute valeur, émule
des Sébastien Serlio & des Bramante, ami de Rabelais, commensal du
cardinal Georges d’Armagnac, & protégé de la reine de Navarre, qui se
fit prêtre & devint archidiacre de la cathédrale de Rodez.
3. Paris, Vincent Sertenas, 15%1, pet. in-8°. |
68 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D ANGOULÈME
Le ciel sacré en deux se départit,
Par quoy l'on veit une chose admirable :
Car Dieu ainsy que ung feu espoventable
Dessus le dos eut de descendre envie,
Pour celle avoir qui luy fut agreable
Autant ou mieulx que Henoc, Jehan ou Helye.
Brantôme déclare avoir ouï tenir par sa mère un propos
d’après lequel Marguerite, avertie de sa fin prochaine, aurait
trouvé ce mot « fort amer» ne se jugeant point « tant surannée
qu’elle ne pust encore bien vivre quelques années ». I] se trom-
pait, ou sa mère n'avait pas bien compris les paroles pronon-
cées par Marguerite, non pour attester ses terreurs ou ses ré-
pugnances devant l’image de la mort, mais pour relever la
confiance & arrêter les pleurs de ceux qui la soignaient : « Son
courage ne faiblit pas », dit le comte H. de la Ferrière-Percy,
plus juste que Brantôme & Le Roux de Lincy — induit en
erreur par lui — « elle eut des paroles d'encouragement pour
tous ses serviteurs qui fondaient en larmes'. » Certes, Mar-
guerite, philosophiquement & pieusement curieuse de l’au
delà, se préoccupait de la mort. Le digne Charles de Sainte-
Marthe rapporte que, dans cette période ultime, elle vit en
songe « une très belle femme tenante en sa main une cou-
ronne de toute sorte de fleurs, qu'elle luy monstroit, & luy
disoit que bien tost elle en seroit couronnée. ? » Est-ce là de
la peur, ou n'est-ce pas, bien plutôt, une aspiration au Ciel
qu'elle espérait, comme le proclament & l’ensemble de sa vie,
& l'ensemble de son œuvre, & par-dessus tout ses dernières
poésies spirituelles ? Dans une épitaphe latine, reproduite par
le comte H. de la Ferrière-Percy #, on lit que les médecins,
1. Marguerite d'Angoulème, ouvr. cité, pp. 137, 138.
2. Oraison funèbre, p. 104. Voir Le Roux de Lincy, ouvr. cité : Zntrod.
(Vie privée de Marguerite d’Angoulème.)
3. Voir comte H. de la Ferrière-Percy, ouvr. cité, pp. 136, 137, & les
Marguerites de la Marguerite des Princesses (Chansons spirituel -
les, &c ).
4. Voir tbid., pp. 137, 138, en note.
AUX BAINS DE CAUTERETS. 69
quoique des meïlleurs, n'avaient pas prévu sa mort, & qu’elle-
même n'y croyait pas :
Nec se crediderat tam breviter mori,
Verum se incolumem suis
Regina impavido pectore dixerat.
Mais la fin révèle que, plus réellement, elle disait n’y pas
croire, la reine au cœur intrèpide, pour rassurer les siens.
« Un cordelier, frère Gilles Caillau, l'assista dans ses der-
niers moments & lui administra l’extrème-onction. » Qu'infé.
rer de là? Rien de catégorique au sujet des opinions religieu-
ses, si controversées, de la reine de Navarre. Ce contesseur,
Caillau, était un obscur cordelier, mais peut-être un de ses
affidés & confidents, si Louis Caillau ne fait qu'un avec frère
Gilles, ou si l’un fut le parent de l'autre'. On sait que ce
diocèse était déja travaillé par la Réforme. On sait que là,
comme aux pays de Pau et de Nérac, comme par tout lieu
propice, mais avec plus d'autorité sur ses propres domaines,
Marguerite se comportait en patronne des nouveautés hétéro-
doxes, des prêches & des comédies semi-édifiantes, semi-sati-
riques, où, dans l'asile de son palais, s'évertuaient & Gérard
Roussel & le fameux carme de Tarbes, Solon, acharné contre
la gent papiste?. Mais, contradictoirement, on sait que la
reine Marguerite, malgré sa large tolérance, malgré ses com-
plaisances même pour ces doctrines, ses essais de messe sim-
plifiée en sept points & ses hardiesses de langage, n’avait jamais
abjuré ostensiblement & définitivement, comme le fit plus tard
1. Voir ibid., p. 138. — L'auteur note, d’après le registre de J,. de
Frotté, que « frère Louis Caillau » Franciscain, fut chargé d'une mis-
sion par la reine en 1546. — L'assertion concernant Gilles Caïllau pro-
vient d’ailleurs de Florimond de Ræmond, cet hérétique rentré dans le
giron du catholicisme, auteur d'un livre curieux, mais très partial :
a L'histoire de la naissance, progrez & decadence de l'heresie de ce
siècle. » (Voir chap. 1V.) Paris, 1605, & Rouen, S.-B. Berthelin, 1623,
in-4°.
2. Voir p. 65, ci-dessus, & B. de La Grèze : Histoire religieuse de la
Bigorre, ouvr. cité, & le Château de Pau & le Béarn, (5° édition, chap. V,
pp. 112 & suiv., d’après Florimond de Ræmond, etc. — Voir l'ouvr.
cité de celui-ci, ch. III.) |
70 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÊÈME
sa fille Jeanne d’Albret, les rites & pratiques du catholicisme".
L'essentiel pour elle c'était ce for intérieur où réside la vertu
vive, le vrai amour qu'elle ne cessa d'exalter ? ; ce for intérieur
qui échappe aux formules K au cérémonial du culte. [l serait
donc téméraire de rien préjuger sur cette attitude extérieure
de la Marguerite des Princesses, — plus soucieuse de Dieu que
des Eglises — quant au secret subtil de son âme, si ce nest
qu'elle paraît v avoir fondu ainsi qu'en un creuset, au feu du
mysticisme, toutes les dissemblances du christianisme.
Henri d’Albret, tiraillé entre ses divers intérêts & les invita-
tions du roi de France, était enfin parti pour Paris vers le mi-
1. Aussi le pape Paul IV qualifie-il Jeanne de « fille pire que sa
mère ». (Lettre de Babou, évèque d’Angoulème, ambassadeur à Rome,
17 Août 1559, citée par le baron de Ruble : Ant. de Bourbon & Jeanne
d’Albret, t. 11, ch. vr.) Mais le mot du pape ne prouve guère en faveur
de l’orthodoxie de la reine Marguerite. MM. A. Cartier & Ad. Chene-
vière, parlant, d’après M: Buisson (Seb. Castellion, Paris, 1892, t. 1,
p- 51) des humanistes français de la Renaissance qui ne furent ni catho-
liques ni lutheriens — ajoutons : ni calvinistes — disent en excellents
termes : « À l'exemple de Marguerite d'Angoulème, leur inspiratrice &
leur modéle, ils auraient voulu simplement la renaissance de la religion
comme celle des lettres, la reformatio intra ecclesiam, le double triomphe
de la piété & de la science, des classiques & de l'Evangile, les paroles
du Christ, comme celles d'Homère, de Virgile & de Platon, rendues à
leur pureté primitive & mises a la portée de tous. » (Voir Ant. du Moulin,
onvr. cité, p. 24.) N'est-ce point justement le contraire de la doctrine
catholique & l'équivalent, pour les orthodoxes, de toutes les hérésies
étiquetées Florimond de Ræmond écrit de Gérard Roussel : « … & se
disoit tousjours Catholique, protestant par ses lettres & par ses propos
qu'il n'estoit ny Lutheriste ny Zuinglien, mais Rousseliste ». Et il ajoute,
non sans logique : « Il est loisible à chacun de bastir une religion de sa
teste, l'alonger & l'acourcir à son pied... S'il est permis à Roussel, pour-
quoy non à Calvin à S'il est loisible à Calvin, pourquoy non à Servet?
Chacun voudra tenir ses advantages, forger sa Religion... » (Ouvr. cité,
chap. 111.) Voilà, en somme, le cas de Marguerite d'Angoulème, cas
d’hérésie latent, qu'on eùt bien su atteindre, si elle n’eût possédé, avec
le titre de reine, celui de sœur de François I, & condition suspecte
qui ne la rendait pas plus acceptable pour Calvin que Roussel lui-
mème, puisqu'elle n'était, en fin de compte, la brebis d'aucun troupeau.
2. Voir pp. 43, 49, 50, 55, 56 ci-dessus,
AUX BAINS DE CAUTERETS. 71
lieu de Décembre — du 10 au 18' — afin de soutenir en Parle-
ment un procès de succession (la succession de Claude de
Foix, épouse de Charles de Luxembourg, seigneur de Mar-
tigues, décédée sans enfants, dont il revendiquait en partie
l’héritage.) Il n'avait pas encore atteint le terme du voyage,
quand la reine Marguerite tomba dangereusement malade.
Aussitôt 1} rebroussa chemin, mais il ne put arriver pour rece-
voir le dernier soupir de la reine ?.
Il lui fit faire des funérailles pompeuses (10 Février 1550)
dans l'église de Lescar j après quoi il reprit son voyage de
Paris. |
La duchesse douairière de Vendôme s'éteignait le 14 Sep-
tembre 1550.
Un an après la mort de la reine Marguerite, sa fille deve-
nait grosse, & en 1551, au cours de la campagne de Picardie,
où Antoine & elle s’aimaient si fort$, — conformément aux
vers que nous avons commentés, — Jeanne d'Albret accouchait
a Coucy (21 Septembre) de son fils aîné, le duc de Beau-
mont. Ce fils, que la reine de Navarre eût embrassé avec un
tel bonheur, fut enlevé prématurément le 20 Août 1553.
Pour sa deuxième grossesse, Jeanne alla accoucher en Béarn.
Le second fils qu’elle mit au monde, à Pau, le 14 Décem-
bre 15534, devait être notre Henri IV. Un troisième fils, le
comte de Marle, né le 19 février 1555, ne vécut guère.
1. Baron A. de Ruble, ouvr. cité, p. 35. — Le 15 me semble la date
extrème; car la maladie finale de Marguerite dura huit jours, selon
Brantôme ; or, Henri d’Albret n’en savait rien lors de son départ, & la
reine était morte le 21.
2. Baron de Ruble : ibid.
3. Voir baron de Ruble, ouvr. cite. t. [‘", ch. 1°",
4. Date fixée par M. B. de La Grèze. (Le Château de Pau, etc., ouvr.
cité, pp. 176, 177) d'après le registre de l'évêque d'Oloron & le texte
primitif de l’acte de naissance. Le baron de Ruble, non seulement dans
son livre Antoine de Bourbon & Jeanne d'Albret (t. 1‘, p. 79, note), mais
dans un mémoire spécial (Appendice [IT, pp. 379-380, du t. [* de son
édition de l’Hist. universelle d'Agrippa d'Aubigné, publié en 1886),
adopte cette date de naissance & en corrobore l'exactitude par d’irré-
futables arguments. C'est donc par suite d'une faute d'impression que
dans un autre endroit (Mémoires & Poesies de Jeanne d’Albret, ouvr.
72 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
Le futur Henri IV fut baptisé, le 6 Maïs 1554, « dans la
chapelle du château (le Pau) sur des fonts baptismaux en ar-
gent », par le cardinal Georges d’Armagnac, évêque de Rodez,
mandé exprès comme un allié, un obligé &K un fidèle de la
famille !. Il n'était revenu de Rome — où on l'avait envové
auprès du Pape (1547) — qu'en Juillet 1550, après la mort
de la reine Marguerite, son assidue protectrice. Mais Jeanne
d'Albret put se rappeler qu'avant son départ de 1547, il appor-
tait confidentiellement aux roi & reine de Navarre les pre-
mières propositions d'Henri Il pour le mariage d'Antoine de
Bourbon avec leur fille ?.
XI.
Ce tribut d'éclaircissements & de renseignements, complé-
tés par l’histoire & la complétant parfois, n'est pas le seul dont
le manuscrit 883 puisse nous offrir le profit.
J'ai dit quil contenait d'autres pièces de vers portant la
marque de Marguerite d'Angoulême. Je laisse de côté, pour
l'instant, les menues pièces dans lesquelles il ÿ aurait lieu de
faire un triage délicat & difficile, mais nécessaire pour tous
ces manuscrits composites du seizième siècle, — comme ceux
dont usa Aimé Champollion-Figeac$, — afin de déterminer
cité, p. 4, note 2) renvoyant le lecteur audit Appendice du t. I°"de
l'Hist. universelle, on lit : « r3 decembre 1553. »
1. Voir baron A. de Ruble, Ant. de Bourbon & Jeanne d’Albret, t. 1°",
p. 82. — La date du baptème est controversée. « Palma Cayet dit Le pro-
pre jour des Rois, L’évèque d’Oloron dit le 6 Mars » (baron de Ruble,
ibid.).
2. V. Baron de Ruble : Le mariage de Jeanne d'Albret, pp. 239, 240.
3. Voir Poësies du roi François 1‘, de Louise de Savoie & de Margue-
rite de Navarre, &c. (ouvr. cité, chap. VI ci-dessus.) — Voir d'autres
manuscrits encore énumérés par Le Roux de Lincy, dans son édition de
l'Heptaméron (t. 1, Appendices II & 111). Ces manuscrits, tous inégaux,
presque tous défectueux ou suspects en quelque façon, même lorsqu'ils
renferment ou semblent renfermer exclusivement des œuvres de la reine
Marguerite, — & dont un seul au plus mérite la rubrique citée par Le
Roux de Liucy : « Manuscrit ..….ecrit de l’ordre de cette princesse par un
AUX BAINS DE CAUTERETS. 73
la part certaine ou probable de la reine de Navarre. Mais, au
milieu du groupe des Epîtres qui viennent d'être examinées
& qui émanent d'elle & de sa fille (sauf une de quelqu'un de
leur entourage) s’encadrent deux poèmes plus étendus qui, par
leur titre ou par leur sujet, & par leur style avec ses archais-
mes, trahissent expressément sa manière :
19 Entre les Epîtres 1 & II du manuscrit 883 se trouvent
Quatre epistres escriptes par quatre damoyselles à quatre gen-
til; hommes de diverses affections, avec une Responce mascu-
line pour chacyne (fs 13-20), qui rappellent immédiatement
le poème Marguerites de la Marguerite, intitulé : Les
quatre Dames & Les quatre Gentilzhommes'. Ce sont des
variations différentes sur les mêmes thèmes. Paulin Paris?
dit : « Je pense que ces Erîtres sont des fruits de l'oisiveté
de la maison de France... dans les premières années du règne
de Charles IX. La poésie en est lâche & mal châtiée. Il pa-
roit que ces Dames, comme cela s’étoit pratiqué entre Louise
de Savoie, Marguerite de Navarre & François Ier, se divertis-
soient à rimer leurs lettres, & c'est à ce goût que nous devons
dans ce volume plusieurs Epîires de Catherine de Médicis &
de sa fille. » On sait maintenant ce qu'il faut croire de cette
dernière assertion. L'époque assignée aux Quatre EÉpistres pré-
de ses secrétaires », — ne sont trop souvent que des recueils dispa-
rates formés de pièces d'auteurs divers, dont il est malaisé parfois
d'établir les parts respectives. Pour le recueil des Nouvelles, qui
deviendra l'Heptameron, tantôt ce recueil, — plus d’une fois incom-
plet, — reste isolé, tantôt il est accompagné de poésies de la reine de
Navarre ou de vers anonymes. Pour les Poésies, tantôt il y manque
telle pièce des Marguerites de la Marguerite, mais il s’y trouve des
pièces de la reine omises dans ce livre, ou des pièces d'origine dou-
teuse ; tantôt elles sont mélangées avec des vers de François I", de sa
mère ou de ses maîtresses. Bref, en bien des cas, une sélection s'impose
d’après un minutieux examen, & les juges les plus experts ont de quoi
Di ça & là, avant de se prononcer sur une attribution définitive.
. Voir mon édition de l’Heptaméeron (t. 111, Appendice III, pp. 473-
4. & Notes & Eclaircissements, pp. 516-528.
2. Ouvrage cité, analyse dudit manuscrit.
74 DERNIER VOYAGE LE MARGUERITE D'ANGOULÊME
citées ne convient pas davantage pour cette poésie plus négligée
que celle du temps & du règne littéraire de Ronsard, & Mar-
guerite d'Angoulême doit revendiquer ici non la qualité de
modèle, mais celle d'auteur. Le poème des Marguerites de la
Marguerite est moins symétrique; les Epiîtres des quatre
Dames s’y suivent toutes, puis celles des quatre Gentilshom-
mes, tandis que dans le poème du manuscrit 883, chaque
Epitre féminine est suivie de la réplique du Gentilhomme en
cause. De plus, dans le groupe d' Épitres des Marguerites de
la Marguerite, celles de deux Dames n'ont pas leur contre-
partie chez les Gentilshommes; la seconde & la troisième
Dame seules paraissent avoir un lien d'amour avec les second
& quatrième galants. Mais l'allure & le ton, & le tour des
vers, & le tour des phrases, ont, comme les sentiments, un air
de famille extraordinaire. Ainsi, dans le poème de notre ma-
nuscrit, « la première (Dame) cherche de retyrer (de ramener)
son amy qui l'a laissée, K dict » :
Mon corps lasse, en ce fascheux sejour,
De la longueur & grand chaleur du jour,
Chercheoit repos, lequel trouver ne peult,
Car mon espoir endurer ne le veult,
Me remectant par tropt la souvenance
De vostre longue & ennuyeuse absence.
La quatrième Dame du poème des Marguerites de la Mar.
guerite ne se repent pas de son amour honnête, quoique son
ami n'en ait cure & ne s'en souvienne même pas; mais elle
voudrait mourir :
O quel ennuy, quelle peine & douleur!
Quel désespoir ! quel desplaisant malheur
Qui m'a contraint perdre force & couleur,
Vie & puissance!
Car cœur & corps desseichent mes douleurs...
Le gentilhomme qui répond aux soupirs de la première
Dame (poème du msc. 883) dit :
Si ma douleur je pouvois bien escripre….
AUX BAINS DE CAUTERETS. 75
Et la seconde Dame du poème des Marguerites de la Mar-
guerite : |
Las, oseray je ou escrire ou parler
Du grand ennuy que tant je veux celer ?
Le même galant'(msc. 883, ibid.) formule ce vers :
De mon ennuy & forte passion.
On n'aura pas oublié l'emploi de cette expression, apparte-
nant au vocabulaire habituel de la reine de Navarre, dans les
Épîtres de 1549". |
Rien ne serait plus intéressant qu'un parallèle détaillé con-
cernant ces deux séries, chacune de huit Épitres fictives.
2° Après l’Epiître II du manuscrit 8832, & avant les Chan-
sons précédant l'Epiître III (Æpître de Cauterets), on voit
(f5 22-26) une sorte de Comédie sans titre3, — qui rappelle
également une Comédie des Marguerites de la Marguerite
ayant pour titre : Deux filles, deux mariées, la vieille, le
vieillard & les quatre hommes, — & que Paulin Paris dési-
gne ainsi : « Petite pièce dramatique entre la femme à la
recherche d’un cœur fidèle, quatre filles & un homme. Cet
homme & la quatrième fille sont jugés dignes de la récom-
pense » des cœurs fidèles. Dans la pièce des Marguerites de
La Marguerite, la dispute roule sur le pour & le contre de
l'amour, ses charmes, ses querelles, ses défaillances, ses jalou-
sies, sa durée éphémère, ses longs souvenirs. Ce sont problèmes
analogues traités avec un pareil mélange d'inspiration ingénue
& de psychologie ingénieuse.
1. V. chap. vil ci-dessus.
2. Commençant ainsi :
« Deux jours y a qu'à Pau avons nouvelles... »
3. Commençant par ce vers :
« Mil ans y a que je suis vaguabonde. »
76 DERNIER VOYAGE DE MARGUERITE D'ANGOULÈME
Ces pièces dramatisées du manuscrit où j'ai puisé ne peu-
vent être que l'œuvre de la reine de Navarre, & en les signa-
lant ici, après les trois Epitres analvsées ci-dessus, je me pro-
pose d'ajouter au cycle de ses Poèmes d'amour & & de ses Comé-
dies ou Moralités deux morceaux d'une réelle valeur. |
Le Roux de Lincy, pour ne parler que des Comédies,
avait reproduit le Malade & l'Inquisiteur, alors inédits;
M. A. Lefranc nous donne les deux Comédies pieuses de 1547-
1548. J'apporte une autre Moralité &K une sorte de Débat
d’amour' ou de galanterie poétique.
La gerbe finale des Marguerites, vraiment échappées de la
main de l’exquise princesse, n'est pas faite, mais elle se fait
par l'effort progressif de tous, & je serai heureux d’v avoir con-
tribué pour ma part.
Félix FRANK,
Meinbre de la Societe d'Histoire littéraire de la France.
1. Je reprends ce titre, qui fut celui du poème dénommé La Cockhe
dans les Marguerites de la Marguerite. (V.Le Roux de LL À ouvr. cité,
t. Ï, Appendice 111, à 1V.)
(Reproduction interdite aux journaux qui n'ont pas traité avec la Société des
Gens de Lettres.)
L'ART PARADOXAL
A TOULOUSE
Depuis une vingtaine d'années, l’Art plastique tend à se
modifier en France dans les idées comme dans les formes. Il
suit les évolutions de la jeune Littérature, tout en y ajoutant
ses caractères particuliers, plus variés peut-être & plus sensibles.
Cet art n'a pas encore reçu de nom générique définitif. On
le qualifie le plus souvent d'art « nouveau », « indépendant »,
« décadent », « fin de siècle », — tous qualificatifs qui ne
déterminent aucun de ses caractères typiques. D'autres l'appel-
lent « littéraire », « philosophique », « subjectif », & ces
qualificatifs précisent ses tendances sans mieux renseigner sur
ses véritables caractères. Nous avons préféré le désigner sous
le vocable plus large d'art « paradoxal », soit qu’il se borne au
paradoxe proprement dit, soit qu’il se manifeste par l’opposi-
tion, la négation, la singularité ou l’incohérence, car ce terme
imprécis, mais caractéristique, permet de grouper d'une façon
générale & typique les nombreuses écoles qui se sont produi-
tes avec les programmes les plus divers dans les principes &
les manières les plus différentes dans l'exécution.
En province, on connaît peu — ou pas du tout — les
théories de l’Art paradoxal , telles qu’elles se sont manifestées
dans certains milieux parisiens. Avant de parler de ceux qui
les pratiquent à Toulouse, il convient d'en retracer briève-
ment les origines pour se rendre compte de leurs fondements
& de leurs tendances, de leurs progrès & de leur situation
actuelle, de leur valeur intrinsèque & de leurs chances
d'avenir.
78 L'ART PARADOXAI. A TOULOUSE.
Jusqu'au commencement de ce siècle, l'Art plastique était
resté fidèle aux traditions léguées par la Renaissance. On ne
pratiquait que l’art constitué par Léonard de Vinci, agrandi
par Michel-Ange & définitivement fixé par Raphaël. C’est à
peine si nos artistes français l'avaient modifié suivant leurs
goûts raffinés & leur esprit délicat, lorsque la Révolution &
l’Empire vinrent, avec David, lui imposer de nouveau les for-
mes classiques de l’art gréco-romain. Mais cette réaction dura
peu, & les élèves eux-mêmes de David, tels que Gros, Giro-
det et plusieurs autres ne tardèrent pas à abandonner l’An-
tiquité pour peindre la « vie moderne » & le « drame his-
torique. »
. Au Classicisme solennel & poncif, au style « pompier » suc-
céda le Romantisme, qui ne fit que retourner les données clas-
siques & substituer l'artifice de la couleur à la correction des
formes. [1 débuta vers 1820 par des sujets chevaleresques &
des toiles à panaches, & s'afhrma dans l’atelier de Pierre Gué-
rin avec ses élèves Géricault, Eugène Delacroix, Champ-
martin, Sigalon, Ary Scheffer, Léon Coignet, Henriquel-
Dupont. En vain Paul Delaroche essaya d'unir les deux éco-
les en joignant la prétendue vérité d'évocation des Romanti-
ques à la soi-disant noblesse classique, & en fondant l'école
de « l'Eclectisme ». Les uns & les autres ne tardèrent pas à
succomber sous les coups des artistes qu'ils avaient émancipés
& qui abandonnèrent successivement les formules académiques
pour n'écouter que les impulsions de leur tempérament.
Cette évolution fut l’œuvre des paysagistes de 1830. Paul
Huet, Camille Flers, Cabat la commencèrent; mais ils ne
furent que des précurseurs. Théodore Rousseau inaugura
véritablement le paysage moderne en ajoutant aux sentiments
& aux moyens d'expression des Hollandais ses investigations
inédites & ses émotions personnelles. Corot y ajouta les
« valeurs » & « lenveloppe ». Enfin, Courbet édifia l'école
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 79
« réaliste », basée sur l'étude intrinsèque & exclusive de la
Nature. |
Ainsi encouragés à s'affranchir de toute école & de toute
règle académique, les artistes ne s'arrêtèrent plus dans cette
voie d'émancipation. Le Réalisme resta quelque temps triom-
phant avec Courbet; mais il finit par se perdre dans le Natu-
ralisme en voulant ne se préoccuper que du fait brutal sans en
noter la répercussion, en répudiant comme néfaste l’interven-
tion de l'esprit & comme inutile le contrôle du goût.
Une réaction était fatale. En effet, l’imitation de la Nature
est insuffisante pour faire véritablement œuvre d'art. Copier
la Nature sans rechercher de préférence ce qu’elle a de beau,
c'est confondre l'Art avec le métier. Représenter le laid, le dif-
forme, le monstrueux, c'est méconnaïtre le but que se propose
l'Art, car il doit surtout procurer des plaisirs nobles & élevés.
Bacon a défini l'Art : Homo additus Naturæ, c'est-à-dire la
représentation de la Nature avec l'interprétation de l'Homme.
Il n'y a donc pas d'œuvre d'art sans sélection & sans transfor-
mation idéaliste. Tel est l'avis des Naturalistes eux-mêmes,
car leur protagoniste le plus autorisé, M. Emile Zola, a dit
positivement dans le Roman expérimental que l'œuvre d'art
consistait en « un coin de la création vue à travers un tempé-
rament. » Dans ces conditions, l'Art est la synthèse de deux
âmes, celle de l’Artiste & celle de la Nature, ce qu'on a appelé
« l’âme paternelle » & « l'âme maternelle. »
D'autre part, la couleur est inépuisable dans ses combinai-
sons. Et de cette constatation est né l’mpressionnisme, c'est-
à-dire l’art de peindre la Nature « selon l'état du ciel, l’angle
de la vision, l'heure du soir, le calme ou l'agitation de l’atmos-
phère », sans reculer devant aucun de ses aspects. Ainsi, « l’Im-
pressionniste voit qu'au soleil les ombres portées sur la neige
sont bleues : il peint sans hésiter des ombres bleues. Certains
terrains argileux des campagnes revêtent des apparences lilas :
l'Impressionniste peint des paysages lilas. Par le soleil d'été,
aux reflets du feuillage vert, la peau & le vêtement prennent
une teinte violette : l’Impressionniste peint des personnages
sous bois violets. » Mais il n'a pas sufh aux [mpressionnistes
d’une orientation nouvelle pour la couleur. Ils ont voulu y
80 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
ajouter des procédés particuliers, & ils ont inventé le Pointil-
lisme, c'est-à-dire le morcellement de la couleur par des taches
justaposées à l’aide de points arrondis en forme de lentilles ou
de pastilles, d'où leur nom de « Lentillistes » ou de « Pastil-
listes. » D'autres ont usé de virgules en forme de bacilles &
ont été appelés « Virgulistes. » Certains, enfin, se sont servi
de carrés, de losanges & d'autres formes plus ou moins géo-
métriques, qui ont surtout le défaut d'être des procédés, alors
que la Nature n'en a point, & qui ont. en outre, le grand
inconvénient d’étonner le regard, de déformer les objets, de
détruire les vrais colorations en Îles exagérant outre mesure ou
en les atténuant au point de les rendre livides & sans valeur.
Aux débuts de l’Impressionnisme, nous trouvons des initia-
teurs conme MM. Claude Monet, Camille Pissarro & Au-
guste Renoir. Mais le plus célèbre de tous fut Edouard Manet,
qui a été le premier à bannir de ses tableaux les ombres opa-
ques, à juxtaposer sur la toile les tons clairs & tranchés, à
peindre en pleine lumière par masse & par taches. On lui
« doit la liberté de la couleur. »
Fils de Manet, les [Impressionnistes firent de nouveaux
progrès avec l'art japonais, qui leur fut révélé à la suite de la
grande révolution de 1867 ouvrant le Daï Nippon aux Euro-
péens. Ses produits devinrent l'objet d’une vogue générale.
Le Japonisme entra dans nos mœurs, dans nos goûts, dans
notre industrie, & nos artistes y trouvèrent un véritable rajeu-
nissement d’inspirations & de procédés.
L'art japonais a, en effet, des caractères très particuliers qui
touchent tout à la fois à la forme, au coloris & aux matières
employées. Ce qui le caractérise au point de vue de la forme,
c'est la simplification des indications réduites à l'essentiel, la
puissance d'expressivité des traits, de la silhouette, l'extrême
habileté des artistes à rendre la réalité comme le rêve. Pas-
sionnés pour la lumière, véritables adorateurs du soleil, les
artistes japonais excellent à rendre les phénomènes lumineux,
à saisir la valeur des ambiances, à noter les claires harmonies.
Leur imagination défie les conceptions les plus hardies, les
plus inattendues, mais Sans rien sacrifier à la mesure ni au
goût. ls savent enfin user de tout pour le plaisir des yeux
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 81
comme pour la satisfaction de la pensée, de la faune & de la
fleur, de la nature organique comme de la nature inorga-
nique.
L'influence japonaise a été d'autant plus grande en France
qu'on était fatigué du Naturalisme qui avait réduit la Littéra-
ture & l'Art à une simple sténographie, & qu'elle venait
raviver l'imagination, affiner la vision, enrichir la palette de
tons plus clairs & plus variés. Tout en restant réalistes, les
Impressionnistes devinrent des « Intellectuels » au même
titre que les Renaissants. M. Puvis de Chavannes y ajouta
l'Zdéalisme, qui avait déja inspiré ses compatriotes lvonnais
Orsel & Hippolyte Flandrin, & qui les avait fait unir, dans
leurs compositions religieuses, la noblesse de Ja statuaire
grecque à l'expression chaste & pure du sentiment chrétien du
temps des Catacombes. Maïs sa vision l'a surtout porté aux
généralisations, aux synthèses, à l'évocation des spectacles ins-
pirés par le temps, le lieu & le sujet qui constituent l'histoire
de l'Humanité. Ses tableaux sont pleins d'une gravité calme &
douce provoquant à la méditation intérieure, & d'où ressort
une saine philosophie. Comme dans ceux de Poussin, la cam-
pagne se développe à l'infini dans l’intermittence rythmée des
groupes. Mais les allégories de M. Puvis de Chavannes sont
toutes différentes : elles ne sont empruntées ni à l’histoire ni à
la mythologie; elles sont toutes abstraites & symboliques.
Aussi ses tableaux réalisent-ils par excellence la définition de
l'Art par Proudhon : « Une représentation idéaliste de la
nature & de nous-même en vue du perfectionnement physi-
que & moral de notre espèce. »
Les théories esthétiques de Richard Wagner & celles des
« Décadents » n'ont pas peu contribué à faire progresser la
peinture idéaliste & à la faire arriver jusqu'au « Symbolisme »,
en haine de l'art expérimental & matérialiste. On a, en effet,
soutenu que la peinture était, par destination & par essence,
un art purement décoratif & que, dès lors, il lui sufthsait de
demander à la Nature un simple motif de composition, ‘« à
peine de quoi s’objectiver. » Par suite, elle doit être, comme la
Musique, & avec la même imprécision, « une paraphrase ou un
procédé évocatif », & l'artiste, pour nous ouvrir son cœur & son
1X | 6
82 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
cerveau, a été proclamé libre de travailler à sa guise suivant
son caprice & son inspiration. « Quitte à se casser le cou comme
{care, 1l doit pouvoir quitter le sol boueux où patauge la sotte
présomption du siècle, se baigner un peu dans l'éther, explo-
rer le ciel des Idées, la sphère des Symboles. » Et par « Sym-
bole », on entend un signe, c'est-à-dire un objet destiné à
représenter un autre objet ou une pensée simple, compréhen-
sible, destinée à représenter une autre pensée plus complexe
& d’une perception plus ardue.
Certains artistes ne se sont pas contentés du symbolisme
païen ; ils ont voulu s'abstraire dans les actes de foi catholique ;
mais les uns se sont voués au Mysticisme pur, tandis que les
autres se sont fait Socialistes chrétiens, & leurs façons de néo-
christianisme se manifestent aujourd'hui un peu partout, dans
les Salons des Champs-Elysées ou du Champ-de-Mars, à Paris,
comme dans les Salons de la Rose + Croix, & jusque dans le
cabaret du Chat-Noir.
D'autres, enfin, se réclament théoriquement & pratiquement
de la « tradition » des primitifs de toutes les écoles, des maîtres
de toutes les époques & de tous les pays où l’Art n'a pas été
«souillé par les sacrilèges désirs du Réalisme & de lIllusio-
nisme ». Ils se déclarent les fils directs des grands imagiers
mythologiques de l'Assyrie, de l'Egypte, de la Grèce de
l’époque rovale, des descendants des Florentins du qua-
torzième siècle, des Allemands du quinzième, des gothiques
du Moyen-Age. Ce sont les Néo-traditionnistes. En se rappro-
chant ainsi des maîtres primitifs, ils ont la prétention de se
conformer aux véritables traditions de l'Art, qu'ils déclarent
être la simplicité de la composition d’abord, l'équilibre des
lignes ensuite, enfin la préciosité de la couleur.
Dans ces circonstances, les écoles paradoxales actuelles se
rapprochent comme impressionnistes d'Edouard Manet, comme
symbolistes de M. Puvis de Chavannes, comme mystiques des
Pré-raphaélistes anglais, comme synthétistes des artistes ja-
ponais, comme néo-traditionnistes des artistes gothiques &
byzantins. Leurs principaux caractères sont tantôt:le Moder-
nisme & tantôt l'Archaïsme, tantôt le Naturisme & tantôt la
déformation de la Nature, pour s'en tenir à une conception
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 83
toute imaginative & à une exécution imaginative elle aussi, afin
de mieux caractériser & de faire prédominer avec plus d’auto-
rité Île caractère moral & le sentiment artistique, tantôt
l'idéisme païen ou religieux, tantôt la forme médiévale ou
nipponaise. |
Quant à leurs modes de peinture, ils varient à l'infini,
abandonnant le bitume, le chrome & le « jus de réglisse »
pour le violet, le mauve & Île lilas, d'où leurs noms de Vio-
lettistes, substituant aux empâtements de naguère les teintes
lisses & claires, d’où leur nom de Clairistes, tantôt exaltant la
couleur, d'où leur nom de Luminaristes, & tantôt, au contraire,
l'atténuant, d'où leurs noms d’Effacites & d'Intentionnistes.
Partant, plus d'écoles, plus d'académie, plus de discipline
réglant & dirigeant les artistes dans une œuvre commune,
caractéristique d'une époque ou d'un temps. Chacun s'est
érigé en maitre absolu de toute réalité, suivant ses goûts &
son instinct. Et l’Art est tombé dans une mêlée confuse de
théories singulières & de pratiques bizarres, sans que rien
encore indique d'une façon formelle le but définitif qu'il at-
teindra.
IT.
Ce courant artistique s'est étendu jusqu'à Toulouse, mais
dans des proportions assez 1estreintes. Ce qui caractérise les
artistes toulousains, c'est avant tout la science du dessin &
la préoccupation de la forme jointes à un naturalisme exact &
mouvementé. Leur art est académique, & par conséquent clas-
sique, tout en étant réaliste. Îls n'ont pas cessé de se souvenir
des enseignements traditionnels de Chalette, des de Troy, des
Rivalz & de Subleyras, pour ne citer que les principaux maïi-
tres toulousains du dix-septième & du dix-huitième siècles, qui
ont fait, dans notre siècle, des peintres comme Gros, Roques
& Ingres. Ils sont arrivés jusqu’au Romantisme avec Garipuy,
Cot, M. Jean-Paul Laurens, M. Benjamin Constant &K
M. André Rixens; mais, d’une façon habituelle, ils ne sont
uère allés au dela. Si les paysagistes eux-mêmes ne sont pas
restés fidèles aux paysages de style noble comme ceux de Va-
84 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
lenciennes, ni aux paysages de style bourgeois comme ceux
de Théodore Richard, de Joseph Latour, de Brascassat, c’est à
peine s'ils se sont laissé tenter par l'exemple des Naturalistes,
tels que Théodore Rousseau, des Idéistes, tels que Corot, &,
à plus forte raison, des Impressionnistes, tels que MM. Si-
gnac, Sisley ou Seurat.
® C'est l'école mystique d'Orsel & d’Hippolyte Flandrin qui
a commencé à modiñer sensiblement l'esprit & le mode de
peinture des artistes toulousains & à leur inculquer la distinc-
tion des formes & le raffinement des attitudes qui leur faisaient
souvent défaut. Cette transformation était tout indiquée dans
une cité & dans une région qui comptent tant d'églises & tant
dé couvents à décorer de sujets religieux & symboliques.
L'école d'Orsel & de Flandrin, comme celle d'Overbeck & de
Cornélius, restait d'ailleurs fidèle, sur plusieurs points, à la
tradition académique des Renaissants, qu’elle se bornait à épu-
rer en unissant l'austérité chrétienne à la vérité expressive &
à la grâce tranquille, &K en donnant à ses personnages des
types de l’idée morale qu'ils devaient représenter.
Des artistes toulousains, RoMaiN Cazes fut le premier à
marcher dans la voie tracée par Orsei K perfectionnée par
Hippolyte Flandrin, dont il était le camarade à l'atelier d'In-
gres. Originaire de Saint-Béat, il s'était fait distinguer dès
1836 par ses compositions religieuses pleines d’élévation & de
sérénité. En 1839, il obtenait une médaille de troisième classe
au Salon de Paris avec son Christ sur la montagne. Et, depuis,
il n'a pas cessé de peindre des scènes de l'Ancien ou du Nou-
veau Testaments ou de décorer des églises. Il y a joint des por-
traits remarquables par leur caractère de vérité, tout en ex-
cluant la banalité.
Ce n'est pas seulement à Paris qu'il a longtemps exercé son
pinceau dans les églises du Jésu & de Saint-François-Xavier,
ainsi que dans l'église Notre-Dame de Clignancourt, c'est aussi
dans notre région pyrénéenne. Il commença, vers 1854, par
les peintures murales de l'établissement thermal de Bagnères-
de-Luchon, & il continua, en 1865, par les peintures mura-
les de l’église de cette station balnéaire où il représenta les Lita-
nies de la sainte Vierge, le Couronnement de la Vierge & la
\
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 85
Divine liturgie. Sa manière ressemble beaucoup à celle de
Flandrin. C'est la même ordonnance grave & pondérée pour la
composition, le même inode d'exécution, un mode sobre, dans
des notes claires, mais sans éclat, plutôt pâles & attendries.
L'expression qui en ressort est calme & douce, avec un charme
“particulier d'onction, de:grâce & de poésie. La couleur est
plus vive dans le tableau qui décore l'église de la Madeleine,
à Albi. Il représente Marie de Magdala écoutant avec extase,
derrière le tronc d’un palmier, le Christ prêchant à la foule.
La belle pécheresse est seule au premier plan, & son visage
comme son corps sont dans l’ombre produite par l'arbre, tandis
que la silhouette du Christ se détache en pleine lumière, mais
au second plan, sur l'horizon délicat d'un ciel chaud et ambré.
L'œuvre de Romain Cazes a été considérable. Depuis 1836
jusqu’en 1870, il n'est guère de Salon de Paris où il n'ait exposé.
On peut voir encore de ses peintures murales à Oloron (Bas-
ses-Pvrénées), où il a décoré l'église Sainte-Croix de grandes
compositions, telles que le Jugement dernier, le Portement de
croix, la Mise au tombeau, le Purgatoire, etc. On lui doit,
enfin, dans la région du Sud-Ouest la chapelle du chœur de
l’église Notre-Dame, à Bordeaux.
Romain Cazes a laissé un disciple qui continue ses métho-
des & reste fidèle à ses enseignements. M. B. BERNARD a pour
l’œuvre de son maître un véritable respect, & , tout naturelle-
ment, il a été appelé naguère à restaurer les peintures éprou-
vées par les émanations humides & sulfureuses de l’établisse-
ment thermal de Bagnères-de-Luchon. C'est avec un soin
pieux qu'il y a touché, c'est-à-dire sans rien changer à leur
effet primitif. On peut en juger surtout par celles qui décorent
la salle des Pas-Perdus K qui représentent la Médecine 5s’ap-
puyant sur la Chimie, tandis que d'un côté se trouvent l’A4r-
chitecture consultant la Médecine pour l'édification du plan
de l'Etablissement , & , de l’autre, la Géologie désignant l’en-
droit où gisent les sources sulfureuses.
Après Romain Cazes est venu M. BERNARD BÉNEZET, dont
limagination était plus vive, la main plus alerte, la couleur
plus dense. Ses débuts semblaient faire présager un peintre
romantique plein de fougue dans la composition & de vigueur
86 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
dans la couleur. Tel était son morceau de concours, qui le fit
envoyer à Paris, en 1858, comme pensionnaire de la ville de
Toulouse. Mais bientôt son pinceau s'assagit en se consacrant
à la peinture religieuse. La plupart des églises de Toulouse
sont remplies de ses œuvres, notamment celles de Saint-
Etienne, Saint-Sernin, & surtout du Taur, de la Daurade &
Saint-Nicolas. On peuten voir également à l'église du couvent
de La Drèche, près d'Albi. Il a dessiné, enfin, une foule de
cartons qui ont été exécutés par d’autres peintres dans plu-
sieurs sanctuaires de France.
Erudit des mieux informés, en même temps que dessinateur
hors de pair, M. Bernard Bénezet compose ses tableaux avec
un sentiment archaïque très exact, n'excluant pas l'imagination
la plus ingénieuse. Il excelle dans les grandes compositions
hiératiques qui résument tôute une vie de saint, comme la
vaste frise de la Mort de saint Sernin, placée au-dessus du
maître-autel de l’église du Taur, ou qui retracent l’histoire des
principales institutions toulousaines, comme dans la belle
galerie du château des Verrières, au faubourg des Minimes. Il
aime surtout les sujets symboliques, soit religieux comme ceux
de la Daurade où Constantin & Charlemagne reçoivent des
mains de la Vierge les insignes de leur domination sur le
monde, soit historiques comme ceux du Théâtre du Capitole,
représentant d’un côté le Beau plastique sous la figure de la
Belle Paule, entourée des peintres & sculpteurs toulousains les
plus célèbres, & de l’autre côte le Beau idéal sous la figure de
Clémence Isaure présidant la pléiade des littérateurs & des
musiciens toulousains. Sa manière rappelle parfois celle de
Baudry. Toutefois, dans les sujets religieux, il est tout à fait per-
sonnel. On peut en juger surtout par sa peinture murale de la
Mort de saint Joseph, ornant une des chapelles de l’église du
Taur. Elle rappelle les fresques des Catacomhes par son ordon-
nance simple, son sentiment élevé, ses formes pures & élégan-
tes. Toutefois la couleur est plus vive, plus accentuée, & l'effet
diffère sensiblement de celui des peintures d'Hippolvte Flan-
drin & de Roniain Cazes. On y sent davantage le naturalisme
académique des Renaissants.
La maladie n'a pas permis à M. Bernard Bénezet de terminer
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 87
la dernière des six grandes peintures murales qui décorent
l'église Saint-Nicolas & qui garnissent tous les pourtours de Ja
nef. On peut néanmoins apprécier à sa juste valeur cette
œuvre considérable par l'étendue comme par le mérite. C'est
bien l'école toulousaine quelle accuse , fille de Chalette &
légitime héritière d'Antoine Rivalz. Les scènes sont composées
avec le même soin habile, le dessin a cette même correction
savante, l'idée la même portée élevée. Il y a de plus cette onc-
tion religieuse & ce sentiment intime qui font trop souvent
défaut aux Renaissants & qui rappellent le style gréco-latin
purifié & idéalisé par les chrétiens des Catacombes.
Nous devons, enfin, citer dans cette catégorie des peintres
muraux, M. ALEXANDRE SERRES. Son œuvre est déjà nom-
breuse & son pinceau s'est exercé un peu partout, à Toulouse
& aux environs, même jusuen Amérique, mais nulle part
d’une façon plus considérable que dans l'église des Jésuites,
iue des Fleurs, où 1l a décoré la plupart des chapelles. Ce qui
domine chez M. Alexandre Serres, c’est la facilité de la com-
position & l'éclat de la couleur. Il procède de l’école romantique
& traite ses sujets en décorateur sans véritable profondeur dans
la pensée & sans grande variété dans les modes d’exécution,
mais non sans habiteté & sans agrément.
Avec M. CasiMIR DESTREM nous entrons dans une voie
nouvelle qui ne ressemble en rien à celle des Grecs, des Latins
& des Renaissants, & par conséquent des Classiques & des
Romantiques. Il avait commencé par des scènes rustiques d’un
naturalisme exact, telles que la Fête de Saint-Roch, qu'on
peut voir au Musée de Toulouse. Puis il est passé à l’anecdote
historique, à la façon de Dévéria & de Tony Johannot, &
son Jean Calas obtint en 1879 une troisième médaille au Salor
de Paris. Mais, peu à peu, il a renoncé à la traduction exacte
de la réalité, & il s'est mis à « interpréter » la nature de la
façon la plus idéale, la plus symbolique même. Dès lors, son
dessin se synthétise, sa composition se simplifie, sa couleur
devient claire & lisse, & sa manière rappelle celle des’ Pré-
Raphaëlistes anglais, mais avec plus d'onction, de grâce & de
sentiment. Ce n'est pas un réaliste à la façon de Millais ou. de
Hunt ; 1l se rapproche davantage de Dante-Gabriel Rossetti
83 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
par son idéalisme un peu vague & un peu flottant. Ses compo
sitions y gagnent un charme pénétrant & deviennent un mé-
lange de réalité & de fiction plein de poésie & de grâce, qu'il
traite un sujet mythologique comme Prométhée enchainé, un
sujet symbolique comme le Voyageur, ou un sujet nettement
religieux comme l'Atelier de saint Joseph. Ses œuvres respirent
le calme, la paix, le recueillement qui rassérènent l'âme & lui
ouvrent l'infini de la méditation & du rêve.
M. HENRI RACHOU ajoute à l'Idéisme & au Symbolisme des
procédés synthétiques qui rappellent ceux des Japonais. De
tous nos peintres toulousains, c'est. bien celui qui a le plus
sacrifié au puvisme par ses modulations mineures dans la cou-
leur. Mais il n'en est pas moins classique dans la composition
de ses tableaux, en même temps que romantique, parfois, dans
la couleur, soit quil peigne un sujet historique comme son
Etienne Marcel ou son saint Martin, ou de simples étu-
des, comme ses jeunes filles laurées à la mode florentine
des Quattrocentistes, soit qu'il retrace une anecdote du jour,
comme la Décoration de la sœur Tivollier, soit qu'il repré-
sente des fleurs délicates, des tortues massives ou tout autre
sujet emprunté à la flore ou à la faune, soit qu’il exécute un
portrait comme celui de Mlle Yarz, d'une facture si sobre &
d’un effet si pénétrant. Sa manière tient le milieu entre les
enseignements d'Ingres, dont il rappelle la science académi-
que & la composition soignée, & les méthodes d'Hokousaï,
dont il imite les procédés synthétiques en réduisant la forme
des objets à leur silhouette essentielle & caractéristique. C'est,
de plus, un « effaciste », à la façon de M. Puvis de Cha-
vannes, &, parfois, sa couleur devient froide, farineuse, alors
qu'elle pourrait avoir la chaleur des Romantiques, ainsi qu’en
témoigne sa Méditation, que l'Etat vient de donner à notre
Musée, & qui s'inspire du cloître des Augustins, au milieu
duquel circule un moine pensif & solitaire, sans en donner
une représentation exacte dans les détails comme dans l'effet.
Ainsi le veut, sans doute, le système préconcu de « déforma.
tion idéale » que protesse M. Henri Rachon. Reste à savoir
si la réalité n'est pas supérieure à la conception qu'il s'est
faite.
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. | 89 -
Nous progressons plus que jamais dans l'Art paradoxal avec
M. Henri MaRTIN. Cest d'ailleurs celui de nos peintres tou-
lousains qui est allé le plus loin dans les modes de com-
préhension des sujets comme dans leurs modes d'exécution.
Chercheur très personnel, très original, très tourmenté même
par l'obsession d’un idéal particulier, il n’a pu encore parve-
nir à satisfaire tout Je monde, & peut-être à se satisfaire lui-
même.
On se rappelle le triomphe qu'il obtint au Salon de Paris
dès sa prime jeunesse avec son tableau de Francesca & Paolo,
aujourd’hui au Musée de Carcassonne, d’une allure si hardie,
d'une couleur si chaude, d’une facture si vibrante. Virgile a
conduit le Dante au bord du Styx, &, de la fournaise ardente
qui flambe au fond des abimes, vient de surgir le groupe abso-
lument nu de Francesca & de Paolo. Le Dante a interpellé
Francesca de Rimini au milieu de son vol à travers les ténè-
bres de l'Enfer, & celle-ci retient de la main Paolo Malatesta
pour suspendre un instant leur course aérienne & répondre
au poète florentin. Eugène Delacroix n'aurait pas mieux conçu
la scène au point de vue pittoresque, &, dans tous les cas, il
n'aurait pas imaginé des effets de lumière plus curieux & plus
sensationnels. Ce début faisait présager un nouveau maître
pour l'école romantique, dans la note gaie & ensoleillée de
M. Benjamin Constant, plutôt que dans fa note dramatique
& sombre de M. Jean-Paul Laurens, dont il était pourtant
l'élève. Mais, tout à coup, M. Henri Martin changea de ma-
nière & passa de l’école néo-romantique à l’école des Idéalistes
& des Symbolistes.
Il affirma sa nouvelle manière au Salon de Paris de 1891
avec une grande toile intitulée : Chacun sa chimère, inspirée
d'une phrase suggestive des Poèmes en prose de Baudelaire,
qui se souvenait lui-même du Dante : « [ls allaient avec la
physionomie résignée de ceux condamnés à espérer toùjours. »
Le peintre montrait, sous le jour pâle de l'aube, dans une
vaste plaine rocailleuse & stérile, une longue procession de
fanatiques de tout âge & de toutes conditions, hommes, tem-
mes, enfants, vieillards, des guerriers, des moines, des philo-
sophes, des artistes, des vierges, des mères, courant les veux
90 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
fermès à la poursuite de leur rêve. En tête, marche un jeune
homme nu, portant une statuette de la Victoire; à côté, un
franciscain, la tête encapuchonnée, les yeux en extase; der-
rière, une sorte d'Hercule, dont une ribaude fardée au rire
bestial a lié les mains de guirlandes fleuries & de faveurs mul-
ticolores, & est montée à califourchon sur ses épaules; un autre
homme traîne, attachée à son crâne qu'elle a épuisé, une bête
surnaturelle, immonde; plus loin, une femme souffreteuse
qui allaite son enfant, & ainsi de suite. Tous ces fils de Caïn,
victimes des passions nobles ou honteuses, du vice, du devoir
ou de l'espérance, s’'avancent, d’un pas accablé, vers un but
invisible, comme poussés par une force irrésistible, & mar-
chent pêle-mêle, sans se soucier de leurs voisins, conduits par
une Gloire & une Foi aux grandes ailes.
La conception est laborieuse, la composition médiocrement
ordorinée, la facture anormale. L'impression, quand même, fut
grande, car la pensée était d’un ordre élevé & l'exécution au-
dessus des banalités courantes. La critique fut unanime à
applaudir à l'effort. Maïs la médaille du Salon fut refusée à
M. Henri Martin & fut attribuée à un autre Toulousain,
M. Gervais, dont l'œuvre, très curieuse aussi, Les Saintes Ma.
ries, était dans des données moins nouvelles, moins paradoxa-
les, & restait fidèle à la tradition romantique tout en se rap-
prochant des données plus modernes.
Il en fut de même en 1892 avec l'Homme entre le Vice & La
Vertu. Ce tableau vient d'être donné par l'Etat à la ville de
Toulouse, & nous pouvons en juger d'autant mieux qu'il a
été placé dans la vaste salle du Musée, réservée aux artistes
toulousains. En un désert sablonneux, hérissé ça & là de
quelques chardons piquants & de rares herbes malingres, le
Pécheur nu, misérable, honteux, abêti & ruiné par les excès
de toute sorte, fuit devant un groupe de femmes dévêtues ou
couvertes d’oripeaux étranges, qui le poursuivent en gamba-
dant & cherchent à le retenir en lui oftrant leur corps appé-
tissant & en multipliant les séductions fascinatrices du plaisir
& de la joie. La nuit tombe & les clartès roses du paysage
s’attendrissent de nuances violettantes. À l'horizon lointain,
la lune montre son orbe pâle se détachant à peine sur un ciel
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 91
gris, couleur de perle. Devant le Pécheur, marche une femme
rasant le sol, comme prête à s'envoler vers le ciel. Elle est
drapée dans une roble blanche de pur lin qui la fait ressem-
bler à un être immatériel. Sa tête, ceinte d’une couronne
d’épines & enclose dans de chastes voiles transparents, est illu-
minée par les derniers rayons du soleil mourant, tandis que
ses vêtements sont déjà assombris par l'ombre bleuissante. Son
visage est sévère, mais beau. C'est l’austère Vertu. Elle indi-
que au Pécheur la nouvelle voie à suivre, la voie du salut.
Et le Pécheur, comme hypnotisé, mais hésitant & trébuchant
dans cette marche inhabituée, difficile, finit par se décider,
ainsi que l’a dit Alfred de Musset :
A suivre la Vertu qui lui sembla plus belle.
Nul sujet n'était plus téméraire à traiter & ne pouvait tom-
ber plus facilement dans la banalité ou l'extravagance. Avec un
artiste moins avisé, les ribaudes à peine vêtues de gazes trans-
parentes ou surchargées d'oripeaux criards pouvaient se trans-
former en vulgaires ballerines d'opéra ou en grossières reines
de carnaval. M. Henri Martin a assurément évité ce double
écueil; mais son œuvre n'en est pas moins étrange & décon-
certante comme conception & comme exécution. Elle produisit
cette impression lors de sa première apparition au Salon de
Paris. Il en a été surtout ainsi à Toulouse, où l’on est encore
moins habitué aux nouvelles méthodes paradoxales, Quoi quil
en soit, ce tableau s'impose à l'attention par son importance &
sa valeur. La critique parisienne n'hésita pas à le reconnaître,
& ses juges les plus sévères ne purent s'empêcher de le déclarer.
« M. Henri Martin a une âme de poète & des veux de pein-
tre », a dit la Revue des Deux-Mondes, par l'organe de
M. Georges Lafenestre. « 11 v a dans le grand paysage désert
aux ondulations lentes & monotones une vibration large &
douce de lumière, une harmonie d'enveloppe qui sont d’un
peintre délicat & subtil », a écrit de son côté M. André
Michel dans le Journal des Débats, Pour M. Raoul Pochon,
un poète doublé d'un a’tiste, c'était « l’œuvre la plus 1mpor-
tante de la salle, & peut-être même du Salon tout entier... On
92 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
pourra chicaner M. Henri Martin, ajoute-t-il, sur son ordon-
nance & sur la manière de sa couleur, on ne saurait contester
le caractère élevé de l'inspiration & la sincérité partaite de
l'auteur. »
Cette sincérité est évidente & elle procède d’une conviction
profonde & raisonnée. Elle est de nature à faire pardonner à
M. Henri Martin ses visions exceptionnelles & ses méthodes
anormales. Mais nous regretterions qu'elle le conduisit à des
aberrations inadmissibles, car il est merveilleusement doué
comme imagination, & son habileté d'exécution nest pas
moins remarquable. En tout cas, ce ne sont ni les critiques, ni
les insuccès qui l'arrêteront dans sa marche vers l'Idéal. I] ne
cessera pas de poursuivre ses recherches avec une tenace per-
sévérance. Son Symbolisme s'est un peu atténué, mais non
son mode de peindre. Plus que jamais il use de la manière
granulée & virgulée, dont les hâchures s'amalgament à dis-
tance, mais font de près un effet peu agréable. Comme dans
les aquarelles, M. Henri Martin laisse transparaître, à tra-
vers les zébrures de la touche, le blanc de céruse de la toile.
Si le procédé est contestable pour les tableaux de chevalet, on
ne saurait nier qu'il ne produise de bons effets dans les pan-
neaux décoratifs destinés à être vus de loin. On a pu en juger
par les toiles que M. Henri Martin a exécutées pour l'Hôtel de
ville de Paris, & on pourra s'en convaincre prochainement par
l'idéal plafond qu'un de nos plus erands maîtres en formes
plastiques, M. Falguière, a peint pour la salle des [lustres
du Capitole de Toulouse & où il a représenté l’apothéose de
Clémence Isaure. Il convient surtout aux paysages que
M. Henri Martin aime à exécuter comme passe-temps, mais
qui constituent pour lui autant d'études documentaires plet-
nes d'enseignements pour varier sa palette. Nous l'avons vu
s'appliquer d'une façon merveilleuse aux couchers de soleil &
aux levers de lune, aux clartés d'aube naissante & aux pâleurs
mourantes du crépuscule, c'est-à-dire à ces heures indécises où
la Nature s'empreint de poësie douce & mélancolique & où
les personnages se mêlent au paysage dans une harmonie
vague & confuse pleine de rêverte.
Ce parti-pris « d’effacisme » dans la couleur, ce défaut de
L'ART PARADOXAL À TOULOUSE. 93
construction nette dans les corps & de formes définies dans les
attitudes ont été vivement critiquées comme nuisant à la clarté,
des idées & à la signification des svmboles. À cet égard,
M. Henri Martin ne suit pas ‘plus la tradition Pré-Raphaëélite
que celle des Renaissants. Lorsqu'un poète comme Dante ou
Pétrarque, lorsqu'un peintre comme Boticelli, Michel-Ange
ou Rubens voulaient rendre quelque allégorie, ils mettaient
d'autant plus de précision, de plasticité, de coloration dans la
transcription de leurs visions que leur conception était plus
profonde, plus obscure ou plus ténue : ils croyaient ainsi ren-
dre leur pensée d'autant plus sensible que les apparences qui
la traduisaient étaient plus conforines à la réalité. Or, c'est ce
que n'admettent point les nouvelles écoles artistiques, pas plus
que les nouvelles écoles littéraires. Elles prétendent laisser à
la peinture comme à la poésie cette imprécision qu'a la musi-
que & se borner à fournir à l'imagination des motifs d'évoca-
tion, de réflexion & de méditation qui élèvent l'esprit &
saisissent l’âme en leur suggérant toute espèce de pensées
nobles & élevées, sans leur en imposer aucune brutalement &
exclusivement. Elles veulent associer le public à leur œuvre
esthétique & en faire un convive idéal au banquet de leurs
rêves.
M. Henri Martin excelle dans le portrait. Maïs, là encore,
il apporte des modes de conception & des façons de peindre si
particulières qu'il est rarement apprécié suivant son talent &
ses mérites. Son horreur des banalités convenues, son impa-
tience à subir les formules usées, sa préoccupation de chercher
& de trouver une manière en rapport avec ses conceptions
idéales & avec ses visions de la nature sont autant de raisons
pour déconcerter « le Philistin. » Il n’en a pas moins de nom-
breux imitateurs sans avoir de véritables élèves.
C'est ainsi que M. EUGÈNE LECOINDRE, M. SÉVERIN DUOLÉ
& M. HENRI GÉRARD essayent de limiter, surtout pour leurs
paysages, & il en est de même de M. & Mme JEAN DIFFRE &
de M. losepx DES Essars pour leurs tabieaux de genre. Quant
à M. GUILBERT, il l’a parfois pastiché de la façon la plus heu-
reuse, & tel de ses portraits, entre autres celui de M. Gilbert de
S'évérac, peut être considéré comme une œuvre supérieure que
U4 L'ART PARADOXAL A TOULOUSE.
M. Henri Martin lui-même ne se refuserait point à signer.
Devons-nous classer M. GEORGES CASTEX parmi les peintres
paradoxaux ? Nous ne le croyons pas, malgré son imagination
ingénieuse & ses recherches picturales parfois anormales.
C'est avant tout un dessinateur habile que ses sanguines ont
mis particulièrement en relief. Il connaît toutes les magies de
la couleur & il en use pour les effets les plus pittoresques, par
exemple dans sa Fuite en Égypte. Il excelle dans l'anecdote
qu'il sait conter avec verve & peindre avec esprit, témoin sa
toile de la Porte d'Henri IV, dans la cour centrale du
Capitole. Il a parfois des idées poétiques qui vous transpor-
tent dans les milieux les plus éthérés; mais c'est surtout un
naturiste convaincu, &, s'il confine parfois le paradoxe, il ne
tombe jamais dans la recherche de l’inexpressible & de l'im-
picturable.
M. JosepH GRANIÉ tend, au contraire, à s'isoler dans une
manière toute idéale en dehors des formules actuelles. I] avait
commencé par peindre des scènes naturalistes, rurales ou mili-
taires, à la façon précise & délicate des vieux Flamands, mais
avec une note moderniste très accentuée. Il y avait joint des
portraits très fins à la manière des Clouet, de Jehan Foucquet
& de Jehan Perréal, dit « Jean de Paris ». I] a continué par
des enluminures à la façon des Persans où la noblesse des idées
& la perfection du dessin s'accordent avec l’habileté décorative
& la précision délicate des miniaturistes du quinzième siècle :
telles ses illustrations du Livre de Job avec les gloses de Re-
nan, sa couverture pour la Chanson de Néos de M. Robert
Scheffer & ses enluminures pour l'EÉcriture des Anges de
M. Camille Mauclair. Le voici, maintenant, qui s'inspire
d'Holbein, d'Albert Dürer, de Cranach surtout, soit qu'il se
serve de mine de plomb ou de sanguine, rehaussées de discrets
éclairs d'or, pour interpréter ses têtes d’une psychologie si in-
tense, où saffirme le souci de rester simple sans se borner à
une écriture sominaire, comme pour son Portrait d'Yverte
Guilbert, soit qu'il peigne de délicates & lumineuses études,
comme sa Mater dolorosa, si particulièrement remarquée au
Salon de Paris de 1895.
A côté des peintres proprement dits, toute une légion de
L'ART PARADOXAL À TOULOUSE. 9
jeunes « ymagiers » est en train de se former, qui nous promet
les plus curieuses investigations dans l'art spécial qu'ils cul-
tivent. Ce sont tantôt des affiches qu'ils illustrent, comme
M. Marius JOGNARELLI, tantôt des lévendes de saints ou des
gestes chevaleresques dont ils se font les « historiayres »,
comme M. CHaRLEs PEZEU; tantôt des poésies héroïques ou
des proses délicates qu'ils commentent par l'image, comme
MM. ANTOINE DE CAUNE &% ÉLIE CLAVEL. Et, dans ces diver-
ses œuvres qu'ils enjolivent de toute espèce de « torneures,
florisseures & champisseures », ainsi qu'on disait au Moyen-
Age, ils font preuve d’une imagination singulièrement pré-
cieuse, délicate, élevée, qui attire les yeux autant quelle
charme l'esprit.
Si de la peinture & du dessin nous passons à la statuaire,
nous voyons peu de sculpteurs toulousains enclins à adopter
les errements des écoles paradoxales. Ils sont trop imbus des
leçons de l’École & des visions de la Nature pour se laisser
séduire par l’Idéisme & le Symbolisme. M. JEAN RIVIÈRE est
peut-être le seul qui se soit épris tout à la fois du Byzanti-
nisme, comme dans son médaillon polychrôme de Théodora, &
du Médiévisme, comme dans son médaillon-étain de Jeanne
d'Arc. Le premier est purement décoratif & sans grande valeur
artistique; mais le second se distingue par une conception
archaïque d'une note plus intéressante, en même temps que
par une facture plus simple & plus habile.
— Ïl vient d'y joindre un portrait de femme tout-à-fait
« moderne », en médaillon également, qui annonce une
curieuse application de l’art byzantin et médiéval à l'actualité
contemporaine, en même temps que le mélange singulier de
la peinture paradoxale à l’art sculptural.
Le danger de ce genre de composition est d'être très limité
par le nombre des sujets. Les artistes qui s'y adonnent ris-
quent fort d’éprouver la mésaventure de ce jeune littérateur,
mort prématurément, Jules Tellier, auquel le Häâvre vient
d'élever un buste, & qui s'écriait mélancoliquement dans ses
Notes de Tristam Noel, sorte d’auto-biographie qu'il traça,
paraît-il, aux environs de sa vingt-troisième année : « Je
n'atteindrai pas l'idéal & je ne puis me retourner vers le réel,
96 L'ART PARADOXAL.A TOULOUSE.
Avez-vous vu se débattre les crabes tombés sur le dos? Ils
agitent désespérément les pattes sans pouvoir se redresser &
contemplent avec effarement le ciel lointain qui nest pas fait
pour eux? »
IT.
Serait-ce le dernier mot que nôus devrions prononcer après
cette rapide étude consacrée à l'Art paradoxal? Nous ne Île
croyons pas, en dépit des psychiatres élevés aux diverses écoles
française de Charcot, de Morel & de Magnan, italienne de
Césare Lombroso & allemande de Max Nordau. Nous ne sau-
rions attribuer exclusivement au surmenage & à la dégénéres-
cence, comme ils le prétendent, cette résurrection idéaliste qui
caractérise les nouvelles générations littéraires & artistiques
de notre temps, & même ces excès de Mysticisme & de Sym-
bolisme constatés chez beaucoup de ceux qui affectent le culte
de Wagner, de Tolstoï, de Péladan ou de Maeterling.
L'Homme a besoin de développer incessamment ses facultés
créatrices, de perfectionner ses connaissances acquises, de re-
chercher partout le Bien & le Beau. Si ce n'est à chaque géné-
ration, du moins après une certaine série de générations, il
éprouve le besoin d'acquérir de nouvelles visions du Beau &
de chercher des modes d'expression conformes à ces visions.
De là ces transformations incessantes qui se sont manifestées
dans toutes les branches de la Littérature & de l'Art.
Le dix-neuvième siècle nous offre un exemple caractéristi-
que de ces transformations avec ces nombreuses écoles tour à
tour classiques, romantiques, réalistes, & naturalistes. Voici
venir, maintenant, les écoles impressionnistes, naturistes, idéis-
tes & symbolistes : laissons-leur la place qu'elles demandent
au soleil de la liberté intellectuelle & artistique, & attendons
patiemment quelles nous révèlent une forme nouvelle du
Beau. On ne saurait désespérer de l’avenir quand on voit tant
d'émules jeunes & ardents combattre pour la cause de l'Art
sous toutes ses formes. N'est-ce pas au milieu des luttes poli-
L'ART PARADOXAL A TOULOUSE. 97
tiques les plus aiguës que l'art prec s'est successivement trans-
formé pour aboutir à la perfection classique que nous ont
transmise les grandes époques de Pisistrate, de Périclès &
d'Alexandre ?
Les nouveaux enseignements idéalistes qui se multiplient
de toutes parts seront particulièrement précieux pour Tou-
louse, dont les artistes sont généralement enclins à se contenter
d’un classicisme trop académique ou d'un naturalisme trop vul-
gaire. Fille les conduira à hausser leur pensée & à donner à
leurs conceptions plastiques plus de grandeur, de noblesse &
de distinction. Elle les forcera enfin à varier leur palette & à
user des tonalités claires qui ont pour résultat non seulement
d'égayer une peinture, mais encore d’habituer l'esprit & la
main à plus de délicatesse, d'élévation & de goût dans la re-
présentation des réalités de la Nature comme des évocations de
J’Ame.
Baron DESAZARS.
iX | 7
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE
ET MÉRIDIONALE
Les transformations endomorphiques du magma granitique de
la haute Ariège, au contact des calcaires. Note de M. A.
. LACROIX, à l’Académie des Sciences.
L'exploration de l’arête montagneuse séparant la vallée de
l'Ariège des ravins aboutissant au ruisseau dé Mijanès m'a per-
mis d'observer de remarquables phénomènes de contact, appor-
tant des faits d’un ordre général sur l'histoire des magmas gra-
nitiques.
A l'est du pic de Braceil en Orlu, le granite du Quérigut
se trouve en contact avec une puissante série sédimentaire,
allant du cambrien au permocarbonifère, d'après M. Roussel,
Cette série est formée par des schistes au milieu desquels se
trouvent d'épaisses bandes calcaires. La mise en place du gra-
nite s'est effectuée suivant un mode fréquent : le long de la
ligne de contact s'observent tous les types de feldspathisation
& d'injection décrits par M. Michel-Lévy ; sur de vastes sur-
faces, la digestion des schistes par le granite a éié si parfaite
qu'il serait dithcile de démêler la réelle origine de la roche
granitogneissique ainsi produite, si l’on ne rencontrait çà & là,
au milieu d'elle, des paquets d’enclaves ou même des îlots de
schistes imparfaitement modifiés, orientés comme les schistes
du contact, K présentant les mêmes phénomènes métamorphi-
ques.
Le but de cette Note est d'exposer les résultats principaux!
1. [ls scront développés dans un prochain Bulletin du Service de la
Carte géologique de France.
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE. 99
de l'étude des modifications subies par le granite au contact
des calcaires qui, après digestion des schistes au milieu des-
quels ils étaient primitivement disposés, ont, été entourés de
toutes parts par le granite. Ces calcaires ant été profondément
métamorphisés, marmorisés, chargés de grenat, d'idocrase, &c.,
localement transformés en cornéennes des plus variées. Ils ont
été, en outre, trés corrodés par le magma granitique; leur
épaisseur est, par place, très réduite & même, en plusieurs
points, leur continuité a été interrompue; leurs lambeaux se
trouvent alors au milieu du granite, & de même que les îlots
schisteux dont il a été question plus haut, ils restent encore
orientés comme la masse principale.
Au contact de ces calcaires, le granite présente des modifica-
tions considérables : il perd ses grands cristaux porphyroïdes
de microcline, se charge de hornblende; puis les éléments co-
lorés augmentent : la roche prend l'apparence d’une diorite
micacée ; enfin, les éléments blancs disparaissent de la roche
compacte, devenue très dense, ne parait plus constituée que
par de la hornblende & du mica. Il ny a aucun doute que
toutes ces roches ne soient des transformations du granite; elles.
forment une auréole continue & constante au calcaire; les
types non feldspathiques ne s'observent que là où les calcaires
ont été le plus réduits, & particulièrement là où leur conti-
nuité a été interrompue.
Toutes ces roches passent les unes aux autres, tantôt sur un
affleurement de plusieurs centaines de mètres & tantôt sur quel-
ques mètres seulement. L'étude stratigraphique ne permet pas
un seul instant de supposer qu'il s'agisse de roches éruptives
originellement différentes & de production successive.
L'examen microscopique d’un très grand nombre d’échan-
tillons m'a permis de suivre pas à pas les transformations du
granite & d'établir la chaîne d’une absolue continuité qui le
conduit à une péridotite à hornblende. Le premier stade de
l’évolution consiste dans l'apparition de la hornblende, la dis-
parition progressive de l’orthose & du quartz; ce dernier prend
souvent une structure microgranitique dans les diorites mica-
cées quartyifères ; puis la basicité moyenne des plagioclases aug-
mente, le quartz disparaît ; les diorites micacées ainsi produites
100 BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE.
prennent peu à peu la structure ophitique : quand de grands
cristaux porphyroïdes de hornblende se produisent, ils englo-
bent tous les autres éléments. La disparition progressive des
feldspaths conduit à des roches à grands éléments, des Aorn-
blendites; celles-ci, une fois dépourvues de plagioclases, se
chargent parfois d'olivine, qui apparaît même à l'œil nu dans
des plages poécilitiques de hornblende atteignant 8 centimè-
tres; la roche est devenue une péridotite à hornblende. Dans
trois gisements seulement, la diorite micacée présente une évo-
Jution différente ; elle se charge d'enstatite avec ou sans oli-
vine, elle devient par suite une norite à amphibole, biotite,
olivine, &c.
Toutes ces roches endomorphisées présentent un air de
famille; l’'amphibole y est d'une façon constante associée, &
souvent géométriquement, avec une biotite; c'est une horn-
blende verte, brune ou blonde, généralement presque inco-
lore en lames minces. Les plagioclases sont rarement homo-
gènes; on trouve parmi eux tous les types de la série, depuis
les oligoclases jusqu'aux anorthites. Les individus zonés sont
presque la règle. Les variations de basicité d’une zone à une
autre, les phénomènes de corrosion intense & de cicatrisation,
identiques à ceux des feldsparhs enclavés dans les roches vol-
caniques, indiquent à eux seuls combien ont été grandes les
variations de composition du magma granitique pendant le
cours de sa cristallisation.
En résumé, mes observations montrent avec évidence qu'un
magma granitique peut, avant sa consolidation définitive, ab-
sorber des quantités considérables d'assises sédimentaires qui,
par leur influence chimique, transforment sa composition d’une
façon assez radicale pour donner naissance à une série de types
pétrographiques tels que granite amphibolique, diorite quart-
zifère, diorite micacée, norite avec ou sans olivine, hornblen-
dite & même péridotite, c’est-à-dire pour lui faire parcourir la
série presque complète des roches éruptives grenues.
Les gisements de la haute Ariège présentent ces phéno-
mènes avec une intensité grandiose.
Ces observations apportent une confirmation aux idées émi-
ses par M. Michel-Lévy sur les relations d'origine probables
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE. 1OI
des diorites et du granite qui, dans le Beaujolais & en Auver-
gne, sont associés aux cornes vertes précambriennes.
La matière organique de l’eau minérale de Tulle-Haut, com
mune de Thil (Haute-Garonne), — Note de M. F. GARRIGOU à
l'Académie des sciences.
On s'est fort peu occupé jusqu’à ce jour de la séparation des
diverses matières organiques que les eaux minérales tiennent
en solution. Nous pensons être le seul qui ayons signalé (en
dehors des acides acétique, butyrique, ulmique, &c.), des
matières organiques, alcaloïdiques & acides déjà connus dans
les sources médicinales.
Nous tenons à faire connaître à l’Académie une série de
réactions qui démontrent nettement l'existence d’une matière
alcaloïdique dans une source nouvelle, la source du Bas-du-
Champ, à Thil (Haute-Garonne), en attendant que notre pré-
parateur, M. Ch. Poisson, publie un travail détaillé sur cette
eau.
Nous avons évaporé 30 litres d’eau de Thil, de manière à
les réduire à 100 c. c. environ, en employant notre méthode
du vide, les appareils distillatoires étant constitués par un
alambic de verre & un réfrigérant de platine. Après cette
concentration, nous avons adopté le mode de traitement
suivant :
{
1° Addition au concentré de 10 c. c. d'acide sulfurique au ÿ, & diges-
tion durant trois heures à 50° ;
2° Filtration sur de la mousse de verre, évaporation jusqu'à consis-
tance un peu épaisse ;
3” Agitation avec de l’ammoniaque liquide & chauffage pendant une
heure à 40°;
4° Epuisement de ce mélange à la benzine, puis décantation & fil-
tration de la benzine ;
5° Evaporation de cette solution dans le vide, où mieux à l’air à
l’abri des poussières ;
6° Nouveau lavage du liquide mère avec divers dissolvants : alcool
amylique, chloroforme, éther, térébenthine, &c., &k concentration des
liqueurs à basse température.
102 BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE.
Voici les réactions obtenues avec ces extraits de l’eau de
Thil :
A. — Traitement par la benyine (milieu alcalin).
Ilodure double de potassium & de mercure. Précipité blanc jaunâtre.
Réactif de Fræœhde...................... Rien,
Phosphomolybdaie de sodium............ Précipité jaune.
lode en solution dans iodure de potassium. Précipité rouge foncé,
dichroique.
Réactif d'Erdmann............. Re Rien.
Acide 1OdIQue, 25 iumssiisenessies Louche blanc.
Réactif de Dragendorff. ................. Précipité rouge.
Réactif de Nessler....... Matane Précipité orangé faible.
B. — Traitement par l'alcool amylique (milieu alcalin).
Jodure double de potassium & de mercure. Précipité jaune verdûtre.
Réactif de Frœhde.................... .. Précipité blanchi soluble
dans un excès.
Phosphomolybdate de soude.............. Précipité jaune.
lode en solution dans l'iodure de potassium. Précipité rouge foncé,
dichroique.
Réactif d'Erdmann...................... Précipité soluble dans
excès.
ACIdÉ 10dIQHEs ses insiste Louche blancsoluble dans
excès.
Réactif de Dragendorff.................. Précipité rouge.
Réactif de Nessler. .....,.. SR Précipité couleur coing.
C. — Traitement à la térébenthine.
On a eu de très légers précipités avec plusieurs des réactifs précé-
dents.
Avec l'iode en solution dans l'iodure de potassium. Précip.rouge,non
dichroique.
Avec l'iodure de bismuth.................. noise Précipité rouge.
Avec l'acide iodique, les réactits Nessler & Erdmann. Rien.
D. — Traitement de la liqueur-mère épuisée par les dissolvants.
Cette liqueur, après avoir été évaporée à sec à une basse température
dans le vide, a été reprise par de l'acide sulfurique dilué, & traitée par
les divers réactifs des alcaloides déjà mentionnés.
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE. 103
Voici les résultats obtenus sur les portions solubles dans la
benzine :
lodure de potassium & de mercure,...... Précipité couleur coing.
Réactif de Frœdhe,............ nues re Léger trouble.
lode en solution dans l’iodure de potassium. Précipité brun rougeûtre
foncé.
TFannin.......... Site A » »
Réactif d'Erdmann.............. ........ Léger trouble.
Acide iodique. ......... Te »
lodure de bismuth. ..... A . Précipité brun rouge,
dichroique.
Réactif de Nessler.ssss sus iii avis Précipité rouge orange.
Phosphomolybdate de soude.............. Précipité vert.
Telles sont les réactions qui démontrent, plus nettement que
nous n'avions pu le faire dans aucune autre eau minérale, la
présence d'un alcaloïde organique dans l’eau de Tulle-Haut.
Nous ajouterons, pour terminer, que ces eaux sont fort
riches en métaux, & dénotent des relations profondes & inti-
mes avec les terrains anciens, chose fort intéressante, vu leur
situation au centre du bassin sous-pyrénéen.
16 novembre.
L. GREIL : Livre de main des DU POUGET, 1522-1598, pp. 5-36.
(Bull. Soc. des Etudes du Lot, t. XX, Cahors.)
C'est la description & chronique des choses advenues depuis
l'an 1522 jusqu'à l'an 1598 écrite par deux Cadurciens, Jean du
Pouget d’abord & ensuite Jean du Pouget, son petit-fils, qui
ont relaté pour toutes ces années ce qui se passait sous leurs yeux,
ou ce qu'ils apprenaïent par le commun bruit. Tous deux
étaient « licentiés en toutz droicts & advoucats au Présidiol »,
on ne trouve pourtant ni correction ni érudition dans leur écrit,
Néanmoins, dans leur livre revit non seulement la famille des
auteurs, mais encore toute une ville, toute une époque. Bien
des faits particuliers que l'histoire générale fait rarement passer
à la postérité sont mentionnés dans ces pages ; le journal local
y est mené de front avec le récit des événements du rovaume.
La chronique scandaleuse n’en est pas absente; les notes
météorologiques & agricoles v abondent. Pas un mot, chose
étrange, des’ plus illustres écrivains quercvnois de l'époque,
104 BIBLIOGRAPHIE PYRENÉENNE ET MÉRIDIONALE.
Marot & autres. Pas un mot de la Saint-Barthélemy. Mais
amples détails sur le massacre des protestants à Cahors, dans
la maison d'Auriole en 1561, & sur le siège de la ville en 1580.
Ce manuscrit offre, en outre, un intérêt philologique, parce
que les rédacteurs ont pris dans les expressions locales les
termes de leur langue. M. L. Greil, l'éditeur, nous le donne
pour ce motif très exactement. C'est d'abord : 1° un extrait
qu'avait fait Jean du Pouget du « vieulx libre de feu Barthe-
lemy Claretie, marchand de Caors mengonier » (du patois
mengounier, celui qui vend au détail & de seconde main);
2° puis des articles concernant Cahors; 3° enfin, la partie
principale : s'ensuit la description & chronique, &c. Voici
deux passages pris au hasard dans ce manuscrit précieux :
1522.
« Le vendredy dernier d'octobre, entre dix & onze heures
du matin, M. Paul de Careto, evesque de Caors, de la may-
son du marquis de Syme en Italie, abbé de Bonnacombe en
Rouergue, où avoit esté consacré quinse iours devant, fist son
entrée solempnelle à Caors. Auquel, le iour de devant, mes-
sieurs de l'Université de Caors avec grand triomphe lui appor-
tarent le bonnet doctoural à la borde de Quercy ' où estoit
venu pour disner & coucher. A lad. entrée estoit première la
procession de toutes les églises & couvens de Caors, après mar-
choit l’Université tenent la main droite & les officiers du roy à
main senestre, faysant la cue avec le recteur de l’Université, le
lieutenant à faulte de juge mage, & après par ordre, un doc-
teur avec un conseilhier, après estoint les consuls, après les-
quels venoient M. de Caors, auquel le seigneur de Cessac fay-
soit du laquays à la main droite despuys le pont St-Georges,
en pourpoin teste nue jambes & pied nu, par hommage, sauf
que led. s° evesque le contraignit chausser le soulier seule:
ment?, estant accompaigné led. evesque de l’evesque de Roudès,
1. Une métairie, située dans la commune du Montat, près Cahors.
2. Cet ancien hommage a duré jusqu’au dix-septième siècle. En com-
pensation de cette corvée singulière le comte de Cessac avait droit à la
vaisselle dont on se servait pour le repas donné à l’arrivée de l'évèque
à l'évêché.
+ BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE. 105
de beaucoup d’abbés, gentilshommes, & autres gens de qualité,
avec grand triomphe. Et en ceste anné second décembre,
Charles d’Austriche, roy d'Espaignie & empereur, entra en
France par Bourdeauux, pour espouzer dame, . . . . . “de
France, filhie. . . . . & demeura à: Paris jusques après Îles
roys', où avait grand triomphe. Erat res maudita parcequ'il v
avait quatre roys ensemble : Francoys, roy.de France, Charles
d’Austriche roy d’'Espaignie & empereur, Henry roy-de Na-
varre, & le roy d'Escosse, après les rovs led. empereur, avec
grand trein qu'il print de France, alla à Gand en Flandres;
où ne pouvoit aller sans passer en France, occasion de quoy
les gantoys estoint rebelles contre luy, faysantz refus de lui
payer les tailhies & autres tribus, sed intravit ut vulpes & ut
Leo les traita de mille maulz, faysant fuir toutz les principaux. »
1546.
4 En ce temps à Gordon, avoit un régent parisien qui avoit
soubz sa charge cent ou six vingtz escouliers de bonnes may-
sons, mais un soir estantz au lict la mayson senfonsa & tua
toutz, que feust un cas pitoyable. Le mardy 27° dud. moys
feust bruslé à Valendres? à feu de fagot, Pierre Cassan, faux
monoyeur, fils à feu Rigal qu'avoit esté bouly en huyle au tré-
padou par avant; mais led. Pierre estant pour lors clerc ton-
suré, jeune garson, feust remis à l’official pour la tonsure, &
après eschallé 3 par la court dudit official. Febvrier pluvieulx
sans froit. Mars pluvieulx, & bien que de ce temps d'Auver-
nhie, Picardie, Champagnie & d’autres lieux avant eu deffa-
liance de toutz vivres, tant petitz que grandz vinssent à Caors
où y avoit de provisions suffizamment despuys sinq ou six ans
au moyen des marchants arratiers* des bénéfices, & jacoit que
par eau, d'Entraygues en eussent apporté de Caors grande
1. Après le jour de l'épiphanie appelée fête des Rois.
2. Quartier avoisinant le pont de Valentré, le superbe pont du qua-
torzième siècle, qui est un des plus beaux ornements de la ville de
Cahors.
3. Mis au pilori.
4. Avides de bénéfices.
106 BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE.
quantité de bled, ne se vandit pour pasques que 24 ou 25 soulz
la carte. Sv en avoint apporté ceux d'Entraygues pour la nour-
riture du pays d’Auvernhie despuis nouel jusques à pasques,
de Caors par le port du pont neuf, plus de 40 mille cartes, les
bladiers & portiers' rapportants. En caresme se vandoint les
harangz tant blanez que noirs huict deniers piesse, merlus
deux soulz, merlusse seitze deniers, huyle d’olive deux soulz six
deniers, vin bon marché. Le 21° mars moureust M' Géraud de
Palot, procureur du roy à Gordon, fils à Mr Pierre de Palot
procureur du roy en Quercy, eagé de vingt ans, sçavant &
morigéré, regretté de toutz. Apvril tempéré. Pour lors se leva
une secte de gens nommés lutériens, à une ville appellée
Cabrières, du cartié d'Avignon & sinq petites lieues de là, où
dressarent grande armée contre les catholiques, contre lesquels
marcha le présidant d’Ayx nommé Mr de Fontz, fils, de Gra-
mat en Quercy, avec grand puyssance, accompaigné des gens
& d'artilherie d’Avignion, auxquelz soubdainement le roy en-
voya pour leur donner secours le cappitaine Poulin, avec de
gros canons & d’arthilerie moyenne, maïs les lutériens se mi-
rent en deffance dans Cabrières & faulsit canouner la ville &
les avoir par assault à la bresche des canons eux faysantz résis-
tance, & plusieurs aultres lieux & villages que furent toutz
comme led. Cabrières mis a sac, tués tant homme que fammes
de six ans en sus. May, juing, secs & sans pluye. Le lundy
avant la veilhie St-Jehan Baptiste, à Thoulouze, devant la
grande observance, feust refaict K refondu le grand horologe
du palays. Ænno presente députté commissayre par la court
M: Roberty conseilhie. »
P. DE FONTENILLE : Compte de recette et de despances du
vénérable chapitre de l’esglise cathédralle Sainct-Estienne
de Caors. (Bull. Soc. des Etudes du Lot, t. XIX & XX, Cahors.)
Ces comptes sont des documents d’une grande utilité pour
l'histoire locale. Le travail de M. P. de Fontenille a consisté
à les éclairer par une très grande quantité de notes, œuvre de
1. Bladicrs, marchands de blés. Portiers, les porteurs, les voituriers
qui en portaient.
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE. 107
patiente érudition. Cette publication, pas n'est besoin de le
dire, n'est pas plus que la précédente susceptible d'analyse.
À. ComMBEs, Recherches sur les anciens poids et mesures du
Quercy. (Bul. Soc. des Etudes du Lot, tt. XIX & XX. Cahors.)
De tout ce qui se rapporte à notre ancienne province, il
n'est guère rien de moins connu que les poids & mesures dont
se servaient nos pères. [a plupart des historiens n'en parlent
pas ; d’autres en disent fort peu de chose & d'ailleurs se co-
pient les uns les autres. Cette insufñsance de renseignements
rend souvent difficile l'appréciation des étendues de terre, par
exemple, des poils ou des dimensions de certains objets men-
tionnés dans les vieux actes ou dans les écrivains d’autretois.
On a l'habitude, en pareil cas, de recourir à la Métrologie
de Duc-Lachapelle, ouvrage très estimable & très complet en
ce qui concerne les poids & mesures quercynois de la tn du
dix-huitième siècle; mais c'està tort que l'on croit pouvoir ap-
pliquer à toutes les époques indistinctement les renseignements
puisés dans ce livre, car les valeurs des poids & mesures n'étaient
pas fixées jadis comme elles le sont aujourd’hui & subissaient
de rapides & profonds changements.
Un des plus anciens membres de la très estimable Société
des Etudes du Lot, M. À. Combes, en s'aidant des renseigne-
ments de plusieurs érudits & archivistes, dansun mémoire très
complet, passe en revue l'état des anciennes mesures dans le
Quercy, la juridiction sur les poids & mesuies, les faux poids
& les fausses mesures, les travaux des auteurs depuis le siècle
dernier. Pourquoi ne nous donne-t-il pas les figures des poids
inscrits, des mesures de capacité ? EC.
Louis CHARTIER, Noms patois des champignons de la région de
l’Aude. (Bul. Soc. d'Etudes de l'Aude, t. VI, 1896, Carcassonne.)
Ce mémoire n'est pas long, une quinzaine de pages; il n’in-
téresse ni la science ni l’histoire, mais c'est une œuvre intéres-
sante. [l n'y a pas longtemps que s’est répandue l'étude des
cryptogames. Aux grands ouvrages des Bulliard, Cook, Gillet,
Lucand, se sont ajoutés les manuels des Wünsche, Pourqui-
gnon, Quelet, Moyen, Acloque, Constantin & Dufour, & tout
108 BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE.
récemment celui de E. Pée-Laby, spécial aux environs de
Toulouse & des meilleurs.
Longtemps on osa ramasser à peine quelques ceps ou quel-
ques roussillous. On sait aujourd’hui que la plupart des cham-
pignons forment une très bonne nourriture & beaucoup sont
excellents.
En atteñndant de pouvoir publier une flore cryptogamique
de l’Aude, pour laquelle feu MM. Regnier & Maurel ont
laissé de précieuses notes, M. Chartier a mis au net la partie
de leurs obs#rvations concernant les noms patois des champi-
gnons. Les espèces comestibles en général, plus de deux cent
cinquante, re qui est fort surprenant pour des gens n'ayant que
la tradition orale, sont dénommées par le paysan de la monta-
gne Noire ou des Corbières. C'est à peine s'il a nommé vingt-
cinq desautres, & encore il donne quelquefois le même nom à
une espèce vénéneuse. Il y a aussi des vocables qui s’appli-
quent chacun à des espèces au fond bien distinctes. Les appel-
lations patoises peuvent donc être la cause de déplorables er-
reurs & ne peuvent être utiles pour la détermination des es-
pèces. E. C.
Marius ESPARSEIL, Régime minéral du département de l’Aude.
(4° partie. Bul. Soc. Etudes scientifiques de l'Aude, t. VII, 1806, Car-
cassonne.
L'auteur n'est pas un professeur de géologie mais un archi-
tecte. Son travail est un relevé de tous les gites du départe-
ment avec l'historique de leur découverte, &, s'il y a lieu, de
leur expioitation. Souvent il est amené par son plan à écrire
des notices fort intéressantes; par exemple dans cette qua-
trième partie consacrée au plomb, à l'argent, à l’antimoine, à
l'étain, au cobalt, au bismuth. Nous voyons qu'il a dû remon-
ter très haut dans le Moyen-Age pour raconter l'histoire des
mines de plomb qui, connues déjà des anciens, étaient en pleine
prospérité au douzième siècle. Dans l'exposé de leur situation
actuelle, M. Esparseil nous dit que cent quatre-vingt-cinq mi-
nes étaient exploités en 1863. La suppression des droits sur
les minerais étrangeis a réduit le chiffre à cinquante-quatre,
qui emploient 7,447 mineurs, & avec les industries accessoires
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE, 10)
60,000 personnes qui seraient sans moyen d'existence en cas
d'arrêt probable & prochain.
Elles fournirent en 1885 90,000 tonnes; en 1894 seulement
16,000! La consommation française exige 50,000 tonnes,
l'Aude pourrait à lui seul, on le voit, les fournir aisément.
Nous ne pouvons suivre l’auteur dans tous les développements
économiques très précis & très étudiés de son ouvrage. E. C.
Marius EsPARSEIL, Description du terrain salicifère de Fourtou
et Sougraigne (Aude). (Bull. Soc. d'Etudes de l'Aude, t. VII, 1895,
Carcassonne.)
Ce terrain est à 7 kilomètres sud-est des bains de Rennes
& à 3 kilomètres environ du pic de Bugarach. Les sources
y sont assez abondantes pour donner naissance à la rivière dite
de Sals qui se jette dans l'Aude à Couiza. Le pays est recou-
vert d'une végétation assez vigoureuse ; 1] présente néanmoins
un aspect sauvage digne d'attirer le touriste ou l'artiste à la
recherche de motifs de paysages. On se procurait de l'eau sa-
lée de Sougraigne jusqu’à Caudies, point éloigné des sources
de plus de 150 kilomètres. Leur degré de salure a souvent va-
rié; il a sensiblement augmenté en même temps que le dé-
bit des eaux après le tremblement de terre du 18 juillet 1824.
Sur plus de trente kilomètres la Sals vit entièrement périr son
poisson. M. Esparseil donne une notice complète des sources,
de leur utilisation, & comme elles peuvent produire par vingt-
quatre heures 44,860 kil. de sel marin, soit une valeur de
86,570 francs par an auxquels il faut ajouter la valeur de la
soude & autres produits dérivés, il demande que l'on cesse de
les négliger comme on l’a fait jusqu'ici. En terminant, M. Es-
parseil se plaint de la diminution des minéralogistes. À ce
point de vue, tous les hommes compétents déplorent la dléca-
dence de notre pays. Partout ailleurs la géologie est en hon-
eur & rend ses multiples & grands services. EC:
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Pisciculture. — Concours de l’Académie de Bordeaux.
Un des membres les plus regrettés de l'Académie, M. Fauré, voulant
donner un dernier témoignage de l'intérèt qu'il avait toujours porté à
ses travaux, a, par son testament en date du 30 mars 1868, pris la dis-
position suivante :
« Je donne & lègue à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres & Arts
de Bordeaux, à laquelle je m'honore d’appartenir, un coupon de 50 fr.
de rente 3 °} pour fonder un prix de 300 francs à décerner tous les
six ans au meilleur mémoire sur une question posée par l’Académie,
intéressant le bien-être de la population peu aisée de notre ville.
L'Académie sera seule appelée à juger de la valeur de ces Mémoires. »
L'Académie met au concours la rédaction d'un mémoire sur la ques-
tion suivante : « Recherches sur l'élevage & l'alimentation des alevins
de poisson d'eau douce. » Le prix, d'une valeur de 300 francs, sera
décerné, s’il y a lieu, en 1898. »
Concours de la Société archéologique du Midi de la France.
La Société archéologique du midi de la France a mis au concours
pour 1897 les sujets suivants :
1° Histoire de Toulouse.
La longueur de l'ouvrage ne devra pas dépasser 300 pages in-12 for-
mat Charpentier. Îl devra être dégagé dans le texte de l'appareil ordi-
naire de l’érudition; mais les notes donneront à chaque page les préci-
sions nécessaires aux érudits.
2° Résume des découvertes archéologiques faites dans le pays toulousain
depuis le commencement de notre siècle (1800 à 1891';
3° Les coutumes du Rouergue ;
4° Les châteaux de briques du pays toulousain.
Le prix qui porte le nom de son fondateur, M. de Clausade, mort
président de la Société archéologique, est d'une valeur de 300 francs.
Eu outre, un prix de 200 francs & des médailles pourront être
accordés, chaque année, aux auteurs qui adresseront des travaux iné-
dits sur des matières qui font l’objet des études de la Société,
La Société décerne aussi des prix d'encouragement aux personnes
qui lui signalent & lui adressent des objets anciens : chartes, manus-
crits inscriptions, monnaies, médailles, poids, peintures, sculptures, dessins,
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. TII
plans, meubles, vases, armes, haches de pierre, bijoux, &c., ou qui lui en
transmettent des descriptions détaillées, accompagnées de figures.
Les ouvrages imprimés dans l’année relatifs à l'archéologie peuvent
obtenir les prix réservés ou des encouragements.
Ces encouragements consistent en médailles de bronze, d'argent ou
de vermeil.
Tous les envois doivent être adressés franco au siège de la Société,
au Capitole, avant le 1° mai de chaque année.
Facilité des signaux optiques dans les montagnes.
Une question préoccupe depuis longtemps les alpinistes, celle de
pouvoir communiquer d'une sommité avec la vallée, ou entre eux, de
sommet à sommet. Un membre du Club alpin de Glaris, dans une con-
férence, a rendu compte des essais faits dans cé but par les troupes du
Gothard. Un des principaux engins dont elles se servent est un trian-
gle dont les différentes positions indiquent 28 lettres, 10 chiffres
& 3 signes de ponctuation. De petits corps de troupes dont sont for-
més les clubistes ne peuvent se charger d’un pareil appareil.
On dut donc simplifier & faire des signaux avec des parapluies
rouges ou blancs, puis on en vintà un simple drapeau de jour & une
lanterne la nuit. Les signaux ne consistent plus à indiquer par un
changement de position une lettre, mais avec des mouvements rapides
ou lents on imite les points & les traits de l'alphabet télégraphique
système Morse, qui n’est pas difficile à apprendre. En outre, on a
encore simplifié en réduisant les signaux à dix-neuf, ce qui peut se
faire sans inconvénients pour le sens.
Emmanuel Arago.
M. Emmanuel Arago vient de mourir dans un âge fort avancé, car
il avait quatre-vingt-quatre ans passés. C'est au commencement de
ce siècle que la famille Arago, originaire des Pyrénées-Orientales, se
dispersa, quelques-uns de ses membres venant à Paris, & les autres
émigrant en Amérique, selon la coutume des Pyrénéens. Les Arago
étaient cinq ou six frères, & bien qu'ils aient joué tous des rôles poli-
tiques, il n'en est pas un qui n'ait eu une notoriété marquée dans la
carrière qu'il avait embrassée. Deux ou trois des frères Arago ayant
émigré au Mexique, entrèrent dans l’irmée de ce pays, arrivèrent à de
hautes situations militaires, & périrent de mort violente au cours des
guerres & des révolutions intestines de l'Etat mexicain.
L'un d'eux fut fusillé, croit-on, & il en est même un qui disparut
sans qu'on aît jamais su ce qu'il était devenu. Les Arago demeurés en
France furent tous les trois des hommes de mérite dont le souvenir est
resté très vivant. L'un, Jacques Arago, fut officier de marine & voya-
geur. Devenu aveugle, il publia des récits attachants de ses explorations
& un volume intitulé : Souvenirs d'un aveugle, qui obtint un très vit
112 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
succès. Un autre fut Etienne Arago, qui parvint à une grande vieillesse
& mourut, il n'y a pas très longtemps, conservateur du musée du
Luxembourg. Celui-ci avait touché à tout. C'était un critique d'art très
compétent & un vaudevilliste extrémement fécond. Il avait été même
un moment directeur du théâtre du Vaudeville, & l'on raconte qu'en
1830 il arma un groupe d'insurgés avec les fusils qui servaient aux
figurants de cette scène pour jouer je ne sais quelle pièce militaire.
Quoi qu'il en soit de cette aventure, Etienne Arago eut un rôle très
actif dans le parti républicain sous le règne de Louis-Philippe, notam-
ment quand il s’agit de faire évader de Sainte-Pélagie un certain nom-
bre de républicains qui devaient passer en jugement & parmi lesquels
se trouvait Godefroy Cavaignac, le frère du général qui fut dictateur
après les journées de Juin. Le troisième des frères Arago fut l'illustre
savant dont la gloire européenne n’a pas besoin d'être rappelée. Em-
manuel Arago, qui vient de mourir, était le fils unique de l’ancien
directeur de l'Observatoire de Paris.
11 était entré dans le barreau, & ce fut un avocat remarquable, bien
qu'il n'ait plaidé le plus ordinairement que des procès politiques.
Parmi ceux-ci, le plus éclatant fut le procès de Berezoswky. Arago
plaida ce procès comme Jules Favre avait plaidé celui d'Orsini, c'est-à-
dire en défendant son client au nom du principe des nationalités qui
avait armé sa main. Arago avait pris part à la Révolution de 1848. Ren-
tré dans la vie privée après le coup d'Etat de décembre, & devenu
membre du Corps législatif, il fut compris, au 4 Septembre, parmi les
membres du gouvernement de la Défense nationale. Le département
des Pyrénées-Orientales l'avait constamment choisi pour le représenter
soit à la Chambre, soit au Sénat. De plus, Arago avait été envoyé à
Berne comme ambassadeur de France. Il resta de longues années dans
ce poste, où il avait admirablement réussi. De mœurs très simples,
mais en mème temps très affable & très courtois, notre ambassadeur
était devenu tout à fait populaire en Suisse, & l'excellente situation
qu'il s'y était créée lui avait permis de rendre, à ditférentes reprises,
des services très appréciés. Quand le grand âge vint, & peut-être aussi
à la suite de quelques difficultés survenues avec le ministère des affai-
res étrangères, Arago donna sa démission & revint prendre sa place au
Sénat.
Après la mort de Carnot il fut porté plus qu’il ne se porta lui-même
comme candidat à la présidence de la République. — Ce fut le dernier
acte de sa carrière politique, & il s’est éteint doucement entouré de
l'estime universelle à laquelle lui donnaient droit son inébranlable
fidélité à ses convictions, son mérite personnel & la constante honnè-
teté de sa vie.
Le Gérant : GARRIGOU.
Foulouse, unprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Rome, 39. — 5717
- ‘4
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| | 1 ve à ( |
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
VOYAGES DANS LES PYRÉNÉES
La Compagnie d'Orléans délivre toute l’année des Billets d’excursion
comprenant les trois Itinéraires ci-après, permettant de visiter le Centre
de la France et les Stations thermales et hivernales des Pyrénées et du
Golfe de Gascogne.
\ + is pe ler sh
le ITINÉRAIRE
Paris, Bordeaux, Arcachon, Mont-de-Marsan, Tarbes, Bagnères-
de-Bigorre, nd = Den Bagnères-de-Luchon, Pierrefitte-Nestalas,
Pau, Bayonne, Bordeaux, Paris. |
2e ITINÉRAIRE
Paris, 3ordeaux, Arcachon, Mont-de-Marsan, Tarbes, Pierrefitte-
Nestalas, Bagnères-de-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, Toulouse,
Paris (vi4 Montauban-Cahors-Limoges, ou vid Figeac-Limoges).
3e ITINÉRAIRE
Paris, Bordeaux, Arcachon, Dax, Bayonne, Pau, Pierrefitte-Nes-
talas, Bagnères-de-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, Toulouse, Paris
(vid Montauban-Cahors-Limoges ou vid Figeac-Limoges).
DURÉE DE VALIDITÉ : 830 JOURS
‘ PRIX DES BILLETS : Â'e CLASSE, 463 FR. 50. — 2° casse, 122 FR. 50
_ La durée de ces différents Billets peut être prolongée d’une, deux ou trois
périodes de 10 jours, moyennant paiement, pour chaque période, d’un sup-
plément de 10 e/, du prix du billet.
_ Il est délivré, de toute gare des Compagnies d'Orléans et du Midi, des
Billets Aller et Retour de re et 2° classe à prix réduits, pour aller rejoin-
dre les itinéraires ci-dessus, ainsi que de tout point de ces itinéraires pour
s’en écarter.
AVIS. — Ces Billets doivent être demandés au moins 3 jours
x à l'avance.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide de la Compagnie, dont l'en-
voi gratuit est fait sur demande adressée à PAdministration centrale, 4, place Valhubert,
Paris.
POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
SAISON 1397
LS
CHEMIN DE FER D'ORLEANS
BAINS DE MER DE L'OCÉAN
2 M —— -
BILLETS D'ALLER ET RETOUR A PRIX RÉDUITS
Valables pendant 33 jours.
Pendant la Saison des Bains de mer, du 4er Mai au 31 Octobre, il est délivré à toutes
des gares du réseau des Billets Aller et Retour de toutes classes, à prix réduits, pour
les stations balnéaires ci-après :
Saint-Nazaire, Pornichet (Sainte-Marguerite), Escoublac-la-Baule, Le Pou-
liguen. Batz, Le Croisic, Guérande, Vannes (Port-Navalo, Saint-Gildas-de-Ruiz),
Plouharnel-Carnac, Saint-Pierre-Quiberon, Quiberon (Belle-Isle-en-Mer), Lo-
rient (Port-Louis, Larmor), Quimperlé (Pouldiu), Concarneau (lHeg-Meil, Fouesnant),
Quimper (Bénodet)}, Pont-l'Abbé (Langoz, Loctudy), Douarnenez, Châteaulin
(Pentrey, Crozon, Morgat).
{o Les Billets pris à toute gare du réseau située dans un rayon d'au moins 250 kilomètres
des stations balnéaires ci-dessus comportent une réduction de &0 9’, en {r° classe, de
35 o,, en 2° classe et de 80 0, en 3° classe. | |
La durée de validité de ces Billets (33 jours) peut être prolongée d'une, deux ou trois
périodes successives de 40 jours, moyennant le payement, pour chaque période, d'un
supplément égal à 40 0/0 da prix du Billet.
Exceptionnellement :
Le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions qui précèdent pour les stations *
balnéaires de la ligne de Saint-Nazaire (inclus) au Groisic et à Guérande inclus, a la
faculté d'effectuer, Sans Supplément de prix, soit à l'aller, soit au retour, le trajet entre
Nantes et Saint-Nazaire, dans les bateaux de la Compagnie de la Basse-Loire.
Le Voyageur porteur dun Billet délivré pour les au delà de Vannes vers Auray ar-a
la faculté de s'arrêter à celles des stations suivantes qui Seront comprises dans le parcours
de son Billet : Sainte-Anne-d'Auray, Auray, Hennebont, Lorient Quimperlé
Rosporden et Quimper. : :
Le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions ci-dessus à destination de Vannes
est autorisé à S'arréter à Questembert à l'aller et à repartir de ce point au retour.
En outre, le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions qui précèdent, pour l’une
quelconque des stations balnéaires ci-dessus, aura le droit de s'arrêter, une seule fois à
l'aller ou au relour, pendant 48 heures, soit à Nantes, soit en deca :
2° Les BilletS pris à toute gare Située dans un rayon inférieur à 2
stations balnéaires comportent une réduction de 20 0:
sans toutefois que les prix à percevoir puissent e
250 kilomètres, ni étre inférieurs au prix applical
50 kilomètres desdites
0 9/0 Sur les prix des Tarifs généraux,
\ceder le prix applicable à un parcours de
le à un parcours de 125 kilomètres.
Les Billets doivent être demandés au Chef de Gare tr
ois jours
avant celui du départ. É
[
CHEMIN DE FER D’'ORLÉAMNS
EXCURSIONS EN AUVERGNE ET DANS LE LIMOUSIN
Avec arrêt facultatif à toutes les Gares du parcours.
La Compagnie d'Orléans délivre, du 1er Juin au 30 Septembre, des billets d'EXCUR-
SION EN AUVERGNE et dans le LIMOUSIN, valables pendant 30 jours, au départ des
gares dénommées ci-dessous, ainsi qu'aux gares et stations intermédiaires, aux prix
réduits ci-après et comportant lesitinéraires À, B et C, déterminés comme suit :
nt LL ITINERAIRE A
L'itinéraire A comprend :
1° Le parcours circulaire ci-après défini : L ;
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains du Mont-Dore et de la Bourboule), Royat (Bains de Royat,,
Clermont-Ferrand, Largnac, Ussel, Limoges (par Tulle, Brive et Saint-Yrieix, ou par
Eymoutiers), Vierzon; '
_ 20 Le parcours, aller et retour, entre le point de départ et le point de contact aveg le
circuit ci-dessus.
Le point de contact avec le circuit est Vierzon pour les points de départ Paris, Orléans,
Blois, Tours, Le Mans, Angers et Nantes; Saint-Sulpice-Laurière, pour Ie point de départ
Poitiers; Limoges-Bénédictins, pour le point de départ Angoulème; Brive, pour les
points de départ Périgueux, Bordeaux, Agen, Montauban, Toulouse. :
| ; LIN ERAIRE EE
L'Itinéraire B comprend :
1° Le parcours aller et retour du point de départ à Vierzon;
20 Le parcours circulaire ci-après défini :
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains déni
Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du Mont-Dore), Royat (Bains de Rôyat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant, Figeac, Rodez, Decazeville, Rocama-
dour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par Uzerche), Vierzon.
FR À ITINERAIKRE C
L'itinéraire C comprend :
1° Le parcours circulaire ci-après défini : :
Limoges-Bénédictins, Meymac, Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du
Mont-Dore), Royat (Bains de Royat), Clermont-Ferrand, Largnac, ,Vic-sur-Cère, Arvant,
Figeac, Rodez, Decazeville, Rocamadour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par
Uzerche); ; |
. 2° Le parcours aller et retour entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. |
Le point de contact avec le circuit ci-dessus est Limoges-Bénédictins, pour les points
de départ Poitiers et Angoulême; Brive, pour les points de départ Bordeaux et Périgueux ;
Capdenac, pour les points de départ Agen, Montauban et Toulouse.
PFERiIS DES EILLHETS
ITINÉRAIRE A ITINÉRAIRE B
GARES DZ DÉPART ——— mm x
ITINÉRAIRE C
RL ne
2e Cl: ire CI. 2e CI. ire CI.
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ANOBRS: sséccicusses
NANTES....... Roses
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ANGOULEME. .......
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MURS aide sta ones
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TOULOUSE. ......:.:
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EESTI NY YU YYY
C4
La durée de validité de ces billets (30 jours) peut être prolongée d'une, deux ou trois
périodes successives de 10 jours, oTeRIent le payement, pour chaque période, d'un
Pere à 10 °/o du prix du billet.
. ILeest délivré à toute station du réseau d'Orléans, pour une autre station du réseau
située sur l'itinéraire, des Billets de voyages circulaires ci-dessus, ou inversement, des
Billets d'aller et retour de 1re et 2e classes, aux prix réduits du Tarif G. V. no 2,
On délivre des Billets à toutes les gares du réseau d'Orléans. pourvu que la demande
en soit faite au moins trois jours à l'avance.
AVIS ESSENTIEL. — Les prix ci-dessus ne comprenrñent pas le parcours de terre
dans les services de correspondance aver le Chemin de fer.
___"#
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S’adresser directement à l'Administration de la Revue
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No 25.
Communiqué à titre de renseignement.
CHEMINS. DE FER D'ORLÉANS
SEJOUR en BRETAGNE
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La Compagnie d'Orléans, en vue de faciliter les
voyages à la mer, délivrera, à partir de la Veille de
la Fête des Rameaux, les billets « Bains de Mer »,
de 33 jours, qui n'étaient délivrés, autrefois, que du
4er Mai au 31 octobre, pour les plages desservies par
ses lignes :
Saint-Nazaire, Quiberon (Le Palais-Belle-Ile-
Pornichet (Sainte-Marguerite), en-Mer),
Escoublac-la-Baule, Lorient (Port-Louis, Larmor),
Le Pouliguen, Quimperlé (Pouldu),
Batz, Concarneau (Beg-Meil, Foues-
Le Croisic, pant),
Guérande, Quimper (Benodet),
Vannes (Port-Navalo, Saint- | Pont l’ Abbé (Langoz, Loctudy),
Gildas-de-Ruiz), Douarnenez,
Plouharnel-Carnac, Chateaulin (Pentrey, Crozon,
Saint-Pierre-Quiberon, Morgat).
Les voyageurs, mettant à profit les fêtes de Pâques,
pourront ainsi se reposer sur les bords de l'Océan et
jouir tout à la fois du calme et de la délicieuse tempéra-
ture de la Côte bretonne, dés les premiers beaux jours.
La REVUE DES PYRÈNEES, de la France
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l’AssocIA-
TION PYRÉNÉENNE & de l’Union des Sociétés savantes du Midi.
Elle est dirigée par le, D' GarriGou, avec le concours d'un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secré-
taire de la Rédaction : Emile CARTAILHAC.
REVUE DES PYRÉNÉES
A pe
SOMMAIRE DE LA 1" LIVRAISON DE 1897.
ARTICLES .ORIGINAUX
__ Pages.
Madrid au XVIIIe siècle, par M. Despevises Du DEzERT, professeur à la
Facuhédes litres; dé-CIéMOont. Lun tandis og 1
NN f Dernier voyage de la reine de Navarre, Marguerite d'Angou-
/ r lême, sœur de François Ier, avec sa fille, Jeanne d'Albret,
aux bains de Cauterets (1549), trois inc en vers inconnues,
étude critique et historique, par M. FRraxk (suite et fin}................. 32
L'Art paradoxal à Toulouse, par M. le baron DESAzARS, ...,.......... 77
BIBLIOGRAPHIE PYRÉNÉENNE ET MÉRIDIONALE.
A. Lacroix. Les transformations endomorphiques du magma granitique de
la haute Ariège, au contact des calcaires, .... 4. eee... 08
F. GarriGou. La matière organique de l'eau minerale de Tulle-Haut, com-
mune de Phil (Haute-Garonne:..,..,,.....,......,.......,............ 101
P. DE FONTENILLE : Compte de recette & de desnances du verérable chapitre
de Pesglise cathédrale Sainet-Estienne de Caors. .. 100
À. Couses. Recherches sur Ics anciens poids et mesures du Cuerev rise 107
Marlus Esparsæiz. Regime minéral du derartement de l'Aude. ............. 108
Marius Esparseit. Description du terrain salicitére de Fourtou & Sou-
° SAR (AUDE Te Lessard nue He Me een ie 109
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Pisciculture, concours de l'Acadéinie de Bordeaux. — Concours de Ja Société
archéologique du Midi de la France. — Facilite des signaux © piques
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au Directeur de la REVUE, rue Valade, 38, à Toulouse.
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Tous droits reserves.
VIENT DE PARAITRE
G. DESDEVISES DU DEZERT
Professeur d'histoire à l'Universite de Clermont-Ferrand.
L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME
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PARIS, librairie LECÈNE & C°, 15, rue de Cluny.
Un volume de XXX11-294 pages in-8°.
Docteur Félix GARRIGOU
Chargé de cours (Hydrologie) à la Faculié de Médecine & de Pharmacie
e Toulouse.
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THÉRAPEUTIQUE & CLINIQUE HYDROBALNÉAIRES DES PYRÉNÉES
PARIS, RUEFF, éditeur, 106, boulevard Saint-Germain.
Deux volumes de 238 & 528 pages in-8.
ARTICLES ORIGINAUX
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
I.
GÉOGRAPHIE PHYSIQUE.
Etendue, — Limites. — Physionomie générale de la contrée.
Rivières & montagnes.
TI. Origine du nom. — Le nom de Languedoc a été employé
pour la première fois à la fin du treizième siècle, sous le règne
de Philippe le Bel, pour désigner l'ensemble des pays méri-
dionaux récemment annexés au domaine de la couronne. Ce
nom était déja vulgairement usité comme synonvme de Jan-
gue provençale, parce que les peuples de cet idiome disaient
oc pour oui; par opposition, le nom de langue d'oil ou langue
d'oui était donné au dialecte du nord, qui est devenu la lan-
gue française.
I. Limites. — Les limites du pays de Languedoc ou, comme
on a dit par ellipse, du Languedoc, ont varié jusqu'au règne
de Louis XI. Depuis cette époque, la province a formé un
polygone irrégulier dont la plus grande dimension est orien-
tée de l’est à l'ouest &:dont les flancs s'appuient aux monta-
gnes de l'Auvergne & du Forez, au Rhône, à la Méditerra-
née, aux Pyrénées & à la Garonne. Le Rhône la séparait du
Dauphiné & de la Provence ; la Garonne, de la Gascogne;
elle était bornée au nord par l'Auvergne, le Rouergue & le
Forez; à l’ouest, par la Guienne ; au sud, par le Roussillon,
IX | 8
114 ABRÈGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
& formait la frontière de France du côté de l'Espagne sur une
étendue de 8 à 9 kilomètres.
Ce n'était pas une région naturelle, mais une agrégation
politique de territoires. Plusieurs siècles de vie commune &k
d'unité administrative font oublier ces défectuosités de conf-
guration topographique.
III. Départements actuels. — Les départements formés en
tout on en partie de l'ancien Languedoc sont : la Haute-
Garonne, le Tarn-&-Garonne, le Tarn, la Lozère, la Haute-
Loire, l’Ardèche, le Gard, l'Hérault, l'Aude & l’Ariève, avec
une faible portion des Pyrénées-Orientales.
IV. Physionomie générale de la contrée. — Les territoires
du Languelloc, de caractères très variés, appartiennent à trois
régions naturelles parfaitement distinctes. À l’ouest sont les
plaines étendues & fertiles, encadrées de collines ondulées,
par où la Garonne & ses affluents, l'Ariège & le Tarn, déga-
gés de l'étreinte des montagnes, s’écoulent vers l'Océan, ron-
geant leurs berges terreuses, couvrant ou découvrant leurs
grèves, selon le caprice des crues, bordées de plantations de
peupliers, d'oseraies, de grandes prairies. C'est surtout le pays
du blé & du maïs. avec quelques vestiges très amdindris d’an-
ciennes forêts qui couvraient presque entièrement, aux épo-
ques les plus reculées de notre histoire, la place des terres
défrichées,
Au sud-est, tournées vers l'orient & vers la mer qu'elles
embrassent en quart de cercle, s'étendent des plaines basses
légèrement inclinées depuis le pied des Cévennes & des Cor-
bières jusqu'aux plages tristes, ardentes, dénudées, dont Îles
étangs découpent les bords. C'est le pays du soleil, c'est aussi
celui du vent, dont les violences fréquentes impriment aux
troncs d'arbres une inclinaison uniforme. Dans cette région, le
paysage n'offre plus les croupes molles & les grâces tempérées
du haut Languedoc; certaines portions rocheuses, creusées de
torrents, éclairées d'une vive lumière, éveillent dans l'esprit
du voyageur le souvenir de la Judée.
Les cours d'eau, nés trop près de la mer pour avoir le temps
de s’alimenter d’affuents, ne s'y étalent point en nappes &
n’y décrivent point de méandres : un été un peu chaud les
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 115
met presque à sec; mais il suffit d’une forte pluie ou d’une
fonte de neiges déterminée par le vent du Sud, pour que des
masses d'eaux énormes arrivent avec la rapidité de la foudre
& bouleversent le lit de cailloux roulés qui témoigne de leur
passage. Cette zone du littoral, que les Languedociens dési-
gnent sous le nom de Pays-Bas, cultive l'olivier, le figuier, le
grenadier, surtout la vigne, & produit des vins excellents qui
font la principale richesse du terroir, & qui, depuis la facilité
des charrois & la liberté des exportations, donnent lieu à un
commerce international des plus actifs.
La région des montagnes occupe tout le nord-est de la pro-
vince. La commence le royaume des châtaigniers, des chênes,
des diverses essences forestières de haute futaie, avec quelques
champs de seigle & d’autres maigres cultures. Des prairies
d'une verdure admirable tapissent les vallées, où les grandes
ombres des croupes & la filtration perpétuelle des sources
entretiennent la fraicheur. Sur le bord méridional de ces ter-
rasses, qui limitent l'horizon du Languedoc dans une étendue
considérable, des plantes plus frileuses parviennent à croître,
& la vigne se hasarde sur les gradins inférieurs favorablement
orientés.
Cette région est le grand laboratoire naturel où s'amoncel-
lent pendant l'hiver les réserves de neige qui, fondues aux
premiers rayons du soleil, s'écoulent par mille rigoles vers tous
les points de l'horizon. On y trouve rapprochées, dans l'es-
pace de quelques lieues, les sources de l'Allier, de la Loire, de
l'Ardèche, du Gardon, du Tarn & du Lot.
V. Rivières. — Toutes les rivières de Languedoc ont deux
origines : la chaîne des Pyrériées ou celle des Cévennes & ses
prolongements. Elles ont aussi deux fins : la Méditerranée
où elles arrivent soit directement, soit en se jetant dans le
Rhône, & l'Océan où les entrainent la Garonne & la Loire.
La Garonne recueille à la fois en Languedoc «les eaux
venant des Pyrénées centrales ou des Corbières & du flanc
septentrional de la Montagne-Noire; dans le premier cas se
trouve Jl'Ariège, grossie du grand Hers; dans le second, le
Tarn, grossi de l'Aveyron & de l’Agout.
116 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
Les eaux du flanc nord des Cévennes vont à l’Allier & à la
Loire.
Les eaux des Pyrénées centrales vont à la Méditerranée par
l’Aude ; celles des Cévennes méridionales à la même mer par
l'Orb, l'Hérault & le Lez; celles des Cévennes orientales au
Rhône par l'Ardèche, le Chassezac & le Gardon.
Ainsi, la province se trouve partagée très inégalement entre
trois grands bassins, ceux du Rhône, de la Garonne & de la
Loire, & plusieurs petits bassins côtiers, ceux de l'Aude, de
J'Orb, de l'Hérault, du Lez, du Vistre.
VI. Les Causses. — Fntre les montagnes de formation pri-
mitive du Tarn & du Gard s'étendent, de Lodève à Mende.
de vastes massifs de terrains calcaires, modelés en plateaux
élevés, d’un ton gris clair, que l'on désigne dans le pays sous
le nom de Causses & qui sont traversés de loin en loin par
des vallées profondes dues aux fractures des couches supérieu-
res. La plupart de ces vallées ont des parois escarpées dont
l'ascension ne peut se faire que par de vrais escaliers taillès
dans le roc. Ces vallées sont à sec pendant la majeure partie de
l’année, & les eaux qui s’y fraient un passage sont impuissan-
tes à tempérer l'aridité des Causses dont l'aspect monotone est
d’une grande tristesse. Ces plateaux sont à peu près déserts,
& c'est à peine si, de distance en distance, quelques cabanes
trahissent les rares oasis de marnes schisteuses noires qui, en
retenant les eaux de pluie, permettent aux sources de se pro-
duire & rendent possible la culture des herbages. Les pla-
teaux des Causses n'ont point de prairies & sont seulement
couverts de plantes fines & aromatiques dont les troupeaux
font leur nourriture.
La surface des Causses présente, sur plusieurs points, des
entonnoirs où les eaux s'encouffrent pour aller alimenter les
sources aux flancs des vallées.
VII, Montagnes volcaniques du Vivarais. —— [es cônes ou
dômes volcaniques du Vivarais, isolés par leurs formes & leur
couleur des terrains au milieu desquels ils s'élèvent, donnent
une physionomie des plus curieuses au bassin de l'Ardèche &
y ténoignent, d'uné manière sensible, des puissantes révolu-
tions qui en ont autrefois bouleversé le sol.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 117
Le plateau calcaire des Coirons, couvert de basalte, figure
une ile taillée à pic, dont les promontoires séparent les val-
lées, avec des alignements d’imposantes colonnades, flanquées
de tours noires qui commandent au loin la plaine.
IT.
TEMPS ANTÉRIEURS À LA CONQUÊTE ROMAINE,.
Peuples primitifs. — Celtes. — Fédérations diverses. — Colonies grec-
ques. — Passage d'Annibal.
. À. Peuples primitifs. — 1] serait oiseux de chercher à refaire
l’histoire des plus anciennes populations de la contrée. L’his-
toire ne se soutient que par des témoignages écrits & des tra-
ditions. De traditions authentiques, il ne reste plus de trace,
& quant aux témoignages écrits, datant seulement des auteurs
grecs & romains, ils ne jettent aucune lumière précise sur ces
époques reculées. L'erreur d'Hérodote qui, quatre cents ans
seulement avant Jésus-Christ, prenait les Pyrénées pour une
ville & y plaçait les sources du Danube, montre assez dans quelle
ignorance vivaient les hommes Îles plus éclairés du monde
antique sur la configuration de notre sol & avec quelle défiance
on doit accueillir leurs récits.
Les seuls vestiges qui nous restent des peuplades innomées
établies dans la région sont ces objets de parure faits de coquil-
Jages & de minéraux, ces silex taillés en forme de couteaux,
de haches, de scies, de poinçons, de pointes de flèches; ces aï-
guilles grossières destinées à façonner des vêtements de peaux de
bêtes, que l’on découvre journellement & que la science inter-
roge avec une avide curiosité. C'est en général sur des positions
fortifiées par la nature, à la rencontre de deux vallées ou dans
des cavernes d'accès difficile, que ces hommes, encore si mal
armés pour soutenir Ja lutte contre les éléments & les bêtes
fauves, établissaient leur résidence. Nous ne savons rien de
leur nom, des tribus qu'ils formaient, ni des événements aux-
quels ils furent mêlés, pas plus que nous ne connaitrons
118 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
jamais l’histoire des obscures peuplades océaniennes avant leurs
rapports avec les navigateurs européens.
IT. Celtes. — Au milieu de ces populations primitives arri-
vèrent, à une époque indéterminée, les grandes émigrations
de l'Asie centrale, constituées en société hiérarchique, divisées
‘en castes, comme dans l'Inde; celle des prêtres ou druides oc-
cupant la première place & celle des guerriers la seconde.
Connaissant l’agriculture, l'exploitation des mines & le travail
des métaux, ces nouveaux venus, qui occupèrent tout le terri-
toire compris entre la Manche & la Méditerranée, furent con-
nus des auteurs grecs sous le nom de Celtes; les Romains les
ont appelés Gaulois; & l’érudition n’a pas encore décidé sil
faut accepter ces termes comme synonymes ou bien y voir la
désignation de tribus différentes, superposées l’une à l’autre
dans le cours des siècles.
Du reste, Celtes ou Gaulois, aucun des traits dont les écri-
vains classiques ont caractérisé ces peuples, ne se rapporte ex-
pressément au territoire du Languedoc. C'est à des époques
relativement modernes qu'on a localisé dans des cantons parti-
culiers de ce pays, certains épisodes des grandes expéditions guer-
rières faites par les Gaulois en Italie, en Grèce & en Orient,
Mais l’histoire positive n'a pas d'éléments d'informations pour
retrouver, dans ces vastes déplacements de peuples, la part
exacte qui peut revenir aux habitants du bassin supérieur de
la Garonne, des sources de la Loire & du versant Méditerra-
néen des. Cévennes.
Les anciens avaient eux-mêmes si peu de données ethno-
graphiques sur les Gaulois transalpins, que pour les classer,
ils employaient à peu près exclusivement des dénominations
fondées sur des détails de costume, appelant Gaule chevelue
les pays situés au nord du Rhône & des Cévennes ainsi qu’à
l’ouest de la Garonne, K Gaule à braies ou à pantalons,
Gallia braccata, le reste du territoire actuel de la France,
dont la province de Languedoc forme la partie orientale.
IT. Volces, Tectosages & Arécomiques. — Ce sont des ob-
servations du même ordre qui valurent aux Volces occidentaux,
établis entre l'Hérault & la Garonne, le nom de Tectosages,
c'est-à-dire gens couverts de sayons ou de sarreaux. Les autres
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 119
Volces, fixés entre l'Hérault & le Rhône, s'appelaient Aréco-
miques. Quant au mot de Volce, il n'est guère plus expressif,
& signifie seulement peuple, comme on le dit encore aujour-
d’hui en allemand (Vofk),.
Les principales villes des Volces occidentaux étaient Lo
louse, Carcassonne, Béziers, Lodève.
Les Volces orientaux ou Arécomiques, dont les possessions
s'étendaient sur les côtes de la Méditerranée, outre la ville de
Nimes, comptaient vingt-quatre bourgs ou villages compris
dans une même confédération.
IV. Autres peuplades. — Quelques autres tribus, portant
des dénominations distinctes, étaient installées dans le reste
du pays; une seule d’entrelles appartenait, comme les Volces,
à la Gaule à braies; ce sont les Helviens qui occupaient, au
nord de l'Ardèche, le territoire compris entre les montagnes &
le Rhône, appelé plus tard Vivarais, du nom de Viviers qui
en fut la seconde capitale, après la destruction de la ville
d'Albe par les Barbares. (Ardèche.)
Les Vellaves, qui ont laissé leur nom au Vélay, étaient
établis à l'est des Cévennes, dans le bassin supérieur de la
Loire, au milieu de la région volcanique. Jls avaient pour
chef-lieu la ville aujourd'hui perdue de Ruessio. (Haute-Loire.)
Les Gabales, d'où le Gévaudan tire son nom, habitaient
aux sources du Tarn & du Lot; l'Allier les séparait des Vella-
ves. (Lozère.)
Enfin le souvenir des Albienses revit dans le pays d'Albi-
geois, dont la capitale est mentionnée, avec le utre de cité,
dans les Notices dé l’Empire romain. Au temps de César, ces
trois derniers peuples se trouvaient souinis à la mrande confé-
dération des Arvernes. (Tarn.)
V. Colonies grecques. — La civilisation grecque a été ap-
portée dans le pays par les navigateurs phocéens qui fondèrent
Marseille. Agde fut un de leurs postes avancés. Pline parle
d'une autie colonie grecque, du nom d'Héraclée, qui était
déja détruite de son temps & qui s'élevait autrefois près d’une
embouchure du Rhône.
Les plus anciens monuments qui nous restent des Volces,
leurs monnaies, conservées en assez grand nombre dans les col-
120 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
lections, portent des marques évidentes de l'inÂuence grecque ;
elles offrent invariablement des types empruntés aux mon-
naies des villes maritimes du monde hellénique ; un des plus
fréquents est la tête de divinité, accompagnée de deux pois-
sons, qui figure sur les drachmes de Syracuse.
Les établissements des Carthaginois en Espagne amenèrent
aussi de fréquents rapports commerciaux entre les marchands
phéniciens & les peuples de la côte. Les monnaies inscrites de
caractères tyriens n'y sont pas rares.
VI. Passage d'Annibal, — Le premier grand fait historique
auquel se trouve associé le souvenir des Volces est le passage
des bandes carthaginoises, conduites d'Espagne par Annibal
à la conquête de l'Italie. Ce général entra en Gaule par le
Roussillon , avec cinquante mille fantassins, neuf mille che-
vaux & trente-sept éléphants. À la nouvelle de son approche
qui avait jeté l'inquiétude dans le pavs volce, des troupes
armées s'assemblèrent dans les environs de Perpignan. Anni-
bal leur envoya des parlementaires chargés de présents &
obtint le libre passage à condition de s'abstenir de toute sorte
d'hostilité & de ne point exiger de contribution de guerre,
ainsi qu'il avait fait en Espagne. Il longea la côte jusqu'aux
embouchures du Rhône; traversant les bassins de l’Aude, de
l'Orb, de l'Hérault & les divers cours d'eau qui se versent
dans les étangs; arrivé au bord du grand fleuve, à quatre
journées de marche de la mer, il apprit que Scipion v était
mouillé aux bouches du Rhône, avec une flottille pour dis-
puter le passage. Les populations riveraines avaient émigré
sur le bord opposé & se préparaient à la résistance. Annibal
répandit beaucoup d'argent, rassembla un nombre considérable
d'embarcations, en fit creuser d'autres dans des troncs d'arbres,
&, dans l’espace de deux jours, fut en état de passer l’eau.
Mais comime l'hostilité des Volces émigrés pouvait rendre l’en-
treprise périlleuse, il fit marcher Hannon, avec un détache-
ment d'auxiliaires espagnols, sous la conduite des guides gau-
lois. Cette colonne remonta le Rhône, le franchit & redes-
cendant ensuite par la rive gauche, jusqu'a la hauteur du
camp d’Annibal, tomba sur Îles masses gauloises & assura le
succès de l'opération. L'armée carthaginoise continua son che-
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRÉ DE LANGUEDOC. LE
min vers le confluent de l'Isère pour atteinire la chaîne des
Alpes (218 av. J.-C.)
III.
DOMINATION ROMAINE.
Première occupation du pays. — Narbonne & Toulouse. — Les pro-
consuls. — Nimes. — Romanisation du pays. — Prédication de
l'Evangile.
I. Première occupation du pays par les légions. — L’heu-
reux succès des guerres puniques ayant livré l'Espagne aux
Romains, ils voulurent bientôt se donner un chemin de terre
ferme qui reliât la Péninsule à leur Empire continental;
aussi, après avoir réduit en province la rive gauche du Rhône,
ils ne tardèrent pas à franchir cette barrière naturelle &
s'étendirent jusqu'aux Pyrénées, occupant tout le territoire
compris entre le rideau des Cévennes & la Méditerranée.
L'absence de toute espèce de lien politique & de sentiment
national entre les divers peuples établis dans ce vaste hémicy-
cle où les influences de la civilisation grecque, montant de la
mer, avaient depuis longtemps altéré la vigueur antique, faci-
lita cette conquête, dont les épisodes sont demeurés inconnus.
Ce fut le proconsul Cneius Domitius qui, après la grande
victoire remportée par Quintus Fabius, au confluent de l'Isère
& du Rhône, sur les contingents des Arvernes, des Rutènes &
des Allobroges, effectua l'annexion du pays des Volces
(120 av. J.-C.)
IT. Voie Domitienne. — Un des premiers soins que se don-
nèrent les vainqueurs, après la soumission du pays, rattaché
d'abord au gouvernement de la Gaule cisalpine sous le nom
collectif de province des Gaules, fut d'assurer aux légions une
communication directe avec l'Espagne, par la construction
d'une grande route militaire, qui fut nommée Voie domi-
tienne & qui, franchissant le Rhône au-dessous d'Arles & pas-
sant par Nimes, Béziers, Narbonne, Salses, suivit à distance
tout le contour de la côte.
122 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
IT. Fondation de Narbonne (118). — Le Sénat se préoccupa
bientôt de garantir, par un établissement solide, la possession
des nouvelles conquêtes. On choisit aux bouches de l’'Aulle, à
peu près à mi-chemin entre le Rhône K& les Pvrénées, la po-
sition de Narbonne, ancienne ville in nigene, pour y jeter une
de ces fortes colonies de citoyens romains, qui devaient chan-
ger la langue, les lois & les mœurs des peuples vaincus. L'l-
lustre orateur: Lucius Crassus, qui avait éloquemment soutenu
devant le Sénat le projet de colonisation, fut chargé de con-
duire les émigrants en qualité de chef des triumvirs & de pré-
sider au partage des terres. Narbonne devint ainsi comme une
sentinelle avancée de la République, au milieu des popula-
tions gauloises K prit un dévelopnement rapide. Au bout de
quelques années, ce fover romain de commerce & de transac-
tions avait si activement rayvonné dans tout le pays que l'usage
de la langue latine y était général. Avec les colons qui la trans-
formèrent, Narbonne reçut le titre de métropole de la Gaule
transalpine, constituée depuis cette époque en gouvernement
particulier sous le nom de Gaule narbonnaise. Bientôt de
somptueuses constructions sy élevèrent K y rappelèrent aux
Quirites les magnificences des sept collines; 1l y eut un Ca-
pitole, un Amphithéâtre, des Temples, des Cirques,un palais,
des Arcs de triomphe, ornés de sculntures.
IV. Pillage de Toulouse. — Le territoire de la cité de Nar-
bonne s'étendait à peu près du côté de l’ouest jusqu'a la ligne
de partage des eaux du bassin de l'Aude, où commençait la
cité des Tolosates, en grande partie converte de forêts. Comme
le but primitif des Romains avait êté de couvrir fortement la
route d'Espagne, & que n'avant pas de cartes du pays, ils en
ignoraient absolument la configuration dans la direction du
nord, ils ne songèrent pas d’abord à étendre leurs possessions
dans la Gaule chevelue, & se contentèrent de conclure des
traités d'alliance avec les Tolosares & de placer quelques pos-
tes militaires dans les positions importantes. Une de ces gar-
nisons occupait loulouse, bâtie à cette époque sur les coteaux
qui commandent la Garonne, un peu en aval du confluent
de l'Ariège, lorsque la défaite du consul Cassius Longinus par
les Cimbres compromit gravement la situation des Romains en
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 1233
Gaule. Les chefs de l'invasion barbare qui venaient de péné-
trer dans le pays par les Alpes helvétiques, entrèrent en rap-
port avec les Tolosates qui firent la garnison prisonnière.
Mais Toulouse, comme la plupart des cités gauloises, où do-
minaient de puissantes aristocraties, était divisée en factions.
Un parti noua des intelligences avec le consul Q. Servilius Cé-
pion, nouveau gouverneur de la province, & lui livra la ville,
par surprise, pendant la nuit. Le consul la fit piller par ses
troupes. Îl ÿ avait auprès de Toulouse des étangs sacrés, ali-
mentés par les grandes crues de la Garonne, où la superstition
des peuples enfouissait des lingots d'or & d'argent en l’hon-
neur d’une divinité mystérieuse que les Romains assimilèrent
à leur Apollon. La spoliation des divers lieux de culte donna
beaucoup de matières précieuses destinées au trésor de la -Ré-
publique. Mais le convoi qui emportait ce riche butin fut en-
levé par des gens apostés sur la route de Marseille, & l'opinion
accusa le consul d’avoir lui-même organisé ce brigandage. Ses
insuccès ultérieurs & la mauvaise fortune de ceux que l’on ac-
cusait d'avoir été ses complices, donnèrent lieu au dicton anti-
que de « l’or de Toulouse » pris comme type de bénéfices qui
portent malheur. |
La grande victoire des Cimbres alliés aux Ambrons sur les
forces combinées de Cépion & de son collègue Mallius acheva
de mettre en péril la domination romaine dans la Gaule tran-
salpine.
V. Commandement de Marius. — Le consul Caïus Marius,
qui venait de se couvrir de gloire en Afrique par la défaite de
Jugurtha, obtint, sans tirer au sort, après les honneurs du
triomphe, le commandement de la province romaine des Gau-
les. Il trouva les peuples ébranlés dans leur soumission & très
impressionnés par les succès des Cimbres; mais sa fermeté
coupa court aux projets de révolte.
Sylla, son lieutenant, marcha contre les Tectosages qui
avaient pris les armes, sous la conduite de Copillus ; il sempara
de la personne de ce chef & reçut la soumission du pays.
La victoire décisive de Marius sur les Cimbres acheva d’as-
seoir la domination romaine & assura définitivement Ja sou-
mission du pays. (102 avant J.-C.) |
124 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
VI. Guerre de Sertorius. — La province se trouva directe-
ment mêlée à la guerre civile que Sertorius, gouverneur romain
de l'Espagne, compris dans les proscriptions de Sylla, soute-
nait au-delà des Pyrénées. Le pays ne cessa d'être foulé par le
passage des armées que la République envoyait contre Serto-
rius; elle dut même, à plusieurs reprises, fuurnir des contin-
gents & des subsides ; le proconsul Lépide, qui y commandait,
s'étant prononcé pour son collègue d’Espagne, entraina plu-
sieurs peuples dans le mouvement. Les Volces Arécomiques
& les Helviens, qui avaient pris une part active à ces troubles,
en furent punis par Pompée qui distribua une partie de leurs
terres aux Marseillais, en récompense de leur concours.
Narbonne fut quelque temnps investie par des bandes soule-
vées; mais Fonteius, lieutenant de Pompée, en fit lever le
siège.
VIT. Exactions des proconsuls. — L'administration romaine
fut très dure pour la province. Outre les nécessités politiques
qui obligeaient Rome à tirer de ses nouvelles possessions
beaucoup d'argent & beaucoup de soldats, l’avidité des gou-
verneurs qui, pour la plupart, voyaient dans ces hautes char-
ges un moyen de refaire leur fortune ébréchée par le luxe de
leur existence & par la brigue des suftrages populaires, acheva
de ruiner les populations indigènes & les mit entièrement à
la discrétion de leurs vainqueurs. Le proconsulat de Fon-
teius est resté célèbre par le souvenir de ses violentes exac-
tions. Les plaintes de la province contre ce gouverneur don-
nèrent lieu à un grand procès devant le Sénat, où Cicéron
plaida la cause de Fonteius.
VILL. Conquéte de la Gaule chevelue (58-50 avant J.-C.). —
Lorsque Jules César entreprit la conquête des Gaules, la Nar-
bonnaise, complètement pacifiée, ne tenta aucun mouvement
en faveur des fédérations indépendantes; Narbonne, Carcas-
sonne, Toulouse fournirent même de torts contingents de
cavalerie à Publius Crassus, chargé de soumettre les peuples
de l'Aquitaine dont la Garonne formait la limite naturelle.
Du reste, la légion de l'Alouette, très favorisée de César, était
exclusivement composée de Gaulois. Quant à la partie du
Languedoc, qui n’appartenait pas à l'ancienne province
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 125
romaine, c'est-à-dire le Gévaudan, le Vélai & l'Albigeoiïs, ses
hommes de guerre servaient avec les Arvernes sous les ordres de
Vercingétorix & prirent part à l’héroïque défense d’Alésia. La
conquête achevée, César alla recevoir la soumission des peu-
ples de l’Aquitaine & tint quelque temps son quartier général
à Narbonne où il eftectua la constitution de la Gaule cheve-
lue en province romaine.
IX. Guerre civile. — César avait beaucoup fait pour ratta-
cher les Gaulois à sa cause personnelle en les introduisant
dans le Sénat & en leur accordant divers privilèges, violem-
ment critiqués des vieux Romains; aussi la Narbonnaise se
trouva-t-elle engagée dans les guerres civiles qui désolèrent
les dernières années de la République. Antoine séjourna long-
temps à Narbonne, où les vétérans de la dixième légion avaient
été installés pour renforcer la colonie. Lépide y résida aussi &
fit prononcer toute la province en faveur d'Antoine,
X. Colonie de Nimes. — Un des actes les plus importants
d'Auguste, devenu maître du monde, pour consolider la puis-
sance romaine dans la Narbonnaïise, fut l'établissement d’une
colonie à Nimes où s'élevèrent bientôt de majestueux édifices.
Les portes antiques, le temple corinthien connu sous le nom
de Maïson carrée, l’Amphithéâtre, destiné aux combats de
bêtes fauves, attestent encore la magnificence de cette ville où
la douceur du climat & la richesse du sol attirèrent beaucoup
de familles romaines d'Italie.
XI. Administration impériale. — Ï|] y eut encore quelques
troubles dans la Narbonnaise pendant le proconsulat du
grand orateur Valerius Messala, qui remporta divers avanta-
ges dans les bassins de l'Aude & de la Garonne & dans le
voisinage des Pyrénées. Lorsque Auguste partagea l'adminis-
tration des provinces de l'empire avec le Sénat, il se réserva la
Narbonnaise, ainsi que tout le reste des Gaules, à cause de la
nécessité d'y entretenir des troupes. Il modifia d’ailleurs les
cir-onscriptions territoriales, éris:a en trois provinces distinc-
tes la Belgique, la Celtique K l’Aquitaine dont César n'avait
fait qu’une seule province, fit perdre à la Celtique son nom
national pour lui donner celui de Lyonnaise, & en détacha,
entre autres territoires, ceux du Vélay, du Gévaudan & de
126 ÂBRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
l’Albigeois qui furent annexés à l’Aquitaine. L'ancienne pro-
vince prit alors définitivement le nom de Narbonnaise. Auguste
réunit à Narbonne l'assemblée générale du pays & y prescri-
vit le dénombrement des personnes & des biens dans les con-
quêtes de César, afin de régler le cens & le tribut individuel.
Le réseau des voies romaines, solidement construites en chaus-
sées, avec dallage cimenté, commença de relier entre elles
toutes les villes importantes. Nimes, Narbonne, Toulouse
furent les principaux nœuds de ces grands chemins qui sui-
vaient les vallées dans des positions avantageuses & appuyés
sur des postes échelonnés, bordés de colonnes milliaires mar-
quant les distances, mettaient la province en communication
avec les débouchés de l'Espagne, de l’Aquitaine & de la Celti-
tique. L'ami d'Auguste, Agrippa, contribua puissamment à
l'extension de ces travaux.
XII. Romanisation du pays. — Le géographe grec, Strabon,
contemporain de Tibère, nous apprend qu'a cette époque
(14-37 de J.-C.) la civilisation romaine était parfaitement
acclimatée dans la Narbonnaise, que l'usage du latin y était
général, qu'on y cultivait les sciences & les arts. Il vante le
port de Narbonne comme le plus commerçant des Gaules,
l’organisation républicaine de la cité de Nimes, le développe-
ment de l'agriculture & du négoce à Toulouse, & place Béziers
au quatrième rang «les villes de la province.
Divers personnages, originaires de la Narbonnaïse, parvin-
rent à la célébrité, soit dans la littérature, soit dans les char-
ges politiques. Nous citerons Vatienus Montanus, de Nar-
bonne, cité par Tacite comme un des meilleurs esprits de son
temps, l’orateur Domitius Afer, de Nimes, dont les succès
d'éloquence excitèrent la jalousie de Caligula, & Statius
Ursulus, de Toulouse, rhéteur, estimé au temps de Néron;
Antonius Primus, chef d’une légion de Pannonie, & prin-
cipal auteur de l'élévation de Vaspasien à l'empire, était
aussi né à Toulouse.
XIIT. Transformations religieuses, — L'influence grecque
avait déjà modifié les anciens cultes locaux de la Narbonnaïse
en identifant aux dieux du pays les dieux helléniques dont
les caractères offraient quelque analogie. À la suite de la grande
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. | 127
confusion qui suivit le démembrement de l'empire d'Alexan-
dre, diverses religions orientales vinrent encore compliquer ce
panthéon, & la conquête romaine, généralisant le système
d'assimilation des dieux barbares pratiqué par les Grecs,
multiplia dans toute la contrée les temples & les enceintes
sacrées où [sis, Mithra, la Grande Déesse partageaient avec
Jupiter, Apollon, Mars ou Minerve les hommages & les
offrandes des populations. I] y avait aussi dans les campagnes
une foule de cultes particuliers rendus à des divinités pure-
ment locales, dont les autels votifs existent encore dans les
musées. C’étaient ou bien des héros transformés en dieux
par l’imagination populaire, ou bien des puissances de la
nature que l’on cherchait à désarmer. Nimes honorait comme
son patron le dieu VNemausus, & Circius, le vent de Cers ou du
Nord-Ouest, qui souffle furieusement sur le pays narbon-
nais, eut l'honneur de se voir édifier un temple par les soins
d'Auguste.
XIV. Prédication de l'Évangile. — On n'a pas de données
certaines sur l'époque où la doctrine évangélique fut prêchée
pour la première fois aux peuples de la Narbonnaïse ; mais
l’état de civilisation avancée qui régnait dans leurs villes & la
communication intime où elles étaient avec la métropole du
monde, donnent lieu de croire que ce grand mouvement reli-
gieux suivit d'assez près la diffusion du nouveau culte en
Italie.
Quoi qu'il en soit, c'est seulement au troisième siècle de
notre ère que les chrétiens de la Narbonnaise reçurent une
première organisation ecclésiastique. Îls eurent pour apôtres
deux des sept évêques qui, selon Grégoire de Tours, se parta-
gèrent, sous l'empire de Philippe l’Arabe, la conquête spiri-
tuelle des Gaules.
Saint Paul fonda l'église de Narbonne &K saint Saturnin
celle de Toulouse.
Les circonscriptions territoriales des églises chrétiennes se
calquèrent sur les anciennes divisions «les cités, chacune d'elles
ayant à sa tête un évêque dont le sièce était fixé dans la ville
capitale. Avec la marche les temps, cette concordance fut alté-
rée par la création d'évêc'"s nouveaux; & des places qui n’a-
128 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
vaient que le titre de château dans les Notices de l’Empire
devinrent villes épiscopales. La plupart des églises de Langue-
doc font remonter leur origine à l’un de ces pieux confesseurs
qui donnèrent leur sang pour leur foi durant le cours de di-
verses persécutions & qui continuèrent, à travers toutes les
provinces, la tradition des Catacombes. Après avoir été pen-
dant des siècles une association mystérieuse, organisée malgré
les édits & les bourreaux, & liant entre eux les hommes de
toute naissance & de toute origine, dans un sentiment com-
mun de fraternité, de dévouement au prochain, de confiance
en la justice éternelle, le christianisme put enfin s'épanouir
au grand jour, sous l'empire de Constantin. Quant aux cultes
antiques, dont les néophytes brisaient les idoles & renver-
saient les autels, ils conservèrent longtemps encore, grâce à la
superstition des peuples, une influence occulte en dehors des
grandes lignes de communications. Les habitants des pays
boisés, des montagnes, des plateaux solitaires gardèrent, avec
le souvenir des anciens dieux, certaines pratiques de piété
naïve envers les sommets, les vieux arbres, & les fontaines.
Dans la seconde moitié du sixième siècle, les montagnards du
Gévaudan allaient jeter encore, en guise d'offrande, au fond
d'un étang sacré, des étoffes, des vêtements, des toisons entiè-
res, du pain, de Ja cire & des fromages fabriqués dans leurs
bergeries. Pour déraciner ces vicilles pratiques & changer l’ob-
jet du pèlerinage en le sanctifiant, l'évêque établit au bord de
l'étang une chapelle en l'honneur de saint Hilaire de Poitiers.
XV. Morcellement de la Narbonnaise, — Un premier dé-
membrement de la Narbonnaïise avait eu lieu, dans le courant
du troisième siècle, par la constitution de la Viennoise, en
province distincte, comprenant, outre la rive gauche du Rhône,
le pays des Helviens (Vivarais). Plus tard la Viennoise fut
amoindrie & ce qui restait de la province primitive divisé en
deux, sous le nom de Narbonnaise première, à droite du
Rhône, avec Narbonne pour métropole, & de Narbonnaise
seconde, sur l’autre rive, ayant pour capitale la première colo-
nie romaine des Gaules, Aix.
. ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 129
IV.
LES GRANDES INVASIONS.
‘Etablissement des Wisigoths. — Royaume de Toulouse. — Conquête
de Clovis. — Septimanie. — Domination arabe. — Campagnes de
Charles Martel & de Pépin.
I. Les Wisigoths. — Les Wisigoths ou Goths de l'Ouest,
fraction occidentale de la grande famille gothique établie sur
la rive gauche du Danube, dans la Hongrie & la Turquie
d'Europe actuelle, ayant forcé les limites de l'Empire, sous la
conduite d’Alaric, s'étaient promenés en vainqueurs à travers
la Thrace, la Pannonie & la Grèce; & après des alternatives
de suc ès & de défaite, avaient fini par piller Rome & s'éten-
dre jusqu'à l’extrême pointe de la Calabre. Alaric mourut dans
le cours de cette expédition & fut remplacé par son beau-frère
Ataulphe.
Ce nouveau chef passa les Alpes en 412 K pénétra dans les
Gaules. [I] emmenait captive, à sa suite, la Romaine Placidie,
fille de l’empereur Honorius.
Il profita des guerres civiles qu’avaient allumées dans le pays
plusieurs prétendants à l'Empire, qu'on appelait les tyrans des
Gaules, arriva devant Narbonne, au moment où la population
de cette métropole était livrée tout entière aux soins des ven-
danges, & y pénétra sans difficulté, puis il poussa jusqu'a Tou-
louse & s'en rendit maître. Tont en poursuivant ces conquêtes,
il entretenatt des négociations avec Honorius qui se résigna
enfin à lui donner la main de sa sœur & à conclure avec lui
un traité de paix.
Le mariage eut lieu à Narbonne; cinquante guerriers, vêtus
de soie, oftrirent à la princesse deux grands bassins, remplis
de sous d’or, de pierreries & de bijoux : c'étaient les trophées
du pillage de Rome.
= Ataulphe mourut en Espagne, sous le poignard d'un assas-
sin,
1X Ù 9
140 ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
IT, Cessions de terres aux Wisigoths (419).— Sigeric,succes-
seur d'Ataulphe, n'ayant régné que sept jours, fut remplacé par
Wallia qui se mit d'abord avec ses troupes au service de l’'Em-
pire, combattit en cette qualité les Alaïins, les Suèves & les
Vandales; il repassa ensuite les Pyrénées & ohtint, en 419,
par un accord conclu avec le Patrice Constance, lieutenant de
l'Empereur, la cession de territoires étendus entre Toulouse &
l'Océan. Ce fut le premier noyau du royaume des Wisigoths,
dont Toulouse demeura la capitale pendant quatre-vingt-huit
ans.
Les bandes redoutables qui n'avaient cessé de guerroyer
dans tout l'Occident, depuis l'invasion d'Ataulphe, songèrent
alors à prendre des demeures fixes & se répandirent dans les
pays concédés. Leur premier soin fut de procéder au partage
des terres. Elles s’en réservèrent les deux tiers & laïissèrent le
reste aux anciens propriétaires gallo-romains, spoliation qui
ruina la plupart des familles indigènes.
Arrivaut sans autre organisation que celle du commande-
ment militaire, les Wisigoths ne songèrent point à détruire
les moules administratifs existant dans le pays, maïs à se les
approprier. [ls respectèrent les circonscriptions territoriales &
les principaux rouages du système romain pour l'assiette des
impôts & la levée des hommes. Un comte wisigoth prit dans
chaque ville importante, chetlieu de cité, la place que le gou-
verneur romain occupait autrefois dans une province entière.
Comme les autres barbares, les Wisigoths entendirent
d'abord demeurer à l'écart au milieu des populations parmi
lesquelles le hasard de la guerre les avait fixés; ils continuè-
rent à se régir entre eux par leurs lois germaniques, laissant
aux anciens provinciaux l'usage de la législation romaine.
IV. Bréviaire d’Alaric (506). — Les habitants gallo-romains
des provinces méridionales ayant conservé l'usage des lois
de l'empire, compilées dans le code Théolosien, Alaric II,
pour simplifier l'usage de ces lois & pour éclaircir les diffñ-
cultés d'interprétation qui sy présentaient, chargea le comte
Goïarich & plusieurs jurisconsultes renommés de rédiger un
commentaire de ce recueil, où chaque loi était expliquée. Ce
commentaire, approuvé dans une assemblée générale, où
ABRÉÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 131
avaient été convoqués les évêques & les notables du pays, prit
nom de Bréviaire d’Alaric & fut promulgué à Toulouse en fé-
vrier 506; l'usage en fut imposé à tous les juges du royaume
de Toulouse, sous peine de mort & de confiscation de leurs
biens.
La loi romaine des Wisigoths confirmait la constitution des
empereurs Valentinien & Valens, de 365, prohibant, sous
peine de mort,le mariage entre les Provinciaux & les Barbares.
Cette mesure prise en vue d'empêcher l'infiltration du sang
barbare parmi les habitants de l'empire, se trouva ainsi retour-
née contre les Romains & eut pour but de maintenir,en l'iso-
lant, la pureté de la race conquérante.
C'est, du reste, par le Bréviaire d’Alaric, que le droit ro-
main a été sauvé pendant des siècles, avant l’introduction en
Occident des lois de Justinien.
V. Bataille de Vouillé (506). — Clovis, convoitant les ri-
ches domaines de la Septimanie & fort de l'antipathie que la
majorité catholique des habitants éprouvait à l'égard de la
royauté arienne, envahit brusquement le Poitou.
Alaric lui présenta la bataille à Vouillé, sur le Clain, avec
un corps de Wisigoths & de Gallo-Romains auxiliaires. Il fut
vaincu & périt dans la mêlée. Avec lui finissait le royaume
fondé par Théodoric.
VI. Invasion de Clovis. — Après le désastre de Vouillé, les
restes de l’armée des Wisigoths se dispersèrent dans les places
fortes ; lesgrands du royaume se réunirent à Narbonne, & ils y
proclamèrent Gésalic, frère du vaincu de Vouillé, son fils Ama-
laric n'ayant pas plus de quatre ou cinq ans.
Pendant que Thierry, frère du roi franc, envahissait le
Quercy, le Rouergue & lAlbigeois, Clovis marcha sur Tou-
Jlouse d'où les Wisiscoths avaient emporté déjà le trésor royal,
riche des dépouilles du monde romain, dans la citadelle de
Carcassonne. Toulouse, où les catholiques dominaient, n'op-
posa point de résistance.
Carcassonne, défendue par sa forte assiette sur un plateau
& par ses murailles, ne put être forcée; mais Thierry, après
avoir conquis l'Auvergne, s'étant réuni aux forces de Gonde-
baud, roi des Bourguignons, s’'empara de plusieurs places dans
132 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
le Bas-Languedoc. Gésalic, à la suite d’une bataille perdue,
passa les Pyrénées.
Les Bourguignons assiégèrent Narbonne, la prirent & la
pillèrent.
Clovis, désespérant de réduire Carcassonne qui le retenait
depuis plusieurs moïs au pied de ses murailles, se replia sur
Toulouse, d'où il emporta toutes les richesses que les Wisi-
goths n'avaient pu prendre, & alla se saisir d'Angoulême où
leur dernière garnison fut passée au fil de l'épée.
VIT. Défaite des Francs sous Carcassonne (588). — Recca-
rède, roi wisigoth, qui résidait en Espagne, s'étant converti
au catholicisme, plusieurs seigneurs ariens, à l'instigation d'un
évêque de cette secte établi à Narbonne, projetèrent de se ren-
dre indépendants & appelèrent les Francs à leur aide. Didier,
duc de Toulouse, commandant au nom du roi Gontran, pro-
fita de l'occasion pour mettre le siège devant Carcassonne.
Averti du double danger qui le menaçait, Reccarède fit mar-
cher un corps de troupes qui soumit d'abord les rebelles &
battit ensuite les Francs sous Carcassonne. Le duc Didier,
s'étant laissé prendre aux stratagèmes d’une fausse attaque &
d’une feinte retraite, après avoir inutilement fatigué & désor-
ganisé son armée par une poursuite sans objet, fut enveloppé
par les Wisigoths & trouva la mort dans le combat.
_ VIT. Znvasion des Gascons. — Les Gascons occupaient les
montagnes de la Navarre, de l’Aragon & du Guipuscoa, sur le
versant méridional des Pyrénées, passaient fréquemment cette
barrière & promenaient leurs ravages dans toutes les vallées pa-
railèles qui descendent vers la Garonne. En 587, ils savancèrent
jusqu'aux portes de Toulouse d’où le nouveau duc Austrovalde
les repoussa, avec l'aide des milices locales. Les hardis monta-
gnards, que leur légèreté à la course rendaient insaississa-
bles, réussirent pourtant à regagner leurs repaires avec leur
butin & leurs prisonniers.
, IX. Divisions du pays. — À la fin du septième & au com-
mencement du huitième siècle, le pays de Languedoc se trou-
vait ainsi partagé inégalement entre les Francs & les Goths,
ceux-ci, possédant tous Îles territoires qui comprennent le
ABRÈGÉ LE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 133
bassin de l'Aude & la rive gauche du Rhône. On donnait alors
à cette contrée le nom de Gothie.
On v distinguait des habitants appartenant à six races dif-
férentes : les Gallo-Romains, que l'on désignait simplement
sous le nom de Romains, les Wisigoths, les Francs, les Juifs,
les Syriens & les Grecs; ces derniers, appelés en Occident
par le commerce, se trouvaient en grand nombre dans les
villes maritimes, & particulièrement dans les ports de Nar-
bonne & d'Agde.
X. Conciles d'Espagne. — Le roi Reccarède, fondateur de
la monarchie héréditaire chez les Wisigoths & le premier de
leurs souverains qui s'entoura d'un appareil royal, profta de
la pacification de ses Etats pour en régulariser l'organisation.
1] convoqua à Tolède, en mai 589, un concile général des
évêques de son obéissance, qui fut présidé par l'évêque de Mé-
rida comme doyen des métropolitains. L’archevêque de Nar-
bonne, les évêques de Béziers, d'Elne, de Carcassonne,
d'Agde & Lolève, y siégèrent en personne, ceux de Mague-
lonne & de Nimes s'y firent représenter.
Ce concile proscrivit l’arianisme, règla divers points de
discipline ecclésiastique &K ordonna des mesures pour détruire
certains vestiges d'idolâtrie qui se perpétuaient encore dans
la contrée.
Il fut décidé que nul hérétique ne serait admis aux char-
ges civiles & militaires, que chaque année, au mois de novem-
bre, des conciles provinciaux seraient tenus sous la présidence
de chaque métropolitain, que les juges séculiers & autres ma-
gistrats y assisteraient, & que les évêques exerceraient un droit
de surveillance & d'inspection sur les fonctionnaires de tout
ordre & ren<raient compte au prince de leur conduite.
Ce fut en vertu de ces règlements que les évêques de Go-
thie s'assemblèrent à Narbonne. Ils rendirent des ordonnances
contre les sorciers, défendirent de chômer la fête de Jupiter le
jeudi, ainsi que cela se pratiquait encore dans quelques quar-
tiers, par fidélité aux traditions payennes.
XI. Domination franque. — La parue du Languedoc sou-
mise aux Francs traversa de grandes péripéties par suite des
déchirements de la dynastie mérovingienne.
134 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DH LANGUEDOC.
‘À la mort de Childebert, l'Albigeoiïs, le Gévaudan, le Vélai
& l’Uzège, appartinrent au. roi d’Austrasie Théodebert, le
Toulousain & le Vivarais au roi de Bourgogne Thierry.
Lorsque Clotaire, roi de Neustrie, se fut débarrassé de tous
ses neveux, ces divers pays passèrent sous sa domination (613).
XII. Royaume franc de Toulouse (630). — Clotaire II lais-
sait deux fils, Dagobert & Charibert, Le premier eut d’abord
toute la succession paternelle dans son intégrité; mais le
second, fils de la reine Bérétrude, ayant élevé des réclama-
tions, un traité intervint au mois d'avril 630 : Dagobert cédait
a son frère le Toulousain, le Querci, l’Agenais, le Périgord,
la Saintonge & toute la rive gauche de la Garonne jusqu'aux
Pyrénées.
Charibert établit sa résidence à Toulouse & releva le titre
de royaume de Toulouse qui n'existait plus depuis Clovis.
Le pays toulousain qui lui avait 5té donné était la province
ecclésiastique de Toulouse (diocèses de Toulouse, Lombez,
Rieux, Pamiers, Mirepoix, Saint-Papoul, Lavaur, Mon-
tauban).
L'Albigeois, le Gévaudan, le Vélai, le Vivarais & l'Uzége
demeurèrent à Dagobert.
Le pays de Languedoc se trouvait donc partagé entre trois
royaumes : celui de Dagobert, celui de Charibert & celui des
Wisigoths. La mort de Charibert & le meurtre de son frère
Chilpéric permirent à Dagobert d'annexer le royaume de
Toulouse à ses Etats.
XIIT. Expédition en Espagne. — Un seigneur wisigoth,
nommé Sisenand, ayant formé le projet de détrôner Suintila,
- obtint le secours du roi Dagobert qui fit marcher sur l’Aragon
les milices du Toulousain. Suintila fut, en etfet, déposé à
Sarragosse. Son successeur avait promis au roi franc un magni-
fique bassin d'or donné par Aëtius au roi Thorismond &
qui passait pour être la merveille du trésor des Wisigoths.
Cette pièce fut, en effet, délivrée aux ambassadeurs de Dago-
bert; mais quand ils furent en route, une troupe apostée leur
enleva ce précieux objet, que la vanité nationale ne pouvait
se résoudre à voir passer en mains étrangères. Dagobert se fit
donner deux cent mille sols d’or d’indemnité,
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 135
Le quatrième Concile de Tolède (633) où siégeaient les
évêques de Narbonne, Béziers, Lodève & Nimes, confirma
l'élévation au trône de Sisenand, soumit les églises de la
Gaule gothique au rite des églises d'Espagne, & prohiba,
comme entachées de paganisme, les réjouissances du premier
janvier.
XIV. Invasion arabe (719). — Les Arabes étaient maîtres
de l'Espagne depuis neuf ans, lorsque El Samah, gouverneur
de ce pays.au nom des Califes, pénétra dans la Narbonnaïse
en forçant les passages du Roussillon.
Il vint d’abord camper devant Narbonne & l’investit. L’an-
tique métropole avait abrité dans ses murailles non seulement
toutes les populations avoisinantes, mais un grand nombre de
Goths d'Espagne que l’invasion avait refoulés. Narbonne fut
prise, ses défenseurs passés au fil de l'épée & des troupes de
femmes & d'enfants emmenées captives. Une forte garnison
arabe occupa la ville pendant que El Samah soumettait à ses
armes les bassins de l'Aude, de l'Hérault, de l’'Orb, du Gar-
don & poussait jusqu'au Rhône, aux Cévennes & aux limites
du Toulousain.
Les califes soumirent le pays au même régime que l’Espa-
gne, prirent une partie des terres, en réservèrent une portion
pour le fisc & donnèrent l’autre à leurs guerriers, soumirent
les chrétiens à un tribut, maïs leur laissèrent, à ce prix, l’usage
de leurs lois & le libre exercice de leur culte.
Les villes capitales continuèrent d'être régies par des com-
tes, & les autres par des vicaires ou viguiers, comme au temps
des rois goths, mais sous l'autorité des émirs.
XV. Siège de Toulouse (721). — Après des tentatives inu-
tiles pour passer le Rhône, EI Samah tourna ses efforts du
côté de l'Occident & vint mettre le siège devant Toulouse.
L'armée arabe était pourvue d’un puissant matériel de guerre;
tout ce que la mécanique du temps avait inventé pour l’atta-
que des places fut mis en œuvre; de leurs lignes de circon-
vallation les assiégeants balayaient incessamment les murailles
avec les pierres de leurs frondes
L'arrivée d’une armée de secours, conduite par L duc d’Aqui-
taine Eudes, mit fin aux angoisses des Toulousains, Une
136 ABRÉGÉ DE LHISTOIRE DE LANGUEDOC.
grande bataille fut livrée le long de la voie romaine de Tou-
louse à Narbonne, que les historiens arabes ont surnommée
depuis la Chaussée des Martyrs, en mémoire du sang musul-
man qui y fut versé. El Samah périt dans l’action.
Cette journée mémorable eut pour résultat l'évacuation imo-
mentanée d’une grande partie du territoire conquis depuis
deux ans par les Sarrasins.
XVI. Nouvelles incursions (725). — Bien que les débris de
l’armée d'El Samah eussent été rejetés, dit-on, jusqu'en Espa-
gne, le pays fut encore exposé à diverses incursions. La région
comprise entre Carcassonne & Niines retomba au pouvoir des
Arabes, dont un des chets, Mounouz, épousa la fille du duc
d'Aquitaine. Cet émir travaillait à se rendre indépendant des
califes de Cordoue; mais sa conspiration fut découverte : Abd-
el-Rahman marcha contre lui, le surprit dans la petite ville
de Puycerda, au cœur des monts de Cerdlagne, où il s'était
réfugié; Mounouz se donna la mort en se précipitant du haut
d’une roche ; sa femme fut envoyéé à Damas.
Abd-el-Rahman, suivant le versant espagnol des Pyrénées
jusqu'en Navarre, y passa les cols & se jeta dans les vallées
de Gascogne sans y rencontrer de résistance. Il dévasta la rive
gauche de la Garonne, s'empara de Bordeaux, franchit la
Dordogne, battit le duc d'Aquitaine & alla brûler l’église de
Saint-Hilaire dans les faubourgs de Poitiers.
C'est alors que Charles Martel, duc d’Austrasie, avec une
forte armée levée dans ses terres & dans les royaumes de Neus-
trie & de Bourgogne arrêta brusquement la conquête arabe.
Abd-el-Rhaman resta sur le champ de bataille de Poitiers, au
mois d'octobre 732.
L'invasion recula vers les Pyrénées en désolant sur son pas-
sage les vallées du Lot, du Tarn & de la Garonne; mais toute
la partie orientale de la Narbonnaise demeura sous la domi-
nation musulmane.
XVIT. Campagne de Charles Martel, — En 737, Charles Mar-
tel entraîna ses handes franques &K bourguignones à travers la
Narbonnaïise. Après s'être emparé d'Avignon, où la garnison
sarrazine fut exterminée, il parcourut comme un torrent les
diocèses d'Uzès, Nimes, Maguelonne, Agde & Béziers, & vint
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 137
mettre le siège devant Narbonne. Il éleva des travaux sur les
deux rives de l’Aude en aval de la ville afin d'arrêter Îles
secours qui viendraient par eau. C'est en etfet de ce côté que
les assiégeants furent menacés. Le gouverneur arabe d'Espagne
avait fait partir en toute hâte une escadre avec des troupes de
débarquement qui tentèrent inutilement d'aborder les bouches
de l'Aude & allèrent atterrir à quelque distance au sud de Nar-
bonne. Elles prirent une bonne position non loin des étangs,
entre Sigean & Villesalse, sous les premiers contreforts des
Corbières; mais Charles Martel, quittant ses lignes d'investis-.
sement, courut au-devant de l'ennemi sans lui laisser le temps
de se reconnaître & le mit en déroute : l'émir fut tué dans le
combat & beaucoup de Sarrazins, en essayant de gagner leurs
vaisseaux à la nage furent noyés dans l'étang, où les Francs,
montés sur des barques s'étaient jetés à leur poursuite & les.
criblèrent de flèches. Malgré ce succès, le siège n'aboutit pas
& Charles, laissant quelques forces pour maintenir le blocus &
affamer la place, dut décamper & reprendre la route du Rhône.
En repassant sous Béziers, il en rasa les murailles & brûla
les faubourgs, usa des mêmes procédées à l'égard d'Agde &
détruisit, de fond en comble, la petite ville de Maguelonne,
située dans une île de l'étang de Mauguio, dont les Sarrazins
avaient fait un nid de pirates redouté de tout le pays. Cette
ville, dont l’évêque & le chapitre s'étaient retirés à Substan-
tion, fut rétablie trois cents ans plus tard.
Pendant cette même retraite, les Francs renversèrentles ma-
gnifiques portes antiques de Nimes & mirent le feu à l'am-
phithéâtre dont les arcailes déhièrent l'incendie. [ls retournè-:
rent en France chargés de dépouilles & traînant à leur suite,
outre les captifs musulmans, plusieurs otages chrétiens.
XVIII, Etat de la Septimanie. — Le rapide passage de Char.
les Martel n'avait été qu'une aggravation de maux pour la
population méridionale & n'eut pas sérieusement aftaibli la do-
mination arabe, sans les divisions qui se mirent dans les trou-
pes des califes. L'invasion musulmane avait entraîné avec elle
une foule de tribus d'origine, de langue & de religion ditfé-
rentes. Les Berbères d'Afrique se plaignirent de n'être pas trai-.
tés après la conquête avec autant de faveur que les Arabes, &
138 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
bientôt des factions se formèrent, qui affaiblirent d'autant les
garnisons des pays occupés. Ainsi Abd-el-Rahman, comman-
dant de Narbonne, alla pousser une pointe avec toutes ses trou-
pes jusqu’en Andalousie, pour y venger la mort d'un visir. Le
caiife de Damas était trop loin pour faire respecter son au-
torité & les rivalités militaires se produisirent sur tous les
points.
Les chrétiens de la Narbonaise, comme ceux des Asturies
profitèrent de ces querelles intimes pour s'affranchir partielle -
ment; les Arabes de Narbonne s'étaient bien ressaisis de
Nimes & des villes voisines, après le départ des Francs; mais
les affaires d'Espagne dégarnirent peu à peu ces diverses pla-
ces, & les Goths recouvrèrent une partie du pouvoir qui échap-
pait aux Musulmans. Béziers, Nimes, le diocèse de Mague-
lonue, sans atteindre à l'indépendance, eurent alors des com-
tes particuliers de race indigène. Lorsque Îles populations
chrétiennes des Pyrénées occupèrent les passages & en défen-
dirent l'approche aux colonnes envovées par les califes, la
Narbonaise se trouva complètement coupée du gouvernement
d'Espagne & les révoltes se multiplièrent. Un seigneur goth,
nommé Ansemond, réussit à se faire un petit Etat des pays
de Nimes, d'Agde, de Maguelonne & de Béziers, & le duc
Waïftre d'Aquitaine put hasarder impunément une incursion
jusqu'aux portes de Narbonne.
XIX. Campagne de Pépin (752). — Pépin qui venait d’ob-
tenir du pape Île titre de roi, & qui substituait sa race à la dy-
nastie mérovingienne, profita du désarroi des Arabes pour
se porter au Bas-Languedoc, à la tête d’une armée. Les com-
tes goths lui ouvrirent leurs villes. 11 prit possession de Ni-
mes, d'Agde, de Béziers & de Maguelonne & commença de
ravager les environs de Narbonne dont il en treprit le siège.
Ce siège fut interrompu à cause de la guerre d'Aquitaine
& transformé en blocus, pendant que les Francs dévastaient
le Toulousain & l’Albigeois. Des expéditions lointaines con-
tre les Saxons & les Lombards empêchèrent pendant plu-
sieurs années le succès des opérations du Septimanie. Des
insurrections locales compromirent même la domination fran-
que sur quelques points,
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 139
XX. Délivrance de Narbonne (759). — L'émir de Cordoue
Abd-el-Rahman avait envoyé une armée pour faire cesser le
blocus de Narbonne qui durait toujours fort étroitement. Cette
armée fut surprise dans les inontagnes & ne put ls traverser.
Alors la population chrétienne de Narbonne, qui était enfer-
mée depuis sept ans dans ses murailles avec la garnison arabe,
fut travaillée mystérieusenent par des émissaires de Pépin &
réussit à lui livrer la place. Les postes musulmans furent égor-
gés par surprise & les portes ouvertes. Ainsi tomba le dernier
boulevard de la puissance des califes sur le versant septen-
trional des Pyrénées. Pépin rétablit l'ancienne administration,
répara les dommages que les Églises avaient soufferts pendant
la conquête arabe & donna aux archevêques de Narbonne la
moitié de cette ville avec ses tours & la moitié des droits do-
maniaux que les comtes y prenaient au nom du roi.
ROSCHACH.
LA MORT ET L'AUTOPSIE
DU
MARQUIS JEAN-PIERRE-GASTON DE FOIX-RABAT
(1671)
Nous avons entrepris de faire connaître l’histoire d’une des
branches de la maison de Foix', les Foix-Rabhat, & ce sont
quelques pages de ce travail que nous détachons bien avant
que notre publication soit arrivée aux Foix-Rabat du dix-
septième siècle. 1] s’agit de la mort & de l’autopsie d’un des
plus typiques : Jean-Pierre-Gaston de Foix, marquis de Ra-
bat?.
On le connaît déja suffisammment par l'Histoire de Lan-
guedoc3; on a lu le récit du coup de main qu'il tenta sur
l’évêché de Rieux & de l'insulte qu'il ft à Monseigneur Jean-
Louis de Bertier; nous parlerons ailleurs de ses démêlés avec
ses vassaux de Massat & ses parents d'Arnave, de son duel avec
le chevalier de Gondrin, de son incarcération à la Concier-
1. Le tome VI du Bull. de la Soc. Arieg., en cours d'impression,
vient de donner ce que j'ai consacré aux origines légendaires des Foix-
Rabat; ce qui concerne leurs origines probables est sous presse dans
la même publication.
2. Fils aîné de Henri-Gaston de Foix, qui avait reçu de Louis XIII
le titre de comte de Rabat & était mort en juin 1658, il aurait dû por-
ter depuis 1658 le titre de comte ; celui de marquis, qu'il avait du vivant
de son père, est une de ces appellations où se complaisait la vanité de
la noblesse d'alors.
3. Hist. de Lang., éd. Privat, t. XIII, pp. 4 & 5, 245 & 236.
LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT. 141
gerie de Toulouse, de son mariage. M. Roschach a brillam-
ment tracé le portrait de ce personnage, « l'un des rares reprè-
sentants de la féodalité turbulente à l'avènement de Louis XIV".
Fier de ses aïeux dont il conservait les portraits dans son châ-
teau de Fornex?, gardant encore autour de lui un assez grand
appareil militaire, ayant capitaine & compagnie d’arquebu-
siers qui le saluaient aux grands jours par des décharges de
mousqueterie à l'entrée de ses avenues; hardi chasseur, buveur
non moins intrépide, ce gentilhomme se trouvait en guerre
ouverte avec tout son voisinage & exerçait dans le pays une
autorité sans contrôle. » M. Roschach en parle surtout
d’après les lettres de Froidour à Héricourt*, conservées à la
Bibliothèque municipale de Toulouse4. On y voit le marquis
chevauchant « avec des gentilshommes de belle taille & bien
faits ». Îl est, en 1667, âgé de quarante-cinq ou cinquante
ans, déjà grisonnant, encore de bonne taille, gros sans excès,
assez bien fait de visage, mais « fort desbauché & grand
yvrongne », ajoute l’envoyé de Colbert. Au surplus, « un des
plus francs gascons », qui n’a à la bouche que la gloire de la
maison de Foix & son blason. Pour lui, Louis XIV est un
“ usurpateur »; son village de Mauvesin5, « meschant ha-
meau où il n’y a que quelques restes d'un petit chasteau qui
ne sert plus qu’à nicher les hiboux », le marquis de Rabat
déclare que c'est une principauté indépendante. I] affirme
qu'il a le droit de battre monnaie, que la maison de Foix est
toujours souveraine, qu'il est libre de qualifier de « marauds,
coquins, fripons » tous ceux qui lui déplaisent, & de leur dire
« un torrent d'injures » impunément. Nous ne revenons pas
1. Roschach, Etud. hist. sur le Langued., pp. 253 & 254. Nous lui em-
pruntons les lignes qui suivent.
2. Fornex, ainsi que Massat & Arnave, AEPAHENt aujourd’hui au
département de l'Ariège.
3. Voir Hist. de Lang., éd. Privat, t. XIII, pp. 254 & 467; J. de La-
hondès, Ann. de Pamiers, t. 11, p.197; Roschach, journal l’Aigle de
juin 1806; J.de Lahondès, Bull, de la Soc. Arièg., t.1, pp. 251 & suiv.,
283 & suiv.
4. Ms. 643 : je l'ai consulté grace à l’obligeance bien connue de
M. Massip, conservateur de la Bibliothèque.
5. Aujourd'hui Mauvesin de Sainte-Croix Ariège).
f42 LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT.
ici sur tout ce qui a été écrit sur son château de Fornex, sur
les cinquante mousquetaires qu’il y entretenait, sur les plats
de cinquante perdreaux qu'il y servait, sur les Métamorphoses
d’Ovide qu'on y voyait « de peinture fort grossière & en un
mot tholosaine », sur les portraîts des Foix-Rabat, les blasons,
&c... J'emprunte encore aux lettres de Froidour quelques
traits qui complètent la curieuse physionomie du marquis : il
se déplace « avec un grand train & une grande escorte de no-
blesse » boit sec, fume beaucoup, parle haut.
Après avoir été l’un des plus originaux des Foix-Rabat du
dix-septième siècle, il mourut en 1671. Ce que je veux faire
connaître ici, c'est une lettre adressée par un médecin,
nommé Galateau, au maréchal d’Alhret, lieutenant général
en Guyenne '. Ce mémoire a pour objet les causes de la mort
du célèbre marquis & les réflexions que cet événement avait,
parait-1l, provoquées dans le public. Si l’on se souvient que le
marquis était, quatre ans auparavant, un gros homme « fort
desbauché & grand yvrongne », aimant le perdreau & le vin,
& que César-Phébus d’Albret? était le cousin germain du
marquis de Rabat, on ne jugera pas inutile l'analyse de cette
épitre du savant Galateau. On sait que, lors de la dernière
maladie du cardinal Mazarin, quatre de ses médecins n'avaient
pu s’accorder sur le mal qui l'emportait : l’un s’en prenait à
la rate, un autre au foie, un troisième au poumon & le qua-
trième à « un abcès dans le mésentère. Ne voila pas d’habi-
les gens! Ce sont les fourberies ordinaires des empiriques &
des médecins de cour », s'écrie Guy-Patin dans la lettre où il
en parle. Galateau n'est pas mieux fixé sur ce qui a fait mou-
rir le marquis de Rabat; mais il pérore à grand renforts de
citations — je les note au fur & à mesure — d'Hippocrate, de
1. Signalée dans le P. Lelong (111, 32043), elle est imprimée à Bor-
deaux en 1672 & publiée chez le libraire G. de La Court. Je l'ai lue
dernièrement à la Bibliothèque nationale.
2. D'abord connu sous le nom de Miossens, favori d'Anne d’Autri-
che & de Mazarin, amant de Ninon, il avait été fait maréchal en 1654.
Brillant & fastueux, il a été loué par Saint-Evremont. D'autres l'ont
_ raillé, surtout parce qu'il se trouvait mal à la vue d’une tête de
porc.
LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT,. 143
Sénèque, de Porphyre', de Néron, de Cicéron, de Tragus?,
d'Anaxagore, de Van Helmontä, de Dioscoride#, de Scaliger,
de Cardan, d’Aldrouand6é, d’Ambrosin ?, d’Isidore 8, d’Elien,
de Mathéole?, de Brassavolus'°, de Galien, d’Aristote « au
livre IV de ses Météores », de Pline, de Théophraste, de
Nicander « en ses Géorgiques'! », de Jonxston '?, de Booht 3,
1. Porphyre est un des philosophes de l’école d'Alexandrie.
2. Tragus, forme latinisée de Tragos qui en grec veut dire bouc. On
sait qu’à la Renaïssance les gens doctes aimaient à traduire en grec
leur nom qu'ils jugeaient un peu banal : ainsi Schwarzerd est devenu
Mélanchton, & Hausschein Bcolampade. Il en est de même pour Jérôme
Bock, originaire de Heidesbach, dans le Palatinat (1498-1554), & l’un
des pères de la botanique.
3. De Bruxelles (1577-1644), célèbre médecin qui se jeta dans l’her-
métisme & les sciences occultes : c'est lui qui a démontré l'existence
des gaz.
4 Dioscoride, médecin grec de Cilicie, a laissé un ouvrage sur la
botanique, dont une partie, relative aux poisons, n'est peut-être pas
de lui.
5. Jérôme Cardan, de Pavie (1521-76), mathématicien, chimiste &
médecin, auteur d’un De subtilitate où il attaquait Aristote, d’un Eloge
de la goutte, d'un Panégyrique de Neron, &c.
6. Ulysse Aldrovandi, de Bologne (1522-1653), auteur d'une Histoire
naturelle où l’on remarque surtout la gravure représentant l'Hippopo-
tame.
7. Il s’agit ou de Bartolomeo Am brosini, de Bologne (1588-1657), élève
& successeur d’Aldrovandi, ou de son frère Giacinto (1605-72) qui le
remplaça à son tour. C’étaient deux botanistes.
8. Isidore de Séville.
9. Il s’agit de Pierre-André Matthiole, ou Mattioli, de Sienne (1500-
77), premier médecin de l’empereur Maximilien IT, & dont les Com-
mentarii in sex libros Dioscoridis ont été longtemps appréciés.
IC. Antonius-Musa Brassavola, de Ferrare (1500-70), médecin de
Léon X & de Clément VII, & patron de l’ellébore noir.
11. Nicander, de Colophon, médecin du roi Attale & poète, a laissé
aussi deux poèmes sur les poisons & les bêtes verimeuses.
12. Jean Jonston, de Sambter, près Posen (1633 75), auteur de divers
ouvrages, dont une Histoire naturelle des animaux.
13. Il s’agit ou de Gérard Boot (1624-50), qui fut médecin de Char-
les Ir d'Angleterre, ou de son frère Arnold (1606-50), qui fut médecin
du comte de Leicester, vice-roi d'Irlande, tous deux originaires de
Gorcum, — ou d'Aselme-Boëce de Boodt, originaire de Bruges (1550-
1632), médecin de l’enpereur Rodolphe Il.
144 LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT.
de Borel',de Libanius, de Bartholin?, de « l’illustre M. Cha-
ras », de Varton, de Columbus, de Riolan, de «a M. Des-
cartes » & « du sieur de la Forge6»; il y a même une épi-
gramme d'Euripide, « rapportée par Eparchides 7. » Avec
tant de références, on peut s'attendre à une savante autopsie :
le premier médecin de Louis XIIT n’avait-1l pas composé « un
poème médical & anatomique sur la maladie, la mort & la
vie (sic) de la duchesse de Mercœur8. » Ce Gascon, disciple
1. Pierre Borel, de Castres (1620-89), médecin.
2. Thomas Bartholin, de Copenhague (1619-80), professeur à la
Faculté de cette ville, avait étudié à Paris & était l’un des correspon-
dants de Guy-Patin. Il a laissé de nombreux ouvrages. C'est lui qui
prétendit que le foie ne servait à rien & composa mème l'épitaphe de
cet organe. Sur cet original, voir Maurice Raynaud, Médecins au temps
de Molière, Paris, Hachette, 1863, p. 164.
3. « L'illustre M. Charas » (Moise), natif d'Uzès (1618-98), méde-
cin & pharmacien, démonstrateur de chimie au Jardin du Koï, écrivit
notamment une Pharmacopee royale, galenique & chimique qui fut tra-
duite dans toutes les langues, même, dit-on, en chinois. S'il fut l’un
_ des derniers sectateurs de la polypharmacie arabe, il est le premier qui
ait préparé la thériaque à Paris.
4. Realdo Colombo, de Crémone, disciple & successeur de Vésale,
fut un des bons anatomistes du seizième siècle. On cite ses travaux sur
les nouvements du cœur.
5. Fils d'un médecin qui, né à Amiens en 1539, avait été doyen de
la Faculté de Paris en 1586 & était mort en 1605, Jean Kiolan fut plus
célèbre que son père. Il naquit à Paris en 1577 & mourut en 1657; ce fut
le médecin de Marie de Médicis. Professeur royal d'anatomie & de bota-
nique en 1613, c'est Riolan qui fit établir en 1627 le jardin de botanique
Qaujourd'hui Jardin des Plantes). Riolan prit fait au célèbre épisode
des grands ossements trouvés en 1613 dans le Dauphiné. Alors que cer-
tains y voyaient ceux d’un géant ou de Tentobochus, roi des Cimbres
& des ‘l'eutons, il publia une Gigantomachie pour répondre à la Gigan-
tostéologie de Habicot, & dit que c'était le squelette d'un éléphant,
animal alors inconnu en Europe. Riolan combattit la doctrine de la
circulation du sang. (Raynaud, I. c., p. 300.)
6. Louis de Laforge, né à Saumur, publia en 1664 le Traité de
l’homme, de Descartes.
7. S'agit-il d’Antonios Eparkhos, de Corfou, poète grec du seiziènie
siècle, qui vint à Paris & y offrit à François I°" un recueil de pièces
inédites d'anciens poètes grecs?
8. Voir Raynaud, I. c., p. 143, note 4,
LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT. 14h
de saint Luc ou plutôt de saint Come, & qui a l'air moins
d'un médecin que d’un chirurgien, a donc été chargé par le
maréchal de le renseigner sur la fin de son cousin germain,
sur les causes qui ont amené « une mort aussi surprenante »,
sur l’autopsie du marquis de Rabat.’
Il est superflu, dit-il, d'insister « sur le détail d’une dissec-
tion que la graisse excessive a rendue fort embarrassée. » La
tête offre « l'épuisement de toute sorte d'humeurs & une stche-
resse aussi terrible qu’extraordinaire dans une personne aussi
grasse & qui n'avoit pas plus de cinquante ans... Pas une
goutte d'eau dans le cerveau. » Même sécheresse dans la poi-
trine : les cartilages du sternum étaient « uniformes aux côtes,
tant ils approchoient de la nature de l'os », & les poumons,
« qui gémissoient sous une si dure captivité, noirastres. »
L'estomac & les intestins étaient encore pis : « les boyaux
enflammez, l'estomac peint d’une couleur rouge, livide &
noire sur la membrane intérieure, à la réserve de trois places
blanches de la grandeur d’une pièce de 30 sols, qui mar-
quoient la mesure des ulcères creusés par l'érosion des
humeuis » ; encore ne les vit-on « qu'après avoir vuidé l'esto-
mach de quelques champignons & truffes dont on a accous-
tumé de parsemer les bisques. »
Le marquis a-t-il été empoisonné? Est-il mort d'apoplexie,
& quelle aurait été la cause de celle-ci? Galateau conclut à
l'empoisonnement par les champignons : « ils nageoïent inso-
lemment, mesme après la mort, dans son estomach, pour se
faire remarquer les autheurs & les complices d’une si san-
glante tragèdie; l'estomach & les bovaux sont ulcérés & gan-
grenés, de toutes parts il y a des marques engravées de ce
terrible venin, & l'auteur' de ce crime, par une cruauté
inouye, devient le spectateur & le témoin de toutes les mal-
heureuses suites.» Sans doute le marquis est mort assoupi & a
perdu subitement la voix, la parole, le mouvement & tout
sentiment. Cela tient « à la sympathie de l'estomach avec le
cerveau; les vapeurs malignes des champignons se sont esle-
1. Il s’agit du champignon.
{X 10
146 LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT.
vces dans le cerveau; les parties volatiles du Rossolis' leur
ont fourni des ailes ; cet enragé venin enflamme l’estomach &
ventre, glace le cerveau & l'assoupit par ses pavots.» Suit une
tartine sur les champignons, « que quelques-uns des anciens
ont nommé le siège des crapaux, les œufs & les mains des
diables ». Malgré leurs belles couleurs, « leur malice paroit »;
ils ont la forme de bouclier, « pour montrer le caractère de la
guerre qu'ils ont jurée contre nous, comme l'aconit marque,
par la forme d’un casque qui se trouve dans ses fleurs, l’ini-
mitié mortelle qu'elle a contre l'homme. » Les théologiens ont
comparé le champignon & Île péché. Si l'on coupe en petits
morceaux l'écorce d'un peuplier blanc & noir & si on les jette
dans le fumier, il y naît des champignons, « dernière plan-
che du naufrage de l'arbre ou, pour mieux dire encore, der-
nier soupir ii’ une âme végétative » ; si l'on jette sur du fumier
de cheval l’eau où les champignons ont bouilli, quatre jours
après il y en a de nouveaux. Puis de longues phrases sur les
chimistes & sur la térébenthine qui, « après une préparation
de six semaines, laïsse voir au fond d’un mortier ou d’une
cornue les images d’une forêt de sapins »; sur le sel, les ato-
mes des plantes po‘rries, la pierre de Naples que les uns ap-
pellent Lyncurium, que d'autres trouvent dans toute l’Alle-
magne, sur les rives du Borvsthène, près de Luxembourg, sur
l'urine du lynx, ses propriétés & celles de l’ambre qui, dit-
on, en résulte. Le savant homme revient aux champignons,
parle de l’Agaric « qui n'est ny froid, nv humide », de ceux
qui sont « engendrés par les ordures du cerf & nommés poi-
vrés »; il rappelle que beaucoup de gourmets font prudemment
tremper les champignons dans le vinaigre, le poivre & le sel.
1. Le rossolis (ou rosolio) est une liqueur, encore fabriquée à Zara
& à Turin, & qu'on avait ainsi nommée « rosée du soleil », à cause de
sa prétendue excellence. Le Journal de la sante de Louis XIV nous
apprend que le rossolis du roi se composait d’eau-de-vie faite avec du
vin d'Espagne, dans laquelle on faisait infuser des semences d'’anet,
d'anis, de carotte, de chenevis, de coriandre & de fenouil, à quoi l'on
ajoutait du sucre candi dissous dans de l’eau de nome & cuit en
consistance de sirop. Le marquis de Rabat semble avoir aimé ce « rata-
fa de roses », comme on nommait encore cette liqueur.
LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT. 147
Suivant lui, les plus inoffensifs deviennent vénéneux, s'ils
poussent près d’un chêne, d’un pin, d’un cyprès, d’un ohvier,
d'un sycomore, si les serpents ou crapeaux les infectent de
leur haleine ou de leurs ordures. Le marquis de Rabat sem-
ble mort d'apoplexie, n'ayant eu ni soif, ni nausée, ni défail-
lance; mais les Espagnols n'appellent- ie pas les champignons
« strangladors à cause de la force maligne qu'ils ont d'estran-
gler le monde après avoir troué oi K les boyaux en-
fammés & gangrenés. » La force des champignons surpasse
celle de l’opium ; &c... Bref, le médecin assure au maréchal
d'Albret que les apoplexies se multiplient « depuis l'usage
licencieux de l’eau-de. vie, du rossolis, du populo', du choco-
lat? & autres liqueurs pénétrantes »; que l'usage des truffes a
quelque chose de fort redoutable, « car elles ne naissent que
parmi les orages & les tempestes & sont nommées les filles du
tonnerre & les mères de la foudre. » Pour conclure, le mar-
quis de Rabat, « qui a mérité les regrets de toute la France »,
est mort empoisonné par les champignons & truftes dont il se
nourrissait d'une manière excessive.
Telle est la conclusion des quatre-vingt-cinq pages in-12 que
le docte Galateau a composées pour le maréchal César-Phébus
d'Albret. Le gros marquis, que Froidour avait jugé « fort des-
bauché & grand yvrongne », était mort d’une indigestion de
champignons & de truffes. Mais alors on ne parlait que d’em-
1. Le populo était une liqueur de table dont Guy-Patin parle dans
une de ses lettres. Peut-être le marquis de Rabat en abusait-il, comme
du rossolis, du chocolat & des trutfes.
2. Le chocolat, qualifié de « liqueur pénétrante », étonne; mais on
sait qu’il avait été rapporté du Mexique par les Espagnols & ne fut
connu en France que, selon les uns, sous Louis XIV], parce qu'il avait
été prescrit à Richelieu « pour les vapeurs de sa rate », selon d'autres,
après le mariage de Louis XIV. Si l’on se reporte à un dictionnaire
(par ex. celui de Larousse), on y voit que les théologiens avaient con-
damné le chocolat en 1616 comme étant « un agent damnable des né-
cromants & des sorciers » ; que le P. Brancaccio reçut en 1664 le cha-
peau de cardinal pour son De usu & potu chocolatae, ouvrage dans lequel
il soutient que cette boisson ne rompt pas le jeûne; que M'"° de Sévi-
gné n'aimait pas moins que le pauvre marquis de Rabat le chocolat que
le docte Galateau condamne.
148 LA MORT ET L'AUTOPSIE DU MARQUIS DE FOIX-RABAT.
poisonnements ; il y avait peu de temps que Henriette d'An-
gleterre s'était crue victime d’un attentat criminel", & le marquis
_ pouvait passer pour avoir succombé à un semblable crime,
étant donné le peu de sympathies qu'avait su se concilier le
gros tyranneau de Fornex & de Mauvezin.
Georges DOUBLET.
Nice, mai 1897.
1. On sait que Saint-Simon a considérablemeut accrédité la version
du crime, que son savant éditeur, M. de Boislisle, la regarde comme
une légende peu vraisemblable, mais que le poison a joué un grand
rôle sous Louis XIV.
ÉTAT DU MAS-D’'AZIL
APRÈS LES GUERRES DE RELIGION
Les doctrines de la Réforme ne pouvaient qu'acquérir une
puissante influence sur les populations si impressionnables du
midi de la France. On venait leur offrir l'affranchissement de
la raison, l'indépendance des vieilles autorités, la guerre aux
abus & surtout « l'attrait de la nouveauté », selon le mot célè-
bre de Frédéric le Grand. C'était plus qu'il n’en fallait pour
appeler à soi une multitude d’esprits inquiets, de consciences
troublées, d'hommes désireux d'aventures & de changement
religieux ou politique.
C'est dans les vallées de l'Ariège surtout que ces doctrines
devaient trouver un terrain favorable. Là étaient encore, à
côté de leurs vieux monuments & respirant les fières traditions
de la race gauloise, les fils indomptés de ces hommes qui
avaient sauvé leur indépendance à l'abri de leurs forêts & de
leurs montagnes. Là vivaient épars, mais tenaces dans leurs
préjugés, quelques débris des sectes vaudoises qui gardaient
avec leurs anciennes croyances les rancunes de Îa défaite &
l'espoir d'une revanche. « L'indépendance native de ces popu-
lations écouta volontiers les cris de la liberté! »; aussi la voix
des nouveaux apôtres trouva un écho sympathique & retentis-
sant dans une grande partie des populations ariégeoïises. Il se
produisit un de ces mouvements violents qui couvrit le pays
1. Annales de Pamiers, J. de Lahondès, t. I, p. 450.
159 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRRES DE RELIGION.
de ruines morales & matérielles ; & aucune de ces autorités
que le peuple cherche aux heures de trouble ne se leva pour
diriger les aspirations nouvelles vers un but utile & pacifique.
Les sièocs épis:onaux de Toulouse & de Pamiers étaient
occupés, l’un par Oldet de Châtillon & l'autre par Jean ile
Barbanson qui, tous deux, embrassèrent le parti de Calvin.
Les prêtres, au milieu des divisions & des désordres dont
ils étaient les témoins de la part des évêques, n'avant d'ail-
leurs reçu qu'une insufhsante formation ecclésiastique,
vivaient sans vertus & sans prestige au milieu de leurs popu-
lations; les religieux avaient perdu, dans le soin des choses
du siècle, l'esprit de leur vocation & les seigneurs qui tenaten
en main le glaive de la puissance temporelle étaient disposés
à le tourner contie l'Éciise qui souvent leur disputait les hon-
neurs & les bénéfices du pouvoir. C'était donc le désarroi le
plus complet & l'heure était propice pour un bouleversement.
Les audacieux vinrent pour réformer, disaient-ils, cette
société qui n'avait plus de guide dans nos contrées; ils vin--
rent’« au nom cle la dignité humaine » & sous la protecti »2
du pouvoi: féodal.
Marguerite, reine de Navarre, leur fit gracieux accueil &
leur permit « de faire le prèêche dans sa cour », puis les auto-
risa à propager le nouvel enseignement dans ses Etats de
Béarn & de Foix. Sa fille Jeanne, dont on a si justement dit
« qu'elle n'avait de femme que le sexe », enhardit les nova-
teurs par son adhésion publique à leur relivion.
S'appuyant sur les nombreux éléments d'action qu'ils trou-
vèrent dans les mécontents, les ambitieux, les inconstants des
vallées de l'Ariège & de l’Arize, ils eurent proinptement formé
autour d'eux un groupe d'hommes ardents, prêts à soutenir
par la violence K ‘les armes leurs prédications. En 1557, dit
Lescazes', les huguenots du Carla, de Gabre, de Sabarat & du
Mas-d'Azil se sentirent assez forts pour commencer cette lon-
gue lutte fratricide qui ne devait pas durer moins de soixante
& dix ans.
Nous écririons une iles pages les plus sombres de notre his-
3, Mémorial, p. 59.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÉS LES GUERRES DE RELIGION. 151
toire ariégeoise si nous dressions le bilan des ruines amon-
celées, dans nos villes & nos campagnes, par le passage de ces
diverses bandes d'hommes sans honneur & sans pitié qui,
sous le masque de la religion, satisfaisaient leurs plus vils ins-
tincts. 1] nous faudrait dépeindre ces scènes lamentables qui
durent accompagner l'incendie de Vicdessos, Tarascon, Mont-
gaillard, Le Peyrat, Vira, Villeneuve & le Vernet ; représen-
ter la fureur de ces énergumènes qui s'attaquaient à de timi-
des femmes & à des hommes d’oraison qui ne demandaient
qu'a être oubliés dans le silence de leurs cloîtres. Ils furent
chassés de leurs retraites, quelques-uns massacrés impitoyable-
ment, & les antiques abbayes de Boulbonne, Saint-Volusien
de Foix, Saint-Antonin de Pamiers, Salenques, Mas-d’Azil,
Pillées, brûlées, détruites jusqu'aux fondements; puis ce sont
les villes. de Pamiers, Mazères, Saverdun, Foix, Tarascon,
prises & reprises d'assaut, subissant aujourd'hui toutes Îles
vexations d'un impitovable vainqueur &, demain, les repré-
sailles non moins cruelles du vaincu qui prend sa revanche.
Ces malheureuses cités voient à diverses reprises leurs maisons,
leurs églises, leurs monastères & établissements de charité
incendiés, saccagés, leurs habitants écorgés, leurs donjons &
remparts démolis. Plus de transactions comimerciales, plus de
sécurité sur les routes; les marchés sont désertés, l'industrie
éteinte; partout la division, les sombres complots, le désir de
la vengeance ; un silence de mort règne sur les villes & les
champs, & le sommeil de ces tristes populations n’est hanté
que de sanglantes images, de douloureux souvenirs & de ces
sinistres figures qu'ils ont vu passer, les Daudon, Hoen
Durban, Mirepoix, Themines.
Mais il ne rentre pas dans notre plan de raconter les diver-
ses phases de cette horrible guerre. Ces « épouvantables
esmotions & lugubres événements! » ont été retracés en détail
par des chroniqueurs & les historiens contemporains? ; nous
nous dispensons de refaire ce douloureux récit. |
1. Mémorial historique de J.-J. Lescazes, p. 59.
2. Histoire des comtes de Foix, Olhagaray. — Annales, Mer de Sponde.
— Histoire generale de Languedoc, Dom Devic & Vaissete, — Memo-
192 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
Nous nous proposons seulement, à l’aide de documents inédits,
de faire connaître la déplorable situation où se trouvait la
ville du Mas-d'Azil après les guerres de religion. Ce tableau
complètera ainsi les divers travaux historiques qui ont été
publiés sur ce pays tant éprouvé, dans cette fatale période où
les deux plus inexorables passions qui se puissent partager le
cœur humain, le fanatisme religieux K la fureur du lucre,
causèrent de si terribles désastres.
Les documents inédits dont nous disposons sont :
19 Le procès-verbal de visite faite par Monseigneur Jean-
Louis de Bertier, évêque de Rieux, à la paroisse du Mas-
d'Azil, 22 avril 1655.
20 Le proses-verbal de la visite épiscopale faite à la même
paroisse par Monseigneur Antoine-François de Bertier,
neveu du précédent; le 27 octobre 16652. |
3° Un mémoire de M. Tournier, secrétaire de M. de
Bezons, intendant du Languedocÿ.
Nous n'extrairons de ces deux procès-verbaux épiscopaux
que Îles renseignements qui viendraient compléter ou confr-
mer le rapport de M. Tournier, nous réservant de mettre tout
entier sous les yeux de nos lecteurs le document le plus
important, l’œuvre du secrétaire de l'intendant du Langue-
doc.
La persécution avait été si violente au Mas-l'Azil, qu'en
1635, le curé déclare à l'évêque qu'il n’a que cent trente-trois
communiants qui demeurent à la campagne & dans le district
de la dite paroisse, « nv ayant qu'un habitant catholique
dans la ville, qu'un seul qui reçoit tous les jours de mauvais
traitements de la part des habitants qui sont de la R. P.R.
rial historique, J.-J. Lescazes. — Comtes de Foix, Castillon d'Aspet, —
Histoire du pays de Foix, Pezet. — Annales de Pamiers, J. de Lahondès.
— Histoire de Saverdun, Barrière-Flavy. — Bulletin de la Société Arie-
geoise,t. LIL, t. IV, t. V.
1. Archives de la Haute-Garonne. Fonds de Rieux, Registre n° 5,
pp. 418-421.
2. Archives de l'Ariège. Fonds du Mas-d'Azil, L n° 7.
3. Archives de DArise Fonds du Mas-d'Azil, L' n° 4
- 4 Procès-verbal du 22 avril 1635.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 153
en hayne de sa conversion. » L’évêque désirant voir le lieu où
était jadis bâtie la célèbre abbaye bénédictine fondée au hui-
tième ou neuvième siècle, se transporta à la porte d’Albret &
constata que des particuliers y avaient déjà élevé des maisons
& « usurpé plusieurs jardins dans l'enceinte & clôture des
vieilles mazures du dict monastère que nous avons trouvé, dit
le prélat, estre de très grande estandue K remarqué où estoient
anciennement les esglises & lieux réservés. »
I] voit ensuite le temple des protestants « qui avoit esté
basty de la despouilhe du monastère &sur le fonds de l’abbaye.»
C'était « un grand vaisseau bien basty & propre pour faire une
esglise. »
Les catholiques n’ayant point d'édifice sacré depuis la démo-
lition de l'église abbatiale par les huguenots, célébraient l'of-
fice divin dans une salle de l’hôpital ; les malades & les pau-
vres logés sous cette salle « malicieusement faisaient de grands
bruits pour troubler l'office & allument de grands feux qui
jettent des fumées puantes qui infectent la dite salle. »
Dans cette chapelle improvisée, un misérable autel de bois
pour tout ornement & un antipendium « de camelot & fort
uzé » si grand était ce dénuement que l'évêque ajoute que
« si nous n'eussions point porté notre chappelle, nous n'eus-
sions pu y célébrer, avec la décence requise, ny ayant qu'un
calice d’estain fort vieux, une nappe, deux chandeliers de bois,
une chasuble & une croix de bois pour les processions. L'’autel
était protégé par un petit ciel de bois pour destourner l’eau
qui tombe du couvert du toit qui est tout ouvert. À défaut de
fonts baptismaux, on baptize sur un plat en terre. »
À côté des ruines matérielles. les ruines morales. Les habi-
tants du Mas-d’Azil n'observent aucune religion depuis qu'ils
ont renoncé au catholicisme ; ils ne respectent même pas les
édits du roi « travaillant tous les jours de festes chômables &
bien souvent les dimanches. »
Les religieux eux-mêmes confessent « qu'ils n'observent &
ne gardent aucun vœu de religion & qu'ils logent en pension
ans les maisons particulières de la ville séparément, nous
ayant advoué franchement qu'ils ne vivoient K ne pouvoient
vivre en religieux pour n'avoir ny esglise, ny cloistre, ny doï-
154 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
toir, ny réfectoire, ny chappitre, ny aucun lieu régulier, nv
même pour estre payés entièrement de leur pension mona-
cales quoyqu'elles soient trop petites. »
Trente ans plus tard, la situation était la même dans cette
malheureuse ville'. Le nouvel évêque Antoine-François de
Bertier trouve le service divin encore installé dans la même
salle d'hôpital où règne le plus absolu dénuement. Tous les
symboles extérieurs de foi avaient été enlevés, les croix avaient
été arrachées; les huguenots s'étaient emparés de la cloche
des catholiques pour en orner leur temple, avaient usurpé les
jardins voisins de l'’hospice & gardaient dans leurs archives
privées les livres terriers & tous autres titres appartenant à la
communauté. Un progrès cependant, un progrès consolant,
fut remarqué par le prélat visiteur : c'est que le nombre des
catholiques avait augmenté. On comptait déja trois cents ca-
tholiques, & dans la ville, vingt-sept familles appartenant au
même culte. Il y avait là un gage de retour de ces âmes éga-
rées qui rentreront Surtout en grand nombre au giron de
l'Église, dans quelques années, tan surviendra la révoca-
tion de l'Édit de Nantes.
Nous complétons ce tableau à peine esquissé dans ses gran-
des lignes par la relation suivante que nos lecteurs liront, je
l'espère, avec le plus grand intérèt?.
1. Procès-verbal de visite épiscopale du 27 octobre 1665.
2. Un autre procès-verbal de visite du mème évèque, du 19 octo-
bre 1633, nous décrit la malheureuse situation des paroisses voisines
du Mas à la fin des guerres civiles".
S'aint-Felix-des-Salenques. « Nous avons trouvé l'esglise de cette par-
roisse toute ruinée, sans aucun couvert, mise en ce piteux estat par
les huguenots lors des premières guerres, tous les parroïssiens estant
dispersés & en diverses mettairies ny ayant que trois ou quatre catho-
liques. »
= Les Bordes. « L'église n'a qu'un appentis de trois cannes de long &
dix-huit pans de large, le tout fait en meschant bois & ouvert de tous
côtés. L’autel est en très piteux estat, construit de terre & de quelques
cailloux parmi. Au-dessus, deux petits chandeliers de bois, quelques
images de papier dont les couleurs sont effacées & une croix de letton
1. Archives départ:mentales de la Haute-Garonne. Fonds de Rieux. Registre n° ,
P:97:°
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 155
MÉMOIRES
POUR LES CATHOLIQUES DU MAS-D'’AZIL!
1. L'abbaye du Mas-d'Azil ayant esté démolie jusques aux
fondements? par ceux de la R. P. R.5, l'église paroissiale, qui
n'estoit que celle de l’abbave, fut aussi entièrement ruinée ; de
que le sieur curé dit estre de Campagne. Il n’y a point de fonts baptis-
maux, se servant d’un plat qu'on emporte. »
Sabarat. « Avons trouvé l'esglise ancienne toute ruinée, ny ayant
qu'un appentis & fort bas au fonds des maseures de la dite église an-
cienne où est encore le cloitre presque tout entier. Avons trouvé un
autel basty de cailloux & de sable avec une pierre au milieu par nous
consacrée, non enchâssée, sans nappes ny devant. Nous avons trouvé
une escuelle de terre dans le trou qui est dans la paroi de la dite église,
qui n’est ny pavée ny couverte d'aucun toict. Il y a quarante catholi-
ques, grands & petits. »
Reynaude. « L'église de Reynaude feust desmolie par les huguenots;
les murailhes & maseures existent encore. »
Camarade. « Nous n'avons trouvé que quelques vieilles maseures du
bastiment de l’église qui a estée ruinée & desmolie pendant les trou-
bles par les huguenots du dict Camarade. »
1. Ces mémoires me paraissent avoir été rédigés dans les premiers
mois de l’année 1665. M£' de Bertier, évèque de Rieux, en prit con-
naissance lors de sa visite épiscopale au Mas-d'Azil, le 27 octobre 1665.
Son secrétaire, dans une note, dit que ces mémoires sont de la main de
M. Tournier, secrétaire de M. de Bezons, intendant du Languedoc.
Tournier reçut de l'assemblée des Etats de Montpellier en 1667-1668,
600 livres « pour services rendus à la foi », en recueillant les plaintes
des catholiques contre les huguenots.
Histoire générale de Languedoc, édit. Privat, Toulouse; t. XIII,
page 429.
2. C’est en 1560 qu'eut lieu la destruction de l’abbaye du Mas-d’Azil.
3. « Religion Prétendue Réformée », c'est sous cette dénomination
que le roi Henri IIT voulut, en son édit de Blois, que füt désigné le
calvinisme.
En 1600 & en 1623, le roi couvoqua des commissaires pour rétablir
les religieux dans leurs anciennes possessions. Un arrèt du Parlement
de Toulouse du 11 décembre 1602 portait qu'ils devaient ètre réinté-
grés dans leurs abbayes u moyennant reconstruction & appropriation
156 ÉTAT DU MAS-L'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
sorte que les catholiques avant esté restablis par ordre du Roy,
on leur assigna l’hospital pour faire le service divin. Les reli-
gieux & le curé font tous ensemble le service dans la salle du-
dit hospital. Cette salle a environ quinze cannes de longueu:
& cinq ou six de largeur. L’autel est dressé dans un coin assez
obscur. Les fenesties sont sans vitres & sans chassis, 11 n’y a
ni lambris ni plancher au-dessus, de sorte qu’on voit le toit &
le jour à travers quasi partout. Le dessous de cette salle est
occupé par le sergent de la ville qui est huguenot. Le plan-
cher qui est entre deux est tout entr'ouvert & tout usé, de
manière que la fumée entre dans l’église & la remplit quel-
quefoix si fort qu'on n’y scauroit rester ; aussy est-elle si noire
de la fumée qui y est presque toujours qu’il n’y a point d’es-
table ni d’escurie plus salle.
2. Sur les fonds de l’abbaye on a élevé quelque peu de mu-
raille pour faire une église, mais depuis seize ans ou environ
cet ouvrage reste interrompu, M. l'abbé du Mas ne prenant
aucun soin de bastir pour loger le bon Dieu & pour donner
quelque logement aux religieux?.
3. Les huguenots, avant le restabiissement des catholiques,
avaient fait leur cimetière sur les tons de l’abbaye. Les catho-
liques en demandèrent la moitié par grâce, lorsqu'ils furent
restablis, ce qui leur fut refusé par les huguenots qui ne leur
en donnèrent enfin que la quatrième partie & dans le plus
mauvais & plus chétif quartier & ils gardèrent les trois autres
portions pour eux & encore menaçaient-ils de temps en temps
les catholiques de leur oster cette petite partie. Le Sr Recteur
indispensable » (Inventaire des Archives de la Haute-Garonne, séric
B. 206. Mais le mauvais vouloir des huguenots retarda l'exécution des
ordres du roi & des arrèts de la Cour de Toulouse jusqu’à la fin de
l'année 1629, « la sainte messe & aultres offices divins y estait célebrez
cette année, sans aucun trouble ny empeschement », dit de Lescazes.
Memorial, p. 162.
1. Le procès-verbal de visite de Ms" de Bertier en 1635 confirme tous
les détails donnés par Tournier sur le misérable état des catholiques
& de leur culte.
2. Le travail de reconstruction de l’église ayant repris, elle fut ou-
verte au culte en 1673.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 157
leur fit intimer, il y a trois mois ou environ, les derniers re-
glements faits par Sa Majesté à Vincennes, octobre 1663, qui
ordonnent que Îles huguenots rendront aux catholiques Îles
cimetières qui sont sur les fonds d'église de quelle manière
qu'ils les aient occupés; mais les huguenots du Mas-d'Azil
n'ont fait aucun estat de cet ordre du Roy & ensevelissent à
leur ordinaire les morts dans ce cimetière.
4. I] v a une annexe dans la paroisse du Mas-d’Azil qui
s'appelle Raynaude. L'église fut démolie par les huguenots
pendant les guerres"; Es cimetière est encore occupé par les
huguenots qui sont si impudents que d’ensevelir ceux de
leur religion pesle-mesle avec les catholiques & les uns sur
les autres.
5. Ceux de la religion P. R. se servirent d’une partie des
matériaux de l’abbaye & ancienne église pour bastir leur
temple qui est très beau & fort grand. Il n'est pas à plus de
trente pas de l'église où l’on fait aujourd’hui Île service divin
de manière que le chant des Pseaumes cause beaucoup de
distractions & incommole extrêmement Îles prestres surtout
quand ils sont à l’autel. Ces deux raisons demandent que le
dit temple soit démoli ou remis entre les mains des catholi-
ques qui en pourront faire une fort belle église. Nous pour-
rions ajouter pour une troisième raison de la démolition de ce
temple que il a été basti longtemps après l’Edit de Nantes.
Cela se prouve par l'inscription qui est gravée sur la porte
1610, qui est douze ou treize ans après l'Edit. Cela se prouve
encore par des témoins oculaires qui l'ont vu bastir. M. de
Vic, sacristain de la communauté des Religieux du Mas-d’Azil,
l’a vu bastir & plusieurs autres gentilshommes & prestres du
voisinage?. À cette démolition du temple on pourrait ajouter
la privation de tout droit d'exercice de la R. P. R. dans le dit
1. Voir Bulletin de la Société Ariégeoise, 5° vol. p. 343.
2. Le 22 avril 1682, Étienne de Malenfant, juge mage, lieutenant
civil à Pamiers, se rendit au Mas-J'Az!l hour faire exécuter un arrêt
du Conseil d'État qui ordonnait la destruction du temple qui ne se
trouvait pas à cent pas de distance de l'église catholique. Rousselet,
curé au Mas, & Bourdin, ministre de la R. P. K., furent mandés pour
exposer leurs arguments en faveur du maintien ou du déplacement du
158 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
lieu, car ils n’en ont aucun', & d’ailleurs M. l'abbé du Mas
estant seigneur du lieu il pourrait les empêcher d'y faire au-
cun exercice.
6. Il y a des catholiques fort vieux dans le Mas-d’Azil &
autres environs qui ont vu le clocher de l’abbaye sur pied, où
il y avait une cloche, mais quelques huguenots mutins ruinè-
rent un jour le clocher, & estant abattu, ils brisèrent la cloche
& la partagèrent entre eux. Quand M. de Montagne, con-
seiller au présidial de Montpellier, fut envoyé par le roy au
Mas-d’Azil pour faire desmolir les fortifications ?, 1l y avoit une
petite tour près de l’hospital où 1l pendait une cloche dont les
temple. Bourdin prétendait que la distance devait être prise de la cha-
pelle des Bénédictins où s'était fait le service paroïssial. Rousselet, au
contraire, soutenait que le mesurage devait se faire de l'église de l’hô-
pital qui avait toujours été utilisée pour le service paroissial sauf une
interruption forcée de 1673 à 1681, période pendant laquelle on avait
fait des réparations.
Les allégations de Bourdin n’eurent aucun succès, car le mesurage ne
donna de l'église de l’hôpital que 20 pas & 1,3 de la chapelle des reli-
gieux. N'étant à la distance légale d'aucun des sanctuaires catholiques,
le juge mage en ordonna la destruction. La reconstruction du nou-
veau temple sur une pièce de terre devait être faite dans le délai de
six mois. On voit que la décision du juge mage ne fut pas exécutée,
puisqu’en 1665 le temple était encore debout à la même place. Voir
Bulletin de la Soc. Ariègeoise, t. V, p. 359.
1. Tournier s’appuyait évidemment ici pour interdire l'exercice du
culte réformé aux habitants du Mas-d’Azil sur l’article IV de l'Édit de
Nantes qui ne l’autorisait que « es villes & lieux où il a esté par eux
(les réformés) establi & faict publiquement es années 1596 & 1597 »;
mais à ce défaut de titre officiel, les Réformés du Mas pouvaient invo-
quer la tolérance & une sorte d'argument de prescription puisqu'ils
faisaient l'office dans leur temple depuis 1610. La décision du juge
mage de Pamiers que nous avons vue plus haut semble d’ailleurs une
sorte de reconnaissance légale de leur droit puisqu'il les autorise à
rebätir leur temple.
2. Le décret de démolition des murailles & tour du Mas, signé par
Louis XIV le 30 juin 1633, ne fut réellement mis en exécution qu’en
l’année 1636. C’est un marchand de Montesquieu-Volvestre, Jean Es-
catch, qui, sous la surveillance de M. de Montagne, fut chargé de ce
travail de démolition.
Fonds du Mas-d’Azil, Archives de l'Ariège, liasse B.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 159
catholiques se servaient quelquefois pour appeler à la messe;
le sieur curé qui est présentement m'a dit qu'il l'avoit sonnée
souvent. Le sieur de Montagne ordonna que cette cloche serait
remise aux mains des catholiques, après avoir fait démolir la
dite tour. Mais les huguenots s'en saisirent & quelque temps
après la firent refondre & l'ont pendue au clocher de leur
temple où elle est encore présentement. Cecy se prouve, comme
j'ai dit, par des témoins & par l'ordonnance qui est entre les
mains du sieur curé du Mas. Les catholiques n'ont qu ‘une
petite cloche dont ils se servent, qu'ils ont achetée à leurs
despens.
7. Le sieur curé du Mas-d’Azil qui devrait avoir une mai-
son presbytérale joignant l'église a esté obligé jusques à pré-
sent d'en louer une, tantôt dans un quartier de ville, tantôt
dans un autre, à ses despens. Îl est maintenant résolu de
mettre la communauté en instance & d'obliger les habitants
de lui bastir une maison.
De l’estat de la communauté & du conseil politique.
1. Dans Île verbal des commissaires qui furent envoyés par
le Roy, l'an 1632, sçavoir M. de Rabaudv, conseiller au Par-
lement, & M. Descoubiac, conseiller en la Chambre de Cas-
tres, il est porté que, clans la ville du Mas, il y aura quatre
consuls : le premier & le troisième catholiques & les deux
autres de la R. P. R.; que le conseil politique sera composé
de quarante-huit membres conseillers politiques : vingt-quatie
catholiques & autant de la R. P. R.; quil y aura on syn-
dics : l’un catholique & l’autre huguenot; deux greffiers, &c.
J'en ai leu un extrait en bonne & deue forme.
2. Le Mas-d’Azil est tout rempli d'huguenots, IT ÿ en a un
bon nombre qui sont puissants & riches ; les catholiques sont
en très petit nombre. Il nv en a que quatre ou cinq qui
ayent maison dans la ville; le plus considérable est un tailleur
& le quatrième est le porcher de la ville qui a encore beau -
coup de peine à se maintenir œans sa charge. Il n'y en
a que deux qui entrent au conseil dans la ville, le tailleur &
160 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
un maçon. Îl est vrai que depuis quelque temps Île sieur curé
fait entrer son neveu qui est un jeune homme quil tient
auprès de Jui. Il serait fort important de faire réduire le con-
seil à un plus petit nombre, si on ne peut pas en chasser acti-
vement les huguenots. Quand on convoque le conseil, on ne
fait sonner ni cloche ni trompète ; on se contente d'envoyer le
sergent chez ceux qui sont au gré des huguenots & ils sont
les maîtres absolus dans toutes les assemblées à cause qu'il v
a dix huguenots pour un catholique & ils n'opinent jamais à
voix égale.
3. Quoique par les arrêts du conseil & règlement de Sa
Majesté toutes les charges uniques doivent être remplies par
les catholiques, dans le Mas-d’Azil le greffier & secrétaire de
la ville nommé Lenglade est huguenot & tous fort bien gagés
aux despans de la communauté. Et tout ce qui est plus insu-
portable que tout cella, le procureur du roy est huguenot, ce
qui fait que jamais aucun ordre du Roy en faveur des catho-
liques n'y est exécuté, que les boutiques y sont ouvertes les
jours de festes & les boucheries les jours d'abstinence, qu'on
y chante les pseaumes hors du temple, qu'on travaille les jours
de festes par les rues. Feu Monseigneur de Rieux' avait fait
en sorte que M. de Tourreil, procureur général, s’estoit résolu
de faire son substitut dans le Mas, un certain Decamps de La-
bastide de Besplas, & avait même cité Doumenc qui est le pro-
cureur du Roy, huguenot; depuis, l'affaire a demeuré en
l’estat à cause de la maladie & de la mort de feu Monseigneur
de Rieux. Les catholiques n'ont dans le Mas ni notaire, ni
grefher, n1 advocat, ni juge, &k quand on Îles assommerait tous
ils seraient incapables de dresser le moindre procès-verbal.
Les consuls catholiques ont voulu quelquefois prendre un as-
sesseur catholique de Labastide ou de quelque autre lieu,
mais les huguenots s'y sont toujours opposés & empeschent
qu'on n'ayt point fait d'assesseur parce qu'il n'y a point d’hu-
guenot qui en puisse être dans le Nas, faute de grade.
1. Jean-Louis de Bertier, qui avait succédé à son oncle sur le siège
épiscopal de Rieux, en 1620, mort à Paris après s’étre démis de son
évèché, le 7 juin 1652.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL. APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 161
3. Les huguenots, pour empescher que Îles cathoiiques ne
pussent establir un régent dans Ja ville pour apprendre les
lettres aux enfants, tant des catholiques que de ceux de
la R. P. R., suivant les édicts & règlements, tiennent, en
leur particulier, des pédagogues pour lesquels on ne cottize
rien, mais entre eux ils les gagent & par ce moyen ils empes-
chent l'establissement d'un catholique & le bien qui en pour-
rait venir. ]] serait bon d’avoir quelque ordonnance de Mes-
sieurs les Commissaires pour establir un régent catholique au
Mas, car ni les gentilshommes voisins ni les pauvres catholi-
ques de la ville & des environs ne peuvent rien faire appren-
dre à leurs enfants à moins que de les envoyer chez ces péda-
goques huguenots, ce que Monseigneur de Rieux leur a jus-
tement défendu, sous peine d’excommunication. |
Biens d'église usurpés par les huguenots.
1. Les plus belles maisons du Mas-d'Azil sont basties de
matériaux de l'abbaye, monastère & ancienne église. Cela se
prouve évidemment par le rapport qu'on en peut faire, par
les piliers du cloistre qui restent tout entiers. M. de Thou a
un pigeonnier près de la ville où l'on voit encore des piliers
du cloistre; & dans quelques jardins des huguenots on en
trouve un grand nombre. S'il ÿ avait un abbé qui eût un peu
de zèle, 1l pourrait avoir le temple pour en faire une église &
il pourrait loger ses religieux aux despans de ces huguenots
usurpateurs sans quil leur en coustât presque rien".
2. Joignant les fossés de la ville, il y a quatre ou cinq bel-
les pièces de terre dans le meilleur fonds de ce pays-là, très
revenantes, nobles & quittes de toutes charges mesmes des
dixmes qui appartiennent à M. l'abbé du Mas-d’Azil, mais
elles ont été usurpées du temps des guerres de religion & elles
sont possédées encore par des huguenots, sçavoir, par Mes-
1. Joseph de Montpezat de Carbon était évêque de Saint-Papoul
quand il fut appelé au siège de Toulouse, le 22 novembre 1674. « Il
garda la commende du Mas pendant sept ans, disent les Bénédictins. »
IX | II
162 ÉTAT DU MAS D'AtIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
sieurs de Serres, Langlois, Lavaur & Montfalcon. Ils disent
que ces terres leur ont esté engagées pour le temporel, moyen-
nant une somme de cinq cens escus, ce qui ne paraît pas, &
quand cela serait, ces terres valent plus de mille escus. De
plus, quoique ces huguenots soient tous roturiers, ils jouissent
de ces terres avec les mêmes privilèges que s'ils estoient abbés,
car ils ne payent en taille ni censive, ni dixmes... S'il y avoit
un abbé un peu zélé, il ne souffrirait pas par un abus
estrange que ces terres deumeurassent ainsi destachées de
l’abbaye & entre les mains des huguenots.
3. Quoique la place, où les fortifications estoient, appar-
tienne à l'abbé, comme seigneur, elle est occupée par les
huguenois’ ou bien abandonnée en friche. Il y en a qui ont
esté si impudens que d'en bastir des maisons. Le sieur Goty
en jouit d’une partie qu'il prétend lui avoir esté donnée par
le Roy & mesmes il y a un endroit joignant sa maison où
elles n’ont pas esté abattues, dont il se sert. Sur le fonds où
estaient l’abbaye & l’église, on y fait un passage aussi public
que la rue, & quand or à voulu planter des croix, on Îles a
ostées la nuit. , |
4. Le sieur abbé du Mas-d’Azil a toujours perceu avec le
curé la primice, le carnelage, la dixme du foin, de la laine,
des noix & mesmes des herbes potagères. Mais M. l'évesque
de Saint-Papoul, qui n'estoit alors qu'abbé de Carbon,
avant eu quelque affaire un peu fascheuse, donna Île droit,
moyennant la somme de cinq ou six cents escus à ce que l’on
dit. D'autres disent qu'il céda le droit pour le sixième des
pauvres. Quoi qu'il en soit, les huguenots eurent quelque
transaction fabriquée sous la cheminée passée entre le sieur
abbé & eux qui leur cédoit ce droit & les huguenots la firent
confirmer par arrest du Parlement de Toulouse. Le sieur
Duros, curé du Mas, se voyant privé de son troisième de car-
nélâge, primice, &c., se pourveut au Parlement contre cet
arrést, & il obtint deux arrests qui cassent la transaction &
l’arrest qui la confirmait. Maïs propter metum hæreticorum,
l'affaire a demeuré en l’estat, & il n’a jamais osé faire exécu-
i. f. de Montpezat de Carbon, dont nous avons déjà parlé.
°5
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DÈË RELIGION. 108
ter ces arrests, de peur, comme il m'a raconté, que les huguet
nots ne l’ensevelissent une nuît sous les ruines de sa maisort
par une mine dont ils le menaçoïent. Depuis cette cession ou
tolérance du sieur abbé, on ne lève plus, dans le Mas, ni
primice, ni carnelage, ni foin, ni laine, de manière que cé
sont les riches qui profitent de ce droit non pas les pauvies,
en faveur desquels ils disent que l’abbé a donné ce droit. Pout
les Hinets, le consistoire afferme chaque année la dixme à cent
livres ou cinquante escus, & avec cela il paye les gages de
l'entonneur des pseaumes qu'ils appellent faussement le dia:
cre. Quelle honte!
5. Depuis que les catholiques ont esté restablis dans le
Mas-d'Azil, ils ont esté contraints par la plus horrible persé-
cution qu’on puisse s’'imaginer de payer les gages des minis-
fres, en cottisant huit cents livres chaque année pour deux
ministres qu'il v a, & cette somme estoit repartie aussi bierr
sur Îles catholiques que sur les huguenots, levée & payée plus
exactement que les deniers du Roy. Le sieur curé a fait. de
temps en temps quelque instance ou opposition; mais nonobs-
tant tout cela, Îles pauvres catholiques ont esté toujours : sous
cette tyrannie. I] n'y a qu'un an ou environ que: -cela ne se
fait plus, & on cessa seulement d'imposer sur les catholiques
a près le retour de Monseigneur de Rieux de Paris. I'seroit
important que le sindic du pays ou Monsieur le Procureur
général du Roy demandit restitution de toutes ces sommes
avec despans & l'amende contre les huguenots qui par un
mespris estrange des édits & arrests ont fait une volérie: si
horrible. | a
6. I yaun ministre dans le Mas-d'Azil, nommé Bourdin,
qui habite dans une maison noble & quitte de toutes charges,
qui est obit. La communauté qui lui donne quatre cents livres
par an pour ses gages lui a donné cette maison & l'en laisse
jouir noblement; &, pour cela, il lui tient en compte dix escus
en tant moins d ses gages, M. Daspet, religieux du Mas a la
fondation de cet obit, mais il n'a pas le courage de mettre.
en instance les huguenots & d’assigner ledit ministre en:
délaissement; cette maison est près de l’hospital où se fait le
service divin. Les religieux du Mas laissent encore jouir aux
164 ÉTAT DU MAS D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
huguenots plusieurs pièces de terre, près K vignes aux envi -
rons de la ville, qui appartiennent aux dits religieux; quel-
ques-uns ne Île savent que par tradition, les autres en ont de
fort bons titres; mais comme ils voyent que M. l'Abbé n'en-
treprend rien, ils n'osent pas remuer.
7. Quelque temps après l'exécution de la Commission qui
réunit les catholiques dans le Mas, les huguenots, prévoyant
que les ecclésiastiques & autres catholiques pourrotent tirer
des lumières des vieux cadastres pour biens d'église par eux
usurpés, ils firent un nouveau livre terrier, & ont depuis tel-
lement supprimé les vieux cadastres qui découvraient les obits
& terres d'église, qu'ils ne sont plus visibles qu'aux Messieurs
du Consistoire. Il est pourtant vrai que M. Langlois en a
deux fort vieux dans son cabinet. Lenglade, grefñer & notaire
de la ville, en a un troisième, & le sieur de Montfalcon en a
un autre qui est fort vieux. ]l serait fort important de les reti-
rer adroitement si on pouvoit, & même par force, car ceux de
la Religion ne peuvent pas se défendre de les exhiber, parce
que, comme j'ai remarqué, le verbal de Messieurs les Com-
missaires dit que ceux de la Religion leur présentèrent le
vieux livre terrier & que lesdits sieurs Commissaires le leur
remirent entre les mains, de quoy le verbal demeure chargé,
de sorte que l’on pourroit les obliger par amende à les remet-
tre. Pour les autres vieux papiers & documents de la ville, ils
sont tous enfermés dans le temple, dans une petite chambre
où sont les archives du Consistoire,
8. Quand l’hérésie s'introduisit au Mas-d’Azil, les reli-
gieux, voyant que cet orage allait fondre sur eux & sur le tré-
sor de l’église, le sacristain remit entre les mains de l’aïeul de
Barricave, qui est aujourd’hui ministre dans le Mas, tous les
cahiers, vases sacrés, ornements & autres choses de l’église.
Le dit Barricave s'en chargea par vœu & donna un billet de
garde au dit sacristain; mais depuis, s'estant fait huguenot, il
vendit les vases sacrés & en acheta quelques métairies que son
petit-fils, qui est ministre, possède. Feu Grillon, prieur, avoit
le reçeu en main, & il y a des gens au Mas qui l'ont lu, entre
autres M. de Vic, religieux, & on croit que ledit Grillon, par
une lâcheté unique, remit entre les mains de feu Barricave,
ÉTAT DU MAS-D’AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 165
qui était fort de ses amis, le billet de garde. J'ay adjouté ce
mémoire, quoyque je le voie assez inutile, pour faire voir le
ravage qu'a fait l'hérésie; & comme presque tous ceux qui ont
du pain à manger dans le Mas ne sont devenus riches que du
débris de l'église, sans parler de l'aveuglement de ce prieur,
s'il est vrai qu'il ait rendu le receu comme on Île croit, car, en
effet, ni son neveu, qui est aujourd'hui prieur, ni aucun autre
religieux ne scait qu'est-ce qu'il est devenu.
De l’'Hospital du Mas-d’Ayil.
1. Durant les guerres de religion, les huguenots prirent
tant de soin de faire perdre les papiers concernant l’église de
l’hospital que l'on ne peut trouver ni fondation, ni titre, ni
biens qui appartiennent au dit hospital, de sorte que c’est un
hospital establi sans aucun revenu, si on croit les hugue-
nots. Jl n’y a ni lit, ni chambre, ni paille pour faire coucher
les pauvres, ni un denier de rente pour leur donner. Il est
pourtant assuré que les bastiments de l’hospital, qui est assez
beau, n'a jamais esté fait sans que les fondateurs ayent laissé
quelque sorte de revenu pour l'entretenir en bon estat, pour y
pouvoir loger les pauvres & pour leur pouvoir donner quel-
que chose ou pour pouvuir soulager leur misère au moins en
passant.
2. Joignant l'hospital, il y a un jardin qui est assez beau
& commode qui appartient au dit hospital où les pèlerins &
autres passans avoient au moins le plaisir d'aller se pourvoir
& v cueillir quelque herbe potagère, tandis que le dernier
gardien dudit hospital qui était catholique vescut. Mais de-
puis quelque temps, les huguenots enviant aux pauvres ce
petit jardin qui est la seule possession qui leur restait, ont
par une entreprise diabolique vendu Île jardin à un certain
M. Sentenac, huguenot, fils à M. Falenty du Mas, & il en
jouit depuis quelques années.
3. Tous les légats & autres aumônes qui se font en faveur
des pauvres du Mas-d'Azil, sont à la disposition du Consis-
toire. Les catholiques n'v ont aucune part. [lv a des légats de
166 ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. :
mille livres laissés aux pauvres de la dite ville, mais les pau-
vres cathaiiques ne peuvent rien préthendre. Pour empescher
cet abus, :il seroit important d'avoir une ordonnance de Mes-
siéurs. les Commissaires qui enjoignit à ceux de la R. P. R.
{e.remettre un extrait des légats laissés aux pauvres entre Îles
mains des catholiques & de créer deux sindics des pauvres,
Fun:catholique & l’autre de la Religion, pour avoir le soin de
lever & de distribuer les revenus aux pauvres & d’en rendre.
compte aux magistrats ou consuls, chaque année.
Bien à faire dans le Mas-d'Ayil pour la gloire de Dieu, le
.- salut des âmes.
[2
À »
ANNE Es À
. .
Le même désordre qui donna entrée à l’héresie au Mas l'y
entretient encore aujourd'hui. La tradition du lieu porte qu’un
certain .religieux nommé Mindrac, qui estoit camérier, com-
mença le premier d'enseigner les erreurs de Calvin & de prè-
cher:contre le curé du lieu. Il sortit ensuite du cloistre pour
aller. :débaucher une religieuse de Salenques, quelque temps
après .il fut tué inisérablement à Camarade'. Les religieux
qui sont.à présent dans le Mas sont la plupart vitieux, igno-
rans, chasseurs, cabaretiers, joueurs, &c., ce qui cause un ex-.
trêème plaisir aux huguenots & scandalise les pauvres catholi-
ques. D'ailleurs, la division qui règne entreeux & la mauvaise
intelligence du-curé avec eux désole tout & fait un grand
obstacle au, bien. Cela fait voir la nécessité qu’il y a d’intro-
duire la réforme dans cette communauté, qui se rendrait par ce
moyen très considérable, car elle comprend treize religieux
qui ont des: pensions assez bonnes & il ven a un bon nom-
bre qui ont des prieurés annexés à leur charge, de manière
que. les religieux ont en tout 6,000 livr. de rante ou d’avan-
tage,.sans compter les biens usurpés ou aliënés ou qu'ils lais-
sent perdre par leur négligence, comme présentement le camé-
rier laisse perdre le prieuré d’Azils, dans Urgel, sur les fron-
‘ï, Le village de Camarade soutint trois sièges : 1574, 1615 & 1625;
nous ignorons dans lequel de ces trois sièges périt le malheureux
Mindrac. |
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION, J6
7
tières d'Espagne, qui est annexé à sa charge. I] v a quelque
temps que l'évêque de Saint-Papoul, abbé du Mas, se chargea
de faire revenir ce prieuré & prit même les titres & mémoires
du camérier ; mais il n’y a rien fait, l’affaire est encore devaiit
l'official d'Urgel. Si les Bénédictins de Toulouse avoient ce
zèle de la maison de Dieu, ils pourroient s'establir commodé-
ment dans ce lieu, car les religieux qui v sont présentement
sont presque tous disposés à leur céder pour se retirer chez
eux, pour y manger doucement leur pension, & 1ls seroient
bien aises d’estre deschargés de faire l'office & de résider au
Mas ; par ce moyen, on chasserait le scandale, on restablirait
le sanctuaire de Jésus: Christ sur les ruines du temple de Vé-
nus, comme disait saint Bernard, & le bon exemple des Ré-
formés édifieroit les catholiques, attireroit les huguenots, &
osteroit la division qui gaste tout. |
2. Si ce moyen là ne peut réussir, 1l seroit pour le moins
aussi avantageux pour la gloire de Dieu & le salut des âmes
que Monseigneur l'évêque de Rieux fût abbé du Mas-d’Azils
il scrait alors seigneur spirituel & temporel, & outre qu'il aug-
menteroit par moitié les revenus de cette abbaye, qui vaut
toutes les années trois mille livres &K vingt pipes de vin, toutes
charges payées ; il establiroit un juge dans la ville qui auroit
soin de ses revenus & pairoit les consuls; & ce juge seroit asc
sesseur & soutiendroit les catheliques qui n'osent seulement
pas parler dans le conseil. Le dit seigneur disposeroit de toutes
les cures des environs qui dépendent de l'abbaye du Mas &
qui sont ordinairement occupées par des gens ignorants, qui
par leur mauvais exemple dissipent tout, commeil ne seroit que
trop à présent, si nous en exceptons un ou deux. Les movens
d'augmenter les revenus de l'abbaye sont : les directes ou cen-
sives que l’abbé tire du Mas, les Bordes, Sabarat, Camarade,
Clermont & autres lieux que le seigneur abbé laisse perdre
misérablement. Retirer les terres K vignes usurpées, — pren-
dre les fossés & les places ou estoient les murailles & fortifica-
tions, oster aux huguenots la dixme, & remestre les choses en
l'estat qu'elles estoient avañt l'abbé de Carbon, en percevant
la primice, dîimes du foin, de la laine, de noix &,le esse
qui est un revenu très consiiérable, sn
168 ÉTAT DU MAS-D AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION.
3. Il en est du Mas-d’Azil & des lieux circonvoisins comme
des pays septentrionaux qui, estant extrêmement reculés &
n'estant visités que rarement par le soleil, sont froids & infer-
tiles & les habitants y deviennent stupides & grossiers. De
mesme les catholiques du Mas-d’Azil qui n'ont jamais pour la
plupart vu leur évèque, sont froids & tout sauvages, car, de-
puis cent ans il n’y a eu qu'une visite, que feu Monseioneur le
Rieux fit, il y a trente & un ans', pour le rétablissement des
catholiques. Ce n'est pas que le pauvre peuple qui reste catho-
lique dans le quartier ne soit pas fort sincère dans sa foy, mais
comme il ne voit rien de beau ni d'esclatant que parmi les hu-
guenots & qu'il ne voit ni zèle ni charité dans son parti, il
devient froid & se rebute.…
4. I y a dans la paroisse du Mas-d’Azil trois cents catholi-
ques ou environ, suivant le dénombrement du sieur curé? ; je
suis bien assuré qu'à ces festes de Noël v a eu du moins cent
communions. Îl serait très important que M5: de Rieux or-
donnat au sieur curé de tenir un vicaire qui fut homme de
bon exemple, qui scut bien administrer les sacrements & sur-
tout faire la doctrine, à quoy le dit curé ne peut guère s’appli-
quer à l’âge où il est & ayant la difficulté qu'il a de se faire
entendre en parlant. Il y a une annexe où le sieur curé fait
semblant de vouioir faire rebastir une église parce que, dit-il,
presque tous les parroissiens catholiques sont vers ce quartier
la; mais il seroit à propos de le dispenser de cette peine jusqu’à
ce que Dieu ait augmenté son troupeau, & cependant luy en-
joindre de tenir un vicaire, car, lorsqu'il s’'absente, il ne reste
au Mas qué les religieux qui ne savent ni ne peuvent adminis-
trer les sacrements. Îl seroit encore nécessaire de séparer le dit
curé des religieux, remettre les religieux dans l'église de l'ab-
1. Cette visite eut lieu, d’après le procès-verbal que nous avons, le
22 avril 1635.
2. Depuis l’année 1633 le nombre des catholiques avait considérable-
ment angmenté puisque le curé du Mas déclare, à cette date, que
« il n’y avait que cent trente-troïis communiants. »
3. Reynaude.
ÉTAT DU MAS-D'AZIL APRÈS LES GUERRES DE RELIGION. 169
bave qui est en estat d’estre bientôt couverte ! & laisser l'église
de la paroisse dans le lieu où elleest, en ostant le plancher & se
servant de toute la salle. Ce sera une des jolies églises qui
soient dans le diocèse & il y pourra toujours tenir quinze cents
personnes ou davantage. On peut placer l'autel au bout & au
milieu, non pas dans un coin obscur, & faire une petite sacris-
tie derrière l’autel. Toutes ces opérations qui rendraient très
belle & très commode l’église pour la paroisse ne sauroient cous-
ter plus de deux cents livres. Si le curé est séparé des religieux,
les fonctions paroissiales se feront mieux, car de la façon que
cella se fait présentement, le chapitre empesche le curé de rien
faire & tous ensemble ne font presque rien. »
Nons avons cru devoir reproduire intégralement ce document
sans aucun retranchement, malgré la vivacité d'expression que
parfois on y rencontre. Ecrit sur les lieux où les faits racontés
s'étaient passés, il traduit fidèlement l'impression de l'auteur
_qui souvent recueillait de la bouche des témoins leurs senti-
ments personnels avec leur récit. Telles qu'elles sont, ces pa-
ges ont un vrai intérêt historique que ne diminue pas la saveur
de la forme qui assurément eût été modifiée par l'écrivain, s’il
eût destiné son œuvre au public.
L'abbé D. Cau-DURBAN.
1. L'édifice s’'acheva péniblement & ce n’est qu'en 1673 que les re-
ligieux y firent l'office divin.
VARIÉTÉS
NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES
Il convient de rappeler le nom du fondateur des Congrès
en France, M. Arcisse de Caumont. C'est un des hommes qui
ont le mieux servi dans notre siècle le développeinent des
études scientifiques & littéraires. Peu après 1830, 1l avait créé
les Congrès scientifiques qui se tenaient dans les départements
& eurent pendant quarante-ans un grand succès. L'Associa-
tion française pour l’avancement des sciences tua les Congrès :
Scientifiques, dont l'éclat d’ailleurs avait baissé à la mort de
M. de Caumont.
Ce savant avait créé aussi le Congrès annuel des Sociétés
savantes à Paris. Les deux œuvres se complétaient ainsi admi-
rablement. Le succès des réunions, rue Bonaparte, fut consi-
dérable, si bien que le Gouvernement, vers 1855, sentit le
besoin de ne pas laisser prospérer une œuvre indépendante, &
il créa une œuvre identique & destinée à lui faire concurrence.
M. de Caumont & ses amis durent renoncer à une lutte par
trop inégale.
Le Congrès officiel des Sociétés savantes s’est continué sans
incidents depuis cette époque, & dans ces dernières années il
accuse une sérieuse activité. Les communications apportées
par les érudits de la province sont nombreuses & générale-
ment intéressantes. Quelques-unes offrent une valeur supé-
rieure & résument de longs travaux.
Nous allons citer celles qui appartiennent à notre Midi;
mais auparavant nous devons dire un mot du discours de
M. Léopold DELISLE, l'éminent administrateur de la biblio-
thèque nationale qui présidait la séance d'ouverture, toutes
NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. r7f
sections réunies. Il a couvert de fleurs les Saciètés savantes; il
a loué en passant, & il a bien fait, les dépouillements Biblio-
graphiques dont leurs publications sont aujourd’hui l’objet de
la part du Comité qui fait ainsi mieux saisir leur importance.
Il a naturellement insisté sur le rôle des Sociétés pour la con-
servation & la mise en lumière des textes qui sont le plus
solide fondement de notre histoire. |
« Elles ont merveilleusement compris que, pour elles, rien
n'était plus noble & plus utile que de faire sortir de l’ouhli &
de sauver à tout jamais des pages sur lesquelles la société des
siècles passés a laissé son empreinte & son image, & c'est par
centaines que se comptent aujourd'hui les volumes où vous
avez publié, analysé & cominenté des cartulaires, des corres-
pondances, des coutumes, des registres de déliberations & de
jugements, des comptes, des pouillés ecclésiastiques, des rôles
de fiefs, des chroniques, des mémoires & des livres de raison,
de vieux poèmes & ce qui subsiste des traditions, des chants &
des parlers populaires. Comment ne pas vous féliciter de cette
direction : imprimée à vos travaux ?
« Je crois être l'interprète de l’Administration supérieure en:
disant, à l'ouverture du Congrès, combien elle est heureuse de
voir si bien employer les publications entreprises ou encoura-
gées par elle, auxquelles vous avez pris une part active, pour
porter à la connaissance du public lettré les trésors amassés
dans nos dépôts publics & libéralement mis à la disposition de.
tous Îles travailleurs. |
« Maintenant, en effet, vous avez entre les mains des
inventaires pour vous guider dans les dédales des archives
nationales & de plusieurs des archives ministérielles. L'œuvre
de l’Inventaire sommaire des Archives départementales, com-
munales & hospitalières se poursuit avec une régularité exem-
plaire, sous une direction qui, tout en maintenant dans ses
grandes lignes l’uniformité du plan primitif, n'hésite pas à
accepter & même à prescrire les améliorations suggérées par
l'expérience ou justifiées par des circonstances particulières.
« La collection des catalogues raisonnés ou abrégés des
manuscrits de toutes les bibliothèques de Paris & des départe-
ments n'offrira bientôt plus la moindre lacune. |
172 NOTRE MIDI À LA RÉUNION LES SOCIÉTÉS SAVANTES.
« Les livres imprimés au quinzième siècle, dont la plupart
sont aussi précieux que des manuscrits, ont été patiemment
recherchés dans toutes nos bibliothèques, dans les plus gran-
des comme dans les plus modestes, pour être l’obiet d’un cata-
logue général, dont l'apparition du premier volume est, en ce
moment même, salué comme un événement notable dans
l'histoire de la bibliographie des incunables.
« Vous comprendrez encore, Messieurs, mon empressement
à vous faire part d’une nouvelle à laquelle aucun de vous ne
saurait être indifférent. Ce n'est pas à cet auditoire qu'il faut
apprendre que la Bibliothèque nationale est l'établissement
français dans lequel se conserve le plus grand nombre de pu-
blications anciennes & mo:lernes, imprimées en France & à
l'étranger. La rédaction du catalogue alphabétique de toutes
ces publications est terminé depuis un an, & M. le Ministre
de l’Instruction publique a bien voulu autoriser, à titre d'es-
sai, l'impression d’un volume. Aujourd’hui même, ceux d'entre
vous qui entreront dans notre salle de travail y pourront voir
en bonnes feuilles ou en épreuves un exemplaire complet du
tome Ier du Catalogue général des livres imprimés de la Biblio-
thèque nationale, 1] comprend 11,069 articles, depuis le mot
AACHS jusqu'au mot ALBYVILLE. Mais nous avons aujourd'hui
sur les rayons bien près de trois millions de volumes ou de
brochures, & le nombre des articles du catalogue (articles
principaux & articles de rappel) ne devra guère s'élever à
moins de deux millions. Avant d'arriver au terme, il reste
donc une longue route à parcourir & bien des obstacles à sur-
monter. Vous pouvez nous aider, Messieurs, à accomplir cette
lourde tâche. C'est à vous, en effet, qu'il appartient d'appré-
cier & de faire apprécier l’utilité d’une entreprise qui mérite-
rait vos suffrages quand elle ne devrait avoir pour résultat que
d'offrir un inventaire de la majeure & meilleure partie des
produits des presses françaises depuis le quinzième siècle
jusqu'à nos jours.
« Vous réussirez, n'en doutons pas, à faire comprendre
qu'il faut faciliter à tous les hommes d'étude l’usage des trésors
bibliographes, à la formation desquels tant de générations ont
silencieusement travaillé depuis quatre siècles. Le jour où
NOTRE MIDI A LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. 173
cette verité sera reconnue, les Pouvoirs publics s'empresseront
de nous mettre à mêmede pousser activement & de conduire à
bonne fin une publication tant de fois réclamée & promise,
qui rendra d'immenses services aux lettres & fera grand hon-
neur au pays. »
Les communications sur le Midi ont été les suivantes :
M. BERTHELÉ, membre de l’Académie des Sciences & Let-
tres de Montpellier : Les Instructions au clergé du diocèse de
Mende & les Constitutions synodales de Guillaume Durand le
« Spéculateur », d'après le manuscrit de Cessenon (Hérault).
Ce manuscrit, découvert par M. Berthelé, est un recueil de
règlements & de conseils à l’usage du clergé de Mende. La
date de l’œuvre doit être cherchée entre 1292 & 1312. Mende
‘n’a eu dans cet intervalle que deux évêques : Guillaume Du-
rand, le « Spéculateur », & son neveu. Le renvoi fait dans le
document à un traité du premier ne permet pas de l’attribuer
a son successeur, mais à Îui-même. C'est évidemment un
exemplaire d’un ouvrage perdu du grand jurisconsulte.
Le manuscrit de Cessenon contient de nombreuses addi-
tions marginales, des ratures & des surcharges qui prouvent
que l’œuvre de Guillaume a été revisée & améliorée soit par
un de ses successeurs, soit probablement par l’auteur même.
Ce document renferme deux parties, les Instructions & les
Constitutions, dont l'analyse démontre l'importance de la
découverte faite par M. Berthelé.
M. le Président (M. Ulysse CHEVALIER) fait observer, à
propos de cette communication, que le Pontificale de Guillaume
Durand, conservé à la Bibliothèque nationale sous le n° 733
du fonds latin, prouve que cet ouvrage exclut de son contenu
les rites des sacrements dont l'administration n’est pas spécia-
lement réservée à l'évêque, K cela quia de illis in constitutio-
pibus synodalibus diximus. Maloré sa célébrité comme cano-
niste & liturgiste, Durand n'a tait j'objet d'aucune étude
spéciale. [l serait à désirer que le manuscrit découvert par
M. Berthelé fût l'occasion d'une monographie dont les éle-
ments sont d'ailleurs fort nombreux. .
194 NOTRE MIDI A LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES.
M. Alexandre NicoLaï, secrétaire général de la Société
archéologique de Bordeaux, fait une communication verbale
sur une image populaire de saint Jacques, dix-huitième siecle.
Cette image, grossièrement coloriée, a la manière naïve des
anciennes images d'Épinal, est sortie dans la première moitié
du dix-huitième siècle des presses de Le Tourmi, imagier
d'Orléans. Trois couleurs l’enluminent : bleu, jaune, vieux
rouge. Format : 35 centimètres de haut sur 32. Klle est enca-
drée d’une complainte à M£' Saint-Jacques, que chantaient les
pèlerins en cours de route; au bas est une très courte oraison
dévote à saint Jacques.
= M# Saint-Jacques est représenté debout, coiffé du feutre
noir à larges bords, orné d’une coquille dite de Saint-Jacques
(pecten jacobæus) entre deux clous croisés; de la dextre, il
tient le bourdon avec la gourde, qui est une petite calebasse à
deux renflements; de la main gauche, un grand livre ouvert.
Il est vêtu d’un manteau bleu double en jaune, jeté sur une
robe monacale flammée de rouge par places; ses pieds sont
deschaussés avec une simple semelle retenue par des liens au-
dessus des chevilles.
l'A ses pieds sont agenouillés deux pèlerins, tête nue; ils ont
la pèlerine garnie de coquilles de pecten Kk de l'autre l’em-
blème relevé sur le chapeau du saint.
En haut, de part & d'autre de saint Jacques, est figurée une
légende miraculeuse. Un pèlerin & sa femme, à leur retour
de Compostelle, retrouvent en vie leur fils innocent que Île
juge de saint Dominique avait fait pendre, & sur le gibet, le
coq, qui afhrma le miracle de saint Jacques, chante clair.
Cette gravure & l'itinéraire qui l'accompagne montrent que
malgré les ordonnances restrictives de Louis XIV & de
Louis XV les pèlerinages se faisaient encore couramment &
sa dévotion n'était pas tombée en désuétude. Des documents
authentiques nous montrent, d’ailleurs le prieuré de Saint-
James de Bordeaux hospitalisant encore une moyenne de
soixante à soixante-dix pèlerins malades par an pendant la
deuxième moitié du dix-huitième siècle.
L'image de saint Jacques, qui est très rare, ne paraît pas
encore avoir été signalée.
NOTRE MIDI A LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. 175
Il n'en est pas de même du « Cantique spirituel » qui est
la Grande chanson de saint Jacques; la plus longue, la plus
populaire de toutes & la première du recueil des six chansons
de saint Jacques imprimées à Troyes le 7 août 1768 & pu-
bliées à nouveau par M. A. Socard dans ses Noëls 6 Canti-
ques. | |
L'itinéraire qu'elle donne est celui tant de fois décrit &
étudié de Paris à Compostelle.
M. J.-F. BLADÉ, correspondant de l'Institut, lit un mémoire
sur les grands ff de la Gascogne. |
Dans cette région, il distingue d’abord la Gascogne tou -
lousaine, trop restreinte par Oïhénart. M. Bladé démontre
que cette expression géographique doit s'étendre à tous les ter- .
ritoires de son domaine soumises à l’autorité des comtes de
Toulouse & de leurs ayants droit, c'est-ä-dire aux châtelle-
nies de Muret & de Samatan, aux jugeries de Verdun, de
Rivière & de Rieux, aux vicomtés de Gimoës & de Terride,
au comté de l’Isle-Jourdain, à la portion de la vicomté de
Fezensaguet sise sur la rive gauche de l’Arrats, à l'Agenais, à
la vicomté ‘de Lomagne & au Fimarcon, son appendice, à la
vicomté d’Auvillars & au comté d’Astarac. |
Passant ensuite à la Gascogne ducale, M. Bladé montre
que, durant toute son existence, le duché de Gascogne releva
des rois de Navarre. Il comprenait d’abord le comté de Bor-
deaux, le comté des Gascons & celui de Fezensac. Laissant de
côté le Bordelais, M. Bladé nous montre le comté des Gas-
cons englobant le Bazadais, l’Albret primitif, les vicomtés de
Tartas, Marsan, Tursan, Gabardan, Marenne, Dax, Orthez,
le pays de Born & autres terres. [| expose ensuite les démem-
brements du comté de Fezensac (deux fois réduit) en comtés
de Fezensac (avec l’Eauzan), d’Armagnac (avec le pays de
Rivière-Basse), vicomté de Fezensaguet & comté de Gaure.
La vicointé de Magnoac & le comté de Pardiac sont des dé-
membrements de l’Astarac.
M. Bladé s'explique enfin sur la Croire Pyrénéenne, sur,
laquelle s'exerça longtemps & plus particulièrement l'autorité.
des rois de Navarre. Cette région comprenait le vicomté de:
176 NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES.
Couserans, les comtés de Comminges, d’Aure, de Bigorre, les
vicomtés de Nébouzan, de Béarn, de Soule, la Basse-Navaire
& la vicomté de Labourd..
M. PASQUIER, archiviste de la Haute-Garonne, fournit des
enseignements précis au sujet des archives & de l'4dminis-
tration des eaux € forets à Toulouse. Elles sont conservées au
Palais de Justice avec celle de l'ancien Parlement; elles tor-
ment deux sections : la première compreni les documents qui
ont été produits de 1668 à 1671, lors de la réformation fores-
ière drigée par M. de Froidour.
On y trouve les registres contenant les arrêts rendus par la
Commission de réformation : les titres justificatifs qui furent
versés aux débats & visés dans les arrêts sont renfermés dans
des sacs numérotés. Il existe un répertoire de cette collection
où l’on a dressé la nomenclature de toutes les pièces.
La seconde section, rangée dans une salle spéciale, se com-
pose des registres & des liasses provenant de la juridiction de
la Table de marbre & des maîtrises inférieures. J] existe éga-
lement un répertoire pour cette section, qui a un caractère
purement judiciaire ou administratif.
Ce n’est pas seulement pour l'administration forestière que
les fonds constitués par M. de Froidour présentent de l'intérêt ;
ils sont très précieux aussi pour l'histoire régionale du Lan-
guedoc & de la Gascogne. En effet, pour faire valoir leurs
droits & combattre ceux de leurs rivaux, les parties produi-
saient des chartes de coutumes municipales, des accords féo-
daux entre seigneurs & vassaux.
Dans l'exposé des arrêts, M. de Froidour a donné un état
descriptif des forêts qui étaient en cause. On peut ainsi se
rendre compte de ce qu'étaient les forêts du Midi au dix-sep-
tième siècle & établir une comparaison avec la situation à
notie époque, si on en juge par ce qui existe en particulier
dans les vallées de l'Ariège & du Salat. On constate que,
depuis Louis XIV, il y a plutôt aggravation qu'amélioration
dans l’état forestier. Ainsi, dans le département de l'Ariège,
avant les traités de commerce, soixante-deux forges à la Cata-
lane étaient en plein exercice, épuisant les forêts pour leur
NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. 177
entretien ; aujourd’hui les forges sont éteintes, mais l'indus-
trie pastorale s’est développée au grand détriment des monta-
gnes boisées.
Les arrêts rendus par M. de Froidour intéressent l’adminis-
tration, l'histoire, le droit, l'économie politique; ils n'ont
jamais été étudiés dans leur ensemble, il n’en a été publié
qu'un nombre très restreint. En 1891, à Bordeaux, lors du
Congrès de l'Association pyrénéenne, un vœu fut émis pour
que ce recueil fût l’objet d'une étude, &, s'il y avait lieu,
d’une publication plus ou moins complète, suivant l'impot-
tance des actes.
M. de Froidour a été en somme un administrateur de pre-
mier ordre; jusqu’à présent on ne lui avait consacré que des
travaux sommaires ; mais depuis quelques années on lui rend
meilleure justice. L'Académie des Jeux Floraux de Toulouse a
mis son éloge au concours. M. Paul de Castéran a remporté
un prix, &, tout récemment , le testament du réformateur des
eaux & forêts, a été retrouvé aux archives départementales de
de la Haute-Garonne.
M. l'abbé François MaRsAN, de la Société Ramond, com-
munique le dossier des documents qu'il a pu recueillir sur la
météorologie ancienne dans les Hautes-Pyrénées & dans les
régions voisines. Les renseignements donnés par les livres de
raison, les registres des notaires & des paroisses, les comptes
consulaires, les fonds des intendances lui ont déjà livré une
masse énorme de renseignements pour une période de trois
siècles, 1441-1789. (Une partie de ces notes a été publiée dans
la Revue des Pyrénées.)
M. Émile BEeLLoc, du Club alpin français & de l'Association
pyrénéenne, résume les observations & les expériences qu’il a
faites récemment pour étudier l’hydrographie des vallées su-
périeures en Catalogne & en Aragon & les cours d’eau qui
donnent naissance à la Garonne.
L'auteur de cette communication s'attache
a démontrer, avec preuves à l'appui, que les sources de la
vallée de l'Artiga-Telin, où se trouvent les Goueils de Jouëou
{X 12
178 NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES.
ne sont pas formés par les eaux du pic d’Aneto, qui se per-
dent dans le Trou du Toro, comme on l'a prétendu jusqu'ici.
La vieille légende a donc fait son temps. Du reste, quand
même la réalité des faits n'eût pas infrmé l'ancienne version,
dit encore M. Emile Belloc, ce phénomène géologique tem-
poraire ne pourrait être considéré que comme un accident
sans valeur. Que la gigantesque muraille formant le Trou du
Toro vienne à s'effronder, ce qui arrivera fatalement tôt ou
tard, ce gouffre subitement comblé, n'absorbe plus les eaux
& les flots redevenus libres reprennent leur cours naturel vers
l'Esera, c'est-à-dire du côté de la Méditerranée.
De l'enquête très soigneusement faite qui a suivi cette mé-
morable expérience, il résulte que, durant cette journée, per-
sonne n'a rien vu d’anormal, pas plus aux Goueils de Jouèou
qu'autre part, dans la vallée de l’Artiga Telin, bien qu'une
énorme quantité de matière colorantes ait été déversée dans le
Trou du Toro.
Des nombreux témoignages recueillis, il résulte donc que
la masse liquide qui disparait sous la montagne, au Trou du
Toro, n’a rien de commun avec celle qui s'échappe des Goueils
de Jouèou. L
M. l'abbé Douais, de la Société archéologique du Midi de Ja
France, présente & commente les Règlements des Messageries
toulousaines aux seigième et dix-septième siècles (158S-1629)
qu'il a retrouvés dans les archives notariales de Toulouse,
Le premier document relatif à cette curieuse & intéressante
organisation établie, à la demande de la Bourse des mar-
chands, en concurrence avec les postes rovales & sous l’auto-
rité des capitouls, est de l’année 1588 & comprend douze
articles.
Sont officiellement reconnus : 1° un « ordinaire » pour
Paris, partant de quinze jours en quinze jours & se chargeant
des lettres, dépêches & paquets déposés au bureau. Taxe pour
les lettres & dépêches : « huict soulz pour once. » L’« ordi-
naire » portait, au retour, les lettres, dépêches & paquets de
Paris pour Toulouse. Pour l'aller comme pour le retour, il
mettait quinze jours en été & seize jours en hiver; 2° un
NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. 17g
« ordinaire » pour Lyon, partant de même tous les quinze
jours, & mettant huit jours pour aller & huit jours pour reve-
nir. Taxe pour les lettres : « six soulz par once »; 3° un
« ordinaire » pour Bordeaux, partant aussi tous les quinze
jours & devant faire le trajet en cinq jours. Taxe des lettres :
« quatré soulz par once. »
Le « messager » faisait la distribution des lettres à Paris,
Lyon, Bordeaux, Toulouse & vice versa. Le port était à la
charge du destinataire. Au bureau de Toulouse correspondait
un bureau à Paris, Lyon & Bordeaux, ayant à sa tête un
chef responsable, pouvant seul faire les paquets au départ &
les recevoir au retour avant la distribution. Le « messager »
prenait un « état » des lettres & paquets, & devait rapporter
sa feuille signée. L/ « ordinaire » de Toulouse pour Paris,
Lyon & Bordeaux comprenait quatorze « messagers ». I]
n'était pas subventionné & était placè sous le patronage de
« monseigneur l'archange sainct Gabriel ». Le revenu du
port des lettres & paquets, ainsi que de toutes commissions
comme articles d'argent, lettres de change, échéances, &c.,
reçues devant notaire, était partagé entre les « messagers. »
Le second règlement, daté de 1629, contient vingt-trois
articles & présente quelques améliorations : 1° [’« ordinaire »
pour laris part tous les lundis ; il met, à cheval, quatre jours
en été & six jours en hiver ; 20 l« paie » pour Lyon,
partant deux fois par mois, le 3 & le 18; vingt-cinq jours,
aller, retour & séjour. Il peut, s’il lui convient, ie le trajet
a pied ; 3° l’« ordinaire » pour Marseille, qui fut créé à cette
époque, partait deux fois par mois, le 10 & le 25. Vingt jours,
aller, séjour & retour. Il peut faire le trajet à cheval ou à pied,
comme il lui convient ; 4° l’« ordinaire » pour Bordeaux par-
tait le 1er & le 15 de chaque mois. Douze jours, aller, séjour
& retour. L’« ordinaire » de Paris partit un peu plus tard
deux fois la semaine. Tous les départs avaient lieu à sept
heures du matin. Les « messagers », au nombre de douze,
n'étaient admis que sur caution. Le règlement de 1629, qui
distingua le seivice des marchandises & des voyageurs d'avec
celui des lettres, s’efforça de rendre ce dernier service le plus
rapide possible,
180 NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES:
Au dix-septième siècle, comme le prouve un assez grand
nombre de pièces détachées, le réseau des Messageries toulou-
saines, qui se servit de la navigation sur la Garonne jusqu'a
Bordeaux & le canal du Languedoc jusqu'a Cette, s'étendait
aux principales villes du Languedoc.
L’ « ordinaire », qui avait des stations prévues, laissait les
lettres à destination & prenait les lettres pour les autres sta-
tions.
A la fin du dix-septième siècle, & par suite de la réfection
des routes, ces Messageries finirent par se fondre dans le
bureau des postes royales, mais non toutefois complètement,
car la concurrence exista, bien qu'affaiblie, jusqu’à la Révo-
lution.
Enfin, dans le procès-verbal de la section des beaux-arts,
où l’on possède à fond le talent de mettre en bonne lumière
les plus modestes communications, nous trouvons le passage
suivant :
« Le génie vit d'observation. La nature l’inspire & limite du
même coup le champ de son activité. Le mémoire intitulé :
Les Collections & l'atelier d’Ingres, par M. Jules MoMMéHyA,
membre non résidant du Comité à Montauban, nous permet
de suivre le peintre de Srratonice dans l'étude réfléchie non
seulement de la nature proprement dite, mais d’un marbre,
d'une terre cuite, d'un moulage, que sais-je encore? du plus
modeste document. 1 y a plaisir à suivre M. Momméja dans
ses commentaires à propos de chaque object provenant de la
demeure du maître. Il connaît si bien son modèle! En vou-
lez-vous une preuve entre mille? Le musée de Montauban a
reçu d'Ingres une statue antique représentant l'Amour tenant
son arc. Ce marbre, confisqué par les ordres de Bonaparte à
la fin du dernier siècle, avait pris place au Louvre antérieure-
ment à 1806. En ce temps-là, Pierre Bouillon, qui, sans
doute, eut d'instinct le pressentiment de 1815, se préoccupait
de dessiner & de graver les antiques du Louvre. Il s'était
adjoint des auxiliaires, & Ingres, prix de Rome, qui attendait
à Paris qu'on lui ouvrit les portes de la villa Médicis, fut
enrôlé par Bouillon. Il dessina le marbre de l'Amour, dont la
NOTRE MIDI À LA RÉUNION DES SOCIÉTÉS SAVANTES. 181
planche parut dans le Musée Bouillon. L'heure des revendi-
cations ne tarda point à sonner, & notre antique fut rendu à
son ancien possesseur, un capitaine anglais, assure-t-on. Mais
celui-ci décéda & ses héritiers mirent un jour ses collections à
l’encan. Ingres, de retour à Paris, déja célèbre, intercéda près
de l'Adr:inistration pour que le marbre de l'ancien musée Na-
poléon rentrât au Louvre. On ne l’écuuta point. C'est alors
qu'il acheta pour son propre compte le délicieux Amour,
aujourd’hui au musée de Montauban. Les historiens du mai-
tre avaient négligé de nous apprendre ces détails. De même,
la genèse du dessin d’Ingres, d’après la Mort de Saphyre, de
Raphaël, placé par le peintre dans un cadre luxueux, de l'in-
vention de Baltard, ne nous était pas connue. Mais M. Mom-
méja m'interdit de reproduire son mémoire sans lui verser des
droits d'auteur. »
182 LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA.
LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA
1° MESSIDOR, drame lyrique en quatre actes & cinq tableaux,
poème de Emile Zola, musique de Alfred Bruneau.
Suivant une antique légende pyrénéenne (que M. Zola a
sans doute rêvée), l’Enfant-Jésus lui-même versait de ses
mains les paillettes d'or roulées jadis par les eaux de l'Ariège.
Au fond d’une grotte magnifique, haute comme une cathé-
drale, le divin Sauveur était assis sur les genoux de sa mère;
sans cesse il laissait tomber la poudre éclatante qu'emportaient
aussitôt les sources claires jaillies du rocher. C'est précisément
dans ce milieu fantastique, sorte de pendant mystique au
Venusberg; que nous sommes introduits au lever du rideau.
Un long ballet se déroule, allécorisant à la fois la puissance
néfaste & les bienfaits de l'Or. Deux peuples de danseuses se
disputent la possession du précieux métal & s'exterminent en
vain. Lorsque les ballérines s’aftaissent de routes parts, brisées,
vaincues, l'Or, personnihé par Me Robin, s'émeut enfin &
descend de son roc. Sur une phrase large K soutenue que
chante le cor, il mime sa douleur. De groupe en groupe, il
console les blessés, &K, tandis que les thèmes des troupes riva-
les se confondent avec celui de l'Or, la danse reprend pour
symboliser en une apothéose sereine le culte de la force & de
la beauté.
Après ce prologue, nous sommes dans une pauvre chau-
mièie, bâtie de gros blocs de marbre au fond de l’aride vallée
de Bethinale. La triste demeure est habitée par la veuve Véro-
nique, dont le mari a été assassiné, & par son fils Guillaume :
« Mère, dit celui-ci en rentrant, j'ai la poitrine en feu, le
sang finirait par jaillir de la peau. » Sous un soleil brüiant,
le pauvre garcon a remué Îles champs stériles. Jadis, 11 ramas-
sait l’or dans l’Artègce; mais un cousin, Gaspard, en établis-
sant une usine en amont du torrent, a détourné les eaux à
son profit K ruiné le pays. Je laveur d'or, Guillaume est
devenu laboureur.. Les autres n'ont pu limiter, & la misère
LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA. 183
est générale dans la contrée. Aussi l’ouvrier Mathias, qui
entre en ce moment, annoncé par un appel de cor, noùs
apprend que Île village entier est prêt à se soulever pour dé-
truire l’usine. C'est alors que mère Véronique, raconte aux’
deux hommes la légende de l'Or. Cette page a inspiré tres
heureusement M. Bruneau, & c'est sur un doux accompagne-
ment de harpes & de violons en sourdine qu'est brodé Île tissu
vocal, d’un dessin très simple & très noble. « Si quelqu'un:
pénétrait dans la grotte mystérieuse, nous apprend Véronique,
tout s'écroulerait au fond de la terre, & nos ruisseaux ne rou-
leraient plus d'or! »
À ce moment passe devant la chaumière non y
soutenant sa fille Hélène défaillante; les routes brülent &: la
petite se trouve mal. Mais Véronique, qui soupçonne Gaspard-
d'être le meurtrier de son mari, refuse par trois fois de donner:
a boire à la jeune fille. Guillaume n’est pas aussi cruel; il
aime Hélène, du reste, & c'est avec empressement qu'il do
béit à sa mère. Tandis que la fille de Gaspard boit l’eau frai-.
che, l'orchestre fait entendre un thème, celui du breuvaget
d'amour, sans doute, — d'un très grand charme. Cette scéne;:
remarquablement traitée au point de vue musical, s'achève:
dans un mouvement très passionné. Hélène & son père partis:
le motif du breuvage reparaît, tandis que Guillaume avoue à
Véronique que la fille de l’usinier lui est nécessaire « comme.
le soleil à la vie. » « Malheureux, répond- elle, Gaspard -est'
l’assassin de ton père! » Et l'acte se termine sur les menaces
de Véronique à Guillaume, soutenues par un puissent dé:
ploiement d'orchestre.
Nous voici à l'automne. Guillaume s'est rendu dans son
champ pour l'ensemencer une dernière fois. Il y rencontre un
berger très symbolique qui lui parle des nuages qu'il voit pas-
ser au-dessus de sa tête. Musicalement, c’est encore là un des
endroits les mieux venus de la partition & M. Renaud a:
admirablement fait valoir la belle phrase onctueuse & souple
que M. Bruneau confie au pasteur. Hélène entre ensuite en
scène. Petit duo d'amour, dans lequel ce musicien réalise ce
prodige de faire chanter en même temps les deux personnages
sur des paroles totalement différentes. Hélène repousse Guit:
“+
184 LES PYRÉNÉES À L'OPÉRA.
laume, car « l’or les sépare », & notre amoureux se lamente,
quand pénètrent sur la scène des ouvriers, des ouvrières, tous
le travailleurs du pays, enfin, qui se sont donné rendez-vous
à cette place pour « examiner les mesures à prendre. » Ici
commence une scène qui rapelle à la fois l’un des tableaux
d’Au delà des forces humaines, le second acte de la Jacquerie
& la bénédiction des poignards des Huguenots. Mathias,
lanarchiste, & le berger conciliateur prennent tour à tour la
parole. A la fin, on décide d’aller détruire l’usine de Gaspard ;
mais Véronique demande à la foule de patienter encore. Elle
ira dans la montagne, cherchera le chemin de la grotte en-
chantée, &, par sa seule apparition, fera crouler la cathédrale
d'or! Le peuple se retire, &, resté seul en scène, Guillaume
entonne un superbe hymne : « Semence auguste, blé nourris-
seur », qui vaut au ténor Alvarez un rappel triomphal.
Le troisième acte nous montre, reproduite par un décor
superbe, l'usine du père Gaspard, avec son immense roue qui
fonctionne au Îlevet du rideau. Dans le fond, un paysage de
rochers & de sapins que sillonne une cascade « à la Ruvys-
dael. » Les événements se précipitent. Les « sans-travail »
envahissent l'usine, conduits par Guillaume & l’excitateur
Mathias. Ils vont tout briser, quand Hélène se jette au-devant
d'eux. Guillaume hésite; Mathias n’a point de faiblesse : « À
l'œuvre! » crie-t-1l. La foule se rue sur la machine, mais un
formidable fracas d'avalanche retentit & Véronique apparaît
hagarde, échevelée. Elle est entrée dans la cathédrale d'or &
tout s'est englouti dans un coup de tonnerre, quand on l’a
vue. Dieu a fait justice. Une roche s'est écroulée, l’usine est
morte, le travail mécanique est tué.
Délicieux décor pour le dernier acte. Nous sommes au prin-
temps, l'horizon s'illuminc d’un soleil radieux & la moisson
blonde couvre tout le pays. L’Ariège ne charrie plus l’or, mais
les ruisseaux ont inondé le sol calciné, & la semence de Guil-
laume a germé en épis éclatants ; le blé auguste, « nourrisseur
des hommes », a remplaéé le métal corrupteur & maudit. Le
fils de Véronique, pourtant, n'est pas complètemeut heureux ;
il aime toujours Hélène, bien qu'elle soit tout à fait ruinée ;
— mais il ne peut l'épouser, à cause du terrible soupçon que
LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA. 185
Véronique fait peser sur Gaspard. Comme on apprend ensuite
que c'est l'anarchiste Mathias qui a tué jadis le père de Guil-
laume, rien ne s'oppose plus à l’union des enfants, &, tandis
que défile dans le fond de la scène la procession des Roga-
tions, les jeunes gens jurent de s'aimer éternellement. Beau-
coup de bonnes choses encore, au point de vue musical, dans
ce dernier acte, surtout l’ensemble final, dominé par les psau-
mes que chantent les enfants de chœur & terminé par la béné-
diction du prêtre.
2° LA VALLÉE DE BETHMALE.
À propos de cette œuvre que l'Opéra a montée avec beacoup
de soin & dont les interprètes sont de premier ordre, M. Jules
de LAHONDÈS, un des collaborateurs de notre Revue, a écrit
ans le Messager de Toulouse l'article suivant :
« La chaîne entière des Pyrénées défile sur la scène de
l'Opéra. Après le Val d’Andorre sont apparus la Maladetta &
Guernica, & voici maintenant la vallée de Bethmale avec
Messidor.
« Elle méritait de se révéler aux Parisiens avec toutes les
séductions de la poësie, &, par une fantaisie étrange, M. Zola
a écrit en prose son libretto. Notre langue déja peu musicale,
assourdie par de nombreuses syllabes muettes, n'est pas assez
riche en sonorités pour négliger le secours de la rime. Les
esthètes actuels qui la remplacent par de vagues assonances ou
tentent même de la supprimer, détruisent absolument le lan-
gage poétique en le privant de son unique caractère. Combien
plus cette pauvreté prosodique est redoutable pour les musi-
ciens & les chanteurs! Il appartiendra à l'intuition si artisti-
que du critique théâtral du Messager de discuter cette innova-
tion avec son autorité reconnue, lorsque Messidor arrivera au
Capitole. Mais on sait déja que l'effet produit n’est pas encou-
rageant. Que les musiciens, peintres & poètes se retiennent
sur la pente où la mode les fait glisser, car c'est celle de l’art
ennuyeux. |
« La vallée de Bethmale, l’une des plus pittoresque des
186 LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA.
Pyrénées par l'harmonie de ses verts pâturages & de ses forêts
avec les crêtes rocheuses des hautes cimes qui les encadrent,
attire surtout la curiosité du touriste & aussi de l'ethnographe
par la singularité du costume de ses habitants. 1] est inutile,
à Toulouse, de décrire celui des femmes que l’on voit au
Jardin-Royal, déployant ses colorations vives & gaies sur les
nourrices tort à la mode depuis quelques années. Celui des
hommes n'est pas moins brillant. La calotte rouge & bleue
rehaussée de paillettes de soie & d’or, le tricot blanc & cha-
marré d'arabesques, la culotte étroite retenue au-dessus du
genou par un gros bouton jaune qui la relie aux guêtres,
le sabot à pointe recourbée, souvent orné d'élégants rin-
ceaux que dessinent des clous de cuivre, forment un ensem-
ble qui est une fête pour les veux. On peut aussi le voir à
Toulouse sur un groupe du musée Labit & aussi au musée du
Trocadéro. Mais c'est en plein soleil, sur la montagne, avec
les mouvements prestes & libres du berger ou du chasseur
qu'il déploie surtout la richesse de sa couleur & l'originalité
de ses formes. Car c'est le costume jourralier, &, chose
étrange, le costume des jours de fête est plus sévère. |
« Ces vêtements singuliers que l'on ne retrouve plus
ailleurs, la peau très blanche des Bethmalaises, les mœurs &
les coutumes particulières de la vallée portaient à imaginer
une origine étrangère. Les uns, frappés de quelques analo-
logies, faisaient venir les Bethmalais de la Norvège, d’autres
de la Suisse, d'autres encore, s'appuyant sur un passage des
Commentaires de César mal interprété, &, sur une apparente
conformité de nom avec un village voisin, de la Saintonge.
« Jl est certain que l'on peut trouver des races fort diverses
dans les montagnes qui, de tous les temps, ont offert un
refuge aux populations persécutées ou pourchassées. Mais les
vallées profondes & isolées, celles surtout dont la pauvreté n’a
pas tenté les envahisseurs, ont pu conserver Îles races pures
indigènes avec leurs usages primitifs. C'est peut-être l'expli-
cation la plus simple des tableaux piquants qui se déroulent
devant le touriste, quand il passe devant les chaumières aux
toits d’ardoise, où les groupes de familles se réunissent sur le
pas des portes après le travail, D'autres vallées pyrénéennes,
LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA. 187
la vallée voisine de Massat, par exemple, ou celle d'Ossau, en
Béarn, ont gardé aussi des tribus d'un type très caractérisé,
avec des costumes spéciaux. La coiffure des femmes de Massat,
si elle n'offre pas l'éclat multicolore du bandeau rouge bordé
de velours noir des Bethmalaises sur leur cornette blanche,
montre peut-être plus de style & fait penser au klaft des
sphynx d'Écypte.
« Les Bethmalais n'ont pas de langage particulier & parlent
le gascon, comme tous les habitants du Saint-Gironnais. Mais
quelques montagnes, torrents ou lieux-dits ont conservé, de
même que dans toutes les Pvrénées, des traces de la langue
indigène de la contrée avant l'invasion romaine, la langue
ibérienne, dans cette vallée.
« Quelques lundistes parisiens se sont égarés dans les sen-
tiers lointains de la vallée de Bethmale. Les uns, apprenant
qu'elle est comprise dans le département de l'Ariège, ont cru
que c'était l'Ariège elle-même qui coulait au milieu d'elle.
Elle en est bien loin, & les gouttes d’eau du torrent de Bala-
met qui la traverse ne viennent se joindre qu'a Pinsaguel
avec celles de la rivière qui a donné son nom au département.
Elles se jettent d'abord dans le Lez, qui s'unit au Salat à
Saint-Girons. Les deux vallées, qui ont formé en 1791 la nou-
velle circonscription administrative, sont aussi séparées par la
topographie que par la langue.
« D’autres n'ont pu croire que des costumes aussi pittores-
ques soient encore portés, & les ont attribués à l'imagination
du metteur en scène. Ils lui ont même reproché d'avoir
supposé une fidélité à la tradition aussi invraisemblable, & de
n'avoir pas eu le courage, puisque l'opéra de Messidor inno-
vait avec la prose, de montrer des ouvriers en révolte avec la
blouse & la vareuse.
« Oui, Ô Parisiens, il y encore en France des vallées pro-
fondes où l'on s'habille autrement que sur les boulevards.
« Le ruisssau de Bethmale roule-t-il toujours de l'or, comme
le dit le nouvel opéra? L’Ariège, le Salat aussi, avant qu'il ait
reçu les eaux du Lez, en déposent encore sur le sable de leurs
rives, lorsque leurs flots torrentiels se calment en arrivant dans
les plaines, Maïs les anciens orpailleurs ne prennent plus la
188 LES PYRÉNÉES A L'OPÉRA,
peine de le recueillir, parce qu’une longue journée de travail
minutieux ne leur donnerait qu'un résultat inférieur à celui
qu'ils peuvent gagner autiement avec leurs bras, à peine vingt
ou trente sous.
« D'où vient ce métal prestigieux qui, jusqu'ici, a toujours
A HP caché son origine, & qui ne se montre qu'en
parcelles entraînées par les torrents de montagne ?
« Les Bethmalais ne demandent guère leur pauvre vie qu'à
leurs troupeaux.
Ils sont fidèles à leur vallée superbe que domine au Sud-
Est la pyramide d’une des reines des Pyrénées, la cime du
_mont Vallier ; à leurs deux sanctuaires d’Avet & d’Arrien qu'ils
se plaisent à embellir maloré leur pauvreté; à leurs usages
qu'ils observent surtout dans les heures solennelles de la naïs-
sance, du mariage & de la mort. S'ils quittent pour quelque
gain éventuel le pays aimé, ils y reviennent bientôt. Soyez
assuré que la nourrice du Jardin-Royal ne pense dans ses lon-
gues stations sur les bancs verts qu'aux piécettes qu'elle rap-
portera à à la maisonnette ouverte au soleil sous son toit aigu,
au petit champ de blé noir ou à l'angle de pré à l'herbe épaisse
qu'elle achètera, plus sûrement que Perrette, avec le prix de
son lait.
« Toutes, cependant, retournent-elles à Bethmale? Un de
mes souvenirs les plus douloureux m'est resté d'un passage à la
gare il y a quelques années. J'aperçus, assises sur un banc,
avec leur chatoyant costume, cinq ou six Bethmalaïises, confu-
ses & etfarées au milieu de là foule, comme des biches prises
au piège. Je m'approchai de mes compatriotes pour leur
demander où elles allaient. Elles ne surent où n'osèrent pas
répondre ; elles ne le savaient peut-être pas elles-mêmes. Mais
un jeune drôle, à mine louche, qui les conduisait & qu'elles
regardaïent en tremblant, balbutia le mot de café, & je com-
pris qu'il les entraînait, pour attirer la clientèle, dans quel-
que brasserie du Bas-Languedoc. Celles-là sont-elles reve-
nues ? »
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE
J.-P. CRos-MAYREVIEILLE. — Histoire du comté et de la vicomté
de Carcassonne. — Carcassonne, Gabelle, 1896, in -8°.
Par les soins pieux de ses fils, le second volume de l’histoire
consacrée par J.-P. Cros-Mayrevieille au comté & à la vicomté
de Carcassonne vient d'être publié. L'ouvrage est désormais
complet, car ce second volume se termine au moment où les
derniers représentants de la famille des Trencavel s'effacent
devant le roi de France. C'est l'époque où la vieille acronole
carcassonnaise, après avoir été la demeure d'une des plus
puissantes familles féodales du Midi, se résigne à n'être plus
que le chef-lieu administratif d’une sénéchaussée provinciale.
La première partie de l'œuvre de Cros-Mavrevieille parut
en 1846; la seconde parait en 1896. Un demi-siècle sépare
donc les deux publications. Est-ce une coquetterie de Mes-
sieurs Cros-Mayrevieiile fils que ce cinquantenaire aussi exac-
tement célébré? C'est possible. En tout cas, outre que l’idée
serait respectable par suite du sentiment filial qu'elle dénote-
rait, elle sert aussi à montrer que ce qui est offert à l'appré-
ciation du public est bien l'œuvre même de l’auteur.
En effet, lorsque J.-P. Cros-Mayrevieille mourut, en 1876,
1l Jaissait son second volume non seulement entièrement achevé,
mais encore imprimé à moitié. Il faut donc, pour l’apprécier
exacisment, l'examiner non point comme on le ferait d’un
livre conçu &K publié de nos jours, mais en se reportant à
l’état des connaissances historiques telles qu’elles étaient il y a
cinquante ans. À cette date, Henri Martin, Michelet, Augus-
tin Thierry, s'ils n'étaient pas tout à fait des débutants, n'avaient
190 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
point achevé leur œuvre, & voici déjà que sous la poussée
d’une école récente, profitant des travaux de sa devanrière, ser-
rant ainsi de plus près la synthèse & l'analyse des faits histo-
riques, cette génération de la première moitié du siècle est, à
certains égards, un peu en recul. Deux noms peuvent nous
servir à établir la distance parcourue. Il est certain que l'émi-
nent Paulin Paris fut un esprit distingué & qu'il a beaucoup
contribué à l'avancement des études relatives aux littératures
du Moyen-Ace; cependant son fils, M. Gaston Paris, l'a dé.
passé & a porté ces études à un niveau plus élevé qu'il ne le
fut jamais.
J,-P. Cros-Mavrevieille doit donc être considéré de nos jours
comme un véritable précurseur, & ille fut dans cette histoire de
Carcassonne pour laquelle bien des matériaux ont été remués
par lui.
Dom Devic & Dom Vaissete n'ont guère fair que délaver
l'histoire ecclésiastique & civile de mon aïeul Bougès, dont
l'œuvre’ est un modèle de cette érudition patiente coutumière
aux Bénédictins & aux Augustins de la seconde moitié du
dix-huitième siècle, mais dont la faiblesse s'accentue tous Îles
jours au regard des découvertes de l'épigraphie romaine & de
la paléographie du Moyen-Age. D'autre part, si la nouvelle
édition de l'Histoire de Languedoc renferme des notes partois
lumineuses, elles sont souvent difficiles à découvrir dans l'im-
mensité de l’œuvre.
Le second volume de J.-P. Cros-Mayrevierlle commence
au moment où, avec Bernard Aton, vers la fin du onzième
siècle, s'établit la dynastie des Trencavel. Ce fait historique
important concorde avec un autre plus important encore, la
création, ou plutôt la consécration définitive du pouvoir con-
sulaire à Carcassonne. L'historien les expose avec beaucoup
de netteté & de précision ; nul doute que, s'il eût vécu de
notre temps, il eût rattaché les incidents mouvementésde cette
période, ainsi que de celle qui marqua le règne de Trencavel,
à ce grand mouvement communal quelque peu étudié pour le
Nord mais à peine soupçonné encore pour le Midi.
#
1. Paris, Gandouin, 1741.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 19Ù
L'épisode des hérétiques albigeois & les incidents de Ja
Croisade nous touchent motns, non pas qu'ils ne soient bien
traités, mais c'est de Fhistoire générale, & bien des travaux
ont paru là-dessus, Néanmoins, nous remarquons que l’auteur
a étudié d’une façon particulière le siège de Carcassonne par
les croisés, ainsi que la fin obscure de Raymond Roger. La
restauration fugitive des Trencavel tient tout un chapitre qui
n'esf pas des moins intéressants, & la conclusion a lieu,
comme nous l'avons déjà dit, sur la réunion définitive de la
vicomté à la couronne de France.
Nous étions curieux de prendre connaissance de ce livre, car,
en outre de l'intérêt que nous portons à tout ce qu'a écrit son
auteur, nous nous demandions quel parti il avait tiré d’un
document dont la publication, faite dès 1849, dans le premier
volume des Mfémoires de la Société des Arts de Carcassonne,
avait excité certaines réserves de la part de M. Paul Meyer.
Aussi bien, l'occasion est bonne pour serrer un peu cette
question.
Ce serait mal connaître Cros=Mayrevieille de penser que
son Histoire de la vicomté de Carcassonne est son unique titre
a la reconnaissance de ses concitoyens. Sans parler de ses
efforts pour faire commencer la restauration de la Cité de Car-
cassonne & de la découverte (qui est bien à lui) de la chapelle
de Radulphe, il a beaucoup travaillé. Son petit livre si subs-
tantiel sur les Monuments de Carcassonne, ses mémoires d’his-
toire ou d'archéologie en sont la preuve. Tous ses ouvrages
portent la marque de sa méthode patiente, de son soin méti-
culeux & de sa sincérité. Nous avons pu nous convaincre per-
sonnellement qu'il ne reculait devant rien pour contrôler
l’exactitude des documents qu'il mettait en œuvre ou dont il
entreprenait la publication. Or, il a été le premier à publier
sur le droit féodal de Carcassonne certains documents impor-
tants.
Et d’abord les coutumes latines : Consuetudines & libertates
Carcasone. Quelles soient authentiques, cela ne saurait pré-
senter nul doute. Leur authenticité est certifiée d'abord par
Criraud (Essai sur l'Histoire du Droit français au Moyen-Age,
t. Î, aux pièces justificatives), en second lieu, par Mahul (Car-
192 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
tulaire,t. V, p. 315). Ce document, on ne saurait trop le re-
dire, est très précieux, & Cros-Mayrevieille l'a publié le pre-
mier.
Mais il l'a fait suivre d’une version en langue romane, &
c'est cette version qui a excité la réprobation de M. Paul
Meyer (Romania, t. XVIIT). Avec l'autorité qui s'attache à son
nom, l’'éminent romaniste a soutenu que ce document était
apocryphe, que sa langue n'était pas véritablement celle de
Carcassonne, enfin que ces coutumes romanes étaient les cou-
tumes de Montpellier puisqu'elles figuraient dans le Petit
Thalamus de cette ville.
Le fait serait-il vrai qu'il serait sans grande importance ; &
en supposant que le décument fût reconnu non exact, on n’y
perdrait qu'une chose : un échantillon de la langue romane,
ce qui serait peu. À supposer que Cros-Mayrevieille eût été
trompé par un copiste infidèle K désireux de gagner quelques
honoraires, il est vraiment singulier que deux hommes de la
valeur de Giraud & de Mahul se soient également laissés éga-
rer. Mais la coutume romane est la traduction de la coutume
latine & celle-ci n'est pas contestée ' ; si la première est vraie,
le fond de la seconde doit l'être aussi.
Nous voulons bien admettre avec M. Mever que les ditfé-
rences linguistiques soient assez faciles à saisir, au treizième
siècle (alors que la langue d’oc n'était pas encore tombée au
fourmillement dialectologique de nos jours), pour qu’on puisse
sans hésiter attribuer tel texte à Carcassonne & tel autre à
Montpellier ; il n'en reste pas moins ce fait positif que si, de
deux textes semblables, l’un est reconnu authentique, l’autre
doit l’être aussi. Mais en 1204 & 1:05, époque où furent ré-
digées les coutumes latines de Montpellier, un fait considéra-
ble s'était passé : le vicomte de Carcassonne Raymond Roger,
sous l'inspiration du roi Pierre d'Aragon, avait, deux ans au-
paravant, épousé la fille de Guillaume VIT, seigneur de Mont-
pellier. Les relations étroites de Carcassonne & de Montpel-
lier, ou pour mieux dire entre toutes les villes méridionales de
1. Comme, inversement, la latine peut aussi ètre la traduction de la
romane.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 193
Toulouse à Nimes, la civilisation uniforme qui régnait en
ce pays, étaient autant d'éléments destinés à accentuer la
marche vers l’unification du droit municipal qu'on constate à
cette époque, tendance qui fut arrêtée par ie cataclysme de la
croisade. Ainsi s'explique la ressemblance des coutumes de
Carcassonne avec celles de Montpellier, & ce n'est vraisembla-
blement pas seulement dans le duché de France que les villes
se prêtèrent leurs coutumes pour les copier".
Il est fâcheux, sans doute, que Cros-Mayrevieille n'ait pas
_toujours indiqué les sources où il puisait les documents publiés
par lui dans les Mémoires de la Société des Arts & Sciences de
Carcassonne. Mais des plus importants l’origine a été retrouvée,
grâce surtout aux indications que Cros-Mayrevicille lui-même
fournissait obligeamment à Mahul. Celle du document roman
se retrouvera un jour ou l’autre, &, pour terminer, nous appe-
lons l'attention sur le passage où Mahul, qui certainement a
eu connaissance exacte de ce point obscur, compare ce docu-
ment à son frère latin?. On verra qu'il ne doute pas plus de
l'authenticité de l’un que de l’autre.
Et pour en revenir à notre point de départ, nous constate.
rons que l’auteur se contente dans son livre de signaler, à leur
époque, la rédaction des coutumes de Carcassonne sans insister
ni sur l'un ni sur l'autre des deux textes, renvoyant ainsi soit
à sa publication des mémoires de la Société de Carcassonne,
soit aux documents imprimés dans le Cartulaire de Mahul.
En somme, ce livre, examiné comme il doit l'être dans la
perspective d’une distance demi-séculaire, est fort intéressant
& très nourri. Il n'est pas accompagné de l'énorme appareil
scientifique qui surcharge aujourd’hui tant d'études histori-
ques; mais des plus volumineuses de celles publiées de nos
jours, qui pourrait prévoir le sort dans cinquante ans?
G. JOURDANNE.
1. V, Giraud (Hist. du Dr. fr. aux pièces justif. 5).
2. Loc. cit.
IX 13
194 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONÂLE.
LA :
Eliis ZEROLO. — Legajo de Varios. Paris, Garnier hermano, 1897.
. — În-12° de VI1-420 pages.
: M. Zerolo, correspondant des Sociétés de géographie de
Madrid & de Lisbonne, membre de celles de Paris & de Belgi-
que, vient d'avoir l’heureuse idée de réunir en un volume plu-
sieurs de ses œuvres, parues en feuilletons, en prologues, ou
sous forme d'articles de journaux. Il a ajouté, au début, une
étude magistrale inédite sur Bartolomé Cairasco de Figueroa,
enfant des Canaries, le créateur, au quatorzième siècle, du vers
dit : esdrüjulo. (Ce mot castillan indique que ce n’est pas l’avant-
dernière sillabe qui est accentuée, mais celle qui la précède,
& qui doit être toujours surmentée d’un accent, comme dans
dri du mot esdrüjulo.) Cette étude est une vraie conférence
sur la littérature & la poésie espagnoles, sur les poètes nés aux
Canaries, sur Gonzalès de Bobadilla, l’ennemi de Cervantès
(ce qui fut en partie cause de sa célébrité). Vient ensuite un
article d'une centaine de pages, comme le précédent, sur
La Lengua, la Academia y los Académicos. L'auteur y déplore
que les Espagnols ne connaissent guère leur grammaire, ni
leur orthographe « cuando tan facil v racional. » I] fait une
critique assez justifiée des expressions modernes, internationa-
les, pourrais-je dire, qui se glissent maintenant dans toutes les
langues ; puis il donne une liste de mots & d'expressions usités
aux Canaries & qui manquent dans les dictionnaires officiels.
Usurpaciones de Inglaterra en la Guyana Venryolana, tel
est le titre tout d'actualité du troisième numéro du livre.
M. Zerolo montre qu'il connaît parfaitement cette question
qui a soulevé, il y a quelques mois, un gros nuage entre les
Etats-Unis & l'Angleterre, & que la perfñide Albion a agi, là
comme aïlleurs, avec une déloyauté flagrante. Que dirai-je de
la note consacrée à notre cher secrétaire général de la Société
de géographie de Paris, le sympathique M. Maunoir? Elle
n'est pas trop élogieuse, car elle ne saurait trop l'être. Est
glissée ensuite, à propos d'un voyage aux Îles Fortunées, une
critique, un peu forcée peut-être, des écrivains ou voyageurs
français qui parlent ou ont parlé lévcèrement de l'Espagne, tels
que Madame d’Aulnoy (& non d’Aulnay : elle semble cepen-
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 195
dant bien connaître sa Cour de Madrid), tels que l’incompa-
rable Théophile Gautier, que Dumas (je lui abandonne ce
dernier)... Que l’auteur me permette de lui dire que dans
mes voyages jai parfois entendu des étrangers, des Espagnols
même, parler de la France avec une légèreté incroyable, ne
la jugeant que par le Jardin-de-Paris ou les Folies-Bergères,
dont la composition cosmopolite suffirait seule à détruire l’ar-
gument tiré de ces lieux de plaisir. |
La fin du volume renferme des biographies consacrées aux
Heredia, Cubains dé’ naissance, écrivains distingués, l’un
dans notre langue, & à Ramon de Campoamor; puis de char-
mantes nouvelles, suivies d’un index alphabétique facilitant
les recherches des critiques & des littérateurs qui ne manque-
ront pas, jen suis convaincu, d'apprécier l'ouvrage de Don
Elias Zerolo. S' SAUD. L
Arthur OsoNA. — Guia itineraria de tota la regié del Vallés,
dividida en 254 itineraris, Barcelona; Estampa Altés, 1895. —
3 pesetas 50 c. |
M. Osona, infatigable touriste catalan, auteur de nom-
breux Guides de Catalogne, vient de faire paraître un intéres-
sant Îtinéraire de la région du Vallés, c'est-à-dire de ja
contrée montagneuse qui se dresse au nord de Barcelone. Le
Vallés, riche en beaux paysages, en vues pittoresques, en
monuments des anciens âges, avait été étudié par M. Maspons
ÿ Labros, président du Centre excursionista de Catalunya,
dont M. Osona est un des membres les plus distingués; mais
1] attendait son metieur en scène — si je puis ainsi parler. —
D. Arturo Osona a su faire pour cette contrée ce qui était
nécessaire, afin de permettre au touriste, à l’archéologue,au
géologue & au botaniste, au peintre même, de la parcourir
avec fruit, sans perte de temps & sans fausses manœuvres.
Pour la première fois — & cest une très heureuse innovation
— des cartes accompagnent le Guide : l'une est la reproduc-
tion d’une partie de celle de France dite du Dépôt des Forti-
fications, donnant les provinces de Barcelone & de Gérone;
l’autre est une amplification pour le Vallés de la première,
par le colonel Prudent. SES: |
196 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Léon FLOT. — Les Cétacés fossiles de l’Aquitaine. (Mém. Soc.
geol. de France, 3° série, t. XXIV, p. 270 & pl., 1896.)
M. Léon Flot a étudié un grand nombre d'ossements de
Cétacés fossiles qui ont été recueillis à Oro, près Dax, & à
Moot-de-Marsan par M. Dubalen, pharmacien & conser-
vateur du Musée d'histoire naturelle de cette dernière
localité.
Les échantillons trouvés à Oro étaient dans une marne grise
à Cardita Jouanneti & à Clypéastres. Ils consistent en vertè-
bres cervicales, dorsales, lombaires, caudales de Halénoptères
de petite taille; une mandibule appartenant à une Baleine
(Baluenula balaenopsis Van Beneden); un atlas de Squalodon
Grateloupi; une caisse tympanique d’une Balénoptère voisine
de Plesiocetus dubius Van Ben., un fragment de rocher avec
quelques osselets en place.
Dans le calcaire helvétien de Mont-de-Marsan, à Cardita
Jouanneti, on a rencontré, avec un certain nombre de vertè-
bres, les pièces suivantes : une caisse tympanique gauche de
Mégaptère, en très bon état, & une plus roulée; la région
pariéto-temporale gauche d’une Balénoptère plus petite que
les espèces actuelles; la même région appartenant à un indi-
vidu ou à une espèce plus petite; une molaire supérieure de
Zeuglodon cetoides; un important fragment d’humérus appar-
tenant à un Sirénien voisin de Halitherium fossile Gervais;
enfin la région postérieure gauche du crâne d’un animal nou-
veau, présentant quelque parenté avec les Siréniens.
M. Flot fait remarquer que ces terrains des Landes qui ont
déjà fourni, pour l’histoire des Cétacés, un grand nombre de
documents intéressants, semblent recéler encore certaines espè-
ces inconnues. Ce fait a d'autant plus d'importance que d'après
certaines données empruntées aux récentes découvertes, nous
pourrions peut-être trouver, dans l'étude des fossiles de cette
région, de précieux renseignements sur la phylogénie des
Cétacés.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 197
L. BRAUD : Trois siècles de l’histoire de Languedoc. — In-12 de
128 pages. En vente chez tous les libraires, à Toulouse. 1897.
Dans une pittoresque préface toute à l'honneur de la Zin-
quo Ramoundino & du génie méridional, Louis Ariste pré-
sente ce petit ouvrage au public. C'est un petit livre moyena-
geusement illustré par M. Lavilledieu, jeune artiste déjà très
loué, & écrit pour vulgariser l’histoire de la guerre des albi-
geois.
La lutte du Catharisme contre la Papauté, l'invasion du
Midi par les croisés du Nord & les malheurs des derniers
comtes de Toulouse y sont racontés avec beaucoup de couleur
& d’éloquence, maïs à un point de vue bien exclusif.
On ne saurait trop le regretter, car 1l est aussi alerte qu'in-
téressant, & emprunte un intérêt tout particulier à l'exposi-
tion du rôle joué par les masses populaires dans un drame dont
on ne connaissait encore que les principaux acteurs. C. À.
H. MARCAILHOU D’AYMERIC : Excursion dans les Pyrénées
franco-espagnoles de Salau à Luchon par le val d’Aran,
pp. 151-172 du Bulletin de la Societé Ramond, 31° année. 1896.
Ils ne sont pas nombreux les Ariégeois qui font des excur-
sions dans leur montagne; on compte sur les doigts d’une
main ceux qui sont en mesure de nous les raconter. Dans
l’Europe centrale, dans les Alpes de la Suisse & de l’Autriche,
l'élan est général ; les jeunes gens, entraînés par l'exemple des
anciens, sont passionnés pour l'alpinisme. Ils reçoivent d’ail-
leurs sur les choses de la nature une instruction supérieure à
celle que nos programmes d'enseignement secondaire déter-
minent.
Nos sections du Club alpin bien lentement progressent ;
elles ne comptent presque pas de membres dans les Pyrénées,
le massif central, les Cévennes, la Montagne Noire, &c. Visi-
ter son pays ne plaît pas au Français!
M. H. Marcaillou d'Avmeric, tout en étant fort dévoué
à une laborieuse profession, trouve le moyen de continuer ses
explorations botaniques ile l'Ariège & des régions voisines. Il
donne ainsi un exemple qui répond à bien des objections. En
198 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
juin dernier, il décida de franchir les monts franco-espagnols
qui séparent le port de Salau de Bagnères- -de-Luchon pour en
étudier la topographie & la flore printanière ; l'excursion dura
trois jours & s'effectua sans encombre, mais avec ces petites
difficultés & ces embarras qui doublent le plaïsir de la marche
& du voyage.
Le récit de M. Marcailhou est absolument chronologique ;
chaque pas en avant du savant touriste est noté à son heure &
décrit. Les listes des plantes rencontrées alternent avec les des-
criptions pittoresques & topographiques les détails archéologi-
ques. Tout cela est impossible à résumer, mais on le lit avec
plaisir, & les touristes futurs auront un guide partait.
le val d'Aran possède déja toute une littérature; le mé-
moire de M. H,. Marcailhou est, malgré sa briéveté, un des
meilleurs qui luï ont été consacrés : facta non verba. C'est vrai-
ment dommage que la pauvreté, j'allais dire la misère, de nos
sociétés savantes les plus distinguées, -— iciles que la Société
Ramond,— ne permette. pas d'illustrer leurs volumes de quel-
ques dessins & photographies lorsqu'une si belle occasion se
rencontre. ER C7
HENRI DE FRANCE : les Divertissements de nos pères. Recueil de
l'Academie des sciences & belles-lettres de Tarn &-Garonne, 2° série,
t. XI.
L'Académie de Montauban, fondée en 1809, a publié plus
de cinquante volumes. Elle a done droit à notre estime. C'est
un cercle littéraire modeste & limité, assez dédaigneux de
l'actualité, cultivant sans bruit un peu l'histoire & beaucoup
la poésie. La vie exhubérante de sa voisine la Société archéo-
logique fait ressortir le calme de l’Académie. Klle distribue
tous les ans aux poètes de France & de Navarre un certain
nombre de mentions honorables, quelques rares médailles de
bronze-ou d'argent, & de temps en temps une médaille d’or,
car à cette Académie comme à bien d'autres en province, les
corps élus ont supprimé les subventions, afin d'apprendre aux
Français à mettre la main à la poche, ce qui nest guère dans
leurs habitudes & leur paraît vraiment pénible.
“Dans lé volume du Recueil que nous venons de recevoir,
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 199
deux articles seulement offrent un durable intérêt : l'un de
Edouard Forestié sur Le bon vieux temps, que nous retrouve+.
rons plus tard, & l’autre de M. Henri de France sur Les diver-
tissements de nos pères, qui mérite de nous retenir un instant.
Il y a plusieurs années que l’auteur réunit des notes à ce
sujet, & ce n'est pas la première communication qu'il fait. à
l’Académie. Il s’est ainsi appliqué à remettre en mémoire quel-
ques-uns des passe-temps de la société de notre ville depuis la
fin du seizième siècle jusqu’au milieu du dix-huitième. Cette
fois, il s'attache particulièrement au théâtre de Montauban.
C'est, en somme, une notice historique. Ce n'est qu'en 1740
que commença à germer l'idée d’avoir une salle spécialement
destinée aux spectacles dramatiques, comiques ou musicaux. Il
n’y avait alors à Paris que la Comédie-Française & l'Opéra ;
donc, Montauban n'était pas en retard, bien au contraire.
’était d’ailleurs, au dire du maire & premier consul de 1760,
dans le texte de sa déclaration à cet effet, une des villes les
plus considérables du royaume. C'est surtout le duc de Riche-
lieu, gouverneur de Guyenne, qui favorisa le théâtre de
Montauban. Agé de soixante-douze ans, grand seigneur, d’un
esprit fort libéral, ami & correspondant intime de Voltaire, il
adorait les arts & surtout les artistes..…, les dames s'entend... Sa
protection & son zèle se font sentir à cet 7 jusqu'a la
Révolution. |
M. de France énumère une foule de faits curieux & InsS=
tructifs sur l'inventaire du théâtre à diverses dates, le nom des
comédiens, le sujet des pièces, l'heure du spectacle, l'éclairage
de la salle, les procès de la troupe, les bals du carnaval, le
droit des pauvres, les entrées de faveur & Îles iii profits du
concierge. Fu
Tout serait à citer! On en jugera par un extrait. M; Les
calopier, intendant de Montauban, eut à soutenir une formi-
dable accusation. Quoiqu'on l'ignore généralement er France,
il y avait alors une justice puissante sachant frapper les cou-
pables si haut placés qu'ils fussent. Ce n'est que-de notré
temps qu’un préfet est supérieur aux cours d'assises, Lescalo-
pier fut accusé d’avoir commis des malversations sans nombre
& des abus de pouvoir. Il fut néanmoins tout simplement}
200 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
comme aujourd’hui, changé de poste. Il passa de Montauban
à Tours en 1756.
Mais quel était un des griets qu'on avait contre lui?
Il avait voulu éclairer les rues de Montauban à limitation
de Paris! & voici une page du dossier d'accusation : « Diro:'s-
nous que M. Lescalopier peut avoir eu en vue de procurer
dans Montauban plus de sûreté pendant la nuit quand il a
fait placer des lanternes dans les rues? Mais quelque bonne
intention qu'on veuille lui supposer, l'entreprise en est-elle
moins condamnable ?
_« N'est-ce pas être tombé dans Île ridicule de celui qui met-
tait la petite ville de Montauban en comparaison avec la capi-
tale du monde ?
« Rien, sans doute, de plus avantageux dans une grande
ville que de l'éclairer pendant la nuit; mais rien de plus
superflu, on peut dire de plus déplacé, dans une ville de pro-
vince. peu considérable.
« Le luxe & la molesse qui font prolonger bien avant dans la
nuit les plaisirs de la soirée, & fort tard sur le repos de la nuit,
sont les seules causes qui aient introduit cet usage, vraiment
utile, dans les villes où les plaisirs, l’emportant sur les affai-
res, oblige celles-ci même de se prêter aux heures qu'il leur
fixe & recule les repas du soir à une heure qu'on appelait
anciennement indue. Nos pères ignoraient cette méthode de
convertir le jour en nuit & la nuit en jour.
« Quelles n'ont pas été lessuites de ce renversement ? On se
couchait de bonne heure dans les temps dont nous parlons.
On ne doit regarder ni comme nécessaire ni comme utile pour
le bien public, au moins dans les provinces, l'établissement
des lanternes. » (Charges du procès de M. Lescalopier, 123-
125, 1756.)
Voilà! Il y avait vingt-quatre ans que l'intendant Lescalo-
pier avait allumé Îles lanternes! Sans doute, MM. les Officiers
de la Cour des aydes de Montauban y voyaient clair, puisque
les lumières du soir, comme ils le prédisaient, ont amené l’ac-
crôissement de l’immoralité dans toutes les classes de la société.
Mais enfin les municipaux & habitants étaient complices de
l'intendant, car ils faisaient des sacrifices pour augmenter
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 201
l'éclairage & même pour a‘lopter dès 1774 « les lanternes à
l'huile fabriquées à Lyon, afin d'éclairer le dessous des couverts
pendant dix heures. »
L'éclairage de la salle de spectacle se faisait au moyen de
chandelles & « de bouoies. » La fonction de moucheur de
chandelles attirait à son titulaire une foule de moqueries & de
quolibets qui rendaient son service fort désagréable. Maiïheur
à lui sil lui arrivait d'étendre une chandelle en la mou-
chant; le public, mis en joie, s'écriait : « Le diable mouche
sa mère! » & la représentation se trouvait interrompue.
A Montauban, les lanternes étaient fournies par le direc-
teur, la ville ne voulant entrer pour rien dans les dépenses
d'exploitation. Les comédiens étaient chargés de l'entretien de
l'éclairge, & îils restaient responsables des dégradations qui
pouvaient être commises à l'immeuble de la communauté. En
outre, ils payaient un droit par chaque représentation. .
Les représentations en 1779 se donnaient un jour entre
autre; les entr'actes étaient fort courts, puisqu'il n'y avait
presque aucun changement de décors. |
C'est en partie par le théâtre que la Révolution fut prépa-
rée. M. de France nous le montre en rappelant les sous-titres
des pièces dramatiques de Voltaire, Marmontel & autres qu'on
ne manquait pas de mettre en Éidence On allait jusqu'a
introduire au théâtre, à titre gratuit, des adolescents du collège
des jésuites pour saper l’enseignement des maîtres, de |’ SHSque,
& de son clergé.
On récolta ce qu'on avait semé. Emile C.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Les langues orientales et l’Académie de Bordeaux.
L'Académie de Bordeaux, dans sa séance du 4 mars, a délibéré au
sujet de la création d’une chaire de langues orientales à la Faculté de
cette ville. Voici l'extrait du procès-verbal :
« M. Jullian lit un mémoire sur l'Histoire de l'orientalisme à Bor-
deaux. Il montre que, depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours, la
philologie orientale a eu dans notre ville des représentants dans l’en-
seignement & la science. En 1592, création d'un cours d’hébreu au
collège de Guyenne; au dix-septième siècle, lectures d'hébreu au col-
lège de la Madeleine; au dix-huitième siècle, travaux de Bellet & de
Pacareau sur la philologie & l'archéologie orientales; au dix-neuvième
siècle, livres de Lacour sur l’égyptologie & les Eloim; études de Lar-
geteau au Grand Séminaire ; cours de Ladonne à la Faculté des Let-
tres ; collections égyptiennes de Godard; enseignement de la Faculté
de Théologie. Aujourd'hui, notre haut enseignement n'a plus de chaire
d'orientalisme. Toutes les Universités étrangères ont la leur. Stras-
bourg a huit maitres de langues orientales; Bordeaux, qui a 2,200 étu-
diants (Strasbourg n'en a que 1,100), n’en possède pas un seul.
« À la suite de cette lecture, l’Académie exprime le regret que l'en-
seignement public des langues & de l'archéologie orientale ne soit
plus représenté dans notre ville. Elle émet le vœu qu'il puisse l'être
un jour, & décide que ce vœu sera transmis à M. le Recteur de l'Uni-
versité de Bordeaux. »
Le tribut des Andorrans au Gouvernement français.
La questia est le tribut que les Andorrans ont à payer au gouverne-
ment français & à l'évêque d’Urgel, leurs deux suzerains. Aux termes
des Paréages de 1278, l'évèque avait le droit de lever sur l’Andorre un
tribut qui ne pouvait excéder deux mille sous maguelonniens. Les
comtes de Foix, de leur côté, pouvaient lever sur le pays, l’année sui-
vante, une contribution à leur bon plaisir, & ainsi d'année en année.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 203
Plus tard, le tribut ou questia payé à la mitre d’Urgel fut fixé à
480 francs par an.
En France, en 1793, les agents de la République française refusè-
rent, comme entaché de féodalité, le tribut accoutumé. Le décret du
2; mars 1806, qui rétablit entre les vallées d’Andorre & la France « les
anciens rapports d'administration, de police & de commerce », déclare
qu'il sera nommé un viguier français & fixe à 950 francs le tribut que
les Andorrans devront payer à la France qui leur garantit, en échange,
certaines immunités douanières.
Actuellement, les Andorrans apportent à l'évêque de la Seo-d'Urgel
960 francs, les années paires. La France reçoit, les années impaires, un
tribut double de celui de l’évêque d'Urgel, soit 1,920 francs, à raison
de 960 francs par an. C’est cette somme qui a été versée, jeudi 22 avril,
au Trésor français par les délégués andorrans,
En outre, les trois délégués chargés d'apporter la questia au préfet
des Pyrénées-Orientales, délégué permanent de la France en Andorre,
doivent renouveler entre les mains de ce dernier le serment de fidélité
au nom des vallées d’Andorre.
On possède à Perpignan, dans les archives départemenlales, le pro-
cès-verbal de la prestation de serment des Andorrans reçue par le duc
d'Epernay, au nom de Henri IV. Les délégués, : à genoux, juraient sur
l'Évangile fidélité & obéissance au souverain français.
Le cérémonial est moins compliqué de nos jours.
Contrairement à l'habitude, les délégués andorrans n'avaient pas
revêtu le grand habit de cérémonie pourtant si pittorasque (culottes
courtes, grand manteau noir, épée & bicorne) qu’ils portaient encore
en ces dernières années.
Enfin, M. Edmond Robert, préfet des Pyrénées-Orientales, délégué
permanent de la France en Andorre, avait dispensé les Andorrans de
se mettre à genoux.
Le viguier français, M. Charies Romeu, assistait à la cérémonie du
renouvellement du serment de fidélité.
Les Basques en Californie.
Les Béarnaïis, mais surtout les Basques, ont l’esprit d'aventure & se
montrent fort enclins à l’émigration, espérant trouver au delà des
mers une fortune rapide, & partout où ils se trouvent, nos compa-
triotes se groupent dans des associations fraternelles & amicales.
À ce titre, nous devons signaler la Société de secours mutuels la
Ligue d'Henri IV, qui s’est formée à San Francisco (Californie) & qui
compte à sa deuxième année d'existence quatre cent quatre membres.
Le banquet a eu lieu le 28 mars dernier, & M. Bergerot, secrétaire,
après avoir fait l'exposé de la situation, a annoncé que le Conseil
d'ad a‘inistration de la Ligue avait, à la réunion du 9 février, décidé de
204 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
décerner à M. P.-B. Bergès le titre de président honoraire de Ï:
société, & à lui offrir un diplôme d'honneur & un médaillon. >
Le diplôme est un chef-d'œuvre magnifique dû au talent artis-
tique d’un membre de la Ligue, M. Jules Godart Il est surmonté d’un
portrait du patron de la Société & contient, en outre, dans son cadre
modeste, une belle aquarelle du château d'Henri IV & une vue du
Gave de Pau & des environs du château prise en aval du pont de
Jurançon. |
Le médaillon, fait par M. Liébert, est embelli d'un côté par un
beau diamant & de l'autre par uu buste d'Henri IV. A l'intérieur, il
norte l'inscription commémorative.
La diminution du poisson.
On lit dans la Feuille d'informations du Ministère de l'Agriculture :
« Les 27.000 cours d’eau qui sillonnent notre territoire, les lacs,
étangs & réservoirs qui occupent en France plusieurs milliers de kilo-
mètres carrés, produisent-ils du poisson en rapport avec le colossal
volume d’eau qu'ils roulent ou emmagasinent? Le doute n’est pas pos-
sible à cet égard : : de toutes parts, on se plaint de la disparition géné-
rale du poisson dans nos rivières. »
Parmi les causes générales de cet état de choses, il faut compter L ac-
croissement de la navigation fluviale, les travaux accomplis pour l'ali-
mentation des canaux & le Do) | qui facilite l'évacuation trop
rapide des eaux de pluie.
Le poisson ne disparaît pas encore, mais on le poursuit avec plus
d'activité, & si la pisciculture, par ses procédés embryogéniques,
n'était pas venue à la rescousse, le dépeuplement serait déjà général.
Les mulets Espagnols sont... Français.
Le département des Deux-Sèvres, les environs de Melle surtout,
possèdent les mulets les plus résistants & les plus célèbres du monde
entier. Toute l'Espagne classique, avec ses mules empanachées, est
tributaire de la plaine poitevine. Les équipages pittoresques qui sont
la joie des amateurs de couleur locale en Castille & en Andalousie
sont de pure race française. Tous les maquignons espagnols connais-
sent le Poitou, beaucoup d’entre eux estiment davantage Melle où
Niort que Paris ou Bordeaux. Il y a quatre ans, pendant un séjour à
Niort, on me présenta à l’un de ces marchands de mulets, vêtu d’une
veste courte & d’un chapeau rond :
— C'est un président de République, me dit mon cicerone, le pro-
fesseur d'agriculture des Deux-Sèvres.
Et comme je regardais mon homme avec étonnement, il ajouta :
— C'est le viguier d'Andorre. |
En effet, ce premier magistrat de la petite République faisait un
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 209
commerce considérable de mulets & de mules. Les Andorrans pren-
nent une part importante dans ce mouvement spécial d’affaires entre
la France & l'Espagne, mais ils sont naturellement moins nombreux
que les autres [bères.
Le mulet du Poitou est donc l'objet d’un grand trafic, les animaux
soit enlevés au fur & à mesure de leur production pour être envoyés
de l’autre côté des Pyrénées. Le Poitou & la Gascogne fournissent
de 15 à 18,000 mules par an à l'Espagne. [es mulets peu prisés dans
ce dernier pays, sont acquis par les pays du Sud-Est où ces bètes puis-
santes conduisent les charrois sur les routes montueuses.
Le phylloxera en Espagne.
La feuille d'informations du ministère de l’agriculture donne des
détails sur les ravages causés en Espagne par le phylloxera, & sur les
mesures prises pour y remédier sur divers points.
La province de Lérida a opposé jusqu'a ce jour une assez forte
résistance à l'invasion phylloxérique. Dans le nord de cette contrée,
les terrains montagneux & agrestes ont été épargnés; dans le midi, au
contraire, la plaine vaste & fertile est à l’heure actuelle plus ou moins
contaminee; le centre de la province, dont le rendement vinicole était
& est encore le plus élevé, est à son tour depuis deux ou trois ans à
peu près complètement envahi, & cette année les taches phylloxéri-
ques se sont étendues avec une grande rapidité aux environs de
Lérida.
D'nne façon générale, aucune mesure n’a été prise pour enrayer le
fléau. Quelques cépages américains plantés sur différents points ont
cependant donné de bons résultats.
Les anciennes vignes, qui occupaient autrefois une surface de
40,000 hectares dans la province de Gérone, ont été toutes anéanties.
La reconstitution des vignobles en plants américains, commencée un
peu avant 1893, n'a pas augmenté depuis trois ans; elle est aujourd’hui
d'un peu plus de 5,000 hectares. Il faut attribuer cet état de choses à
la baisse continue du cours des vins, qui n’a cessé de s'accentuer en
Espagne depuis la revision des tarifs douaniers jusqu’en 1895.
Dans la province de Barcelone, sur les 130,500 hectares environ
dont se composait l'ancien vignoble de la province, il n’en reste plus
aujourd'hui que 5,000, qui sont eux-mêmes contaminés & menacés de
destruction. Ils sont situés le long du littoral & ils n’ont qu'une éten-
duc très réduite du côté de l’intérieur.
La défense des vieilles plantations par les insecticides a été peu
appliquée & diminue d'année en année. Aucune reconstitution n’a été
tentée dans les sables, l'application des insecticides étant trop coù-
teuse & la nature des terrains ne se prêtant pas à l’immersion. Au
contraire, la plantation de cépages américains & le greffage avec les
206 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
vignes du pays ont pris & prennent chaque jour un développement
prodigieux, malgré le travail & les frais qu’ils entraînent. On compte
actnellement 40,000 hectares environ de vignes nouvellement replan-
tées. Ce système donne dans cette province de très bons résultats, &
l'on espère que dans un délai de quelques années la production du vin
atteindra les chiffres antérieurs.
Le déboisement frénétique.
Quand nous disions, à qui voulait l'entendre, que l’on déboisait
trop! M. V. Urbain, le savant chimiste & répétiteur à l'École cen-
trale, vient de publier une très intéressante note à ce sujet, dans un
volume de l'encyclopédie Léauté, intitulé : « Les Succédanés du chif-
fon. « Pendant le cours de l’année 1895, dit-il, on a constaté que la
France & l'Angleterre avaient manufacturé plus de 400,000 tonnes de
pâte chimique, avec des bois importés de Suède & Norvège.
Ce chiffre doit attirer l’attention des économistes, car il représente
le rendement en cellulose des pins ou des sapins, âgés de trente ans au
moins,
Un pin de trente-cinq à quarante ans de belle venue ne cube pas
plus d’un mètre cube. Lorsqu'il aura été ébranché, écorcé, &c.,il ne
pourra donc former plus de 150 kilogrammes de pâte mécanique, pro-
pre à la papeterie.
Ilen résulte qu'un journal à grand tirage absorbe, à lui tout seul,
une centaine d'arbres par numéro, en attribuant à son papier, moitié
de la pâte de bois chimique & moitié de la pâte de bois mécanique.
Dans un demi-siècle, toutes les forêts d'Europe auront été fauchées
et. imprimées à fond; le bocage sera sans aucun mystère & les rossi-
gnols de muraille seront le dernier souvenir de leur poétique espèce.
Ajoutons, pour terminer au point de vue statistique, que la consom-
mation du papier, dans le monde entier,aatteint, en 1895,1,500,000,000
de kilogrammes, toujours d’après M. Urbain. Le chiffon est devenu
une rareté, & il faut recourir à la paille, à l’alfa, à l’aloès & à l’ortie.
Mort de M. d’Abbadie.
M. d'Abbadie, membre de l’Académie des sciences pour la section de
géographie & de navigation, & du Bureau des longitudes, est mort à
Paris, dans son domicile, rue du Bac, 120, avant d’avoir accompli sa
quatre-vingt-septième année.
M. Antoine-Thomson d’Abbadie était né à Dublin, le 3 janvier 1810,
d’une famille des Basses-Pyrénées, établie momentanément en Irlande
& qui rentra en France au commencement de 1813.
En 1835, M. Antoine d’Abbadie se rendit au Brésil avec une mission
de i’Académie des sciences. A la fin de l'année suivante, il vint retrou-
ver son frère à Alexandrie, & tous deux entreprirent un voyage d’ex-
ploration en Ethiopie.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 207
Ils séjournèrent de 1837 à 1845 & de 1845 à 1848 dans le pays des
Gallas, où les retrouva leur frère Charles, accouru pour les rzchercher
sur le bruit de leur mort répandu en Europe.
Les observations de MM. Antoine & Armand d’Abbadie relativement
aux sources du Nil, à l’ethnographie & à la linguistique, présentent un
haut intérêt. Les plus importantes ont été tirées du Bulletin de la
Societé de géographie & publiées en 1849 avec ce titre : « Notes sur le
haut fleuve Blanc. » :
Antoine d’Abbadie fut fait chevalier de la Légion d'honneur le mème
jour que son frère Armand (17 septembre 1850).
Il fut élu par l’Académie des sciences le 22 avril 1867, & nommé
membre du Bureau des longitudes le 9 août 1878.
C'est lui qui fut chargé d’aller observer à Saint-Domingue le passage
de Vénus sur le soleil, le 15 octobre 1882, &, malgré son grand âge, il
réussit pleinement dans cette entreprise qui fut particulièrement diffi-
cile & dangereuse,
Ses principaux ouvrages sont : « Géodésie d’une partie de la haute
« Etiopie, Observations relatives à la physique du globe au Brésil &
« en Etiopie, & un Dictionnaire de la langue amharriena (l’Amhara
« est une province d’Abyssinie). » :
Aux termes d’une donation entre vifs, en date du mois de janvier
1896, à la mort de Mr"° d’Abbadie, l’Académie des sciences entrera en
possession de la fortune des deux époux, la propriété d’Abbadie qui est
située près d'Hendaye & un capital produisant une rente de 40,000 fr.,
a la condition de confectionner en cinquante ans un catalogue de
500,000 étoiles.
A la séance de l’Académie des sciences du 27 janvier 1806, M. Cornu,
qui occupait Île fauteuil de la présidence, adressant au savant les
remerciements de la Compagnie, s'exprime ainsi :
« L'Académie veillera à l'observation scrupuleuse des travaux pré-
parés dans votre observatoire d’Abbadie, en particulier à l'exécution
de ce grand catalogue d'étoiles commencé par vos soins & des études
sur la direction de l'intensité de la gravité focale. »
En même temps, il remettait à M. d’Abbadie une médaille portant
d'un côté l’image du grand Arago, de l’autre la mention de la donation
faite & les remerciements de la Compagnie.
Le corps a été transporté à la gare d'Orléans & de là dirigé sur Hen-
daye, puis sur le château d’Abbadie (Basses-Pyrénées), où a eu lieu
l’inhumation.
Mort de M. de Mas-Latrie.
M. de Mas-Latrie était né à Castelnaudary (Aude), le 9 août 1815,
Après avoir fait son droit à Paris, il suivit les cours de l'École des
Chartes, de 1835 à 1838, &, en 1841, il reçut du ministre de la guerre
la mission de recueillir des documents sur les relations des chrétiens &
208 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
des Arabes de l’Afrique septentrionale au Moyen-Age. Il voyagea pen
dant quatre ans eu Îtalie, en Sicile & en Espagne, & publia à son
retour le résultat de ses recherches.
En 1849, il remporta un prix de l'Académie des Inscriptions &
Belles-Lettres sur cette question : x Ecrire l'histoire de l'ile de Chypre
sous le règne des princes de la maison de Lusignan. » Quatre ans
plus tard, il devint secrétaire-trésorier de l'École des Chartes, puis
répétiteur général & enfin sous-directeur des études.
Appelé plus tard aux fonctions de chef de section législative & judi-
ciaire aux Archives nationales, il fut élu membre de l’Académie des
Inscriptions & Belles-Lettres en 1865. Il avait obtenu auparavant plu-
sieurs distinctions académiques : un prix en 1853, une médaille au
concours des antiquités nationales en 1850, le premier & deuxième
prix Gaubert en 1862 & 1876. Il était chevalier de la Légion d'honneur
depuis 1851 & officier depuis 1879.
M. de Mas-Latrie avait publié un grand nombre de mémoires, let-
tres, rapports, articles, insérés dans des revues spéciales.
Ses principaux ouvrages sont : « Chronique historique des papes, des
« Conciles généraux & des Conciles des Gaules, 1841; Histoire de l'île
« de Chypre sous les Lusignan, 1852-1861; Traités de paix & de com-
« merce concernant les relations des chrétiens avec les Arabes de
« l'Afrique septentrionale au Moyen-Age, 1865; Du droit de marque
« & du droit de représailles au Moyen-Age, 1867; Histoire de France,
« continuation de l’œuvre d'Anquetil, depuis la mort de Louis XVI
« Jusqu'en 1837; Dictionnaire de statistique religieuse, &c. »
Le Gerant : GARRIGOL:.
Toulouse, imprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Rome, 39.— 5845
| POUR LES ANNONCES |
S'adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
© VOYAGES DANS LES PYRÉNÉES
La Compagnie d'Orléans délivre toute l’année des Billets d’excursion
comprenant les trois Itinéraires ci-après, permettant de visiter le Centre
de la France et les Stations thermales et hivernales des Pyrénées. et du
Golfe de Gascogne.
le ITINÉRAIRE
Paris, Bordeaux, Arcachon, Mont-de-Marsan, Tarbes, Bagnères-
de-Bigorre, Montréjeau, Bagnères-de-Luchon, Pierrefitte-Nestalas,
Pau, Bayonne, Bordeaux, Paris.
2e ITINÉRAIRE
Paris, 3ordeaux, Arcachon, Mont-de-Marsan, Tarbes, Pierrefitte-
Nestalas, Bagnères-de-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, Toulouse,
Paris (vi4 Montauban-Cahors-Limoges, ou vid Figeac-Limoges).
3e ITINÉRAIRE
Paris, Bordeaux, Arcachon, Dax, Bayonne, Pau, Pierrefitte-Nes-
talas, Bagnères-Ge-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, Toulouse, Paris
(vid Montauban-Cahors-Limoges ou vié Figeac-Limoges).
DURÉE DE VALIDITÉ : 830 JOURS
PRIX DES BILLETS : 1'2 CLASSE, 463 FR. 50. — 2° casse, 122 FR. 50
La durée de ces différents Billets peut être prolongée d’une, deux ou trois
périodes de 10 jours, moyennant paiement, pour chaque période, d’un sup-
plément de 10 &/, du prix du billet.
Il est délivré, de toute gare des Compagnies d'Orléans et du Midi, des
Billets Aller et Retour de lr'e et 2e classe à prix réduits, pour aller rejoin-
dre les itinéraires ci-dessus, ainsi que de tout point de ces itinéraires pour
s'en écarter.
AVIS. — Ces Billets doivent être demandés au moins 3 jours
à l'avance.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide de Ja Compagnie, dont l'en-
voi gratuit est fait sur demande adressée à FAdministration centrale, 4, place Valhubert,
Paris. ;
POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
SAISON 13977
éinns ÉE Ÿ fns
CHEMIN DE FER D'ORLEANS
BAINS DE MER DE L'OCEAN
e 7 — = —
BILLETS D'ALLER ET RETOUR A PRIX RÉDUITS
Valables pendant 33 jours.
Pendant la saison des Bains de mer, du 4er Mai au 31 Octobre, il est délivré à toutes
les gares du réseau des Billets Aller et Retour de toutes classes, à prix réduits, pour
les stations balnéaires ci-après :
Saint-Nazaire, Pornichet (Sainte-Margucrite), Escoublac-la-Baule, Le Pou-
liguen, Batz, Le Croisic, Guérande, Vannes (Port-Navalo, Saint-Gildas-de-Ruiz),
Plouharnel-Carnac. Saint-Pierre-Quiberon, Quiberon (Belle-Isle-en-Mer), Lo-
rient (Port-Louis, Larinor), Quimperlé (Pouldu), Concarneau (Beg-Meil, Fouesnant),
Quimper (Bénodet), Pont-l'Abbé (Langoz, Loctudy), Douarnenez, Châteaulin
(Pentrey, Crozon, Morgat).
1° Les Billets pris à toute gare du réseau située dans un rayon d'au moins 250 kilomètres
des stations balnéaires ci-dessus comportent une réduction de 40 0/, en 1" classe, de
35 °/, en 2° classe et de 80 © Q en 3° classe,
La durée de validité de ces Billets (83 jours) peut être prolongée d'une, deux ou trois
périodes successives de 40 jours, moyennant le payement, pour chaque périâde, d'un
supplément égal à 40 0,4 da prix du Billet.
Exceptionnellement :
Le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions qui précèdent pour les stations
balnéaires de la ligne de Saint-Nazaire (inclus) au Groisic et à Guérande inclus, a la
faculté d'effectuer, sans Supplément de prix, soit à l'aller, soit au retour, le trajet entre
Nantes et Saint-Nazaire. dans les bateaux de la Compagnie de la Basse-Loire.
Le Voyageur porteur d’un Billet délivré pour les au delà de Vannes vers Auray aura
la faculté de s’arrôter à celles des stations Suivantes qui seront comprises dans le parcours
de son Billet : Sainte-Anne -d'Auray, Auray, Hennebont, Lorient, Quimperlé,
Rosporden et Quimper.
Le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions ci-dessus à destination de Vannes
est autorisé à s'arrêter à Questembert à l'aller et à repartir de ce-point au retour,
En outre, le Voyageur porteur d'un Billet délivré aux conditions qui précèdent, pour l'une
quelconque des Stations balnéaires éi-dessus, aura le droit de s'arrêter, une seule fois à
l'aller où au retour, pendant 48 heures. soit à Nantes, soit en decà.
2° Les Billets pris à toute gare située dans un rayon inférieur à 250 kilomètres desdites
stations balnéaires comportent une réduction de 20 0°, sur les prix des Tarifs généraux,
sans toutefois que les prix à percevoir puissent excéder le prix applicable à un parcours de
250 kilomètres, ni être inférieurs au prix applicable à un parcours de 125 kilomètres.
Les Billets doivent être demandés au Chef de Gare trois jours
avant celui du départ.
CHEMIN DE FER D’ORLÉANS
EXCURSIONS EN AUVERGNE ET DANS LE LIMOUSIN
Avec arrêt facultatif à toutes les Gares du parcours:
NES ° ‘
La Compagnie d'Orléans délivre, du 1er Juin au 30 Septembre, des billets d'EXCUR-
SION EN AUVERGNE et dans le LIMOUSIN, valables pendant 30 jours, au départ des
gares dénommées ci-dessous, ainsi qu'aux gares et stations intermédiaires, aux prix
réduits ci-après et comportant lesitinéraires À, B et C, déterminés comme suit :
L ) ITINERAIEREE A
L'itinéraire À comprend :
14° Le parcours circulaire ci-après défini : | ,
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains du Mont-Dore et de la Bourboule), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Ussel, Limoges (par Tulle, Brive et Saint-Yrieix, Ou par
Eymoutiers), Vierzon; «
. 20 Le parcours, aller et retour, entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus.
Le point de contact avec le circuit est Vierzon pour les points de départ Paris, Orléans,
Blois, Tours, Le Mans, Angers et Nantes; Saint-Sulpice-Laurière, pour le point de départ
Poitiers; Limoges-Bénédictins, pour le point de départ Angoulème; Brive, pour les
points de départ Périgueux, Bordeaux, Agen, Montauban, Toulouse.
. L'INERAIRE 5
L'Itinéraire B comprend :
1° Le parcours aller et retour du point de départ à Vierzon;
20 Le parcours circulaire ci-après défini : ; ;
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du Mont-Dore), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant, Figeac, Rodez, Decazeville, Rocama-
dour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par Uzerche\, Vierzon.
.: , ITINERAIEREE C
L'itinéraire C comprend : .
49 Le parcours circulaire ci-après défini :
Limoges-Bénédictins, Meymac, Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du
Mont-Dore), Royat (Bains de Royat), Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant,
Figeac, Rodez, Decazeville, Rocamadour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par
Uzerche);
20 Le parcours aller et retour entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. |
Le point de contact avec le circuit ci-dessus est Limoges-Bénédictins, pour les points
de départ Poitiers et Angoulême; Brive, pour les points de départ Bordeaux et Périgueux;
Capdenac, pour les points de départ Agen, Montauban et Toulouse.
PIQRIS DES DiLLETsS
ITINÉRAIRE A ITINÉRAIRE B ITINÉRAIRE C
GARES DE DÉPART 2 A EE TE TS
{re CI. 2e CI. ire CI. :|! 2e CI. âre CL.
À
120
108
1083
113
123
123
133
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EVY VV y ©
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PERIGUEUX.........
BORDEAUX..........
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EVE = VS ES EU Y
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La durée de validité de ces billets {30 jours) peut être prolongée d’une, deux ou trois
périodes successives de 10 jours, Ed le payement, pour chaque période, d'un
a Ar tree à 10 °/o du prix du billet.
Il est délivré à toute station du réseau d'Orléans, pour une autre station du réseau
située sur l'itinéraire, des Billets de voyages circulaires ci-dessus, ou inversement, des
Billets d'aller et retour de {re et 2° classes, aux prix réduits du Tarif G&. V. no 2,
On délivre des Billets à toutes les gares du réseau d'Orléans, pourvu que la demande
en soit faite au moins trois jours à l'avance.
AVIS ESSENTIEL. — Les prix ci-dessus ne comprennent pas le parcours de terre
dans les services de correspondance avec le Chemin de fer.
POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
EXCURSIONS
En Touraine, aux Châteaux des Bords de la Loire
ET AUX STATIONS BALNÉAIRES
De la Ligne de SAINT-NAZAIRE au CROISIC et à GUÉRANDE
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_ {re CLASSE, 86 FRANCS. — 2° CLASSE, 63 FRANCS
DURÉE : 80 JOURS
Paris — Orléans — Blois — Amboise — Tours -- Chenonceaux, et re-
tour à Tours — Loches, et retour à Tours — Langeais — Saumur —
Angers — Nantes — Saint Nazaire — Le Croisic-Guérande, et re-
tour à Paris, vi4 Blois ou Vendôme, ou par Angers, vi& Chartres,
sans arrêt sur le réseau de l'Ouest.
NOTA. — Le trajet entre Nantes ct Saint-Nazaire peut être effectué, sans supplément
de prix, soit à l'aller, soit au retour, dans les bateaux de la Compagnie de Ja Basse-Loire.
La durée de la validité de ces billets peut être prolongée une, deux ou
trois fois de 10 jours, moyennant paiement, pour chaque période, d’un sup-
plément de 10 °/, du prix du Billet.
: fs ITINERATIRE
1re CLASSE, 54% FRANCS — 2° CLASSE &4 FRANCS
DURÉE : 45% JOURS
Paris — Orléans — Blois — Amboise — Tours — Chenonceaux, et
retour à Tours — Loches, et retour à Tours — Langeais, et retour
à Paris vid Blois ou Vendôme.
En outre, il est délivré, à toutes les gares du réseau d'Orléans, des Billets
aller et retour comportant les réductions prévues au tarif spécial G. V. ne 2
pour des points situés sur l'itinéraire à parcourir, et vice versd.
CES BILLETS SONT DÉLIVRÉS TOUTE L'ANNÉE
À Paris, à la qare d'Orléans (quai d'Austerhitz) et aux Bureaux succursales de la Compagnie
ET A TOUTES LES GARES ET STATIONS DU RÉSEAU D'ORLÉANS
Pourvu que la demande en soit faite au moins trois jours à l’avance.
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Honoré d’une subvention du Ministère de l'Instruction publique,
d'une souscription du Conseil général de la Haute-Garonne
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Un volume in-8° de 262 pages. — Prix : 6 fr.
La REVUE DES PYRENEES, de la France
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l’Assocta-
TION PYRÉNÉENNE & de l’Union des Sociètés savantes du Midi.
Elle est dirigée par le D' GARRIGOU , avec le concours d’un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secré-
taire de la Rédaction : Emile CARTAILHAC.
REVUE DES PYRÉNÉES
SOMMAIRE DE LA 2e LIVRAISON DE 1897
à ne. ee net memes ce nn eme
ARTICLES ORIGINAUX £
ages.
Abrégé de l'Histoire de Languedoc, par M. Ernest Roschacn, archi- ;
VIS Tee de ToUloUse, au der dada re des 113
La mort et l’autopsie du marquis Jean-Pierre Gaston de Foix-
Rabat (1671, par M. Dovurer, professeur agrégé au Lycee de Nice... 140
Etat du Mas d'Azi! après les guerres de religion, par M. l'abbe Cau-
DORE a RE Sn M DR .. 140
| VARIÉTES
Notre Midi à la réunion des Sociétés savantes.....................…. 170
Les Pyrénées à l'Opéra : Messidor. — La vallée de Bethmale, par
NA DE ÉXHONDES, ne ue du ns essaient ti lee 192
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
J.-P. CRroS-MAyREvVIEILLE. Histoire du comté et de 1x vicomté de Carcas-
sonne. C. r. par M. G. JourDaxsE!.. esse sous . 189
Elias ZEroLo. Legajo de Varios. {C, r. par le comte de Sarxr-SauD}, ....... . 194
Arthur Os9xa. Guia itinerario de toto la regio del Valles. (C. r. par le
ed AS LANDE Sn Judas. 109
Leon FLor. Les cetaces fossiles de l'Aquitaine. ice. . 196
L. Braup. Trois siecles de l'histoire de Languedoc. {C. r. par C. A)... 197
H. MarcariHou D'Avurric, Excursion dans les Pyrénées franco-cspagnoles,
Re CR ds OR aan lee étre «+ 197
Henri br France. Les divertissements de nos péres. :C. r. par E. C.)....... 198
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Les langues orientales et l'Académie de Bordeaux. — Le tribut des Andor-
rans au gouscrnement français. — Les Basques en Californie, — Les
mulets espagnols sont français. — Le phyiloxera en Espagne. — Le dé-
boisement trenetique. — Mort de MM. d'Abbadie et de Mas-Latrie,..... 202
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FONDÉE PAR FEU JULIEN SACAZE & LE DrF. GARRIGOU
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TouLouseE, Ed. Privat, rue des Tourneurs, 45.
Foix, Gadrat. — Borpeaux, Féret & Fils. — ManTPeLLiEr, Coulet.
Maorio, Fuentes y Capieville. — BARCELONE, À Verdaguer. — BEnLiN, Asher.
LS
Tous droits réserves.
PA
}
VIENT DE PARAITRE
HISTOIRE DU FÉLIBRIGE
Par GASTON JOURDANNE
Depuis longtemps le besoin se faisait sentir d'un livre présentant
un tableau d'ensemble des débuts et de l'expansion de l'idée féli-
bréenne. Beaucoup de personnes, en effet, en sont encore à se poser
ces questions : Qu'est le Félibrige ? qu'a-t-il fait? où veut-il en venir >
Toutes ces questions sont traitées dans le présent ouvrage. Plus de
300 félibres y sont cités avec la mention de leurs œuvres. Dans une
partie spé:iale intitulée : Notes et Documents, ont pris place des ren-
_seignements curieux sur les Troubaires, les Patoisants, les Fêtes féli-
bréennes, le Félibrige à l'étranger, etc., qu'on ne trouve nulle part
ailleurs. Enfin 25 portraits hors texte en font un recueil des plus pré-
cieux (300 pages environ, format in-80).
Cet ouvrage de grand luxe à été tiré à un très petit nombre d'exem-
plaires :
200 sur papier simili-japon.............. 7 fr. 5o
80 sur papier de Hollande, .... PR 10 »
20 sur papier de Hollande, grande marge. 20 p
Une grande partie de l'édition est déjà souscrite par des libraires
de Paris et de l'étranger. Le présent avis est destiné à prévenir les
félibres de l'apparition de l'ouvrage. Ceux qui voudront le recevoir
sont priés d'envoyer, dans le plus bref délai, le montant de leur sous-
cription à M. Achille ROUQUET, aux bureaux de la Revue méridionale
rue Victor-Hugo, 3, Carcassonne, car les prix de l'ouvrage seront
prochainement majorés.
ARTICLES ORIGINAUX
COSAS DE ESPANA
[n'est pas toujours facile, en voyage, de sortir des chemins
battus. Aux uns, le manque de connaissance du dialecte im-
pose un obstacle infranchissable, aux autres, c'est le défaut
de temps. Ceux-ci ne connaissent personne dans le pays, &
ce n'est pas avec les cicerones embusqués au coin d’un monu-
ment, ni avec les indications, plus ou moins archéologiques,
d'un Guide Joanne qu'on peut se rendre compte du caractère
individuel d'un peuple.
= Lorsque des savants comme M. Desdevizes du Désert ou
M. Mérimée parcourent une région, leur seul objectif est la
reconstitution d'un ancien état de mœurs où le côté spécial
d’une littérature. Il en résulte d'excellents travaux, mais d’une
nature toute particulière, qui ne touchent point à l’état des
esprits tel qu'il existe actuellement. Et toujours subsiste ce
point d'interrogation : que pense l'Espagne contemporaine?
Est-elle en train de se perfectionner & de suivre la progres-
sion imposée aux nations modernes sous peine de déchoir?
Je n'ai pas la prétention d'apporter la réponse à ces ques-
tions. Mais j'ai eu la bonne fortune de voir récemment d'assez
près quelques-uns des personnages les plus importants de ce
pays; je veux essaver de me rappeler leurs conversations
d'une part, mes impressions personnelles de l’autre.
Entre temps, j'ai eu des données sur des coutumes qui ten-
IX 14
210 COSAS DE ESPAXA,
dent à disparaitre, sur des usages locaux peu connus en Es-
pagne même.
Il y aura sans doute, en ce pêle-mêle de notes, des détails
qui jureront d'être rapprochés. Peu m'importe. Peut-être cer-
tains de ces coups de crayon oftriront quelque intérêt, comme
(toute proportion gardée) ces esquisses de Gova où se révèle
une société effacée.
Cosas de España les appellerai-je, car ce mot embrasse tout :
courses de taureaux, funciones religieuses, état d'esprit socta},
discussions sur la forme de gouvernement. Je préviens donc
qu'on va trouver de tout ici, & dans le plus grand désordre,
mais uniquement ce qui est relatit à l'Espagne actuelle.
De la forme gouvernementale.
Elle est généralement acceptée, & il faut faire justice de la
légende d'après laquelle les partis politiques se sont chevale-
resquement inclinés devant cette Régence féminine qui pro-
tège un Roi de dix ans. Ce que l'Espagne veut, ce n'est pas
tant la dynastie des Bourbons (nous le montrerons plus loin)
que la tranquillité. C’est très résolument, mais avec beaucoup
de sens pratique qu'elle s'abrite sous le couvert d'une monar-
chie constitutionnelle. Derrière le Roi il v a un conseil de
ministres, des fonctionnaires, un ordre de choses établi; pas
n'est besoin d'aller au dela. À la suite des ministres, ou à leur
tête, comme on voudra, il v a le Congrès des députés & Île
Sénat. Tout cela administre d’une façon, en somme, assez libé-
rale, fait marcher le char de l'Etat (avec quelques abus qui
sentent le vieux régine arbitraire séculairement imposé),
mais, en définitive, le système constitutionnel est à peu près
appliqué; il y a des changements de ministère, il nv a plus
ni révolutions ni pronunciamientos. Canovas est à la tête des
monarchistes conservateurs, Sagasta dirige les monarchistes
libéraux. Quand l’un sort du pouvoir, l’autre v rentre; & il
y a une tendance marquée à ne plus, comme jadis, boulever-
ser l'administration de fond en comble, parce que le ministère
est changé. Que faut-il de plus, pour le fonctionnement rela-
COSAS DE ESPAXA. 211
tivement correct de la machine gouvernementale, que l'évo-
lution de ces whigs & de ces rories dans un pays qui, depuis
1812, a pataugé du rey netto à l'anarchie complète, qui a
subi toutes les crises où un peuple peut passer : la royauté
absolue, la dictature militaire, le gouvernement des camarillas,
&, brochant sur le tout, la guerre civile dans toute son hor-
reur?
Le personnel politique est généralement fort distingué. Sauf
aux généraux, & encore beaucoup d’entre eux sont des savants,
on ne pardonne point à quiconque veut jouer un rôle dans
son pays de navoir pas une haute culture intellectuelle.
Canoavas nest point un vulgaire politicien; c'est un lettré
éminent, un critique d'art des plus compétents; Vietor Bala-
guer, à ce point de vue, est hors ligne, & nous reprendrons
autre part ce qui le concerne; Zorilla, Castelar sont assez ap-
préciés pour que nous n'v insistions pas. Pi y Margall n'est
pas un inconnu pour ceux qui se sont occupés de philosophie
sociale.
Un homme fort distingué me demandait à mon retour :
« Que pense-t-on, la-bas, de la France? » La vérité est qu'on
n’en pense rien du tout, pas plus qu'on ne se préoccupe des
autres nations européennes. Collectionnez les journaux qui
se crient à la Puerta del Sol, rue d'Alcala ou rue Mayor, vers
les six heures du soir; vous y verrez des détails sur la Cour,
sur le monde parlementaire, sur les théâtres, sur les courses
de toros & par-dessus tout sur les Philippines ou Cuba, mais
de politique étrangère peu ou point. Heraldo, Liberal, Impar-
cial, quelles que sortent leurs tendances, s'inquiètent peu de
ce qui se passe hors de chez eux. Et, en somme, cela se com-
prend; qu'ont-ils a faire en Europe? Leur situation géogra-
phique les a placés au bout du monde, si je peux m'exprimer
ainsi, & leur terre est assez riche pour les nourrir, eux &
quelques millions d'habitants de plus, s'ils avaient la chance
de les avoir.
212 COSAS DE ESPAXA.
De laterre & de la population.
Mais voilà précisément le problème ; il faudrait à la terre
d'Espagne des travailleurs plus nombreux, & le malheur des
événements veut qu'au lieu de les attacher au sol, la circons-
cription prenne les jeunes hommes, sitôt formés, pour les en-
voyer à Cuba ou aux Philippines. On parle de 150,000 ainsi
expédiés en moins de trois ans.
Je ne conteste pas que ces possessions ne soient deux jovaux
coloniaux hors ligne, débris, au reste, bien infimes du plus
bel empire colonial que jamais posséda une nation euro-
péenne. L’amour-propre, le point d'honneur font aux Espa-
gnols un devoir de maintenir le drapeau de la métropole.
Mais s’il est permis de disserter sur des événements futurs, on
peut prévoir deux choses :
19 Les Philippines resteront une possession espagnole ;
2° Cuba échappera à l'Espagne. Non qu'elle devienne
américaine, comme certains l'ont dit. Les Cubains se servi-
ront de l'Amérique pour se libérer de l'Espagne, & ils v arri-
veront. Macéo est mort; il sera remplacé, car il n'y a plus
d'hommes indispensables ou nécessaires. Cuba deviendra cu-
baine, c’est-à-dire autonome; voila le fin fond, la raison d’être
de tous ces mouvements. Ni Campos n1 Weyler ne pourront
arrêter l'évolution, qui durera plus ou moins de temps, qui
sera plus ou moins douloureuse, mais qui est fatale.
L'Espagne se doit à elle-même de succomber avec honneur
a Cuba. Mais une fois cela fait, une fois l'honneur du dra-
peau dégagé, elle doit se rentermer dans la contemplation de
son intérieur.
Elle doit d'abord refaire sa population, ce qui n’est pas un
mince problème, car on court des heures entières, en chemin
de fer, sans voir même une maison. Despoblados! terres dé-
peuplées, & aussi terres incultes, voilà le vrai mal dont souffre
ce peuple.
On peut comparer l'expulsion des Maures avec celle qui fut
le résultat le la révocation de l’'Edit de Nantes. Je mets en fait
COSAS DE ESPAXA. 213
qu'on ne saura jamais ce que cette inique révocation a coûté à
la France; mais après plusieurs siècles, on peut apprécier ce
que l'expulsion musulmane a coûté à l'Espagne.
Qu'ils le veuillent ou non, les Espagnols sont les descen-
dants des Maures; le côté original de leur art leur vient de
ces ancêtres, & il n’y a vraiment pas de quoi en rougir, car la
civilisation orientale fut bien en avance, du neuvième au trei-
Zième siècle, sur la civilisation catholique. Le catholicisme de
Philippe 11, son inquisition, enfin son système lle gouverne-
ment (je laisse à Léo Taxil les variations plus ou moins iné-
dites sur Torquemada K ses auto- la-fé), ont appauvri l'Espagne
pour des siècles.
La Révolution qui supprima Îles couvents en Espagne
savait parfaitement ce quelle faisait. Sans les moines, les
esprits les plus éclairés auraient partaitement accepté la dynas-
tie napoléonienne. Je ne dis pas que tout y fût parfait; mais,
en somme, Joseph Bonaparte valait bien ce pleutre qui se
nommait Ferdinand VII & remercia le peuple qui lui avait
conservé sa fidélité à travers les plus terribles épreuves, en lui
infligeant le gouvernement le plus abominable qui se puisse
imaginer, comme système arriéré, comme absolutisme person-
nel. Joseph Bonaparte eût peut-être été emporté en 1815,
mais au moins eût-il fait pénétrer en ce pays quelques efflu-
ves du vent régénérateur des libertés modernes.
Quoi qu'il en soit, l'Espagne devra, le plus tôt possible, se
rentermer en elle-même. Son sol est d’une admirable fertilité.
C'est une chose curieuse, lorsqu'on va, par exemple, de Sara-
gosse à Pampelune, de voir, d'un côté, l’aridité la plus irri-
tante, de l’autre, la fécondité la plus luxuriante, & tout cela,
parce que l'Ébre, sur son passage, fait naître la verdure.
L'Espagne meurt de soif; ces immenses plaines, que brûle le
soleil, pourraient, avec quelques irrigations, devenir des gre-
niers d’'abondance. Or, les irrigations sont la plus intelligente
application agricole que les Maures aient faite dans leur con-
quête. On n'a qu'a parcourir le Roussillon, la Catalogne, les
Ruertas de Valence & de Grenade, terres de prodigieux &
d'admirable rapport, pour se convaincre que la Péninsule ibé-
rique eût été & füt demeurée le pays le plus riche d'Europe
214 COSAS DE ESPAXA.
si elle avait, au lieu d’'expulser les Maures, continué à mettre
en pratique les procédés d'agriculture (& les autres) qu'ils
lui ont enseignés. N'a-telle pas pour cela d'almirables fleu-
ves, l'Ébre, le Guadalaviar, le Gualalquivir, la Guadiana, le
Tage, le Douro? L'Espagne, sillonnée de canaux, se transf-
gurerait; elle a le soleil, elle pourrait avoir l’eau. Notez qu'elle
possède pour cette œuvre de révénération (le mot n'esi pas
trop fort) un facteur tout-puissant, les merveilleuses qualités
de sa race agricole, sobre au plus haut degré & d’une incom-
parable vaillance au travail. Tous les propriétaires français qui
l’ont vue à l'œuvre s'accorderont à cet égard.
Et son gouvernement doit d'autant plus ardemment s'atteler
à cette besogne que le phvlloxera, poursuivant son tour d'Eu-
rope, a, depuis un temps appréciable, franchi les Pyrénées &
que sa présence ne peut plus être niée.
Des classes sociales.
On a dit qu'au temps de Napoléon Ier &K même jusqu'a la
Révolution de 1868, l'Espagne se composait d'une classe (aris-
tocratie ou bourgeoisie supérieure) relativement éclairée, &
d'une masse moutonnante sans aucune culture, proie exclu-
sive des fanatiques du passé. Ce devait ètre vrai. L'empreinte
cléricale & absolutiste était si séculairement profonde qu'elle
ne pouvait être extirpée du jour au lendemain.
Mais les chemins de fer (si lentement qu'ils marchent), le
télégraphe, le téléphone commencent à faire leur œuvre tras
los montes comme partout ailleurs. Les voyageurs de com-
merce, que Gambetta prisait si tort comme véhicules des idées
modernes, commencent à devenir une quantité non négligea-
ble. De simples confiseurs sont députés aux Cortès. En somme,
la classe secondaire, agissante, mouvementée, relativement
instruite (celle qui domine en France pourrait-on dire) com-
mence à faire sentir son influence. C'est celle qui, hier encore,
était du peuple, qui porte avec elle des idées un peu étroites
d’exclusivisme bourgeois, mais forme la réserve protonde d’une
nation. C'est celle avec laquelle gouvernements, aristocratie de
COSAS DE ESPAXA. 215
naissance & de talent, sont obligés de composer. Que don-
nera-t-elle? La question n'est pas la. [essentiel est qu’elle se
forme pour le pays que nous examinons. Peut-être galvani-
sera-t-elle ce peuple des campagnes qui, lui, en est encore au
temps de Ferdinant VIT, des processions K des miracles.
Car l'aristocratie de naissance paraît, la-bas, aussi profon-
dément atteinte que sur les borils de la Seine. Pour quelques
familles qui ont conservé une fortune en rapport avec leur
blason, que d’autres sont descendues! Elles se réfugient dans
l’armée, dans la diplomatie, fort peu dans l’Église ; mais tous
ces débouchés finiront par devenir insuffisants, même avec les
emplois de cour qui sont cepenlant nombreux.
Comme la royauté n'a que peu ou point cessé de subsister
en Espagne, & qu'un des principaux privilèges royaux est de
faire des nobles, d'assez nombreux anoblissements ont comblé
les vides survenus dans l’ancienne aristocratie. Tout le monde
a plus ou moins entendu parler des ducs de Valence, de
Rianzarès, de la Torre, de la Victoire, du comte de Reus, &
de bien d’autres dont l'élévation est presque récente. |
Et puisque nous sommes sur cette question des titres nobi-
liaires, constatons qu'en la monarchique Espagne on est autre-
ment sévère qu'en la France républicaine. En France, lors-
qu'un père de famille est, par exemple, marquis, chacun de
ses fils, suivant l'ordre de naissance, s'intitule comte, vicomte
ou baron, ce qui est, au reste, absclument contraire aux
principes héraldiques, car un marquis n'est pas comte & son
titre est indivisible. Dans les familles espagnoles, l’aîné seul
hérite du titre, les autres enfants portent simplement le nom
patronymique. Ainsi, des fils du duc de la Torre, l’ainé seul
serait duc, les autres seraient messieurs Serrano tout court.
Autre chose. Pour prendre le titre de son père, le hls aîné
doit verser certains droits au Trésor. J'ai connu un jeune atta-
ché d’ambassade qui possède un des titres les plus retentissant
d'Espagne; son défaut de fortune l’oblige à s'appeler M. X...
tout simplement. [l est invité à la Cour, la Régente l'appelle :
« Mon cher Conte », mais c'est courtoisie pure & il ne peut
relever un titre qui lui donnerait droit à une couronne
fermée. |
216 COSAS DE ESPAKA.
On voit aussi les Dangeau qui ont pour mission de racon-
ter dans la presse les faits &K gestes de la Cour s'étendre avec
complaisance sur les grands-cordons ou autres insignes portés
par tel ou tel dignitaire. Mais dans la rue, au théâtre & même
dans le monde, à moins que ce ne soit en une soirée de grand
gala, vous ne verrez jamais un Espagnol porter ses décorations.
A côté de grandes fortunes territoriales, débris des ancien-
nes splendeurs nobiliaires, la grande industrie, le haut com-
merce, la Banque commencent à faire leur apparition. Evi-
demment, nous ne prétendons point que cette aristocratie
financière ait des idées bien démocratiques, mais, par la force
même des choses, elle doit avoir des aspirations plus modernes
que celles qui ont cours dans les salons des ducs de Medina-
Celi ou de Villahermosa.
J'ai dit que le peuple en était encore à l’état de masse mou-
tonnante & arriérée; je crois que cela dépend beaucoup des
régions & que l'instruction est tort inégalement développée.
Je ne dirai pas que l'extension de la presse soit un criterium
absolu pour juger du degré de l'insuuction populaire, mais
on peut admettre qu'elle puisse servir de présomption. Or,
dans les plus petits centres j'ai constaté l'existence de jour-
naux locaux, certains assez bien rédigés; & tandis que j'ai
rarement vu des paysannes françaises lisant le journal, j'ai vu,
à diverses reprises, des paysannes espagnoles lisant le leur, ce
qui prouvait au moins qu'elles savaient lire. Ft quand les fem-
mes savent lire, on peut croire que les hommes savent aussi.
Au reste, la popularité de la presse en Fspagne s'explique
par le vieil esprit causeur & discuteur qu'on a, de tout temps,
observé en ce pays. C'est une erreur de penser que l'Espagnol
vit absorbé dans la contemplation de la fumée de sa cigarette
& ne s’anime qu'aux courses de taureaux. Ce peuple vit très
en dehors, fréquente volontiers les lieux publics, &, dans ces
endroits, on parle, on échange des idées, parfois avec une
vivacité toute méridionale. D'autre part, que cette vivacité
aille jusqu'aux coups de couteaux, qui, sil fallait en croire
certains récits, seraient la conclusion habituelle de ces conver-
sations, cest là un vieux cliché qu'il faut mettre au rang des
accessoires usés.
COSAS DE ESPAKA. 217
Des Courses de taureaux.
Pour tant qu'en aient dit les voyageurs retour d'Espagne,
on ne saurait se faire une idée, lorsqu'on n'en a pas été soi-
même témoin, du fanatisme qui fascine les Espagnols pour
ce genre de 1 Dans les classes élevées, on affecte, devant
les étrangers, un 'éger scepticisme, & volontiers on sourit de
, cet engouement; mais suivez ces gens, cultivés, instruits, édu-
qués .àa l'européenne, allez avec eux à la Plaza de Toros,
vous verrez qu'ils ne pourront résister au plaisir d'applaudir
frénétiquement une bonne estocade de Mazzantini, de Fuen-
tès ou de Bombita.
Un fait dont j'ai éié témoin. J'avais été, à déjeuner, l'hôte
d'un sénateur, actuellement président du Conseil des Philip-
pines. Une importante réunion devait avoir lieu au Ministario
de Ultramar (Ministère des Colonies). Je l’accompagnai au
ministère, où je devais prendre congé de lui, mais 1] n'y avait
personne. C'était jour de corrida. Tout le monde, ministres
& autres, était allé à la Pluza dr Toros; le conseil ne put
avoir lieu, & dès lors, nous continuâmes notre promenade.
On ne s'attend point, n'est-ce pas, à ce que je refasse la
description, tant de fois faite, d’une course de taureaux. Je
me permettrai seulement de dire que celles auxquelles il m'a
_été donné d'assister ne ressemblent aucunement à celles qu'on
‘voit en France. À cet égard, on ne saurait le contester, tout
l'intérêt consiste dans la eu & dans la férocité du tau-
reau. Or, les taureaux des courses espagnoles diftèrent de
ceux des courses nimoises ou perpignannaises autant qu’un
chat diffère d’un tigre. Un taureau qui, à Madrid, éventre à
Jui seul sept à huit chevaux, qui soulève d’un coup de corne
cheval & picador, pour le brandir en l'air comme nous ferions
d’une paire de gants ou d’un chapeau, c'est chose habituelle.
En France, le cas n'est pas fréquent, car on nv sert guère
que des taureaux trop jeunes (novillos) ou fourbus. Les tau-
reaux des courses espagnoles seraient parfaitement capables de
se battre contre des lions; au reste, l'essai en a été fait il n’y a
218 COSAS DE ESPAXA.
pas longtemps. Le lion fut, en deux temps &K trois mouve-
ments, embroché par le taureau ; on a soutenu, il est vrai,
que la lutte n'était pas égale, car si le taureau était partaite-
ment sauvave, le lion était un vulgaire pensionnaire de mé-
nagerie, En resumé, l'expérience na pas paru concluante;
nul doute qu'elle ne soit recommencée un de ces quatre
matins.
Quoi quil en soit, il semble avéré que l'art tauromachique
est en décadence, d'après ce que disent les vieux amateurs
(afcionados). Il paraît, en effet, que ce qui est actuellement
un métier, une simple entreprise commerciale, était, en
d'autres temps, un sport pratiqué par les plus hautes classes.
Au lieu des professionnels qui tuent le taureau pour de l'ar-
gent, c'était la noblesse d'épée qui, pour l'honneur, descen-
dait dans l'arène. Au lieu d'être organisées par des entrepre-
neurs de spectacles, les cuadrillas (réunion des personnages
qui ont un rôle dans le drame ; matadores, banderilleros, pi-
cadores, chulos, &c.) étaient à la solde d'un grand d'Espagne.
Au lieu des maigres rosses, bonnes pour l'équarrissage, que
fournit l'impresario, le noble personnage qui avait l'honneur
d'être chet d’une cuadrilla donnait les plus beaux chevaux de
son écurie, lesquels étaient montés par les hommes Îles plus
distingués; tel ce coïonel qui, 1l y a trente ans à peine,
avait conquis comme picador une renommée méritée. Au mo-
ment de la course, chaque grand d’Espagne présentait sa cua-
drilla à Sa Majesté le Roi, & celui-ci devait l'agréer.
Au reste, le Roi lui-même figurait dans la course, non dans
une loge élevée, comme de nos jours, mais assis sur son trône
dans l'arène même. Il avait devant lui plusieurs rangées de
hallebardiers, de telle sorte que, si le taureau s'approchait,
la première rangée s'agenouillait, la seconde s'inclinait un
peu plus haut, de façon qu'un véritable mur d'acier protéceait
la Majesté Royale.
Enfin, la corrida n'avait pas lieu dans uu édifice spéciale-
ment construit à cet ettet; elle se déroulait sur la place cen-
trale, & l’on comprend dès lors pourquoi les places espagnoles
sant si exactement fermées aux quatre extrémités,
Envisagées ainsi dans leurs précédents historiques, on
COSAS DE ESPAXA. 219
s'explique non seulement la persistance des courses de tau-
reaux, mais encore l'intérêt passionné dont elles sont l’objet.
Dans les landaus armoriés qui défilent après la funcion, à
Madrid, dans la rue d’Alcala, le long du Prado ou du
Paseo de Recoletos, on reconnaîtrait les descendants de ceux
qui s'illustrèrent en ces jeux comme dans les combats contre
les Maures. Le Cid lui-même n'est-il pas descendu dans
l'arène pour tuer son taureau? Et comme à côté des nobles
il v avait aussi des gens du peuple venant faire preuve de cou-
rage & d'agilité, le populaire arme ces divertissements, comme
il aime toutes les luttes où se montrent la vaillance, le mépris
du danger, la force corporelle. Nous n'avons guère le droit de
les blâmer, nous Français, car nous avons pu voir, au temps
des guerres napoléoniennes, ce dont est capable un peuple
patriote habitué à ne redouter n1 les dangers ni la mort.
L'origine aristocratique de la fonction des roreros explique
également le privilège qu'ils ont conservé de pouvoir se pré-
senter devant le Roi avec leur costume professionnel, alors
que l'étiquette est aussi sévère à la cour d'Espagne qu'au
temps de Philippe V.
La dernière course de taureaux qui ait eu lieu à Madrid,
sur la Plaza Mayor, en conformité des vieux usages, tut célé-
brée, en 1846, lors du mariage de l'infante Louise, sœur de
la reine Isabelle, avec le duc de Montpensier, fils de Fouis-
Philippe. Alexandre Dumas v assista, comme il le raconte
dans ses impressions de vovage : De Paris à Cadix.
D'après un vieux cliché, si le rorero tue convenablement Île
taureau on l'applaudit, mais si le taureau porte un mauvais
coup à l’homme on crie bravo toro! J'ai été témoin de deux
accidents : en l’un, un banderillero eut une côte enfoncé ; en
l'autre, la prima espada tut roulée par l'animal furieux. Je n’ai
vu en ces occasions se produire que des marques d'intérêt &K
de compassion pour les victimes; lors du second accident,
lorsqu'il fut constaté que la prima espada en était quitte pour
être légèrement froissée, on lui fit une véritable ovation, & Île
taureau ne fut nullement applaudi, au contraire. Il est bon
de détruire une légende absolument injurieuse pour le carac-
tère espagnol.
220 COSAS DE RSPAXA.
Des funciones de la Semaine-Sainte.
Extérieurement, au moins, l'Espagne est restée très catho-
lique. Je crois bien qu'elle l'est aussi, quelque peu, intérieure-
ment, car jai vu beaucoup d'hommes assister aux offices, & si
le public ne s v intéressait pas, les journaux, même ceux qui
sont assez indittérents en matière religieuse, ne mentionne-
raient pas aussi exactement la liste des cérémonies religieuses
& des prédicateurs en vogue. Quoiqu'il en soit, certaines villes
se sont créé une véritable notoriété par le développement
qu'elles donnent à leuis funciones,
(On sait, disons-le en passant, que le mot funcion exprime
une représentation publique de quelque genre qu'elle soit, cé-
rémonie religieuse, représentation théâtrale, cortège extérieur,
courses de taureaux, &c.)
A quelques variantes près, Îles funciones de la Semaine-
Sainte consistent dans l’exhibition de groupes représentant la
Passion du Christ. Ces groupesse composentde personnages en
bois sculpté, dont certains sont d’incontestables chefs-d'œuvre.
Ils sont généralement de grandeur naturelle, un certain nom-
bre de personnages, les madones surtout, ont une véritable
garde-robe, tout comme une personne vivante. Des reines,
d'ailleurs, pourraient envier celle de certaines madones espa-
gnoles; par exemple celle d: Notre-Dame de Tolède qui vaut,
dit-on, plusieurs millions.
Lorqu'on parle, à l'étranger, des cérémonies de la Semaine-
Sainte en Espagne, le nom de Séville se présente aussitôt, & 11
semble qu'elles y soient les plus belles de toutes; mais celles
de Zamore les égalent, si elles ne les dépassent, par le nombre
& la beauté des groupes otterts à l'admiration des touristes ou
à la piété des fidèles. Comme elles sont fort peu connues nous
en dirons quelques mots.
Le dimanche des Rameaux, on expose : 1° La Cène (œuvre
antique); 2° Le Jardin des Oliviers (œuvre d’Alvarez K Marti-
nez) ; 3° Le Christ à la colonne (œuvre assez ancienne); 4° Je-
sus de Nazareth (œuvre moderne); 5° la Croix; 6° la Vierge
de la Soledad,
COSAS DE ESPAKA. 221
Le Vendredi-Saint, il y a trois cérémonies. Le matin sont
exposés : 19 Jésus au Calvaire; 2° Jésus succombant sous la
Croix (très beau morceau de sculpture inspiré à Ramon Al-
varez par le Spasimo de Raphaël) ; 3° Sainte Véronique ; 4° Jé-
sus dépouillé de ses vêtements ; 5° le Crucifiement (par Alvarez);
6° l’Agonie ; 7° la Vierge de la Soledad,
Dans l'après-midi : 19 Sainte Madeleine; 29 le Calvaire,
vulgairement appelé Longinos (c'est avec le Crucihement & le
Spasimo une des meilleures œuvres d’Alvarez) ; 3° la Descente
de Croix d’Alvarez; 4° la Descente de Croix de Benlliure ;
59 Le Saint-Sépulcre; 6° la Vierge de lu Soledad.
Le soir : 1° Saint Vincent Ferrer; 2° la Vierge des Dou-
leurs ; 3° la Vierge de la Soledad.
Ces effigies ne sont pas seulement exposées dans la pénom-
bre mystérieuse des chapelles elles sortent aussi, & c'est là pré-
cisément que se rencontre le côté le plus curieux des solen-
nités de ce genre.
Si les éléments sont nombreux & variés, l'ensemble du
décor est aussi fort intéressant, car Zamore a conservé assez
exactement sa physionomie de vieille ville. Vous voyez d'ici
l'effet saisissant que peuvent produire ces groupes portés sur de
vastes plates-formes artistiquement drapées, entourés d’une
longue théorie de pénitents gris, bleus ou noirs, & guidés par
des porteurs de cloches (barandales) au costume archaïque.
Joignez-y l'accompagnement des psalmodies funèbres, des son-
neries lugubres & perçantes des clairons, du roulement voilé
des tambours; supposez que vous suiviez ce long cortège à
travers une foule pieusement agenouillée, qu'à chaque pas ap-
paraisse devant vous quelque vieil édifice dont l'architecture
vous reporte à plusieurs siècles en arrière, &, croyant ou non,
vous conviendrez que le spectacle est prestigieux, incompa-
rable, par l'ensemble de la mise en scène, par l'harmonie du
cadre, par la perfection des détails.
Je ne saurais trop le répéter, au point de vue spécial que
nous examinons, Zamore vaut bien Séville. J'engage donc les
touristes à faire Le voyage, outre qu à leur rentrée, avec un dé-
tour très léger ils pourront voir, à Madrid, sinon la plus belle,
222 COSAS DE ESPASA.
tout au moins une des plus belles collections de tableaux qui
soient au monde.
De la fausse monnaie.
On m'avait dit quand j'arrivai à Madrid : « Sans la fausse
monnaie, le commerce espagnol ne pourrait pas marcher. »
Vous pensez si, dans ces conditions, je redoutais les pièces
fausses. Je les craignais d'autant plus qu'il y a une quinzaine
d'années, alois que je fréquentais le Palais, comme avocat ou
procureur de la République, j'avais été mêlé d'assez près à cer-
taines affaires qui montraient la Péninsule ibérique sous un
jour assez fâcheux. La vérité m'oblige à dire que si j'ai reçu
quelques pièces fausses (ce que j'ignore) elles sont parties aussi
facilement qu'elles étaient arrivées. Je crois donc que cette
plaie de l'Espagne est en train de se cicatriser. En outre, on
frappe tous les jours de la monnaie divisionnaire au type d’Al-
phonse XIII. Or, j'en appelle à tous les économistes, deux
principes sont évidents : 19 La bonne monnaie chasse la fausse ;
29 si le gouvernement peut placer sa bonne monnaie nou-
velle, c'est que le pays en a besoin, & que la fausse n'est pas
si encombrarite qu'on veut le dire.
Conclusion : la fausse monnaie espagnole est un de ces
clichés qu'il faut reléguer au magasin des vieux accessoires, au
moins en partie.
Des partis politiques.
Ceci sera ma conclusion, & elle est délicate, car nous avons
trop l'habitude, en France, d'examiner les autres peuples avec
nos idées particulières.
Il y a près de trente ans, Gambetta, alors que la Républi-
que française était chose assez nouvelle, avait posé cet axiome :
« L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation. » En
cette boutade, il y avait tout un programme, car ce n'est pas
seulement d'anticléricalisme qu'il s’agit lorsqu'il est question
de politique étrangère, mais bien d’un ensemble de circons-
tances qui obligent à examiner la situation d’un peuple sous
COSAS DE ESPAXA. 223
un angle tout différent de celui où nous examinerions notre
pays.
La République (encore qu'elle n'ait pas donné en France
ce que nous avions le droit d'attendre d'elle) peut être consi-
dérée comme la forme gouvernementale la plus complète, &
en outre, comme celle où doit, en définitive, aboutir l'évolu-
tion des peuples modernes. La question est de savoir si le
peuple qu'on étudie est assez rafhné, assez sûr de lui-même
pour pouvoir en faire l'essai. Pour l'instant, je pense que
l'Espagne fera bien de continuer à s’abriter sou, l'égide de sa
monarchie constitutionnelle. Il y a pour cela toute espèce de
raisons.
La première (mais dont l'importance va décroissant tous les
jours), c'est que la Péninsule ibérique n'a pas été fondue dans
le moule ardent où ia Convention jeta les anciennes provin-
ces françaises. Le travail de fusion & d'agglomération qui, de
la Méditerranée à l'Océan, a fait de la France une nation
indivisible, n'est pas encore complètement achevé de l'autre
côté des Pyrénées. Un roi seul peut contenir les aspirations
particularistes & provinciales que l'on voit se produire de
temps à autre, notamment en Catalogne, dans le pays Basque
& en Andalousie.
La seconde raison, c'est que le parti républicain est entiè-
rement décapité à l'heure actuelle, surtout depuis la retraite
de Castelar, lequel, du reste, a beaucoup perdu de son ancien
prestise, même aux yeux de ses amis. Evidemment, comme
me Île disait un ministre espagnol, le parti républicain ren-
ferme des hommes estimables à tous les points de vue, mais
aucun d'eux ne possède une supériorité assez grande pour
dominer les autres, d'ou des divisions d’une acuité invétérée.
Ainsi Salmeron, républicain centraliste, préférerait le main-
tien de la monarchie au triomphe de Pi y Margall, républi-
cain fédéraliste.
Les Bourbons, qui règnent en ce moment, feront bien de
ne pas s'illusionner. On les a repris, non pas parce que Bour-
bons, mais quoique Bourbons. J'ai entendu dire, en des cer-
cles politiques très informés, que si Amédée n'avait pas fait le
coup de tête de sa démission, il serait encore, lui ou sa dynas-
224 COSAS DE ESPAKA.'
tie, sur le trône d'Espagne. À tort ou à raison, on reproche
aux Bourbons (comme chez nous aux émigrés en 1815) de
n'avoir rien appris ni rien oublié.
L'influence de la princesse de Habsbourg, qui préside en ce
moment aux destinées de la monarchie ibérique, peut être très
profonde; cette femme semble avoir un esprit assez large &
ouvert aux idées modernes. Elle peut façonner l'intelligence
de son fils de manière à lui faire comprendre qu'avec un peu-
ple intelligent comme celui qu'il est appelé à gouverner, le
mysticisme de Ferdinand VIE, les caprices de Marie-Christine
ou les sentimentalités d'Isabelle ne sont plus de mise. Si elle
y parvient, si elle fait comprendre à son entourage gouverne-
mental que l'Espagne possède en son sol des trésors qui peu-
vent égaler ceux du Nouveau-Monde, non seulement el Rey
niño arrivera sans encombre à son couronnement, mais son
rovaume reprendra, sans alliance diplomatique, je veux dire
sans compromission d'aucune sorte, & par le seul rayonne-
ment de sa puissance intérieure, la place qui lui est due.
G. JOURDANNE.
PALISSOT ET CASTILHON
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES , INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES DE TOULOUSE ‘
L'Académie éprouvera peut-être quelque étonnement de
voir unis ici les deux noms de Palissot & de Castilhon;
car sils furent contemporains, leurs berceaux se trouvèrent
très éloignés l’un de l’autre, Palissot ayant vu le jour à Nancy,
en 1730, trente-six ans avant l'annexion de la Lorraine à la
France, & J. Castilhon, fils de Me Jean-Baptiste Castilhon,
procureur en la sénéchaussée de Toulouse, & de Marguerite
Merle ?, étant né dans notre ville en 1720. De fait, si l'on me
demandait où, quand & comment ils se connurent, je serais
plus qu'embarrassé pour donner une réponse positive. Est-ce
à Argenteuil, où Palissot acheta une agréable habitation à son
retour de la trésorerie d'Avignon, que Choiseul lui avait obte.
nue? Estece à Avignon ou dans toute autre ville du Midi? —
N'est-ce pas plutôt à Paris? Je le croirais.
Castilhon, avocat au Parlement, y avait un appartement rue
des Fossoyeurs, paroisse Saint-Sulpice, &, le 6 août 1765, il y
épousa demoiselle Marie Le Breton, domiciliée rue des Canet-
tes, même paroisse. L'occasion de leur rencontre paraît avoir
été l'amour des lettres 4. Ce qui est certain, c'est qu'ils se trai-
1. Mémoire lu par M. l'abbé Douaïs à l'Académie des Sciences, Ins-
criptions & Belles-Lettres de Toulouse, séance du 20 mai 1897.
2. Contrat de mariage de Castilhon. Fonds des notaires de Toulouse,
liasse des lettres de Palissot.
3. Contrat de mariage.
4. D'après la Biographie toulousaine , Castilhon aurait collaboré au
Nécrologe des hommes celebres de France , 1764-1782, lequel fut rédigé
par Palissot, Poinsin & de Sivry, Lalande K quelques autres. Voy.
Hatin, Bibliographie de la presse périodique, p. 70 (Paris, 1866).
IX 15
226 PALISSOT ET CASTILHON.
taient avec une douce familiarité; ils en vinrent même au
tutoiement.
Quelques lettres autographes de Palissot à Castilhon, retrou-
vées au fonds si riche des archives notariales de Toulouse, les
montrent étroitement liés, se communiquant leurs peines &
empressés a se demander de mutuels services. Cette amitié est
restée jusqu’à ce jour inconnue, & je n'en suis pas autre-
ment surpris, car Palissot, littérateur de second ordre, malgré
sa comédie des Philosophes, est bien oublié aujourd’hui : les cri-
tiques ne font pas la moindre place à l’auteur de la Dunciade
ou la Guerre des sots (1764)'; & pour que Castilhon sortit de
l'ombre de notre histoire . il a fallu que notre distingué
confrère M. Lapierre, retrouvàt & publiât son intéressant
Mémoire concernant la bibliothèque du ci-devant Collège royal
de Toulouse ?. Personne, à part les auteurs des notices insérées
l’une dans le Recueil de l’Académie des Sciences3, l’autre dans
le Recucil des Jeux Floraux+, & dans ce livre si incomplet qui
a pour titre : La Biographie toulousaine, n'a daigné s'occuper
d'un auteur qui a laissé des ouvrages estimés 5, qui fut le
fondateur du Spectateur français ou Journal des mœurs
(1776)6, & collabora à plusieurs journaux littéraires, comme
le Journal encyclopédique, fondé par Pierre Rousseau, de
Toulouse (1756-1759, 1760-1773, 288 vol. in-12), le Journal
de Trévoux, années 1774 à 1778, & le Journal de ‘Jurispru-
1. Les deux derniers écrivains qui ont parlé de Palissot sont :
M. B. Meaume, Palissot & les philosophes dans Mémoires de l'Acadèmie
Stanislas de Nancy, année 1863, p. 455, & M. de Puymaigre, Poètes
& romanciers de la Lorraine. L'un l'a fait avec bienveillance, l’autre
avec quelque rigueur.
2. La Bibliothèque publique de Toulouse en 1790 & le bibliothécaire
Castilhon, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, neuvième série,
t. Î (1889). pp. 213-224.
3. Tome €", 2° partie, pp. 201, 202 (in-12, 1827).
4. Année 1810, p. 63.
5. Amusements philosophiques & littéraires de deux amis (en société avec
le comte Turpin). În-12, 1754. — 2 vol. in-12, 1756. — Bibliothèque
bleue entièrement refondue & augmentée. Paris, 1770, 4 vol. in-12. —
Anecdotes chinoises, Japonaises, siamoises. Paris, 1774. Collection des
Anecdotes historiques, de Vincent.
6. Le tome I°' a seul paru.
PALISSOT ET CASTILHON. 227
dence de son frère (1763). Évidemment, il mériterait les hon-
neurs d’une étude proprement dite. Loin de moi cependant la
pensée de l’entreprendre : je n'ai pour cela ni le temps ni la
compétence. Je voudrais me borner à fournir quelques maté-
riaux neufs.
Les lettres de Palissot, écrites de 1786 à 1788, renferment
d’ailleurs pas mal de choses assez curieuses. Avant de noter
les principales ou les plus piquantes , il me parait utile de
mettre sous les veux de l’Académie le texte même de ces let-
tres. C’est ce que je lui demande la permission de faire tout
d’abord.
I.
Lettres de Palissot à Castilhon.
I.
Paris, ce 16 février 1786.
Par une bisarrerie singulière, mon cher Castilhon, je reçois, à deux
jours d'intervalle, deux de tes lettres : la première, datée du 8 de ce
mois, à laquelle se trouvait joint un certificat de vie & une quittance ;
la seconde, datée 2 janvier, & qui aurait dû me parvenir longtemps
avant l’autre. J'ignore, mon ami, qui tu en avais chargé; mais, comme
tu vois, ce ne sont pas des personnes très exactes.
Au reçu de la première, mon cher Castilhon, j'ai écrit sur-le-
champ à M. Le Leu, qui m'a remis, sans aucun délai, tes 720 liv. Tu
en trouveras ci-jointe, mon ami, la rescription; tu voudras bien m'en
accuser la réception dès qu'elle te sera parvenue ; & du moins tu ne
me reprocheras pas de négligence sur cet objet. Je passe d’ailleurs con-
damnation sur la paresse qui a toujours été mon défaut favori. Je crois,
mon cher Castilhon, que ce défaut s est encore augmenté par toutes
les peines que j'ai éprouvées. Tu ne les connais pas encore toutes:
mais il en est qui sont de nature à n’ètre pas confiées. Tout ce que je
peux te dire pour te tranquilliser, c'est qu'elles ne portent ni sur ma
santé, ni sur ma fortune, ni mème sur la paix de mon ménage. Cepen-
dant, elles ne m'ont pas été moins douloureuses.
Je te félicite, mou cher ami, de la petite faveur que tu as obtenue de
M. le Garde des Sceaux. Crois qu'il ne peut rien t'arriver d'heureux
qui né m'intéresse aussi vivement que toi-même. Crois que dans tous
les temps je serai toujours prêt à te donner des preuves de zèle &
d'amitié dans les occasions essentielles. Maïs, je t'en supplie, ne t’'in-
quiète pas quand il ne sera question que de quelque négligence à
écrire. Mon cœur est toujours avec toi; mais mes mains & mes yeux
me refusent quelquefois le service.
228 PALISSOT ET CASTILHON.
Les comédiens, ont, en effet, repris la comédie des Meprises. Elle a
été jouée, non seulement à Paris, mais à la Cour, & je te dis avec vé-
rité, & sans aucune exagération, qu'elle a été très applaudie. Cepen -
dant les journalistes, à l'exception de l'abbé Hubert, en ont parlé d’une
manière peu favorable. Le Mercure, surtout, s'est distingué. C'est un
nommé Charnois, gendre de Préville, qui préside, dans ce journal, aux
articles du théâtre. Cet homme, très méprisable & très méprisé, m'avait
demandé la permission de venir s'établir pendant quelques jours à
Argenteuil, & je ne Jui ai fait aucune réponse. Voilà, mon ami, les
motifs de sa colère. Voilà par qui nous sommes jugés & comme on
trompe les provinces. Les comédiens paraissent résolus à établir cette
pièce au courant de leur répertoire, mais je n’obtiens rien d'eux que
par violence. Au fond, ils se ressouviennent toujours que je ne les ai
guère plus ménagés que les journalistes, & malgré le succès très bril-
lant de toutes mes comédies à leur nouveau théâtre, je suis un des
auteurs qu'ils négligent le plus. Heureusement je suis devenu très
indifférent sur toutes ces vanités. Ce théâtre, mon ami, a été si ridicu-
lement profané, il est si mal composé, & le goût est en général si per-
verti, que ma foi le moment est venu d'abandonner cette dégoütante
carrière.
Je n'ai pas renoncé à mes anciens projets sur Voltaire: mais il n’est
pas encore temps d'y penser. [l faut que Beaumarchais ait achevé sa
fatale édition. Alors je m'occuperai sérieusement & de m'assurer un
privilège & de venger la mémoire de Voltaire de son injurieux éditeur.
On voit que ce Beaumarchais n'a songé qu'à l'argent; & cependant il
paraît s'être trompé dans ses spéculations. Je sais qu'il avait proposé à
Panckoucke cent mille écus de perte-pour l'engager à se charger de
tout & à le débarrasser. On prétend mème qu'il voudrait en être quitte
pour le double. Je ne sais où il a pris tout le fatras dont il a surchargé
sa malheureuse édition; il faut pourtant qu'elle s'achève.
Jai, mon cher Castilhon, une grâce à te demander. Je m'intéresse
vivement à un Jeune ho nme d'Argenteuil, d'une famille honnête, mais
pauvre, qui travaillait chez un notaire, & qu'une passion effrénée pour
jouer la comédie a brouillé avec tous ses parents. J'ai fait vainement
ce que j'ai pu pour le détourner de cette vocation; il y persiste, & je
voudrais le servir. Ce jeune homme u’a pas vingt ans; il est d’une assez
jolie figure & il a le son de voix très intéressant; il a, d'ailleurs, les
mœurs les plus douces & les plus honnètes. Parles-en de ma part, mon
cher ami, au frère de Molé qui est directeur de votre comédie à Tou-
louse, mais parles lui en avec chaleur. Ce jeune homme est plein
d'émulation; il a une excellente mémoire & sait déjà plus de trente
rôles. Son emploi serait de jouer ou de doubler ce qu'on appelle les
jeunes premiers. Je ne dis pas qu'il ait encore de grands talents, mais
il a certainement d'heureuses dispositions, & tout ce qu'on peut se pro-
mettre d'une passion très vive. Comme je m'intéresse véritablement à
PALISSOT ET CASTILHON. 220
ce jeune homme & à sa famille, je serais charmé, mon ami, qu'il com-
mençàt son état dans une ville éclairée, telle que Toulouse, & sons un
directeur aussi honnête que d'Allainville. Tu lui procurerais des amis,
d’ailleurs; tu l’honorerais de tes conseils & je le recommanderais à
ton amitié. N'oublie pas, mon cher Castilhon, ce service que je te
demande. Dis à M. d’Allainville qu’au besoin son frère lui écrira en
faveur de ce jeune homme. Tâche de l'engager à lui faire un sort con-
venable, & dis-lui bien qu'il ne se repentira pas d'en avoir fait l'acqui-
sition. Îl se rendrait à Toulouse pour Paques, ou mème auparavant;
mais il faudrait, comme de raison, que son voyage lui soit payé. Je le
crois capable de réussir dans la tragédie & dans la comédie. Mais je
dois te prévenir qu'il n’a aucune disposition pour le chant. Adieu,
mon ami. Je suis effrayé de ma longue lettre. Mille tendres amitiés à
M5: Castilhon de la part de toute ma famille qui est très sensible à ton
souvenir & au sien. Ne manque pas de m'accuser la réception de ta
rescription, & tache de me donner en mème tems des nouvelles de ce
que tu auras fait pour mon jeune homme.
Quand tu m'écriras, ne charge point Caïlhava de tes lettres; je ne le
vois pas, & puisqu'une habitation, pour aïnsi dire commune n'a pu
nous lier, tu dois sentir que nous ne nous rapprocherons jamais. Adieu
encore une fois, mon cher Castilhon. Je t'aime & t'embrasse de tout
mon cœur.
PALISSOT.
Tu feras bien, mon ami, de t’alresser toujours directement à M: Le
Leu pour ta rente viagère, & de te rappeler quelquefois au souvenir
de M. le Prince de Salm, principalement à l’époque de la nouvelle
année. Entre nous, ce malheureux prince a été la dupe de tous ceux
qui l'entouraient, & j'ignore si ses yeux sont encore désillés. Le che-
valier de Bruix est mort. Je ne sais ce que Coste est devenu. Je n’en-
tens plus parler de l'abbé Lafrey. Tous ces gens-là, je te le répète, ont
fait, non seulement à la fortune, mais à la réputation du Prince, un
tort irrépatable. Je ne le vois plus; personne ne le voit. Cependant je
le verrais pour toi, s'il en était besoin. Bien loin que ce soit un mal
que M. Le Leu se soit chargé de ton affaire, je le regarde, au con-
traire, comme un événement très heureux. Îl serait bon de lui faire
parler quelquefois de ta reconnaissnce, même par M. l’Archevèque de
Toulouse.
IT.
J'étais bien las de mon Argenteuil, mon cher ami, surtout depuis la
fatale année de 1784. Je t'avoue mème que si je l'avais gardé plus long-
temps, je crois que j y serais tombé malade. Enfin, je l'ai vendu préci-
sément ce qu'il m'avait coûté. C'est y perdre beaucoup, vu toutes les
230 PALISSOT ET CASTILHON.
dépenses que j'y avais faites & vu la construction des deux pavés qui
avaient certainement augmenté la valeur de nos hbiensfonds ; mais je ne
suis pas accoutumé à plus de bonheur, & je me félicite encore d'en
être défait. .
Je te remercie du compliment que tu veux bien me faire sur la pen-
sion que le roi vient de m'accorder. Tu me féliciterais encore davan-
tage de la lettre par laquelle le ministre a annoncé à Madame la com-
tesse de Genlis que je pouvais compter sur cette pension. Îl ne s’est
expliqué sur aucun homme de lettres en termes plus honorables. Je
veux que ton amitié en juge & en jouisse. « Je connaissais le mérite de
M. Palissot comme auteur de plusieurs bons ouvrages, & comme
homme de bien; il a attaqué avec autant de courage que d'esprit une
secte dangereuse; c'est un droit aux faveurs du gouvernement. Il
est écrivain distingué ; c'est un titre aux récompenses que Sa Majesté
destine aux gens de lettres. Il à votre suffrage & la protection de
Mer le duc d'Orléans; ce sont à mon égard des motifs très décisifs.
Je voudrais bien que la pension sur laquelle il peut compter püt être
mesurée sur la réunion de tous ces titres; mais il faut qu’elle le soit
sur la médiocrité du fond à distribuer & sur le nombre des concur-
rents à la distribution. C'est ce qui me fait croire qu'elle ne pourra
par excéder 2,000 livres. Îl est bien juste, Madame, qu'il vous ait
obligation de mon empressenent à lui procurer ce qu'il avait tant de
droits d'espérer... [| ne se passera pas un moiïs sans que j'adresse à
. M. Palissot son brevet. En attendant vous serez en état de le tran-
quilliser & de jouir du plaisir que pourra lui faire la communication
u de cette lettre,» &c.
BR ASE LRESRLER A
R =
Eh bien, mon ami, croirais=tu que, malgré cette même lettre si flat-
teuse, si honorable & si favorable, ma pension a été un moment en ba-
lance ? L'Académie, ou plutôt quelquesacadémiciens députés par elle ont
osé faire des représentations si passionnées, que le ministre en a paru
en quelque sorte ébranlé. C'était surtout le brevet du roi qu’on voulait
m'enlever. Au lieu d’une pension, on me faisait offrir une gratification
annuelle que j'ai refusée. J'ai tenu ferme, mon ami, en homme qui sait
préférer l'honneur à l'argent, & le ministre a paru ne m'en estimer
que davantage. Îl m'a traité personnellement avec les plus grandes
marques de bonté ; & j'ai obtenu ce que je désirais. Voilà, mon cher
Castilhon, une nouvelle anecdote pour ma vie. Tu vois ce que peuvent
encore les débris du parti philosophique & les honnètes gens dont je
me suis moqué dans la Dunciade. Je te jure que je conçois à peine ces
fureurs de l’amour- propre. | |
Parlons de toi, mon ami. Je ne vois pas malheureusement le prince
de Salm, & je le crois toujours livré à des gens qui ne lui permettront
jamais de rétablir ses affaires. Mais ton objet est heureusement d'une
si petite importance pour lui, que je ne vois pas, ni pour le présent
ni pour l'avenir, que tes inquiétudes puissent ètre fondées. Ne man-
PALISSOT ET CASTILHON. 231
que pas de lui écrire toujours à la nouvelle année avec le ton de la
confiance la plus noble. Ecris en même temps à M. Le Leu, & prie-le
de conserver toujours la petite affaire dans son département. Tu peux
lui dire, non que tu es inquiet sur les formes de ton acte; il faudrait
que le Prince fût ruiné sans ressource, pour que cet acte püût souffrir
quelque atteinte, & alors de quoi te servirait un acte plus régulier?
Mais je te conseille de lui rendre compte de la bonne foi avec laquelle
tu as traité, de la situation & de l'importance extrème dont est pour
toi & pour ta femme, cet objet si petit pour le Prince.
Linguet finira comme il le mérite, mon ami. Il y a un intervalle im-
mense du bruit à la gloire. C'est un abyme qu'il ne franchira jamais.
Je n'ai pas renoncé au projet du Voltaire ; mais il faut que l’édi-
tion ou les éditions de Beaumarchais soient achevées. [1 le faut même
pour faire un choix, tel qu'il le faudrait pour la gloire de Voltaire.
Je l'avoue que je souhaiterais qne quelque société typographique, en
état de faire cette entreprise, me donnät sa confiance. Mon parti se-
rait bientôt pris; mais je n'aime pas à me donner des mouvemens
avec incertitude. C'est ce qui m'arrête & ce qui m'arrêtera peut-être
encore longtems. Un autre projet qui sourirait plus à mon cœnr, ce
serait de t’aller voir. Mais, mon ami, tu es bien loin & je commence à
devenir vieux. Que de chagrins j'ai essuiés, mon cher Castilhon, &
comme la douleur nous vieillit! Je ne dis pas pourtant que s’il se pré-
sentait quelque belle occasion, commode & peu dispendieuse d'aller à
Toulouse, je ne la saisisse avec le plus tendre empressement. Propose-
moi, dans une belle saison, pour compagnon de voiage à quelque cor-
don bleu de votre ville, qui aurait une bonne voiture & à qui je ne
serais point à charge. Ce château en Espagne te prouve du moins l’ex-
trème désir que j'aurais de te revoir & de t’'embrasser. Ma petite fille,
ma femme, M° du Magny me chargent d'embrasser pour elles Ma-
dame Castilhon, & dete dire combien elles sont sensibles à ton amitié
& à ton souvenir. Adieu, mon ani, Tu connais mon inviolable atta-
chement.
PALISSOT,
Paris, ce 21 octobre 1786.
ITI.
A Monsieur Monsieur CASTILHON, avocat au parlement, de l'Académie
des Jeux floraux & Bibliothecaire du College Royal, à Toulouse.
Je ne perds pas de vue, mon cher Castilhon, le projet de donner à votre
acte avec M. le Prince de Salm toute la solidité que vous pouvez desi-
rer, & j'espère en venirà bout. Je n'entre pas dansle détail des moyens
que je me propose d'employer; mais croyez que je ne négligerai rien
232 PALISSOT ET CASTILHON.
de ce qui pourra dépendre de moi, & que je m'en occupe avec tout le
zèle de l'amitié.
Vous savez, sans doute, mon ami, que M. l'Archevèque de Tou-
louse est à la tète du Conseil du Roi, & que dans la crise où nous
sommes il devient la plus chère espérance de la nation. Il nous sem-
ble que vous pourriez tirer parti de cette circonstance & que voici le
moment de ne pas vous oublier. Je vous avoue, mon cher Castilhon,
que je voudrais connaître ce ministre. J'ose croire qu'il me recevrait
avec bonté, si je me présentais à quélqu'une de ses audiences. Mais je
voudrais, s'il était possible, lui ètre recommandé de bonne main, &
il m'est venu dans l’idée que vous pourriez me procurer cette recom-
mandation. Vous me connaissez assez pour être bien sûr que je l'em-
ployerais principalement pour vous même. J'aurais d'autant plus de
droit à la recommandation que je desire, que j'ai eu de tout tems la
plus haute idée de M. l’Archevèque de Toulouse, vous le savez, mon
ami, & cette idée, je la tenais de M. le duc de Choiseul dont il était
sincèrement aimé. Voilà ce que je desirerais qu’il put savoir. Voyez,
mon cher Castilhon, s’il peut dépendre de vous de me procurer cette
satisfaction.
Je ne desire plus rien pour moi; mais ma petite Se que Je viens
de faire inoculer très heureusement, touche à sa dixième année. Je
voudrais qu’elle füt plus heureuse que sa sœur. Je voudrais m’assurer
pour elle d’un honneste mari, & je me sens capable de me sacrifier à
son établissement. Les lettres depuis longtemps me sont demeurées in-
différentes; je ne les ai même jamais regardées comme devant faire
l'unique état d’un citoyen. J’accepterais soit une charge, soit une place
qui exigerait du travail, & que je résignerais à un gendre au moment
où je marierais ma fille. Voilà, mon cher ami, quelle serait ma der-
nière ambition, & elle est honnète. Je suis quelquefois tourmenté de
la pensée que si je venais à mourir, je ne laisserais à ma fille & à ma
femme qu'un peu de revenu viager pour la plus grande partie. C'est
une bien faible ressource pour l'établissement d'une fille. Au lieu que
si j'avais soit une charge, soit une place que je pourrais résigner, elle
me procurerait un gendre. Je vous ouvre mon cœur comme à mon plus
tendre ami. Que pensez-vous de ces idées? Pourriez-vous, en effet,
me procurer, d' après ce plan, quelque recommandation bien an puiée)
Vous savez que je ne tiens point à Paris. Si ce que je désire était plus
facile en province, mon parti serait pris sur-le-champ, & de toutes les
provinces celle qui me serait la plus chère, serait celle qui me rap-
procherait de vous. Adieu, mon cher Castilhon. M Palissot & moi-
même vous embrassons de tout notre cœur. Mille amitiés à Madame
Castilhon. Un mot de réponse. *
(Sans signature.)
Paris, ce 11 mai 1787.
PALISSOT ET CASTILHON. 233
IV.
Vous ferez, mon ami, ce que votre prudence & votre amitié vous
suggèreront relativement à la demande que je vous ai faite. Je crois,
comme vous, que la recommandation de M. l'abbé de Grumet serait
excellente & j'oserais l’attendre des sentiments qu’il ma témoignés, &
de l'amitié qu'il avait pour ma femme & pour sa famille. Mais, mon
ami, il faudrait que vous eussiez la bonté de lui expliquer ce que je
desire. J’ose dire que le motif qui m’anime est fait pour intéresser toute
âme honnête, & particulièrement la sienne, puisque je n’ai en vue que
l'établissement de ma fille.
Je vous ai dit, mon cher Castilhon, que personnellement je n'ai
aucun besoin, aucun vœu à former, aucune demande à faire. Mais
malheureusement, & par des circonstances qui n'ont pas dépendu de
moi, la majeure partie de ma petite fortune est en viager, & je ne puis
me défendre de quelque inquiétude sur le sort à venir de ma femme &
de mon enfant.
Ma fille aînée n’a pas été heureuse. Je voudrais, s’il était possible,
assurer à ma petite une meilleure fortune, & c’est à cette vue que Je
me sacriflerais moi-même.
Je n'ai jamais cru, mon ami, que par des vers ou par de la prose, on
satisfit aux devoirs d’un citoyen. Je ne le croyais pas même dans les
illusions de ma jeunesse, & lorsque j’attachais à la littérature plus
d'importance qu'elle n’en a réellement. Vous trouverez ces sentiments
consignés dans mes Mémoires littéraires à l’article Rotrou, que je vous
invite à relire pour l’amour de moi. J’accepterais donc avec grand plai-
sir une occupation dont je me sens encore capable soit à Paris, soit en
province, & de préférence en province. J'accepterais soit une charge,
soit un emploi que je pourrais faire passer, dans six ou sept ans, à un
gendre honnète que je me choisirais. Voilà mes vues, mon ami. Ne
sont-elles pas très louables ?
Il y a des places de receveurs des Tailles; elles sont honnètes, elles
dornent de la considération dans les provinces. Il y a des directions
de Postes; il y a enfin d’autres emplois d'un exercice facile & dont le
produit réuni à ma petite fortune pourrait me mettre à portée de faire
encore quelques épargnes utiles jusqu’au temps où il sera convenable
d'établir ma fille. Ce temps sera celui où je dirai avec résignation mon
Nunc dimittis.
Qui sait, mon cher Castilhon, si quelque heureux hasard ne me
ferait pas trouver ce que je cherche précisément à Toulouse ou dans
les environs ? ,
Cette idée que mon cœur me suggère en vous écrivant n'est peut-
ètre pas à négliger. Informez-vous, mon ami, s'il n'y aurait pas à Tou-
louse ou dans son district quelque place du genre de celles que je vous
234 PALISSOT ET CASTILHON.
ai énoncées. Une recette des Tailles, par exemple, possédée par quel-
que vieillard ou par quelque personne avec qui on pourrait traiter.
Communiquez, si vous le jugez à propos, ma lettre à M. l’abbé de
Grumet, en me rappelant à son souvenir, |
Si je quitte Paris, j'avoue que je chercheraïis un climat plus doux :
la Touraine, le Lyonnais, la Provence ou le Languedoc où vous ètes.
Voilà où se promènent mes spéculations.
En profitant, mon cher Castilhon, de l’idée qui vous est venue de
sonder les dispositions de M. l'abbé de Grumet, je ne renonce pas, à
beaucoup près, à vos recommandations personnelles auprès de M. l'Ar-
chlevéque] de Toulouse]. Elles me seront d'autant plus chères, qu'elles
me mettront à portée de lui parler de vous avec tous les sentimens
que vous mc connaissez & qui dureront autant que ma vie.
Mr: Palissot, qui a lu votre lettre avec le plus vif intérêt, me
charge de vous témoigner sa reconnaissance. Bonjour, mon ami. Nous
vous embrassuns, vous & Mr° Castilhon, de tout notre cœur.
(Sans signature.)
Paris, ce 31 mai 1787.
V.
À Monsieur] Monsieur CASTILHON, avocat au Parlement, bibliothecaire
de la Bibliothèque royale, a Toulouse.
J'ai bien tardé à vous répondre & à vous témoigner ma reconnais-
sance, mon cher Castilhon. Mais vous êtes bien sûr que je sens tout le
prix des démarches que vous avez faites & des sentimens que vous me
témoignez. Avant de vous écrire, je voulais avoir quelque chose de
positif à vous mander. Vous savez quels ont été les orages de notre
administration; ils sont enfin calmés, & c’est au génie de M. l’Arche-
vèque de Toulouse que nous en sommes redevables. Faisons des vœux
pour sa conservation, mon ami; c’esten faire pour la gloire & la pros-
périté de la nation. Vous apprendrez par la voix publique tout ce que
nous lui devons. L'impôt du timbre est retiré; par les seules ressour-
ces de l’économie, il comblera le deficit si allarmant de nos finances. Je
ne sais ce qu'on doit admirer le plus de son courage ou de ses lumiè-
res. Quelle gloire pour lui, mon cher Castilhon, qu’un pareil début:
C’est à lui que s’appliqueront désormais ces vers de Voltaire :
Ce ministre fidele
Qui seul aima la France & fur seul aimé d’elle.
Ce n'est point, mon ami, au milieu des embarras où il se trouve
encore, qu’on peut l’importuner par des demandes particulières; il
n’est personne qui ne dût se reprocher de lui dérober quelques mo-
mens. J'ai vu souvent, très souvent M. l’abbé Grumet. Non seulement
il a de l'amitié pour moi, mais il en a pour toute la famille de ma
PALISSOT ET CASTILHON. 235
femme ; & j'ai lieu de croire qu'au besoin il me seconderait de tout son
pouvoir auprès de M. l’Archevèque; mais il faut attendre & ne rien
précipiter. On fait actuellement une très belle édition de mes œuvres
bien revues & bien corrigées. Je ne me suis pas borné à en faire dispa-
raitre les fautes; j'ai voulu donner, mon ami, un exemple assez rare :
j'ai sacrifié deux volumes entiers, & je m'en applaudis. Nous ne som-
mes ordinairement que trop complets, & nous perdons beaucoup à ne
savoir pas nous resserrer, J'irai présenter cette édition à M. l’Arche-
vêque; c'est l’occasion la plus naturelle que je puisse saisir pour m'en
faire connaître. Mais en attendant, si vous découvriez, mon cher Cas-
tilhon, quelque place à Toulouse qui pût me convenir & que je pusse
solliciter, ne manquez pas de m'en faire part. Je vous ai dit quelles
étaient mes vues. Je ne me propose que deux objets : l'un de me rap-
procher de vous, si je le puis; l’autre d'établir ma fille dans quelques
années en lui cédant la place qui me serait accordée. Je ferais, au
besoin, quelques sacrifices d'argent à cette double vue; c'est-à-dire
que je traiterais d’une survivance ou d'une démission, & je me soumet-
trais bien volontiers encore à consacrer quelques parties du revenu de
cette place à l'accroissement de votre Bibliothèque. Voilà, mon ami,
de l'occupation pour votre amitié. Faites, à cet égard, ce que vous
feriez pour vous-mème. Je compte assez sur vos sentiments pour ne
plus vous en parler.
J'ai vu M. l'abbé de Saint-Jean. Je souhaite qu'il soit aussi content de
vous que nous le sommes de lui; & c'est bien sincèrement, mon cher
Castilhon, que je vous remercie de nous l'avoir fait connaître.
Vous m’enverrez, dans le tems, votre quittance. Je crois inutile que
vous écriviez à M. Le Nain. Je f:rai toujours ce qui dépendra de moi,
vous pouvez en être sûr, pour vous procurer le payement de votre
rente. Ayez soin d'accompagner votre quittance d’un certificat de vie,
tel que M. Le Nain le desire, & signé de vous-mème. Je n’ose vous
répondre que vous n'éprouverez pas quelquefois du retard; les affaires
de ce malheureux prince de Salm sont si dérangées par sa faute; mais
je ne perds pas l'espérance de vous faïre changer votre acte K d'en
obtenir un qui mettrait du moins vos intérêts en sûreté. Le Prince
n’est point actuellement à Paris. Dès qu'il y sera, j'ai pris des mesures
pour en être informé, & je ne perd'ai pas un moment pour agir. Adieu,
mon ami, nous vous embrassons tous, vous & M" Castilhon. Comme
je ne veux point retarder cette lettre, je vous l'adresse sans chercher
les moyens de la faire affranchir. Vous savez que les contre-seinygs
sont abolis. Je saurai de notre jeune employé des Postes si cela ne
dérange rien aux moyens qu'il avait de vous faire parvenir vos lettres
sans frais. Adieu encore une fois, mon cher & ancien ami. Je vous
embrasse de tout mon cœur.
PALISSOT.
Paris, ce 25 septembre [1787].
234 PALISSOT ET CASTILHON.
.
VI.
A Monsieur Monsieur CASTILHON, avocat au Parlement, secrétaire de
l'Academie & Bibliothécaire au Collège royal, a Toulouse.
Je vous écris avec douleur, mon cher Castilhon, pour vous inviter à
la patience. Après quatre promesses consécutives du Prince & qui
toutes ont été violées, il remet encore à la fin de ce mois ou …au com-
mencement de l’autre; & je vous avoue qu’il m'est bien difficile de
prendre en ses paroles la moindre confiance. Ecrivez-lui de nouveau,
mon ami. Mandez-lui que sur la foi de son engagement vous en avez
pris vous-même, qu'on vous tourmente, qu’on vous menace de frais,
& qu'il ne voudrait pas sans doute vous plonger dans le malheur &
vous faire expier votre confiance en portant le trouble dans vos der-
nières années. Il faut, mon cher Castilhou, le presser, l’importuner, le
persécuter.
Vous avouerai-je ce que j'ai fait ? J'ai fait, mon ami, ce que je n'au-
rais jamais osé pour moi-même. J'ai écrit à Mar l’Archevèque de Tou-
louse. J'ai appris que M. le Prince de Salm, par un acte d'ostentation
& de jactance, s'était adressé à lui pour remettre au roi une pension
de 20,000 liv. dont il jouissait. Je lui aï dit que ce sacrifice fait aux
besoins de l'Etat serait parfaitément beau, si M. le Prince de Salm
payait ses dettes. Je lui ai exposé dans une lettre très courte & très
pressante l'inquiétude où vous étiez & ce que j'en souffrais. Enfia, je
l'ai supplié d'écrire en votre faveur à ce mème Prince, en lui deman-
dant pardon de la liberté que mon amitié me faisait prendre, Je n'ai
point encore de réponse, mon ami, & je n'en suis pas étonné. Ma lettre
n'est. partie que depuis quatre jours. J'avais même envie d'attendre
quelque temps encore avant de vous écrire, mais j'ai pensé que vous
pourriez me soupçonner de négligence. J'ai pensé que vous feriez tou-
jours bien d’écrire vous-mème au Prince de la manière la plus pres-
sante; enfin, j'ai pensé que vous aviez besoin de consolation.
Croyez, mon ami, que du moins je ne perds pas de vue le projet de
faire changer votre acte & de vous procurer des sûretés. J’attens, au
plus tard, dans les premiers jours du mois prochain, une personne de
Bruxelles, qui connaît tous les biens du Prince, qui le connaît lui-
même & qui est d'un état à lui en imposer. Je l'attens, dis-je, & je
l'ai déjà prévenue de tout. Elle m'a promis ses bons offices, & j'espère
au moins parvenir à faire assurer votre créance. Ce serait toujours
un grand point. Mais comment parvenir à vous faire payer avec exac-
titude ?
Si je reçois une réponse de M. l'Archevèque, je vous la ferai pas-
ser sur le champ. [l n'est que trop vrai, mon ami, que le Prince a fait,
comme je vous le disais, par jactance, le sacrifice de sa pension. Vous
PALISSOT ET CASTILHON. 237
voyez ce que peut la vanité sur l’âme des grands! On assure même
que par une dérision spirituelle & fine, M. l'Archevèque de Toulouse
l’a félicité du bon ordre que ce sacrifice supposait dans ses affaires, &
c'est de là que j'ai pris mon texte. Tout ce que je crains, c’est qu’une
aussi faible recommandation que la mienne n'ait pas un grand poids
auprès du ministre. :
Quoi qu'il en soit, mon cher Castilhon, ne vous affligez pas trop.
Songez à ce que je vous promets & à ce que j'espère. Songez qu'il
n'est point de revenu qui n'éprouve quelque retard, & qu'enfin jus-
qu'à cette année, j'avais été assez heureux pour vous faire payer
exactement.
Le Prince, qui est un assemblage de misère & de vanité, loge actuel-
lement dans son fastueux palais, près des Invalides. Ce palais à peine
bäti, est, dit-on, saisi réellement. Mais il s'en est fait adjuger le bail
& il y loge. C’est la qu'il faut adresser votre lettre. Il est sûr qu'il lui
reste de grands biens. Mais vous savez ce que peut le désordre, ce
que peut la folie & la mauvaise compagnie dont il est sans cesse en-
touré. Si je viens à bout, comme je m'en flatte, de vous procurer des
süretés, vous aurez du moins des droits à exercer, & je vous conseille-
rai de les exercer impitoyablement, Adieu, mon ami. Nous vous em-
brassons tous, vous & Madame Castilhon.
Mille amitiés à M. l’abbé de Saint-Jean.
M. l’abbé Grumet ne se dispose-t-il pas à quitter Toulouse ?
(Sans signature.)
Paris, 9 février 1788.
VII.
À Monsieur Monsieur CASTILHON, secrettaire de l'Académie, à Toulouse.
J'avais écrit, il y a quelques mois, mon cher Castilhon, une lettre à
l’abbé de Saint-Jean, que je le priai de vous rendre commune, Il était
alors à son retour deseaux qu'il avait cru devoir prendre pour sa santé,
& il mandaïit que je pouvais lui adresser ma réponse à Toulouse. De-
puis ce tems je n'ai reçu ni de ses nouvelles, ni des vôtres, & ce si-
lence m'inquiète. Je me proposais de vous écrire par M. l'abbé de
Suruguet, mais a son départ j'étais accablé d’affaires, & je le suis encore.
L'abbé de Saint-Jean me demandait des nouvelles de mon édition.
Elle était enfin achevée, mon ami, & elle doit paraître la semaine pro-
chaine. Je l'ai dédiée à Mgr le duc d'Orléans qui m'a honoré du titre de
son lecteur, & je viens de faire mes grands présens. Je me suis inté-
ressé pour un tiers dans cette édition, c'est-à-dire que j'ai fait un tiers
des frais, & ma mise de fond passe 4,000 liv. Le hasard veut que j'aye
choisi un moment très défavorable. Vous savez, mon ami, tout ce qui
238 PALISSOT ET CASTILHON.
s’est passé & tout ce qui se passe. Mais qui diable eut pu prévoir, il
yadix-huit mois, tous ces évènements? L'édition est de l'imprimerie
de Monsieur. Le papier & les caractères sont de la plus grande beauté ;
cependant elle n'est pas très chère, parce que je l'ai beaucoup réduite.
Les anciennes étaient de sept volumes; celle-ci n’est que de quatre de
52o à 530 pages chacun. Celui des Mémoires littéraires est à moitié
neuf, soit par les articles que j'ai ajoutés, soit par ceux que j'ai en-
tièrement refondus. Il en est que j'ai supprimés: & en général il en
est peu auxquels je n’'aye fait quelques corrections de détail. J'en ai
fait aussi à tous les ouvrages en vers sans exception, & je n'exagère pas
en vous disant que, tant dans les pièces de théâtre que dans la Dun-
ciade, vous trouverez environ huit cent vers nouveaux. Îl y a quelques
morceaux qui n'avaient pas encore été imprimés. Enfin, il y a un por-
trait fait de main de maître, & très ressemblant. Vous voyez, mon ami,
que je n'ai rien négligé pour orner mon testament, parce que ce sera
bien véritablement la dernière édition à laquelle je prendrai paït.
Elle est de 30 liv. pour le public; mais pour vous, mon ami, & pour
quelques personnes, que vous pourriez me recommander, elle ne sera
que de 24 liv. Elle m'a coûté beaucoup plus que je ne l'avais présumé
d’abord, & les présens indispensables, les présens ornés, m'ont enlevé
toute espérance de bénéfice. Il est bien vrai que ce n'était pas une
affaire de finance que j'avais prétendu faire. Je savais trop que, sur-
tout dans un moment tel que celui-ci, on ne faisait point d'affaire de
finance en littérature. J'ai voulu me corriger, m'épurer, m'abréger,
donner enfin un exemple assez rare, & me rendre plus digne des suf-
frages des gens de goût.
Si vous pouvez me procurer, mon ami, quelques souscripteurs à Tou-
louse, je vous en serai très chligé. Alors adressez-vous directement à
moi. Vous y trouverez pour vos amis le petit avantage dont je vous ai
parlé, & pour les autres celui d’avoir les plus belles épreuves du por-
trait que J'ai fait tirer avec le plus grand soin parce qu’il en valait la
peine. Î1 faudrait m'indiquer la manière la plus sûre & la moins dis-
pendieuse de les faire parvenir. Il faudrait aussi vous assurer de l’exac-
titude du payement.
Adieu, mon cher Castilhon, J'écris rarement; maïs quand je m'y mets
vous savez que je ne finis pas.
Vous pouvez compter sur moi, comme les années précédentes, pour
vos petits intérêts auprès de M. le Prince de Salm. Mille tendres ami-
tiés de ma part & de celles de mes dames, à Madame Castilhon.
Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.
PALISSOT.
Donnez-moi des nouvelles de ce pauvre abbé de Saint-Jean. Son
silence m'inquiète véritablement ; il est d'une si faible santé!
Paris, ce 14 novembre 1788.
PALISSOT ET CUASTILHON. 239
IL.
Faits notables.
En tout donc sept lettres. Elles sont sans ratures et en une
écriture nette, régulière, élégante, ou même jolie. C'est
l’homme. Retenons-en les choses notables.
On y voit par exemple que Castihon avait sur le prince de
Salm une rente viagère qui lui donnait du souci, non sans
raison.
Frédéric II, wilde & rhingrave de Salm-Kirbourg, né à
Limbourg vers 1746, était de bonne heure venu en France,
où il grossit le nombre déja énorme des grands seigneurs dé-
bauchés, prodigues à l'excès, qui eussent gagné à n'être qu'inu-
tiles; ils furent dangereux.
Les années qui précédèrent immédiatement la Révolution
ne se reverront, espérons-le, jamais plus. C'est l'époque des
Guéménée, des Lauzun, des Guines & de tant d’autres qui
jouaient avec leur fortune & se vantaient de leurs dettes im-
menses, sans se douter qu'ils donnaient un exemple perni-
cieux, allaient à la ruine ou couraient à la mort la plus tragi-
que. Le Prince de Salm avait fait bâtir le somptueux hôtel
qui portait son nom & qui depuis est devenu le palais de Ja
Légion d'honneur; mais il ne l'avait point payé; l'hôtel avait
été saisi, & le Prince s'était vu dans la nécessité de le prendre
en location. N'importe : il croyait faire belle figure derrière la
façade superbe; c'était assez pour lui. De telles folies à cette
date nous donnent à nous le frisson ; eux, ils étaient gais &
folâtraient sur le volcan. Du moins, un Lauzun savait se bat-
tre, il avait de l'honneur sur le champ de bataille ; le 20 ni-
vôse, l’an second de la République (9 janvier 1794), il se livra
au bourreau avec calme & sans faiblesse. Quant au Prince
de Salm , il s'était rendu assez tristement célèbre. Si nous en
croyons Mme du Deffand, il se conduisit fort mal, avec bas-
sesse & lâcheté, dans son duel avec un ofhcier du régiment du
roi, Lanjamet. En 17987, il courut en Hollande; il embrassa
240 PALISSOT ET CASTILHON.
le parti des patriotes, & se vit chargé de défendre Utrecht avec
8,000 hommes; mais ce fut pour rendre la place aux Prus-
siens sans combat. Précédemment, Calonne lui avait fait
donner un brevet de maréchal de camp avec 40,000 liv. de
traitement. Craignant de ne pas être pavé, 1] demanda, malgré
la pénurie du Trésor, & obtint le capital, c'est-a-dire 400,000
Itvres. Et si, à l'avènement de Brienne au ministère, il aban-
donna au roi une pension de 20,000 livres, ce fut plutôt par
un calcul perfide que par « ostentation & jactance » , comme
le pensait Palissot. Maïs Palissot avait bien raison de voir en
lui « an assemblage de misère & de vanité. »
Le 23 février 17982, le Prince avait acquis le « cabinet de
livres » de Castilhon, à la veille de partir pour Toulouse, au
prix de 8,000 livres. Un acte de vente pure & simple de ladite
bibliothèque avait été passé; Casuilhon avait signé la quit-
tance de cette somine comme en ayant été payé « à deniers
découverts. » Le Prince lui avait fait donation d'une rente via-
gère de 720 livres, qui, dans la réalité des choses, n'était que
l’intérêt de la somine à raison de 9 °/4. En 1786, cette rente
viagère n'était plus servie. Castilhon, dans l'angoisse, craignait
fort pour l'efficacité de l'acte portant une donation libre &
volontaire, & que le Prince avait faite, disait la pièce, pour
lui donner « une marque de sa bienveillance & récompenser
en lui non seulement l’homme de lettres distingué par ses
talents, mais l’homme irréprochable dans sa « conduite & dans
ses mœurs », & aussi pour donner « les mêmes témoignages de
bienveillance à la dame son épouse », car la rente viagère était
sur les deux têtes.
Castilhon avait besoin de cet argent, qui l’aidait à supporter
le poids de la vie. Palissot essayait de le rassurer & montrait
quelque estime pour le débiteur magnifique, sur l'entourage
duquel il rejetait le désordre régnant dans ses comptes & le
gaspillage de ses finances. Toujours est-il que’ Castilhon ne
recevait rien.
Les lettres de Palissot, optimistes, nous apportent cependant
l’écho des douleurs ou même des angoisses dont les excès d’une
noblesse en délire remplissaient les jours des prêteurs trop
faciles. Le Prince de Salm, ruiné, de même qu'il s'était donné
PALISSUT ET CASTILHON. 241
à la révolution de Hollande qu'il trahit, se mit au service de
Lafayette après 1789. À la tête de trois mille hommes, il fit
entre autres la descente du cimetière des Invalides. La guerre
de Hollande ne lui rendit pas la fortune , & le service sous
Lafayette ne le sauva point. Arrêté & condamné le 23 juillet
1794, il fut enveloppé dans le massacre des Carmes. I] n'avait
que quarante-huit ans".
Castilhon, alors plus que septuagénaire, perdit probable-
ment cette malheureuse rente de 720 livres. Le plus grand
désordre régnait dans la succession du feu Prince, dont le fac-
totum, un nomimé Saudrin (M. Rapine Saudrin), s'était emparé
en même temps que iles dépouilles des créanciers ?. Je n'oserais
pas assurer que dans l'intervalle la rente ait été régulièrement
payée à Castilhon, malgré les soins de son ami, qui connais-
sait la valeur de l'argent.
3. Sorel, le Couvent des Carmes, p. 428.
2. Voici ce que lui écrivait un agent d’affaires de Paris, du nom de
Martin, rue des Vieux-Augustins, 43.
Au citoyen Castilhon, bibliothécaire de l'Ecole centrale, a Toulouse.
Paris, le 6 vendémiaire an VI (27 septembre 1797).
« MONSIEUR
« J'ai vu ce matin pour la troisième fois l’'honnète M. Barville, qui,
dans le temps, voulut bien s'intéresser au payement de la rente viagère
dont vous jouissiés sur le Prince de Salm. Cet agent m'a témoigné le
plus vif desir de vous être utile, mais il ne m'a pas laissé ignorer en
même temps le désordre qui règne dans la succession du feu Prince. Un
nommé Sandrin, intendant, procureur, homme d'affaires, en un mot,
le factotum du ci-devant Prince, paraît s ètre emparé des dépouillesdes
malheureux créanciers dont il se joue impunément. Îl retient les titres
par mauvaise foy, ou bien il les dit égarés pour se dispenser d'entamer
une reddition, ou peut-être une restitution devant les parties intéres-
sées. Pendant ce temps-là tout chôme, tout dépérit. Pour vous en don-
ner une idée, il vous suffira de sçavoir que M. Saudrin a vendu en
assignats les terres que le Prince possédait en Artois (objet considéra-
ble). Les assignats sont déposés à la trésorerie & réduits à zéro pour les
créanciers. Vous jugés bien, Monsieur, qu'en faisant de pareilles affai-
res on ne peut pas faire honneur à ses dettes ni espérer de se remettre
jamais au courant. Voilà la triste situation de la fortune du Prince de
Salm, & la perspective encore plus triste qui s'offre aux malheureux
1X 16
242 PALISSOT ET CASTILHON.
En plus ‘l’un endroit de ses lettres, Palissot jette le cri de
détresse du terrible Res angusta domi. J'ai dit que la trésore-
rie d'Avignon lui avait permis d'acheter à Argenteuil une
maison où, d’abord, il se trouva très bien. La mort de son fils
en « la fatale année 1784 », & le « danger » d’v tomber « ma-
lade » en 1786, ne furent peut-être pas les seuls ou même Îles
vrais motifs qui le décidèrent à la vendre. Il se félicite trop de
sen être détait au prix qu'il l’a payée pour qu'il ne nous auto-
rise pas à penser que cet argent, en lui revenant, lui fit bien
plaisir. [1 eût été heureux de venir voir à Toulouse son ami
Castilhon, qu'il embrassait tendrement dans toutes ses lettres,
à la condition cependant que « quelque cordon bleu » lui eût
facilité le voyage de Paris à Toulouse, nécessairement dispen-
dieux. Il eût accepté une place même dans les postes. Une
telle disposition , ou même un tel dévouement pour sa petite
fille de dix ans, au mari de laquelle, disait-il, il eût plus tard
résigné sa charge, ne prouve pas un état de fortune absolu-
ment prospère. Son détachement des lettres, l'indifférence à
leur égard qu'il professe à l'heure même où il fait une seconde
édition de ses œuvres, paraîtront peut-être manquer de sincé-
rité. [l est pressé parce qu'il est dans le besoin & aussi — soyons
juste — parce qu'il a une occasion d'obtenir ce qu’il désire,
occasion qui ne se représentera pas, je veux dire l'appel de
M. de Brienne au Ministère des Finances. « Vous savez, sans
doute, mon ami, écrit-il avec enthousiasme le 11 mai 1787,
que M. l'Archevèque de Toulouse est à la tête du Conseil du
Roi, & que dans la crise où nous sommes il devient la plus
chère espérance de la nation. » Du moins, en parlant avec cet
accent convaincu où percent la joie & l'attente de quelque
chose, il était au diapason commun. On ne pensait pas autre-
ment en France à ce moment-là, L'Académie des Sciences,
Inscriptions K Belles- Lettres de Toulouse ressentit de cette
créanciers. Mon plus grand regret, Monsieur, est de vous voir de ce
nombre; aussi, comptés que je ne perdrai pas de vue vos intérèts, lors
de l'assemblée des créanciers qui va avoir lieu incessamment chez
M. Chaudron, notaire. [l faut enfin un terme à tout & que M. Rapine
Saudrin rende ce qu'il a pris de trop. »
B. MARTIN.
PALISSOT ET CASTILHON,. 243
élévation un vrai contentement, une sorte d'orgueil; elle avait
entretenu avec l'archevêque les relations les plus cordiales ; il
s'honorait d'assister à ses séances; c'est grâce à son entremise
que les Etats de Languedoc, par leur délibération du 28 dé-
cembre 1782, avaient mis à sa disposition l'Observatoire &
les instruments d'astronomie de M. Garipuv; & l'Académie
l'en avait chaudement remercié '. Maintenant elle se réjouit
& le félicita, ou plutôt félicita la France de sa nomination
comme ministre. Dans sa séance du 10 mai 1787, elle déli-
béra de lui adresser son compliment, iui disant entre autres
choses : « L'Académie partage avec tous les ordres des citoyens
la joie générale qu'a répandue cette heureuse nouvelle, & la
reconnaissance & l'amour que tout sujet fidelle & sensible doit
au monarque éclairé qui place à la tête de l'administration la
plus essentielle à l'aisance, au calme & au bonheur des peu-
ples, les vertus, le mérite & les talens?. »
1. Archives de l'Académie, séance du 14 février 1784.
2. Voici le texte entier des félicitations délibérées par l’Académie :
Félicitations adressées par l'Académie des Sciences, Inscriptions & Belles-
Lettres de Toulouse, a Lomenie de Brienne aloccasion de sa nomination
comme ministre.
Séance du jeudi 10 mai 1787.
M. le vice-president a dit : « Je vais, Messieurs, prevenir vos vœux
en vous proposant d'exprimer en corps à M. l’Archevèque la juste &
vive satisfaction dont chacun de vous est pénétré pour la marque de
confiance aussi honorable qu'importante dont Sa Majesté vient de
l’honorer en le nommant ministre d'Etat & chef de son Conseil royal
des finances. »
L'assemblée a accueilli par acclamation la proposition de M. Ie vice-
president, & elle a unanimement délibéré qu'il sera écrit en son nom
à M. l’Archevèque pour lui témoigner que l’Académie partage avec
tous les ordres des citoyens la joye générale qu'a répandue cette heu-
reuse nouvelle & la reconnaissance de l'amour que tout sujet fidelle &
sensible doit au monarque éclairé qui place à la tète de l’administra-
tion la plus essentielle à l’aisance, au calme & au bonheur des peu-
ples les vertus, le vertus, le mérite & les talens.
Qu'elle conservera toujours le flatteur souvenir d’avoir été honorée
dans plusieurs de ses séances de la présence & des lumières de cet illus-
tre prélat.
Qu'elle n'oubliera jamais que la détermination généreuse des Etats
de la Province pour conserver à cette compagnie un bàätiment déjà des-
244 PALISSOT ET CASTILHON.
11 y avait dans la crise financière de la France & dans l'état
de la Cour livrée à mille intrigues des difficultés telles, que
Loménie de Brienne devait succomber à la tâche. M. de Ca-
lonne, auquel il avait succédé, s'était vu chassé honteusement ;
& le ministère Brienne fut appelé un « fléau de quinze mois »,
car il aboutit au cours forcé du papier de la Caisse d'escompte
& au payement partiel des rentes en billets d'Etat, c'est-à-dire
à la banqueroute provisoire &K à l'emprunt déguisé. Du moins,
quand sous l'influence de Marie-Antoinette, qui devait se re-
garder comme atteinte par sa chute, il prit le ministère des
finances, Palissot crut en toute sincérité pouvoir confier à Cas-
tiné aux observations astronomiques & pourvu de tous les instrumens
nécessaires est le fruit heureux du zèle de Mgr l’Archevêque, de son
influence & de son appuy, comme il est aussi la preuve de la munifi-
cence éclairée des Etats pour tout ce qui peut favoriser le progrès &
l'avancement des sciences utiles.
Que le désir ardent de mériter la protection d’un ministre le plus
capable de tous ceux qui l’ont précédé dans la même place, d’aprétier
par ses propres connaissances, par ses propres lumières, les avantages
des recherches & des travaux académiques, devient en ce moment,
pour cette compagnie, un motif puissant d'émulation qui ne peut
qu'exciter de nouveau l'application K l'ardeur de chacun des membres
qui la composent.
Qu'elle ose ajouter à ce noble mouvement inspiré par le zèle, la
douce espérance qui affecte le cœur de tous, que ce prélat chéri dont
la sensibilité est aussi vive & aussi profonde que son génie est vaste &
perçant continuera d'honorer de son affection une ville qu’il a éclai-
rée, qu'il a embellie, qu'il a soulagée dans les diverses calamités
qu'elle a éprouvées par des effusions sans bornes de sa charité pasio-
rale, qui lui doit dans l’ordre civil comme dans l’ordre ecclésiastique
des établissemens intéressants pour la religion, les mœurs & la vertu,
des chaires d'instructions relatives aux arts les plus nécessaires, une
ville qui présente de toutes parts des monumens publics du vif intérèt
qu'il n'a cessé de prendre à tout ce qui pouvait donner plus de facilité
& de commodité «u commerce, à l’industrie & au transport des denrées.
Qu'il sera joint à la lettre un extrait en forme de la présente délibé-
ration comme un témoignage éclatant de la profonde vénération & de
la vive & perpétuelle reconnaissance dont l’Académie sera à jamais
pénétrée pour le plus chéri des prélats & le plus digne de l'être".
1. L'Acudémie, dans sa séance du 21 février 1388, délibéra d’écrire de nouveau
a Loménie de Brienne à l'occasion de sa translation au siège de Sens.
+
PALISSOT ET CASTILHON. 245
tilhon un légitime désir d'améliorer sa situation personnelle.
Il fallait se faire recommander, & Castilhon avait connu l’ar-
chevêque, à l'Académie notamment. Il lui écrit donc : il pour-
rait parler pour lui au ministre ; il insiste ; 1] devient pressant.
1] promet de consacrer une partie des revenus de la place qu’il
obtiendrait à l’accroissement de la bibliothèque du Collège
royal, dont Castilhon est l'administrateur. Il a une occasion
prochaine d'être présenté ou de se présenter lui-mêmeau Minis-
tre : cest la nouvelle édition de ses œuvres en quatre volumes.
1] a la plus haute idée de l’'Archevêque, & cette idée, 1] la tient
de M. de Choiseul, qui le chérissait.
Castilhon ne se refusa pas à écrire; mais 1] lui semblait que
la recommandation de l'abbé de Grumet, par exemple, aurait
plus de poids que la sienne. L'abbé de Grumet, vicaire géné-
ral de l’Archevêque, & chanoiïae, demeurant au cloître Saint-
Etienne, passait pour être très bien vu à l'archevêché; &, au
surplus, il connaissait Palissot, sa femme & la famille de sa
femme, à laquelle il avait toujours voulu du bien. Palissot
accueillit favorablement cette indication, mais ne renonça pas
a une lettre de son ami. Castilhon dut écrire &, de plus, es-
saya d’intéresser à cette affaire l'abbé de Saint-Jean leur ami
commun. Mais il v a toujoursloin de la coupe aux lèvres. La
dernière des lettres de Palissot à Castilhon, datée de Paris, est
du 14 novembre 1788; il v avait dèjà deux mois que Loménie
de Brienne avait quitté le ministère, & l'élition de ses œuvres
sur laquelle il avait tant compté, n'avait point encore paru.
Elle s'achevait cependant : « Elle doit paraitre la semaine
prochaine », dit-il à son ami.
Cette édition, en quatre volumes, sortie de l'imprimerie de
Monsieur, était la seconde. La première, en sept volumes,
remontait à l'année 1778 seulement; elle était ornée d'illus-
trations & d’un portrait de l’auteur gravé par Choftard d'après
la peinture de Monnet. L'air est aimable, la lèvre pincée, Île
nez fort & arqué, l’œil grand & la figure imberbe. L'habit
semble avoir été négligé à dessein, afin de laisser tout son éclat
a la physionomie. Cependant il paraît n'en avoir été que fort
médiocrement satisfait; car, annonçant la seconde édition, il
240 PALISSOT ET CASTILHON.
écrivait : « [l y a un portrait fait de main de maître & très
ressemblant, » ]] tenait à être bien lui. Si un littérateur aussi
bien, a jamais êté personnel, c'est assurément Palissot; je n'en
veux pour preuve ici que le tour complaisant de ses lettres, où
il dit comment cette édition a été conçue : « Je ne me suis pas
borné à faire disparaître les fautes ; j'ai voulu donner un exem-
ple assez rare; j'ai sacrihié deux volumes entiers, &K je men
applaudis. Nous ne sommes ordinairement que trop complets,
& nous perdons beaucoup à ne savoir pas nous resserrer. »
D'ailleurs il savait donner à ses sacrifices d'auteur une couleur
honnête, flatteuse même. « J'ai voulu, dit-il, me rendre pius
digne des suftrages des gens de goût. »
Quatre volumes donc & non plus sept. Cependant, n'avait-
il pas lui-même reconnu, à la vérité, non sans humeur, que
la reprise, en 1785, à Paris K à la Cour, de sa comédie des
Méprises, fort mauvaise, on en conviendra, avait été mal
accueillie? C'est le dépit qui lui faisait dire : « Heureuse-
ment je suis devenu très inditférent sur toutes ces vanités. Ce
théâtre a été si ridiculement protané, il est si mal composé, &
le goût est en général si perverti que, ma foi, le moment est
venu d'abandonner cette dégoûtante carrière. » Ne voyez pas
d'ailleurs une contradiction dans la manière dont il communi-
que à Castilhon la lettre par laquelle le Ministre annonçait à
Mne de Genlis la pension que le Roi venait de lui accorder :
« ne s'est expliqué sur aucun homme de lettres en termes
plus honorables. » Ici & la l'amour-propre d'auteur se montre
également féroce.
Il tenait, 1l faut le reconnaître, à rester conséquent avec
Jui-même. Castilhon était en droit de s'étonner qu un homme
qui avait tant écrit & dont, maluré tout, beaucoup, à l'exem-
ple de Mme u Deffand, estimaient le talent, songeât à quitter
les lettres pour l'administration. « Je n'ai jamais cru, mon
ami, lui écrit-1l donc, que par des vers ou par de la prose, on
satisfit aux devoirs d’un citoyen, » Et il renvoyait à ses Mé-
moires sur la littérature, article ARotrou, où il avait, en effet,
souhaité aux poètes le courage de Rotrou s’assujettissant à des
fonctions pénibles, pour éviter « le reproche d'inutilité. »
Il semble bien que cette opinion reposait chez Palissot sur
PALISSOT ET CASTILHON. 247
une conviction entière; car 1] l’a exprimée à plusieurs repri-
ses, déclarant nettement qu'il n'a jamais regardé les lettres
« comme devant faire l'unique état d’un citoyen. »
C'est, il faut le reconnaître, une question complexe que celle
des rapports des lettres avec la conscience. S'il s'agit des devoirs
de la vie, elles devront se résigner, sans aucun doute. Mais Îles
devoirs du citoyen ne saisissent pas la conscience d’une façon
aussi nette & impérative; car si chacun se doit à sa patrie, il
n'est pas clair, en dehors de l'obéissance aux lois, que chacun
s'y doive de telle manière paruculière, dans tel emploi, ou
même par l'acceptation le telle charge. Quant à la fréquenta-
tion des muses, par plaisir simplement, Bossuet, par exemple,
dont chaque œuvre fut un acte, y eût répugné. Il est vrai
que, prêtre K évêque, 1l appartenait par vocation à des occu-
pations absolument graves. 1] ne concevait pas qu'on fit mé-
tier d'écrivain autrement que par devoir. Et je n'assurerais pas
que, la question étant ainsi posée, Palissot échappe à tout
reproche. Il a tant écrit! La guerre qu'il déclara aux phi:oso-
phes ne le justifiait pas complètement à ses yeux, ce semble.
Car c'est au moment où il se plaignait des intrigues des « débris
du parti philosophique », cherchant, pour lhumilier, à faire
changer-la pension du Roi en une « gratification annuelle »,
c'est à ce moment qu'il songeait à se réconcilier avec lui.
Dans ses lettres à Castilhon, il parle, à plusieurs reprises,
d’une édition de Voltaire. « Je n'ai pas renoncé, lui écrit-il
le 16 février 1786, à mes anciens projets sur Voltaire. Il faut
que Beaumarchais ait achevé sa fatale édition. Alors je m'occu-
perai sérieusement & de m'assurer un privilège & de venger
la mémoire de Voltaire de son injurieux éditeur. » Il v revient
le 21 octobre suivant, mais il répète « qu'il faut que l'édition
ou les éditions de Beaumarchais soient achevées. I] le faut
même pour faire un choix. » Fffectivement, Beaumarchais
faisait imprimer concurremment deux éditions de Voltaire,
l’une en 70 volumes in-8°, l’autre en 92 volumes in-12. « Ce
Peaumarchais na songé qu'a l'argent, écrivait Palissot; &
cependant il paraît s'être trompé dans ses spéculations. Je sais
qu'il avait proposé à Panckoucke cent mille écus de perte pour
248 PALISSOT ET CASTILHON.
l'engager à se charger de tout & à le débarrasser. On prétend
même quil voudrait en être quitte pour le double. Je ne sais
où il a pris tout le fatras dont il a chargé sa malheureuse édi-
tion. » Enfin elle s'acheva, & Palissot commença la sienne :
Œuvres de Voltaire; nouvelle édition, avec des notes & des
observations critiques par Palissot, en 55 volumes in-8°, Paris,
Stoupe, 1792-1802. Dans le prospectus de cette édition, Palis-
sot reprocha à celle de Beaumarchais une « surabondance
vicieuse » & le « désordre des matières. » I] n'y voyait
«qu'une masse indigeste de volumes, assemblés sans choix
& dans lesquels il se trouvait d’ailleurs beaucoup de pièces qui
devaient d'autant moins y être admises, que Voltaire les avait
instamment rejetées de toutes ses éditions. » Il réduisit donc
sa correspondance à ce quelle a de plus important & retran-
cha plusieurs écrits peu :lignes, à son avis, de l’auteur de
Mérope. Cependant, son édition fut assez peu goûtée : d'abord
on aime à avoir tout ce que les grands écrivains ont laissé;
ensuite elle était médiocre au point de vue typographique.
Les préfaces, les notes, les observations, au contraire, furent
jugées excellentes, judicieuses, parfaitement écrites. Détachées
de l'édition de Voltaire, elles parurent à part en 1806, & rem-
plirent sous le titre : Génie de Voltaire apprécié dans tous ses
ouvrages, le tome sixième & dernier des Œuvres complètes de
M. Palissot, publiées en 18og'. C'est son meilleur ouvrage.
Ainsi, Castuilhon, qui avait eu le temps de voir, avant de mou-
rir, la plus grande partie de son édition de Voltaire, put jouir
du rayon de gloire qu‘ un instant brilla sur la tête de son ami.
LT.
Castilhon.
Revenu de Paris, après avoir collaboré à plusieurs recueils
périodiques, Castilhon avait été nommé, er 1782, bibliothécaire
du Collège royal de Toulouse, où 1l songea à se fixer définiti-
vement. Îl prit un appartement à la rue des Pénitents-Bleus.
Le 7 août 1783, l'Académie des Sciences, Inscriptions & Belles-
I. Paris, Léopold Collin, in-8°.
PALISSOT ET CASTILHON. 249
Lettres l’'appela à occuper « la place déclarée vacante dans la
littérature. » À partir de ce moment jusqu’en 1793, il se montra
très assidu à ses séances ; les procès-verhaux en font foi. Il
commença par faire fonction de secrétaire dans les séances
du 24 décembre 1783, du 26 février & du 4 mars 1784, en
attendant d'être nommé secrétaire perpétuel, le 11 mars 1784,
en remplacement de l’abbé de Rey, démissionnaire. Il s'occupa
de ses intérêts avec activité & intelligence, & veilla à l'impres-
sion du tome IV des Mémoires; il partageait ses journées
entre l’Académie & la Bibliothèque royale. Entre temps, il
s'occupait des choses du théâtre. Il entretenait les relations les
plus amicales avec M. Dallainville, directeur de la Comédie.
Palissot, ayant à recommander un jeune premier plein de
talent auquel il voulait du bien, ne s'adressa pas à d'autre qu'a
Castilhon. Ce jeune homme, d'Argenteuil, n'aurait que des
avantages à sexercer à cet art « dans une ville éclairée telle
que Toulouse. » Ceci n'était pas un pur compliment. Fonta-
nes, qui s'y connaissait, écrivait de loulouse, quelques années
plus tard, à Mme de La Barthe, alors à Paris : « Votre ville est
charmante, ma chère cousine. Il n'y manque que vous, ma
femme & ma fille pour que je ne la quitte plus. Vos prome-
nades, votre fleuve, votre hôtel de ville, votre pont & vos quais
m'ont fait le plus grand plaisir. Les barbares ont épargné vos
églises, & je me suis promené avec le plus vif intérêt dans
votre vieille & majestueuse basilique de Saint-Sernin. Lyon &
Marseille ont un spectacle fort inférieur au vôtre; on me dit
pourtant qu’il a fort dégénéré depuis deux ans. Votre parterre
a de l'esprit & du goût; il rit de tout son cœur à Molière &
fait justice des mauvaises pièces qu'on lui envoye de Paris. J'ai
été vraiment édifie de sa bonne conduite'. »
Sous la Révolution, Castilhon ne perdit pas l'administration
de la Bibliothèque. Il jouissait alors d'une réputation d'homme
de mérite assez bien assise, & avait des relations avantageuses.
Je trouve dans le même dossier une lettre de tout point inté-
ressante que Roger Martin, membre du Conseil des Cinq-
1. Lettre inédite, chäteau de Fourquevaux (Haute-Garonne), Voyez
sur les salles de spectacle de Toulouse en 1803 et 1804, date de cette let-
tre, l'intéressant article de M. Lapierre : Menus propos de theätre (18638).
‘250 PALISSOT ET CASTILHON.
Cents, lui adressa le 8 pluviôse an IV (29 janvier 1795). Elle
annonçait à Castilhon une nouvelle fort fatteuse; elle est pour
nous une page d'histoire, car elle montre l'incertitude, à cette
date, de l'établissement d’une école centrale K l'état de l'en-
seignement à Toulouse. Voici ceite lettre :
Paris, le 8 pluviôse an IV*.
J'ai reçu dans le tems, mon cher confrère, & votre lettre à Clauzel,
que j'ai remise, & tous les autres articles rentermés dans votre paquet.
J'ai été hien dérangé par deux rhumes qui m'ont pris presque à la suite
immédiate l'un de l’autre. Cela & les jours courts & mon exactitude à
quelques commissions auxquelles j'ai été attaché, m'ont empêché de
poursuivre auprès du Ministre de l'intérieur les démarches qu'il doit
faire pour vous faire jouir à Toulouse de l'établissement de l’instruc-
tion publique, tel que nous devons l'attendre. Ce qui me fâche le plus
à cet égard, c’est que le Ministre est de Montpellier, ville rivale & de
tout tems jalouse de la nôtre. Cependant, la députation, soutenue de
plusieurs autres députations, a déja fait des démarches: maïs si je puis
agir sans m'exroser à cracher le sang comme l'an passé , j'espère dans
peu faire ou faire faire quelque chose.
Le malheur de tout cela est encore que nous ne savons pas à quoi
nous en tenir sur la tournure que doit prendre l'instruction publique.
Peu de gens, & je suis de ce nombre, pensent que les choses puissent
rester dans l'état singulièr où la Cenvention les a laissées. J'espère donc
qu'il y aura encore de grands changemens & sur les écoles centrales &
sur les écoles spéciales.
En attendant, faites marcher à Toulouse un enseignement régulier
d’après les formes actuellement convenues, & vous ferez bien. J'ai écrit
à Veirieu dans le tems pour lui dire que je n'entendois pas renoncer à
un établissoment que j'ai créé dans Toulouse, & que j'espérois bien
que le jury prendroit en considération les droits que je puis avoir à
conserver ma Chaire, Je me flatte qu'il n'y a pas manqué & qu'il a remis
au jury une lettre que je l’avois prié de remettre dez qu'il seroit en
activité. La Constitution permet les remplacemens temporaires pour
les fonctionnaires publics, & je dois user de ce droit. Plusieurs de mes
collègues, & notamment Sieyès & Daunou, quoique membres du Corps
légistatif, sont nommés à des chaires. Ainsi, point de doute sur la pos-
sibilité de ma nomination. Supposé qu’elle ait livu, comme je l'espère,
il faut que je sois suppléé. À cet égard, il manque une loi, qui ne far-
dera pas à être rendue, sur la nomination des suppléants; & en atten-
dant la loi, je pense que je devrai offrir le sujet & que le jury devra
l’agréer. Celui que j'ai en vue ne peut manquer de réunir ses suftrages:
c'est un homme bien digne de la confiance publique, qui, ici, s'occupe
beaucoup & depuis longtemps des sciences, & surtout de physique k
PALISSOT ET CASTILHON. 251
de chimie, & qui, au premier jour, vous paroitra digne d'occuper un
meilleur poste; c’est le citoyen Saux, ci-devant sous-principal. Cela est
infiniment au-dessus de tout ce que vous présente dans ce genre votre
ville de Toulouse; & voilà l’homme que je presenterai au jury, si Je
suis à même d’en présenter un. Îl est inutile de penser à Libes, parce
qu'il est décidé à se fixer ici, & que selon toute vraisemblance il va y
avoir une chaire de physique. On va mettre sur pied ici deux écoles
centrales, l’une au Marais, l’autre au ci-devant collège Mazarin. Les
trois autres, destinées pour Paris, vont suivre bientôt, & Libes sera
nommé à une de celles-là. Je vous le répette, Saux est un homme que
notre ville ne doit pas laisser échapper pour en faire un jour un pro-
fesseur très supérieur à tous ceux de fraîche datte que nous pourrons
trouver à Toulouse. fe me flatte qu'avant trois mois nous aurons à
offrir aux gens à talents quelque chose de mieux que les places d’une
Ecole centrale.
Dès que la loi dit qu'il doit y avoir des bibliothèques & des jardins
de botanique dans les écoles, il va sans dire qu'il doit y avoir des
bibliothécaires & des professeurs. D'ailleurs, le Ministre de l'Intérieur,
s'il ne l'a déjà fait, vous enverra une circulaire qui rappellera toutes
les dispositions de la loi & le mode à suivre pour la mettre à exécution.
Vous savez que l’on va procéder ici à la nomination des cent qua-
rante-quatre membres de l’Institut qui doivent résider dans les dépar-
temens. Vous êtes, & avec raison, compris sur la liste qui sera présen-
tée, & r’espère dans peu vous apprendre votre nomination.
Je vous le repette encore, les idées ne sont pas bien assises sur la
forme des écoles publiques. En attendant, renfermez-vous strictement
dans le sens de la loi & établissez des écoles centrales.
Voilà, mon cher Confrère, une bien longue lettre pour un honme
qui a plus d'obligations qu'il n’en peut remplir & qui a été en reste
avec vous pendant si longtems. J'esperoïs chaque jour de pouvoir
vous annoncer quelque résultat sur tant d'objets qui nous intéressent,
qui sont entamés & qui ne finissent pas. C’est la principale raison de
mon silence.
L'oubli ni l'indifférence n'y auront jamais la moindre part, & j'es-
père que vous me rendrez Justice à cet égard. Mes tendres complimens
a votre femme. Je vous embrasse l’un & l’autre de tout mon cœur.
MARTIN,
Rue de la Loi, n° 1223.
La bonne nouvelle pour Castilhon contenue dans cette
lettre, c'est qu'il était proposé pour l'Institut. 11 y fut nommé ;
& c'est Lalande lui-même qui nous l’apprend.
1. C'est la ei-devant rue Richelieu, en face du passage Saint-Guillaume, pres le
Theâtre des Varietés,
252 PALISSOT ET CASTILHON.
Au citoyen Castilhon, Bibliothécaire de la ville, à Toulouse.
Au College de France, le 13 thermidor an IV*.
11 y a longtemps, mon cher confrère, que je vous devois une reponse.
Je me reprocherois de tarder si longtemsÿ mais votre nomination à
l’Institut est une occasion de réparer mes torts. J'aurai le plaisir d'ètre
le premier à vous en faire compliment. Nous parlons souvent de vous
avec Paraza. Je vous prie de dire mille choses pour moi à notre ami
Darquier & à son aimable neveu Cazimir. Je pars pour Bourg où j’es-
père recevoir des nouvelles de Darquier.
Le Bureau des longitudes a écrit au Ministre pour demander que
l'Observatoire de Garipuy soit distrait des biens soumissionnés. Je vous
prie d'en prévenir le Département.
Mille respects à l’aimable citoyenne Castilhon.
Salut & fraternité.
LALANDE, directeur de l'Observatoire.
Castilhon mourut en 1799. C'était alors un « vieillard res-
pectable?. » I] ne jouit donc pas longtemps des honneurs aca-
démiques de l'Institut, qui sont aujourd’hui les plus hauts &
les plus enviés.
Palissot touchait alors à la fin de son édition de Voltaire. Il
avait, comme Castilhon, e:brassé les principes de la Révo-
lution; administrateur de la Bibliothèque Mazarine, il fut
encore nommé correspondant de l'Institut : deux nouveaux
traits de ressemblance avec son ami. Mais il devait assister à
la fin de la Révolution & à toute l'épopée impériale. I] mou-
rut en 1814, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, dans de
grands sentiments de foi : solide leçon d’une longue vie, pen-
dant laquelle il avait vu tant de choses extraordinaires : le
règne de Louis XV, l'annexion de la Lorraine, le règne de
Louis XVI, les Etats généraux, la Révolution, le Concordat
& le premier Empire.
C. Douais.
1. 31 juillet 17096.
2. Lettre des professeurs de l’École centrale à l'administration du
département. M. Lapierre, la Bibliotheque publique de Toulouse, loc.
Cit., pe 214.
TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES & PASSERIES !
CONCLUS ENTRE
LES HAUTES VALÉES FRONTALIÈRES DES PYRÉNÉES CENTRALES
Les hautes vallées des deux versants pyrénéens comprises
entre le Donnezan & l'Andorre d'un côté & les deux Navar-
res de l’autre ne cessèrent jamais de conclure, renouveler ou
modifier des traités de paix connus sous le nom de Lies &
Passeries, à partir des premières années du seizième siècle.
Ces actes intervenaient entre des vallées françaises & espa-
gnoles si parfaitement autonomes & indépendantes. que de
leur propre initiative & sans l'intervention des deux couron-
nes, elles se confédéraient, concluaient des traités intéressant
la délimitation ou la police de la frontière &K stipulaient même
des extraditions. Bien plus, quand leurs deux nations se fai-
saient la guerre, elles continuaient à vivre en paix & devaient
mêméke se prévenir de l’approche des corps d’armée qui auraient
compromis leur sécurité.
Dans le ressort dont ils avaient ainsi organisé la neutralité,
les frontaliers créaient des juridictions, modifaient la compé-
tence & la procédure des tribunaux ordinaires, édictaient des
peines & ne reconnaissaient aucune des prohibitions relatives
au trafic des marchandises de guerre, à l'importation des mon-
naies étranvères & à l'interdiction du commerce des bestiau x
en temps d'épizootie.
1. D’Alliance & de Paix, Ligas & Patzarias ou Passerias, selon les
textes.
254 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES.
L'exercice de ces privilèges exigeait leur constante participa-
tion à des assemblées communales, syndicales & fédératives où
ils montraient une singulière aptitude aux affaires publiques.
Cependant, ils avaient été longtemps réfractaires à la civili-
sation, & les progrès sociaux réalisés dans les vallées inférieures
sous-pyrénéennes du onzième au treizième siècle" leur étaient
encore inconnus au commencement du quatorzième.
Les guerres incessantes qu'ils se faisaient encore alors sous le
moindre prétexte? donnaient lieu à tous les excès K se termi-
naient par la razzia des troupeaux appartenant aux vaincus,
chez lesquels les vainqueurs faisaient de nombreux prisonniers.
Il en résultait des représailles individuelles ou collectives éter-
nisant Îles conflits & rendant impossible l'exploitation des
forêts & des pâturages, seules ressources des montagnards.
Aussi, autant par nécessité que pour se conformer aux clauses
formelles de certaines coutumes, ils durent recourir enfin à
des actes de réconciliation dans lesquels ils convenaient de
compenser les dommages passés, d'oublier leurs griefs récipro-
ques, de recourir au système des compositions dans des cas
déterminés, & enfin d'observer désormais une paix perpétuelle
ou de cent un ans.
Les formules de ces conventions étaient calquées sur celles
des grands traités internationaux. Après avoir été isolément
discutées par les communautés de chaque vallée & ratifiées par
leurs délégués réunis en assemblée générale, elles étaient con-
verties en actes authentiques par les notaires de chaque natio-
nalité & dans leurs idiomes respectifs, en présence des repré-
sentants de chaque vallée intéressée, réunis aux époques fixées
d'avance, ou quand la nécessité l'exigeait sur un point com-
_mun de la frontière. Là, dans un parlement improvisé & dont
1. Un traité de paix stipulant des compositions fut conclu entre
Bagnères-de-Bigorre & le Lavedan entre 1171 & 1175. Davezac-Ma-
caya, t. [, p. 240.
De pareilles conventions furent signées entre Tarbes, Bagnères-de-
Bigorre & Ibos, en 1193-1297. (Revue de linguistique & de philologie
comparée, 1883, t. XVI, p. 163.)
2. Por muertes, por fuentes, por yerbas disent souvent les textes.
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÈNÉES. 255
une magnifique nature faisait tous les frais, ie nom de Dieu
invoqué, les pouvoirs étaient vérifiés, ies faits exposés & dis-
cutés.
Les résolutions adoptées furent d’abord placées sous l’unique
garantie du respect de la foi jurée & de la crainte des châti-
ments que Dieu ménage aux traîtres maudits jusqu'à la neu-
vième génération.
Après l'échange solennel des signatures & le payement des
tributs précédemment stipulés, les frontaliers délégués se cons-
tituaient en tribunal mixte pour juger certaines affaires en
première instance ou en appel & connaitre, au civil & au cri-
minel, des attentats commis au préjudice & dans les limites
des communautés contractantes.
Un repas fait en commun terminé, les délégués se séparaient
en poussant trois fois le cri de : « Padz avant! » Paix à
jamais! !
De ces rencontres désignées sous le nom de réunions, untes
ou conférences naquirent une jurisprudence & des règlements
spéciaux qui modifièrent bientôt le caractère primitif des traités
de paix. |
Sous le nom de Lies & Passeries, ils unirent définitivement
toutes les vallées intéressées en diverses contédérations dont
les membres s'engagèrent à régler désormais tous leurs diffé-
rends à l'amiable & à se garantir par tous les moyens une
sécurité réciproque indispensable aux relations commerciales
devenues leur unique préoccupation.
Grâce à l'application de l’arbitrage à tous les conflits, 1l n’y
eut plus bientôt, aux sommets les plus inaccessibles des Pvré-
nées, un rocher, un brin d'herbe ou un mince filet d’eau qui
ne fussent compris dans des abornements? minutieux, mis à
contribution de nos jours par les rédacteurs des traités inter-
1. Des rôles spéciaux répartissaient entre les communautés de cha-
que ressort les frais occasionnés par ces diverses formalités.
2. Compromis du 3 septembre 1425 entre la rivière de Saïint-Savin &
le Quignon de Penticossa au sujet du port de Jerret & de la côte de
Mallos Claros. (Arch. des Hautes-Pyrénées, S. E., n° 89:.)
256 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIFS ET PASSERIES
nationaux de délimitation définitive des Pyrénées conclus
en 1856, 1862 & 1863 :.
Les compascuités furent organisées de telle façon que les
rencontres de troupeaux sur les mêmes emplacements ou aux
mêmes abreuvoirs devinrent impossibles. On leur assigna dis-
tinctement les abris naturels qui devaient leur servir de gîtes
la nuit‘ou de retraites en cas d’ orage.
Les cabanes des bergers & tous les accessoires de leurs
industries furent placés sous la sauvegarde commune.
Ces mesures avaient pour sanction l'exercice du droit de
pignore prévu dans tous ses détails & jugé si essentiel pour
l'extinction de la pratique des représailles que le détournement
d'un animal saisi était puni de la pendaison du coupable par
le pied.
Non seulement chaque vallée reçut de l’autre, pour plus de
garantie, son juge champêtre, mais tous ses particuliers
devaient aussi faire la police des pâturages confédérés qu'ils
traversaient en voyageant.
Les communautés où passaient les convois de bestiaux enle-
vés devaient les retenir six jours pendant lesquels on prévenait
leurs propriétaires s'ils étaient connus; dans le cas contraire, il
fallait aviser de la prise le premier village de la vallée limitro-
phe faisant partie de la confédération. Les délinquants étrangers
étaient retenus prisonniers jusqu au parfait payement des frais
ainsi occasionnés. Mais s'ils étaient de la confédération &
insolvables, un recours pouvait être successivement exercé
contre leur communauté, leur vallée, ou enfin contre toutes les
vallées alliées de leur nationalité. Ce système de solidarité
sanctionnait les diverses clauses des Passeries dont l’exécution
était aussi garantie personnellement par tous les frontaliers.
La question essentielle des pâturages étant réglée, les conflits
entre vallées devinrent improbables & elles ne songèrent plus
qu'a se donner des garanties absolues de sécurité réciproque.
Grâce à des combinaisons de police & de juridiction aussi
ingénieuses qu'efhcaces, les biens & les personnes de chaque
Recueil des actes administratifs de la Haute-Garonne, n° 2001,
1863, pp. 230 & autres.
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES. 257
partie furent également protégés sur tous les territoires confé-
dérés dont le séjour devint impossible aux malfaiteurs de toute
espèce. Leur passage était partout signalé à son de cloche &
chaque particulier était tenu de les arrêter, à moins qu'il n’en
fût matériellement incapable.
Les criminels devaient être remis aux juges des lieux où
ils avaient commis leur attentat & les responsabilités succes-
_sives déjà signalées étaient encourues si on leur donnait asile
ou si on négligeait seulement de favoriser leur arrestation.
Les déclarations de guerre & les mouvements de troupes
régulières devaient être signalés par messages écrits assez tôt,
pour que chacun des intéressés. pût terminer ses affaires &
mettre en sûreté sa personne & ses biens.
Les frontaliers étaient même obligés de se prévenir de tous
rassemblements de plus de cinquante personnes, s'ils se pro-
duisaient à cinq lieues à la ronde pendant la période où les
ports sont praticables' (juin, juillet, août, septembre).
Chaque vallée devait arrêter K punir quiconque s'enrôlait
chez elle dans une bande de Miquelets ou de volontaires; les
biens des contrevenants étaient confisqués & leur prix adjugé
aux parties lésées.
La clause autorisant les officiers des deux royaumes à pour-
suivre les malfaiteurs dans le ressort de toutes les confédéra-
tions complétait les diverses mesures assurant leur sécurité &
équivalait à une reconnaissance de leurs autonomies.
Divers hospices & les hôpitaux de Saint-Jean, échelonnés
D
1. Il est constaté que dans toute la chaîne des Pyrénées les neiges
restent : -
pendant 1 mois à 650 mètres de hauteur,
930 —
1,170 —
1,370 —
1,530 —
1,650 —
1,750 —
1,830 —
DOI OA Ch © Rp
D- D D” D ne D D
Cénac-Moncaut, Richesses des Pyrénées françaises & espagnoles,
pe 107.
1X 17
258 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
d'un bout à l’autre de ia frontière, au voisinage des ports ou
passages difficiles, furent mis sous la sauvegarde des Lies &
Passeries'.
Grâce à ces précautions & à ces mesures d'ordre, les rela-
tions commerciales des frontaliers se multiplièrent.
1. Les Frères de Saint-Jean-de-Jérusalem (1056-1099), chevaliers
de Rhodes (1310-1330) & de Malte ensuite, administraient les hôpi-
taux suivants, placés à proximité des ports les plus fréquentés du
comté de Foix (portion occidentale), du Couserans, du Haut-Commin-
ges & des vallées d’Aure & de Barèges participant aux passeries :
Capoulet, dans la vallée de Vicdessos.
Salau, dans la vallée du Salat, au pied du port de ce nom.
Saint-Jean-de-T'horan, correspondant au col ou pas de Cho (2,117),
dans la vallée d’Aran espagnole.
Saint-Blaise-d’Arlos, dans la vallée d'Aran française.
Saint-Jean-de-Loroas et Saint-Pierre-de-Frontès, dans la vallée de
Luchon.
Ces trois derniers hôpitaux desservaient les cols de Couret, de Tres-
Courets & du Portillon, par lesquels on va de la vallée d’Aran dans
celle de Luchon.
Saint-Jean-de-Jueu, au pied du port de la Glère & dans le voisinage
de celui de Vénasque.
Notre-Dame-du-Bouchet, commune de Guchen, dans la vallée
d’Aure.
Geis ou Jeis, dans la vallée de l'Adour-de-Pailhole, sur un terrain
appartenant aux quatre Vesiaux d'Aure. Ces deux derniers desser-
vaient la Hourquette-du-Portillon, qui met les vallées d'Aure & de
l’Adour en communication.
Saint-Pierre-d’Agos, canton de Viclle-Aure, Aragnouet ou le Plan
ou Saux, dans la même vallée, au pied des ports de Rieumajou & de
Bielsa. (Rieumajou avait un hôpital étranger à Malte.)
Les hôpitaux de Bielsa & de Gistain (Aragon)' correspondaient à
ceux d'Aragnouet et de Rieumajou ‘.
Héas, dans la haute vallée de Barèges, & Pinède, sur le versant
espagnol correspondant, avaient aussi une chapelle & une maison
hospitalière, mais ne dépendaïent pas de Malte, — Les confédérés y
tenaient alternativement leurs conférences.
Luz. Son hôpital, dépendant de l’ordre de Saint-Jean, devint muni-
cipal vers la fin du dix-septième siècle.
Saint-Jean-de-Gavarnie, vallée de Barège, au pied du port de Bou-
charo.
1. Voir article 16 du traité rafraichi le 9 août 1598 avec la vallée d'Aure.
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VA:LÉES DES PYRÉNÉES. 259
La réduction du taux de certains péages facilitait l’accès des
marchés où des emplacements étaient ménagés pour le pacage
des bestiaux étrangers'. Pendant leur durée, le prix des vivres
ne pouvait pas être augmenté. En vertu du privilège des sur-
séances, non seulement il était interdit d'y exercer des repré-
sailles, mais même d'y recourir aux voies ordinaires d'exécu-
tion pour le recouvrement des créances. Une procédure som-
maire & la création facultative d'agents extra-judiciaires y
assuraient la prompte administration de la justice devant des
juridictions spéciales & à des époques déterminées.
Les bestiaux invendus étaient exempts du droit de foraine
& les marchands porteurs de matières précieuses pouvaient
Sainte-Marie-Madeleine ou de Mont-de-Gavarnie, en Tamarit
(Espagne), dépendant du précédent.
Cauterets avait un hôpital étranger à Malte.
Arrens (vallée d’Azun), près de sa chapelle de Poueylahun, avait une
maison hospitalière étrangère à Malte & connue sous le nom d’Hostau
d'ét Caddét.
En Béarn & en basse Navarre, l'organisation hospitalière visa princi-
palement les pèlerins de Saint-Jacques; ils y étaient hébergés dans au
moins soixaute-deux établissements, d'après une nomenclature dressée
par M. de Loye, archiviste des Basses-Pyrénées.
Mais pour éviter toute confusion, nous nous bornerons à citer le
passage suivant de la Passerie conclue le 18 septembre 1514 entre les
vallées de Barétous, d’Aspe, d'Ossau & les huit vallées espagnoles de
Tena, Canfranc, Villanua, Borau, Aysa, Aragouez, Echo, Anso :
« Îtem como el monesterio e casa de S. Christina e las casas de Peyra-
« riera e Segoter de la val de T'ena e de Gabas de la val d'Ossau sian
« situadas en lugares steriles e despoblados, e son mucho necessarios,
« assi en tiempo de paz como de guerra e por causa del movimiento de
« la guerra que ha seydo y es entre Aragon y Bearne, &c. » (Arch. des
Basses-Pyrénées, S. E. n° 331).
Cette nomenclature, forcément incomplète, surtout en ce qui con-
cerne l'Espagne, témoigne de l'importance de l'organisation hospita-
lière dans les Pyrénées au Moyen-Age.
1. Castillon d’Aspet. Histoire des populations pyrénéennes, €. II,
pp: 101, 124, 370; Sénac-Moncaut, Histoire des Etats pyrénéens, t. IV,
p. 630, et M. J. de Laurière, Le val d'Aran, ne paraissent pas s'être
rendu exactement compte du caractère des Passeries. Dralet, Descrip-
tion des Pyrenees ; Lezat & Lambrou, Luchon & les Pyrénées, n’ont connu
que la Passerie du Plan d’Arrem.
260 TRAITES INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
requérir des escortes sur tous les territoires confédérés qu'ils
traversaient'.
Enfin, les Passeries assuraient le ravitaillement des vallées
contractantes en cas de disette & favorisaient, par la réduction
des taxes ordinaires, le transit des troupeaux conduits par Îles
confédérés dans les hivernages de la Gascogne Kk du Bas-Ara-
gon.
Reste à savoir quand & par qui les habitants des hautes
vallées françaises des Pvrénées centrales avaient été autorisés
à traiter avec leurs voisines d'Espagne.
Nous ne sommes pas encore en état de nous expliquer avec
précision sur les relations internationales du Donnezan & de
la haute vallée de l'Arièce.
M. Barbe, avocat à Foix, a fait des recherches sur les rap-
ports diplomatiques de Ja vallée de Vicdessos K du val de Fer-
rera.
D'après les actes, dont il a bien voulu nous communiquer
les extraits avec une rare obligeance, la vallée de Vicdessos
avait obtenu en 1293, de son comte Roger Bernard, la faculté
de commercer & de traiter librement non seulement avec les
Catalans du val de Ferrera, mais aussi avec tous les habitants
du comté de Paillas?, avec cette différence que les premiers
étaient tenus, sous peine de pignore, de venir périodiquement
à Vicidessos solliciter le renouvellement des traités en vigueur
& rendre hommage au roi de France, probablement en expia-
tion d’une incursion à main armée accompagnée de meurtres,
violences & rapines. Le repas traditionnei était exclusivement
a leurs frais comme le divertissement dont il était suivi. L.e
tribut de Barétous, dont nous signalerons plus tard la singula-
rité & que les Béarnais de cette vallée paient encore à celle de
Roncal, n'a pas d'autre origine.
Le Comminges avait obtenu du comte Bernard VII, en 1315,
1. Rafraîchissement du 9 novembre 1718 des traités conclus entre
Aure, Bielsa, &c...
2. Transaction du 17 janvier 1355 & procès-verbal du 6 octobre 1666.
(Archives municipales de Vicdessos.)
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES. 261
l’autorisation formelle de commercer avec les Espagnols même
en temps de guerre".
Française au douzième siècle & depuis simple vassale de
l'Espagne à laquelle elle n'avait jamais été complètement
incorporée, la vallée d’Aran, pays neutre, avait été certaine-
ment amenée par sa situation & sa stérilité à pratiquer le
régime des Lies & Passeries avant que leur existence ne fût
légalement consacrée.
Les seigneurs des Quatre-Vallées étant issus des comtes
d'Aragon, leurs sujets, compatriotes des habitants des vallées
de Bielsa, Gistain & Puertolas, ne songèrent probablement
pas à demander l'autorisation de traiter avec eux. En tout cas,
il n'est fait aucune allusion à ce privilège dans la grande
charte de 1300.
Pour l'exercer, les autres vallées des Pyrénées centrales in-
voquaient une possession séculaire remontant à trois siècles,
sil faut en croire la Passerie conclue entre Barège & Bielsa
en 1674.
Dans un dénombrement fait au nom des habitants de Ba-
règes le 26 décembre 1612 le syndic général Guillaume Mau-
ran? fait aussi remonter à deux cent trente ans les premiers
traités de paix conclus entre cette vallée & celles de Broto &
de Bielsa.
1. Ce privilège & tous ceux qui en furent la conséquence ont été
explicitement confirmés par tous les rois de France depuis Charles VIII
(septembre 1490), Arch. du Parlement de Toulouse, vol. XXII, f° 12 &
suivants. (La charte de 1315 y est transcrite.)
2. Sommaire description du pays & comté de Bigorre, par G. Mauran.
Edition Balencie, p. 9.
Davezac Macaya cite la paix conclue en 1319 entre Barèges & Bro-
tho (t. II, p. 75).
La rivière de Saint-Savin & le Quignon de Penticossa dressèrent les
actes de leur réconciliation en 1314. (Arch. des Hautes-Pyrénées,
série E. 897.)
Les archives du grand Séminaire d'Auch n° 2,141 possèdent la copie,
que nous a communiquée M. Bourdette, d'une paix conclue en 1390
entre le Lavedan & la vallée de Brot.
Les archives de Luz possèdent encore les originaux des paix conclues
en 1344 & 1394 entre les vallées de Barèges & de Biclsa 'H. H. 1 —
F.F.1).
202 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
Il ne nous a pas été encore possible de savoir si les chartes
du Péarn étaient plus explicites. Ce pays ne voulut jamais
reconnaître la suzeraineté de l’'Aragon, mais ses principales
institutions lui étaient familières, & Marca' nous signale les
mesures rigoureuses qu'on v prit toujours pour assurer la sécu-
rité des chemins principaux. D'ailleurs, la route d'Oloron a
Canfranc était la plus fréquentée des Pyrénées, & les Lies &
Passeries furent en vigueur dans cette région, comme en témoi
gnent les actes qui sont arrivés jusqu'à nous?.
Pendant qu'ils vivaient sous le gouvernement unique des
rois d'Aragon, les frontaliersdes Pvrènées centrales avaient pu,
grâce aux Fueros, recourir aux conventions les mieux adap-
tées à leurs mœurs & à leurs intérêts. Respectées apres le traité
de Corbeil & successivement rafraichies où augmentées elles
atteignirent tout leur développement au seizième siècle &
prirent alors le noim local de Lies & Passeries.
La vie fédérative dont elles étaient la charte procura une
importance extraordinaire aux foires de Saint-Béat3 où le flot-
tage concentrait tous les bois des forêts espagnoles &K où s'en-
treposaient les grains achetés nécessairement aux habitants des
hautes vallées françaises par la vallée d'Aran.
Le Comminge, pays redimé, se pourvovait à Luchon du sel
espagnol extrait des carrières de Solsona, de Trago, de l'iné-
puisable montagne de Cardonna & des fontaines salées de
Geri exploitées depuis un temps immémorial dans la haute
vallée de la Noguera Ribagorçana t.
À l'Ouest, les grands troupeaux & tous les nomades de la
chaîne centrale venaient en foule aux foires de Gavarnieÿ en
1. Livre V, chap. ll.
2. Le rédacteur d'un Mémoire dressé au dix-huitième siècle pour dé-
montrer que l'initiative des traités de Lies & Passeries appartenait à
la couronne en fait remonter l’origine à Fortien & Sanche Garcias
père & fils, rois de Navarre. (Arch. des Hautes-Pyrénées S. E.
n° 37.)
3. Celle de la Saint-Martin d'hiver (12 novembre) était la plus con-
ridérable & durait huit jours.
4. Marca, Hispanica, pp. 205, 218, 1186).
5. Le 23 juillet.
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES. 263
Barège & de Guchen' en Aure, où on voit encore chaque
année aux mêmes époques leurs pittoresques rassemblements.
Enfin, grâce à des communications plus faciles, les habitants
du Béarn & ceux de l’Aragon occidental échangeaient conti-
nuellement leurs produits à Canfranc & à Oloron.
Les marchands auvergnats? & limousins fréquentaient aussi
ces petites villes libres dont les institutions surprirent & pré-
occupèrent au dix-septième siècle les agents centralisateurs des
monarchies française & espagnole.
Le docteur Gracia de Tolba, envoyé en mission dans la val-
lée d’Aran par Philippe III (1613), déclara les Lies & Posse-
ries inutiles & même nuisibles aux Espagnols, qu'elles divi-
sai.nt, disait-il, & mettaient à la discrétion des Français.
Elles étonnèrent M. de Froiïidourt & il eut l’occasion d’en
constater la fidèle & curieuse exécution pendant Ja guerre de
dévolution (1667).
L'intendant Bâville (1697) affecta de croire que leurs prin-
cipales dispositions étaient tombées en désuétude. Mais tous
les jugeant funestes à leur prérogatives & par conséquent à
l'Etat, s'empressèrent de les convertir en simples actes admi-
nistratifs subordonnés à l'initiative & à la ratihcation du sou-
verain.
De criants abus & des antagonismes d'intérêts avaient, du
reste, favorisé cette politique, dont le triomphe rendit la
France définitivement étrangère à l'Espagne, en dépit du mot
célèbre de Louis XIV.
On avait vu un gentilhomme bigourdan arrêter en plein
1. Le 29 septembre, jour de la Saint-Michel.
2. Les marchands auvergnats sont déjà nommés dans une charte de
1315. (Arch. du Parlement de Toulouse, registre des Edits, vol. XXII,
RES
3. El valle de Aran — Relacion al rey don Philippe III, por el doctor
Juan Francisco de Gracia de Tolba Tuesca 1613. Réédité à Bagnères-
de-Bigorre par la Société Ramond — Berot. 1889.
4. Voir ses lettres en cours de publication dans la Revue de Gasco-
gne.
5, Voir Bulletin de la Societe ariégeoise, 2° vol., n° 4 (mars 1887,
p.141).
264 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
marché & séquestrer dans son domicile privé des marchands
étrangers sous prétexte du droit de représailles applicable, il
est vrai, exceptionnellement, en cas de déni de justice. [l fut
à peine inquiété, tandis quen 1513 Louis XI n'avait pas
hésité à désavouer & à traduire devant le Parlement M. de
Labastide-Pomès, son lieutenant en Guyenne, qui, pendant
la guerre de Navarre, s'était cru fondé à procéder par repré-
sailles à l’arrestation, sur le marché de Saint-Béat, de tous les
marchands aragonais dont il avait confisqué les marchan:
dises.
La vallée d’Aure, si jalouse autrefois de ses franchises, en
répudia la légitime antiquité pour obtenir par la voie diplo-
matique Île gain d'un procès entamé avec celles de Bielsa,
Gistain & Portolas. |
Confiantes dans l'appui du pouvoir central & mises en
contact par la nouvelle organisation politique avec le reste du
pays dont elles pouvaient tirer tous les secours nécessaires, les
vallées françaises consentirent sans trop de résistance à la
diminution de leurs anciens privilèges, dont les Espagnols,
au contraire, s'obstinèrent à réclamer la stricte exécution.
Néanmoins, quand il n'était plus question d'intérêts de clo-
cher, les frontaliers français ne manquaient pas de se préva-
loir des Lies & Passeries. Elles créèrent de grands embarras
aux intendants & aux généraux français pendant les guerres
de la Succession (1701-1715) & de la quadruple alliance,
(1719-1720) en favorisant l’espionnage, les incursions des
Miquelets & Île ravitaillement des ennemis. Aussi fut-on
obligé d'en suspendre les eftets, au grand mécontentement
des frontaliers, qui saluèrent le retour de la paix par des
réjouissances extraordinaires".
Malgré leur caractère exceptionnel, les Lies & Passeries
survécurent à la Révolution, qui exploita même ces instru-
ments de paix au profit de ses rancunes.
1. Baron de Lassus, « Les guerres du dix-huitième siècle sur les
frontières du Comminges, du Couseran & des Quatre-Vallées » Revue
de Comminges, 4° trimestre de 1893, pp. 227, 233, 234, 244, 245, 253,
255, 256, 269, 286, 299, 300. |
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES. 265
Oubliant leur ancienne loyauté, les municipalités fran-
çaises voisines de la vallée d’Aran la menacèrent de tous les
excès pour l'obliger à expulser des prêtres & des magistrats
français qui lui avaient demandé asile".
Occupée d’abord en 1793 par les armées républicaines, la
vallée d'Aran fut annexée à ia France en 1812°, au grand
déplaisir des habitants de Saint-Béat.
[ls craignaient, avec raison, de n'avoir plus désormais le
monopole commercial résultant des Lies & Passeries dont ils
produisirent le titre imprimé pour obtenir, par compensation,
l'érection de leur ville en sous-préfecture.
Mais ils se gardèrent bien d’insister sur les avantages qu'ils
avaient retirés jusqu'alors de la contrebande pratiquée de part
& d'autre avec une bonne foi & un courage extraordinaires,
surtout en matière d'importation des piastres espagnoles.
Du Salat aux Nestes, toutes les vallées du bassin supérieur
de la Garonne voulurent être de la confédération compre-
nant l’enclave espagnole de l’Aran. Aussi les Lies & Passeries,
renouvelées périodiquement au Plan d’Arrem 3, étaient-elles, à
tous les points de vue, beaucoup plus importantes que les
autres À.
Les restrictions apportées par les traités de délimitations
définitives des Pyrénées à l'exécution des anciennes Passeries
& à la conclusion des nouvelles entiaîinèrent leur déchéance.
Mais si elles sont devenues presque inutiles aux frontaliers,
1. Lettres & memoïires de M*r de Gain-Montagnac, par l'abbé Ferdi-
nand Duffau. Paris, Poussielgue, 1897.
2. Elle fut restituée à l'Espagne en 1815.
3. Pelouse située près de la frontière du Pont-du-Roy, sur le terri-
toire français.
4. Rafraiîchissement du 22 avril 1513 (en langue romane) des traités
de Lies & Passeries conclus entre le Couserans, le Haut-Comminges,
les Quatre-Vallées (moins le Magnoac), la chätellenie de Sauveterre
en Nébouzan % les vallées espagnoles des comtés de Pailhas, de Riba-
gorza, de la vallée d'Aran & de la portion crientale limitée par la val-
lée de Tena, de la principauté de Sobrarbe. (Arch. de la Haute-Ga-
ronne, série E, n° 891.) Voir aussi Mémoire du 28 mai 1645 pour obte-
nir la confirmation des mèmes traités. (Arch. des affaires étrangères,
fonds de France, n° 1634.)
266 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
elles témoignent au moins de l’activité politique & de l'indé-
pendance de leurs ancêtres dont elles font connaître les dia-
lectes, les mœurs, les lois' & la géographie historique.
Réunies & comparées, elles donneront une idée assez juste
de la nature & de l'importance des relations commerciales
entretenues à diverses époques par les peuples des deux ver-
sants des Pyrénées centrales, & complèteront ainsi utilement
les études entreprises récemment par les rédacteurs des pro-
jets de chemins de fer transpyrénéens?.
Elles rendaient impossibles les incidents de frontière & Îles
incursions soudaines dont il serait indispensable de prévenir
maintenant chez nous les tâcheuses conséquences en établis-
sant des travaux de défense précisément aux endroits acces-
sibles où les frontaliers tenaient leurs conférences & près des
villages désignés dans les traités pour recevoir la prompte
transmission des avis & des messages échangés entre Îles dif-
férentes confédérations.
Aujourd’hui, le nom des Lies & Passeries est à peine connu,
même dans les pays qui en bénéficièrent.
Les traités de paix dont elles furent un perfectionnement
seraient encore plus oubliés à cause de leur antiquité si les his-
toriens du Béarn ne s'étaient pas fort préoccupés des conven-
tions connues sous le titre de Tribut des Médailles & de Tri-
but de Barétous dont la qualification, les protocoles invraisem-
blabies & les clauses singulières ont aussi fait l’objet de récen-
tes études + pleines de curieux documents.
1. Et particulièrement ce qui concerne l'exercice du droit de talion,
marque ou représailles.
2. Voir la communication faite à la Société de géographie de Tou-
louse, par M. Ch. Decomble (Bulletin de 1886, p. 377).
3. Marca, |. VI, ch. xxviI & les autres d'après lui.
4. Du droit de marque vu de représailles dans les fors de Béarn (épi-
sode de guerres privées entre les vallées de Barétous & de Roncal) par
M. Clément Simon, président de la Société des sciences, lettres &
arts de Pau (Bulletin de 1872-1873, p. 538.
— Le Béarn, tributaire de la Navarre en 1882, par M. Axel Duboul,
ancien consul le France. Toulouse, chez Montaubin, 1883.
— Histoire du tribut des Médailles payé à la vallée d'Aspe par les val-
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES, 207
Les habitants de Îa vallée d’Aspe ayant envahi le Lavedan
en 1348 v furent exterminés grâce aux sortilèges du petit abbé
de Saint-Savin caché dans un sureau où il lisait un grimoire
pendant la bataille, Maïs le ciel punit les Lavedanais de leur
cruauté en frappant d'une longue stérilité leur territoire &
ses habitants : « L’humeur végétante & séminale y fut desse-
chée jusqu'a ce qu'ils eussent obtenu l’absolution du Pape,
qui les condamna à faire dire des messes pour les âmes de
leurs victimes & à payer un tribut qui fut exigé jusqu'a la
Révolution. »
Cette légende, imaginée sans doute par l’amour-propre des
vaincus, nest que le récit altéré d’une petite guerre terminée
par un arbitrage & une composition.
En 1373, un meurtre commis à propos de la jouissance
d'un abreuvoir mit aux prises les vallées de Roncal (Aragon)
& de Barétous (Béarn).
Les habitants d’Anso (Espagne) les décidèrent, après bien
des malheurs, à conclure un traité de paix dont les clauses,
encore fidèlement exécutées le 12 juillet de chaque année,
obligent les Français à payer aux Roucalais un tribut de trois
vaches dans des conditions qui seraient déplorables pour notre
amour-propre national si Îeur symbolisme, interprété au
moyen des clauses habituelles de tous les traités connus, ne
donnait pas à entendre qne les Béarnais eurent au contraire
le beau rôle au quatorzième siècle en infligeant alors une san-
glante défaite à leurs voisins d'Espagne.
Mais au fond les communautés assujetties à de pareilles
obligations n’y trouvaient rien d’offensant pour leur patrio-
tisme, puisque les Espagnols de Ferrera, traités comme les
Français de Barétous, consentaient à fraver gaiement avec
leurs anciens ennemis le jour où ils venaient s'acquitter, au
son des violons, d'un tribut dont les palabres, la bonne chere
& la danse étaient en réalité, depuis des siècles, les éléments
essentiels.
Il est fâcheux que tous les traités de paix prrénéens n'aient
lees de Darre Ayga en Labeda, par Jean Bourdette. Paris, Champion ;
Argelès, Faure ; Pau & Cauterets, Cazaux ; Lourdes, La Crampe, 1893.
268 TRAITÉS INTERNATIONAUX DE LIES ET PASSERIES
pas été réglés avec cette originalité. Elle rendrait leur étude
plus intéressante & serait une source d'inspirations pour les
romanciers & les auteurs de scenarios.
Mais tous les Frontaliers n'avaient pas l'imagination des
Béarnais. Les Commingeois comme les Aurois étaient trop
pratiques & les Barégeois trop rudes pour s'intéresser à des
fables & se prêter longtemps à des formalités puériles &K com-
pliquées. [ls firent mieux & modifièrent progressivement leurs
conventions primitives en les adaptant à de nouvelles nécessités.
Une étude plus minutieuse des Lies & Passeries le démon-
trerait amplement. Mais il faut se borner d’abord à signaler
l'existence de ces matériaux encore inexploités. Ceux que
nous publierons prochainement intéressent toutes les vallées
soumises au régime des Lies & Passeries. [l ny a de lacunes
que dans la série chronologique des actes relatifs à chaque con-
fédération. Peut-être même sera-t-il possible de les combler
dans une certaine mesure au moyen des archives espagnoles
encore dépositaires des originaux ou des expéditions des actes
dont les duplicata ont disparu chez nous.
Si dans les Pyrénées comme dans les Alpes, la nature des
lieux avait rendu possible les rassemblements de troupes &
favorisé les opérations militaires, les vallées dont nous venons
de signaler les instincts indépendants & l'organisation soli-
daïre se seraient probablement unies au Moyen-âge pour
secouer le joug de leurs puissants suzerains, & 1l y aurait
peut-être maintenant une confédération pyrénéenne comme :1l
y a une confédération helvétique.
Des Faceries".
Malgré les querelles des princes qui se disputèrent leur
domination, les habitants des deux Navarres, grâce à des svm-
pathies d'origine, vécurent en paix de très bonne heure, & les
1. Sous le titre : Faceries, farine, fena, fear, M. G. Balencie a pu-
blié dans le Souvenir de la Bigorre, t. IX, p. 517, une très savante dis-
sertation sur l’étymologie & la portée Ces expressions : Faceries &
Passeries,
CONCLUS ENTRE LES HAUTES VALLÉES DES PYRÉNÉES. 269
scribes basques confondirent probablement le mot de Passerie,
devenu sans portée, avec celui le Facerie sous lequel 1ls dési-
gnèrent toutes les conventions relatives aux intérêts communs
de ces frontaliers préoccupés exclusivement de l'exploitation
des pâturages, des produits forestiers, des carrières, des eaux &
de la pêche.
Etrangères aux questions d'ordre public, les faceries devaient
rester intactes ; aussi sont-elles encore renouvelées périodique-
ment. |
Parmi les plus intéressantes, il faut citer celles relatives à
lindivision du lac d'Estanes & à la réglementation, aujour-
d’hui sans objet, de la pêche du saumon dans la Bidassoa.
Comme les Passeries dont elles procédaient certainement,
elles furent autrefois des procès-verbaux de délimitation inter-
venus à suite de conflits armés. À ce propos, un auteur espa-
gnol raconte que la plantation des bornes convenues avait lieu
dans certains endroits, en présence de quelques enfants dont
on tirait les oreilles ', afin que cette opération laissât dans leur
esprit des traces ineffaçables.
Mais l'étude des anciennes Faceries révélerait certainement
des particularités bien autrement intéressantes aux érudits
familiers avec la langue euskarienne.
Paul DE CASTERAN.
. Voir : Les Faceries ou Conventions internationales communales dans
le pays basque, par M. Wentworth Webster. (Bulletin de la société Ra-
mond, année 1891, p. 43.)
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE
, EN LANGUEDOC
Les Institutions politiques et administratives du pays de Lan-
guedoc du treizième siècle aux guerres de religion, par Paul
DoGNoN.
À trois cents ans d'intervalle, la Première Narbonnaise a
subi deux crises épouvantables qui en ont modifié protondé-
ment la condition publique & privée : au treizième siècle, les
conséquences politiques & militaires de la propagande albi-
geoise bouleversèrent le pays de fond en comble; au seizième,
les conséquences politiques & militaires de la propagande
luthérienne ne l'ont pas moins secoué & transformé. Entre
ces deux grands faits dont les souvenirs surgissent comme deux
bornes tragiques, jaionnant & assombrissant l'horizon langue-
docien, le pays a traversé une série d'épreuves, d'évolutions,
de métamorphoses dont l'étude présente un vif intérêt. On ne
peut pas dire que ce soit une terre vierge; car depuis le dix-
septième siècle, nombre de pionniers, soit de l’histoire géné.
rale, soit de l’histoire locale, soit de la législation, soit du
droit public, en ont singulièrement préparé & avancé l'exploi-
tation, &, si les procédés un peu matérialistes de l'érudition
moderne tenaient autant de compte des idées, des vues d’en-
semble, des intuitions fécondes que de la collation des textes
& de la production de minuties inédites, il y aurait peut-être
quelque dérangement à faire dan Île classement des collabora-
tions. Mais, sans faire tort à personne & sans diminuer en
quoi que ce soit le mérite des travailleurs de tout ordre qui
ont contribué à faire la lumière sur ce passé mouvementé, il
1. Beau volume in-8° raisin de XVI11-650 pages. Prix : 10 francs.
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC. 271
n'y a que justice à reconnaître, dans les six cents pages que
M. Paul Dognon, maître de conférences à la Faculté des
Lettres de Toulouse, vient de consacrer à cette curieuse
période, une œuvre importante & solide, dont la massive
ordonnance trahit une préparation extrêmement laborieuse,
une recherche sincère de la vérité, exclusive de tout parti pris
& une heureuse adaptation ‘des matériaux déjà recueillis &
exploités par d’autres ou directement amassés par l’auteur.
Le premier mérite de ce gros livre, c'est de ne pas être un
ouvrage à thèse. L'écrivain ne s'est pas mis en tête de plaider
la cause unitaire ou la cause particulariste. Sa première ambi-
tion, beaucoup plus restreinte, était, si nous sommes bien
informé, d'exposer en détail la part prise au gouvernement de
la Province, pendant les guerres de la Réforme, par un des
grands personnages de la Cour de France. En historien cons-
ciencieux, M. Dognon a voulu étudier à fond le milieu poli-
tique & administratif où s'était agité son héros. Il s'est posé, à
ce propos, une toule de points d'interrogation auxquels répon-
daient tantôt des histoires rédigées, tantôt des études spéciales,
tantôt des documents insufhsamment approfondis ou comple-
tement inexplorés. N'ayant fouillé d'abord un peu partout,
que pour son instruction personnelle, pour se préparer digne-
ment à l'œuvre projetée, il s'est trouvé ensuite à la tête d’un
si grand nombre de documents, d’une telle réserve d’informa-
tions, que son horizon s'est élargi. Il a estimé avec raison que
l'importance du cadre dépassait de beaucoup celle du portrait
qu'il prétendait faire &, avec non moins de justesse, qu'au
lieu de réserver pour lui seul le résultat de ses compilations
ou de ses découvertes, il rendrait à ses contemporains un ser-
vice autrement appréciable, en les faisant bénéficier de cette
surabondante préparation. Et voila comment le pauvre maré-
chal de France, qui avait été la cause occasionnelle de ce vaste
labeur a fini par être totalement abandonné & comment l'étude
de sa conduite & de sa correspondance a fait place à une syn-
thèse de la vie administrative & politique du pays de Lan-
guedoc pendant les trois cents ans antérieurs aux guerres de
religion.
On comprend Îles avantages d’une pareille méthode : agran-
272 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC.
dissant le champ de son activité, à mesure que les informa-
tions se multipliaient, séclairant pour ainsi dire de proche en
proche, l’auteur a toujours marché sur un terrain ferme, ne
généralisant qu'a bon escient, d'après la valeur & la concor-
dance des témoignages, & n'a pas eu à combattre la tenta-
tion, si fréquente en pareille matière, de dénatuier les faits
pour les accommoder aux idées préconçues. De cette façon, il
échappe à la fois à l'illusion des adorateurs du passé qui
embellissent & idéalisent à l'excès certains avantages, d'ailleurs
très réels, de l’ancienne civilisation provinciale, & à la niaise-
rie des adorateurs du present dont l’ingratitude, à l'évard des
facteurs séculaires de la France, se croit intéressée à dénigrer
tout ce qui a précédé la prise de la Bastille.
Ce qui fait le puissant intérêt de la période comprise entre
les deux grandes crises religieuses du pavs de Languedoc,
c'est qu'elle constitue une phase intermédiaire où se sont éla-
borés, façonnés, formés & détformés les éléments essentiels de
la vie publique. Toutes les forces organiques de la France
méridionale v ont leur origine, leur poini de départ, leur rai-
son d'être, leur explication. Etudier cette période, c’est abor-
der de front, au moment même où ils naissent & se posent,
les problèmes politiques les plus passionnants de la vie d’un
grand Etat.
L'enchaînement des événements humains est extraordinaire.
Il est évident que le malandrin qui, au passage du Rhône,
donna le coup mortel au légat Pierre de Castelnau, ne se
figurait pas, en accomplissant cette besogne sanglante, mission
de société secrète ou vengeance salariée, qu'il allait marquer la
fin d'une époque & le commencement d'une autre. Qui peut
dire pourtant ce que füt devenu le Midi sans cette rupture
violente? Le régime qui y dominait était, en somme, l'anar-
chie féodale dans le plat pays, &, dans les centres importants
de population, l'anarchie communale qui empruntait les pro-
cédés de la féodalité. Sans doute, on a pu reconnaitre, dans
les actes de la maison de Saint-Gilles, illustrée par la pre-
mière croisade, fortifiée par de brillantes alliances, une sorte
de tendance à la centralisation régionale, un rôle qui n’est
pas sans analogie, bien qu'a très grande distance, avec celui
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC. 273
des Capétiens au cœur du pays français. Maïs, en dernière
analvse, on ne cessait pas de barboter au milieu des décom-
bres de la grandeur romaine dont Charlemagne avait vaine-
ment entrepris de ressusciter le majestueux fantôme. Il est
assez difficile de savoir ce qu'eût été le prétendu libéralisme
des comtes de Toulouse, idoles de nos félibres, si leurs dis-
grâces guerrières ne les avaient pas amenés à des concessions
de plus en plus larges envers les plus grandes communws de
leurs États & si leurs malheurs dynastiques, coïncidant avec
les malheurs privés de tant de familles, n'avaient pas établi,
au dernier moment, entre eux & leurs peuples, des senti-
ments d'affection d'autant plus vifs que la durée en devait être
plus courte.
On parle beaucoup, pour flatter les méridionaux, de leur
écrasement par les Français du Nord au treizième siècle. On
oublie d’abord que, dans le parti & dans l’armée même des
croisés, il y avait un grand nombre de gens du Midi; que,
parmi les septentrionaux, un très grand nombre n'apparte-
naient pas au royaume de France, &, leur quarantaine finie,
s'en revenaient dans leur pays d'origine; que la plupart des
croisés étaient des pèlerins pressés de rentrer chez eux ou des
soudoyés dont la disparition ne devait pas laisser de traces
plus durables qu'un violent orage, & qu’à l'exception de l'état-
major féodal, pourvu de terres & de dotations au détriment de
la noblesse indigène, l’immensité des ruines particulières ne
correspond pas à une véritable conquête. La noblesse méridio-
nale fut frappée & décimée sans doute, frappée, dépouillée,
apauvrie sans retour; mais l'ensemble du pays ne subit pas ce
que l'on peut appeler un écrasement de race. La meilleure
preuve en est la persistance de mœurs, d’usages, de coutumes,
qui, malgré les chimériques espérances de Simon de Montfort
& la solennelle assemblée de Pamiers, sont demeurés fort
distincts des mœurs, des usages & des coutumes de l'Ile-de-
France, & aussi la persistance -du dialecte roman qui, en
dépit de la progression constante du pouvoir roval & des rap-
ports continuels avec le pays d'outre-Loire, n'a été sérieuse-
ment entamé qu'à une époque très récente.
Après la mort de la dernière héritière des Raymond & par
IX 18
274 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC.
une clause expresse du traité de Paris, le roi de France a été
purement & simplement substitué au comte de Toulouse, &,
en qualité de comte, a fait recevoir par ses officiers le serment
non seulement des seigneurs féolaux & des chevaliers du
pays, mais celui des moindres municipalités, ce qui indique,
par parenthèse, la diffusion du régime consulaire & l'organi-
sation représentative de centres de population très restreints.
C'est dans ces petits foyers de vie politique, dans ces con-
seils de commune, constituant une personne morale & trai-
tant directement avec les délégués du comte-roi, que M. Do-
gnon voit avec raison le germe de tout ce qui a été le brillant
organisme provincial languedocien.
Les Etats occupent naturellement une grande place dans le
livre de M. Dognon. La matière en valait la peine. Ces
assemblées provinciales, qui avaient acquis tant de célébrité à
la fin du dix-huitième siecle, où, de transformations en trans-
formations, elles en étaient arrivées à constituer un organe
administratif de premier ordre & qui, en somme, ont initié la
France au régime représentatif, sont demeurées, dans l'his-
toire, comme une caractéristique du pays de Languedoc; ainsi
qu'il advient pour toutes 1es choses devenues grandes, institu-
tions ou familles, les origines en ont été entourées de légen-
des; l'imagination les a singulièrement ampliñieés & idéali-
sées. Au temps où Dom Vaissete écrivait, c'eût été presque
une hérésie, aux yeux du haut personnel provincial, de sou-
tenir que les États généraux convoqués a Montpellier par
S. M. Louis XV nétaient pas la continuation ininterrom-
pue des assemblées gauloises réunies au temps d’Auguste.
M. Dognon semble en vouloir aux savants Bénédictins de
n'avoir pas dit assez nettement ce qui en était, & fait justice,
avec plus de rigueur, d’un roman insoutenable. Mais les Etats,
qui faisaient rédiger & imprimer lHistoire aux frais de la Pro-
vince K qui pensaient & agissaient toujours en corps politi-
que, savaient à merveille qu'ils avaient tout à craindre de
l'envahissement inéluctable du pouvoir ministériel, & ils exer-
çaient une surveillance jalouse sur les dissertations relatives
aux privilèges & aux droits du pays, peu désireux de fournir,
par une critique historique trop désintéressée, des arguments
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC. 275
dangereux aux avocats subtils & tenaces du gouvernement
central. Aujourd’hui que tout est en cendre & en poussière, il
n'y a plus ni dithculté, ni mérite, n1 péril à s'expliquer sans
détour & à déchirer les voiles.
M. Dognon le fait avec beaucoup de sagacité, de mesure &
de bonheur. I] montre très bien les métamorphoses qu'a tra-
versées le régime représentatif en Languedoc, pour arriver,
des assemblées primitives de sénéchaussées, d’un caractère plu-
tôt féodal, aux assemblées de députations municipales, convo-
quées principalement à l’occasion des guerres & à la réunion
plénière de représentants des trois Ordres qui a été la forme
définitive de l'institution. C’est une très curieuse histoire à
écrire que celle des États de Languedoc. Klle a été faite par
portions; 1l v a des phases inégalement élucidées, 1] y en a
d'a peu près connues; 1l y en a encore d'obscures. M. Dognon
n’a pas écrit cette histoire, peut-être mème aurait-on le droit
de reprocher à son œuvre certains défauts de proportion & de
composition ; car 1] a rejeté dans les notes une sorte de résumé
synthétique de la vie des Etats au moins aussi intéressant que
le texte qu'il accompagne; d'ailleurs sa division systématique
par éléments, seigneuries, communes, gouverneurs, Etats,
administration centrale, le condamne quelquefois à des redites,
brise l'ensemble du tableau & en diminue la grandeur ; maïs,
sil n'a pas dit le dernier mot de la question & si la tâche
réservée à ceux qui viendront après lui demeure très vaste &
très belle, nul ne pourra négliger les points importants qu'il
a mis en lumière, & nous ne croyons pas qu'il y ait beaucoup
à changer aux données principales de sa théorie.
Les actions & réactions de la chimie politique sont telle-
ment compliquées que Îles faits entraînent souvent des consé-
quences en contradiction presque absolue avec ce qu'ils sont
eux-mêmes. Certes, la situation du pays de Languedoc fut
loin d'être enviable pendant la guerre de Cent-Ans. Il se
trouvait à l'extrémité du royaume, à très grande distance de la
résidence royale, en contact immédiat avec le puissant fief
anglais de Guienne, exposé aux incursions & aux ravages non
seulement des hommes d'armes du roi d'Angleterre, mais des
mréidionaux qui se faisaient Anglais, suivant l'expression du
276 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC.
temps, adversaires beaucoup plus dangereux que les combat-
tants d’outre-Manche, par la connaïssance qu'ils avaient du
pays & de ses ressources. (Ce sont les officiers gascons qui ont
inspiré au prince de Galles, en 1355, le projet de la grande
razzia poussée jusqu'au Rhône dans un territoire épargné jus-
qu'alors par la guerre, afin de rendre moins facile la levée des
subsides incessamment octroyés au roi de France.) Tous les
documents contemporains sont remplis de doléances lamenta-
bles sur l’état des campagnes, sur l'insécurité des routes, sur
les alarmes perpétuelles où l'on vivrait. Eh bien ! c'est de cette
condition si précaire, de cette existence misérable que sont
nées les libertés politiques de la Province. Supposez la royauté
française à l'abri des dangers mortels qu'elle a courus durant
cette période : il est fort probable que l'administration centra-
liste déja ébauchée sous le règne de Philippe le Bel & person-
nifiée par quelques sénéchaux d’une grande activité n'aurait
pas laissé plus de place au développement d'un organisme
provincial en Languedoc que dans l'Ile-de-France & dans les
autres anciennes possessions du domaine royal. C'est la guerre
anglaise qui a obligé les rois à ne pas se contenter de faire
régir les sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne & de
Beaucaire par de simples officiers, & à y envoyer des gouver-
neurs de haut parage, puis des princes du sang, traités en
véritables vice-rois. Les nécessités d'argent ont contraint ces
grands personnages à se mettre en rapport avec les détenteurs
de la fortune immobilière & mobilière, avec les possesseurs de
fiefs, aves les gros marchands, avec les notables des commu-
nes; il a fallu obtenir d'eux des contributions, des hommes,
des vivres, du matériel, pour les expéditions perpétuelles often-
sives ou défensives sur la Marche anglaise, pour la délivrance
du plat pays, pour la reprise des châteaux où se nichaïent
par aventure des bandes de soudovers redoutables. Il a fallu
faire des promesses, accorder des privilèges, anoblir des bour-
geois, ménager l'orgueil de municipalités qui savaient très
bien exploiter journellement le mérite qu’elles avaient à ne
pas se faire Anglaises; bref, il s’est produit, au fond, un chan-
gement notable dans les relations du prince & des peuples.
Un prince qui est absolument l’obligé de ses sujets aurait
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC, 277
mauvaise grâce à faire trop d'étalage de ses droits souverains; c'est
la force des choses qui a réduit les rois de France & leurs hauts
représentants en Languedoc à user de la voie des contrats plus
ou moins librement débattus & non pas de la forme impérative.
M. Dognon met en lumière un fait bien caractéristique.
C'est que le moment décisif pour la constitution d’un orga-
nisme représentatif en Languedoc a été précisément la période
la plus critique de la royauté. C'est à l'heure où la rivalité
des Bourguignons & des Armagnacs ensanglantait la France,
où la folie du roi Charles VI éveillait au cœur du monarque
anglais des espérances illimitées, où l’œuvre de Louis IX & de
Philippe le Bel semblait à jamais compromise, que les États
sont devenus une force, qu'ils ont, si l'on peut ainsi parler,
traité un peu de puissance à puissance avec les envoyés du
gouvernement central, usant de la même adresse à l'égard des
deux partis, sachant délicatement faire comprendre au Bour-
guignon que leur loyalisme serait subordonné aux conces-
sions faites, à l’Armagnac qu'il dépendrait d'eux de tout
obtenir du Bourguignon. Le privilège si apprécié de l’ano-
blissement capitulaire, qui a déterminé tant de métamorpho-
ses dans l'état des personnes, dans la ville capitale d’abord, puis
dans la Province, puis dans les autres provinces moins favori-
sées, date de la même époque. Ce que l'on appelle de notre
temps la politique de surenchère était déjà pratiqué dans la
première moitié du quinzième siècle par les factions qui se
disputaient le pouvoir suprême.
Pour s'assurer l'adhésion, l’obéissance, & surtout l’assistance
des populations, on ne leur ménageait pas les promesses, &,
comme on avait affaire à gens tenaces & avisés, que la gestion
des intérêts municipaux préparait depuis longtemps à savoir
débattre un marché, le pouvoir finissait par se trouver accuié
à une échéance inéluctable. Ainsi est-il advenu pour l’institu-
tion du Parlement.
Le Parlement est une conquête du pays. Avoir à portée la
Cour souveraine d'appel, la représentation suprême du roi
suzerain, en épargnant aux plaideurs mécontents de la juri-
diction de première instance, les ennuis, les fatigues, les dé-
penses & les dangers d’un voyage interminable, — car, pour
273 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC.
contourner le Plateau Central, & atteindre le Palais, dans l'ile
de la Cité, sans courir trop d'aventures, il faut allonger déme-
surément l'itinéraire, — a été l'objet constant, toujours répété,
des vœux présentés au roi par les délégations des Etats. Les
conseillers royaux ont fait longtemps la sourde oreille, répu-
gnant à un démembrement de la Cour unique, à un dédou-
: blement de pouvoirs qui menace de donner au royaume deux
capitales, une pour le Midi, une pour le Nord, d'attribuer aux
officiers qui siègeront sur les fleurs de lis, die le vieux Chä-
teau Narbonnais de Toulouse, une autorité pareille à celle des
officiers qui siègent à nb de la Sainte-Chapelle; pour-
tant à force d’insistances, de marques de dévouement, de preu-
ves de loyalisme, de subsides largement octroyés, durant la
guerre anglaise, ils n’ont pu refuser à la province libérale, à
la Cité fidèle, la récompense toujours promise, toujours espé-
rée; la vieille résidence des rois wisigoths, des rois carlovin-
giens, des comtes héréditaires, a ouvert ses portes à un collège
de magistrats qui, par une fiction, flatteuse pour l’'amour-
propre du pays, n'est pas une délégation de la Cour suprême,
mais l'émanation directe de la justice royale, le Parlement de
Paris siéceant à Toulouse. Joie sans mélange pour les États
qui l'ont réclamée, pour les seigneurs, pour Îles prélats,
pour les couvents, pour lescommunes, pour les héritiers, pour
les marchands, pour les travailleurs, pour tous ceux qui ont à
se disputer une terre, une maison, un fond de commerce, une
créance K que ruinent ou découragent les coûteuses nécessités
d'un appel lointain. Et quel brillant débouché offert à la jeu-
nesse studieuse, aux élèves de cette Üniversité qui rivalise
avec les plus célèbres écoles d'Italie! Durant la première pé-
riode, tout n'est qu'enchantement. Le roi a formé lui-même
le noyau initial du Parlement & il l'a naturellement composé
d'ofhciers français; mais, par l'établissement de la cooptation,
les choix futurs, pour les sièges vacants, devant se faire sur une
liste cle trois noms présentés par les magistrats en charge, l’élé-
ment languedocien pénètre de plus en plus la nouvelle Cour
souveraine qui, tout en se montrant jalouse de son mandat royal
& toujours prête à défendre l'autorité du prince, même contre
le prince, quand il lui arrive de la compromettre & de léser les
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC. 279
vrais intérêts du royaume, devient une institution provinciale,
étroitement liée aux intérêts de la région & contribue avec
les Etats, à la grandeur, à l'originalité de la France du Midi.
La création du Parlement de Toulouse fut donc un bien
réel; maïs par cette fatalité d’incessantes transformations qui
veut que les meilleures institutions se dévient, se dénaturent
& se corrompent, le présent de Charles VIT, accueilli avec tant
d'enthousiasme, était condamné à devenir, par la suite des
temps, une charge, un embarras pour la Province & un péril
pour la monarchie. La même cause qui avait précipité la dis-
solution de l'empire de Charlemagne, c'est-à-dire la subordi-
nation de l'intérêt public à l'intérêt privé, consacrée par l'hé-
rédité des offices, devait précipiter la royauté française vers sa
ruine. Ce fut une bien funeste pensée qui inventa la vénalité
des charges de magistrature, à titre d’expédient temporaire,
pour échapper à un embarras d'argent. Ce principe démorali-
sateur une fois introduit dans l'organisme judiciaire le péné-
tra si profondément qu'il fut impossible de l'en extirper & que
les etforts tardifs de la royauté pour en débarrasser la France
aboutirent à de piteux échecs & au développement d’un état
d'aigreur, de violence & de révolte où tout esprit de discipline
& de respect allait sombrer. Qu'il y eut loin de ce collège de
juges d'appel suprême établi pour rendre partout présente
l'autorité du roi justicier &K pour suppléer à la fois tous les an-
ciens commissaires enquêteurs & réformateurs destinés à la ré-
pression des abus de pouvoir & des iniquités des fonction-
naires, à cette caste de privilégiés opulents pour qui les char-
ges de présidents & de conseillers formaient un élément de
fortune personnelle au même titre que les métairies ou les
obligations de rente & dont les intérêts de famille obscurcirent
si souvent la lucidité! M. Dognon observe avec raison que la
continuité de la profession judiciaire dans quelques familles
recommandées par des traditions de travail & di intéyrité ser-
vait à conserver le bon renom de la Cour; mais par combien
de conséquences fâcheuses cet avantage n'était-il pas com-
pensé! Les excès de l'esprit de corporation, la préoccupation
outrée de l'héritage, la tendance de tous ces successeurs d’aus-
tères magistrats anoblis par de longs services, à se constituer
280 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC,
en petites dynasties locales, exagérant jusqu'au ridicule Îles
anciennes prétentions de la féodalité, soucieux avant tout
d’exemptions, de dispenses fiscales, de distinctions honoriñ-
ques, de préséances puérilement scandaleuses, la méconnais-
sance de tout idéal supérieur d'équité, le sacrifice du droit à
la lettre, l’asservissement au formalisme, & par dessus tout, la
passion, l'instinct de coalition K de ligue, une exagération
folle des attributions professionnelles débordant du devoir pri-
mordial de justice distributive pour se mêler de gouvernement,
de religion, de finances & susciter à cette royauté même qu'on
avait la prétention de représenter, mais non pas de servir, les
embarras les plus redoutables, jusqu'à la révolte déclarée, jus-
qu'à la révolution.
Cette amplification démesurée du Parlement, amplification
marquée par le nombre croissant des magistrats K par l’accrois-
sement progressif d’une compétence indéfiniment extensible,
troublait d’une façon redoutable l'équilibre des pouvoirs dans
la Province & frappait d'avance de stérilité l'organisation em-
bryonnaire des Etats. Quelle figure pouvaient faire en regard
de cette Cour permanente, puissamment constituée, ces courtes
assemblées de députations municipales, d’envoyés de la no-
blesse ou du clergé de qui les commissaires royaux s'étudiaient
à obtenir le plus rapidement possible la grosse atfaire de leur
mandat, les subsides réclamés ?
Du reste, le courant n'était plusaux institutions représenta-
tives; on en gardait, par habitude, certaines formes extérieu-
res; mais le vieux dialogue familial des sujets K du roi ten-
dait à disparaître pour faire place à un mécanisme bureaucra-
tique de plus en plus compliqué : l'administration centraliste
était en formation.
L’éclat jeté par les lettres K les arts sur le règne de Fran-
çois Ier a tellement ébloui la postérité quelle en a presque
méconnu le rôle politique du prince; mais ce rôle fut con-
sidérable &, au point de vue de la Province, gros de 1ésul-
tats inquiétants. Îl est clair que, dans les conseils du roi che-
valier, avec le réveil de la littérature antique, une grande idée
gouvernementale avait surgit, l'idée césarienne. Nous n'en som-
mes plus à la conception chrétienne de saint Louis, La paix
TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC. 281
romaine, l'unité, l'autorité, la soumission à des règles unifor-
mes, telle est la théorie dominante. Si on cherchait un modèle
dans le passé, ce serait Trajan ou Marc-Aurèle. Les vieux pri-
vilèges provinciaux, municipaux, les uns réels, les autres ima-
ginaires, bien que détendus les uns comme Îles autres, avec
une ardente tenacité, ont peu de chances de salut auprès d’un
gouvernement qui pose en principe, comme le rappelle très à
propos M. Dognon, que c’est « chose très exquise & très utile
en l'administration de la chose publique, mesmement ès mo-
narchies, de faire statuer: & establir loix & ordonnances qui
soient générales pour tous les subjects, sans aucune diversité,
division ou particularité qui ne peuvent communément appor-
ter fors obscurité, confusion, querelles & procez, afin que ”
ce moyen soit baillé à tousune lumière de clarté commune...
La suppression d'une foule de prérogatives municipales, La
langue française obligatoire dans tous les actes publics, le pro-
jet d'établir l'unité des poids & mesures & bien d’autres actes
de François [er sont l'application pratique de cette théorie &
les premières rigueurs déployées contre les protestants consi-
dérés comme infracteurs de l’ordre établi, procèdent du même
principe que les édits des Césars contre les chrétiens. La pen-
sée supérieure d'unité prime & domine tout. François [er peut
donc être considéré comme un des plus énergiques destructeurs
du particularisme provincial; mais, dans son œuvre, il n'y
a pas que de la théorie. François Ier dépensait beaucoup, soit
pour ses guerres, soit pour sa magnihcence. [l fallait payer
les châteaux, payer les statues, payer les peintures, payer
le luxe K la gloire, payer aussi les défaites; de là, néces-
sité de battre monnaïe, aggravation de la vénalité, créations
multipliées d’offices, épuisement des sujets, mécontement, mi-
sère, préparation matérielle & morale, dans les esprits comme
dans les choses, de cette grande explosion de violence qui, sous
prétexte de réforme évangélique & d'orthodoxie, devait ré-
veiller Îles instincts guerriers, féodaux, anarchiques de Ja
vieille France, compromettre tout l'édificé de civilisation si pé-
niblement élaboré depuis la fin de la guerre anglaise, rame-
ner la Province au temps des Grandes Compagnies, multiplier
les destructions & les ruines & aboutir à la résultante de las-
282 TROIS SIÈCLES DE VIE PROVINCIALE EN LANGUEDOC,
situde générale qui rendit possible & désirable l'avènement
d'Henri IV. Plusque toute autre province, le pays de Langue-
doc, prédestiné par ses réminiscences albigeoises, était con-
damné à subir le contre-coup de ces graves évènements, à en
être tiraillé, foulé, écrasé de mille manières.
On voit combien est large & poignant le drame qui se dé-
roule dans les trois siècles étudiés par M. Dognon. Le drame
est dans les faits, qu’une très riche mosaïque de documents
fait passer sous les yeux du lecteur; il n'est pas précisément
dans le livre, écrit avec une froide correction & peut-être un
peu étouffé sous la surabondance des notes. M. Dognon, comme
tous les chercheurs heureux,a subi quelquefois la tyrannie de
ses découvertes & n’a pas su résister à la tentation de tout ci-
ter, de tout transcrire, oubliant que le relief de l'expression,
la vivacité pittoresque de la forme, en rendant plus intense
l’effet que l’on veut produire, dispense souvent de bien des
longueurs. Mais vraiment, nous aurions mauvaise grâce à nous
plaindre que la mariée soit trop belle. Ce luxe de matériaux,
de preuves, souvent très intéressants en eux-mêmes, sans ver-
ser dans l'abus trop courant de l'insignifance inédite, est d’un
bon exemple pour les écrivains, surtout dans notre Midi où
l'on est porté à mépriser la base même de toute étude sérieuse,
l’information patiemment recueillie, pour se complaire en de
vagues & sonores généralités.
Nous ne savons pas si les historiens futurs que suscitera
l'ouvrage de M. Dognon arpenteront leur salle d'étude en
criant comme Augustin Thierry, après une lecture de Chä-
taubriand : « Nous avons combattu avec l'épée! » Ces pages
assagies leur laisseront probablement plus de sang-froid ; mais
s'ils n'y apprennent pas à écrire des Récits mérovingiens, ils
seront à coup sûr frappés par la conscience, la sincérité & la
ténacité de l'enquête, par la clarté de l'exposition, par Île très
grand nombre de détails particuliers, de dates précises, d’ana-
lyses rigoureuses qui font de certaines parties de l'ouvrage un
véritable répertoire historique & ils donneront à ce livre la
place qui lui appartient, — une place des plus honorables, —
dans la bibliothèque languedocienne, ROSCHACH.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE
Édouard RABAuD. — L’Ecole primaire dans la commune de
Montauban avant et après 1789. — Paris, Fischbacher, 1897;
268 p. pet. in-8°.
Ceci est un livre utile, comme tous ceux qui ont été faits
avec méthode & consciencieusement d'après les pièces origi-
nales. L'auteur, président du consistoire de Montauban, rat-
taché par un lien officiel à l'Université, a montré une fois de
plus le parti que l'on peut tirer de nos vieilles archives com-
pulsées avec patience & sagacité, pour éclairer d’un jour inat-
tendu la vie & les mœurs des Français d'autrefois. Pour cha-
cune des petites patries, c'est comme un rideau qui se lève &
nous laisse voir des scènes bien vivantes, curieuses infiniment
& bonnes à retenir. Entre toutes, les leçons du passé sont les
meilleures, & quel bien ne feraient-elles pas si elles étaient
mieux entendues ? |
L'histoire de l'Ecole sous l’ancien régime est condensée dans
un seul chapitre. Seuls les érudits savent ce qu'il résume de.
recherches & de travail. L'auteur, ses notes le disent, s'est na-
turellement appuyé sur un mémoire spécial d’un archiviste,
M. Devals, publié en 1873, touchant les Ecoles publiques;
mais pour ce qui concerne l'Ecole primaire, il a fait œuvre
personnelle & originale. Un second chapitre, celui-là tout
entier nouveau, non moins nourri de faits suggestifs, est con-
sacré à l'Ecole pendant la Révolution & l’Empire, puis vien-
nent les autres : l'Ecole & la Restauration, l'Ecole et la loi
de 1833, l'Ecole sous le second empire, l'Ecole & la troisième
République. De nombreux documents justificatifs complètent
l'ouvrage.
284 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Parmi les villes de même importance, Montauban se distin-
gua jadis par son zèle soutenu pour la culture intellectuelle &
le souci des choses de l'esprit
Ce fut là l'un des caractères particuliers de la vieille cité.
L'Université & le Collège, de très ancienne création, la firent
briller, par moments, d'un vit éclat, K continuërent à répan-
dre au loin le bon renom de la cité. Aussi est-il relativement
facile de suivre à travers le temps les destinées tourmentées
de ces deux institutions.
Il n'en va pas de même pour l'Ecole primaire. Par son rayon-
nement même, semble-t-il, l'enseignement supérieur & secon-
daire a enveloppé d’une ombre épaisse l'enseignement des pe-
tits & des humbles. À vrai dire, jusqu'a la fin du dix-septième
siècle, l'Ecole primaire ne paraît pas avoir eu une existence
séparée, indépendante.
Dès l’année 985, la jeunesse de Montauban allait dans
l'abbave bénédictine de saint Théolard apprendre les rudi-
ments de la lecture, de l'écriture, & assurément la théologie
& le droit. Ce dernier, assez estimé dans le pays pour qu'une
ordonnance de 1255, rendue par le Conseil général, exempte
de toute taxe « les livres de droit dans lesquels on étudie au
profit de la ville. »
De 1255 au milieu du quinzième siècle, Montauban est
entraînée & absorbée dans la guerre avec les Anglais. De rares
documents nous montrent les écoles réorganistes & en pleine
activité vers 1450.
Installées en 1478 dans les annexes du Château consulaire
qui fut plus tard dénommé l'Hôtel de Ville — là où est au-
jourd'hui la place des Consuls — on v constate pour la pre-
mière fois l'instruction primaire à côté de l’enseignement <e-
condaire. Le personnel enseignant est fixé comme suit : un
régent, portant Île titre de principal des écoles & chargé du
cours de philasophie, un orateur ou poëte professant la rhé-
torique, un grammairien, un bachelier ou quartus, chargé de
l'enseignement des jeunes enfants.
Les matières enseignées démontrent qu'il s’agit bien d’un
enselgnement primaire, peu importe qu'il soit destiné plus
spécialement à des petits nobles ou à des petits bourgeois.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 285
Mais l'Ecole n’a pas encore d'activité indépendante, ni d’ap-
pellation spéciale, elle vit à côté & à l’ombre jalouse de l’en-
seignement secondaire. Il v eut des abus variés. Le règlement
édicté par les consuls en 1497 offre un grand intérêt pour l’his-
toire de l’Instruction à la fin du quinzième siècle. M. Rabaud
nous donne le texte original en langue d’oc & la traduction
que voici :
Ci-après sont les statuts & ordonnances faits par les hono-
rables consuls de la ville de Montauban, ainsi que les règle-
ments & taxes des écoles, faits en Conseil & par délibération
des habitants de ladite ville en 1497, lesdits seigneurs défen-
dant que nul puisse augmenter ou diminuer la rétribution
des enfants de ladite ville & de sa juridiction.
« Premièrement, les maitres qui dirigeront lesdites écoles
de Montauban seront tenus de bien instruire, & avec grand
soin, d'enseigner & de faire enseigner - de qui se ren-
dont dans ces écoles.
Item, ils n'obligeront pas ni ne feront obliger, citer ou
assigner aucun habitant de ladite ville & de sa juridiction,
pour la rétribution qui leur sera due à cause de ces écoles,
devant aucun juge, s’il n’est de la cour de Montauban, ou de
la cour de monseigneur le Sénéchal, juge ordinaire du Quercy,
devant monseigneur l'Official, & messeigneurs les consuls de
Montauban ; ils ne donneront procuration ou transport à per-
sonne autre pour que les habitants soient tourmentés ou vexés.
Et ceci à peine de 25 livres d'amende au roi & à la ville & de
la perte de leur salaire.
Ils ne percevront cette rétribution sur les habitants de
cette ville que dans les formes &K manières qui suivent :
« 1° Lesdits maîtres percevront des enfants qui apprennent
l'alphabet, les psaumes & matines, s'ils ont un maître parti-
culier & parce que les écoles ne leur coûtent rien, ils perce-
vront 2 sols,&, s'ils n'ont pas de maitre particulier, 8 deniers.
« 2° Des enfants qui apprendront les rudiments, Îles règles
& les auteurs, ils percevront de chacun, s'ils ont un maitre
particulier, 7 sols; s'ils n’en ont point, 8 deniers.
« 3° Des ie qui apprendront les doctrines & la gram-
286 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
maire, s'ils ont un maître particulier, ils percevront 8 sols, &,
s'ils n'en ont point, 10 deniers.
« 4° De ceux qui étudieront la logique, la philosophie,
Tullius, Virgile, Térence, Boccace & autres poètes, ils perce-
vront 15 sols.
« 50 [ls ne percevront rien des religieux des couvents de
Montauban, mais ils les laisseront s’instruire dans l’école pour
l'amour de Dieu.
« 6° Ils ne permettront qu'aucun écolier porte épée, dague
ou d’autres armes dans la ville ni les écoles; &, s’il y avait des
écoliers qui ne voulussent pas obéir ni se soumettre aux regle-
ments, lesdits maîtres sont tenus de le dire & de le notifier
auxdits messeigneurs les consuls, afin d’en faire une telle ré-
pression qu'elle soit un exemple aux autres. »
Le système du traitement fixe ne tarda pas à remplacer
celui de la rétribution scolaire. Par décision des consuls en
1528, le maitre ès arts, directeur des écoles, fut pourvu d’un
traitement annuel de 30 livres tournois, à la charge par lui
d'accepter gratuitement les enfants & les jeunes gens de la
ville & de la juridiction, ainsi que ceux qui y seraient domi-
ciliés depuis cinq ans. Après une période obscure de prospé-
rité les écoles, au milieu de la tourmente religieuse, disparu-
rent momentanément. Dix ans après, elles reparaissent; mais
durant un siècle, 1l n'est plus question d’elles dans les archi-
ves. Mais la suppression, en 1685, des « petites écoles » créées
par les réformés, maîtres de Montauban, prouve leurs exis-
tence. C'est aussi à elles que songent les administrateurs de la
ville lorsqu'ils procèdent à la réorganisation de l’enseignement
primaire en 1688 & en 1690. Ils créent huit écoles de garçons
dont une rurale & douze maîtres, trois écoles de filles & six
maîtresses, plus une école mixte. Trouverait-on dans la France
du dix-septième siècle, dit M. Rabaud, beaucoup de villes,
de la même importance, aussi largement pourvues que Mon-
tauban? Inspirée par ses lointaines traditions, favorisée par
ses franchises municipales, la vieille cité se distingue honora-
blement par ses efforts soutenus pour l'instruction de ses
enfants.
Ne voit-on pas de plus surgir le principe démocratique de
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 287
la gratuité? Obscur, sans doute, encore restreint, inconscient
assurément, 1l fait son apparition sous les voiles de la charité,
mais en fait il est posé.
Pour la première fois — autre point à relever, — il est
question de l'enseignement purement congréganiste. Un demi-
siècle après l'installation des « Dames de Paris » arrivèrent les
Frères des écoles chrétiennes, soixante ans après la création de
l’ordre. C'est l’évêque, MF de Verthamon, qui, d'accord avec
l'intendant M. l’Escalopier & avec l’assentiment du conseil
de ville, les appelle à la direction d’une école qu'il crée à
Villenouvelle. Leur succès fut rapide & complet; bientôt ils
ont d'autres écoles aux frais de Ja ville. Toutes ces écoles furent
la fin de l'enseignement laïque.
Une pétition des Frères réclamant de plus importants sub-
sides nous fournit des renseignements utiles :
« Les Frères réunissent de sept cents à huit cents écoliers.
Ils gardent les enfants sept heures par jour, même les diman-
ches & fêtes, jusqu'a l’âge de quatorze ou quinze ans, ensei-
gnant à écrire, à compter, à pratiquer les exercices, la prière,
Ja sainte inesse, les sacrements, habitudes qu'ils ne sauroient
espérer de leurs parens, la plupart ignorans, négligens, débau-
chez dans cette ville & dans ce siècle. »
Quant à l’enseignement des filles, de ce qu'il n'en est plus
fait mention dans les documents officiels depuis la fin du dix-
septième siècle, on conclurait à tort qu'il a été négligé, oublié.
Estimant sans doute, au contraire de Chrysale, qu'il faut
qu'une femme ait des clartés de tout, la sollicitude des admi-
nistrateurs de la ville ne demeura pas en défaut sur ce point.
A la veille de la Révolution, nous trouvons quatre Écoles pri-
maires de filles, écoles déjà anciennes assurément, dirigées par
les Sœurs des écoles charitables du Saint-Enfant-Jésus, dites
Dames-Noires. Les Dames-Noires recevaient pour cela une
pension de 1,700 livres, fournie, partie « par la caisse du
Roy », partie par le clergé & partie par le diocèse.
M. Rabaud étudie ensuite l'Ecole pendant la Révolution &
l'Empire. Il poursuit ses recherches à travers tous les régimes
que notre siècle voit se succéder.
288 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Soixante pages de pièces justificatives, de tableaux compara-
tifs, de listes des maîtres complètent son ouvrage.
Émile C.
Jules BEL : Les plantes médicinales du midi de la France.
J.-B. Baillière & fils, 1897, 128 p. in-8°*.
L'auteur est déja connu par de nombreux ouvrages, tels
que : Nouvelle flore du Tarn & de la Haute-Garonne sous-pyré.
néenne, les Champignons supérieurs du T'arn, les Maladies de
la vigne, la Rose, histoire & culture, Géographie botanique
du Tarn, &c.
Son traité des plantes médicinales du Midi n'est pas suscep-
tible d'analyse. Nous nous borne rons à reproduire un extrait
de sa brève préface, & à lui adresser toutes nos félicitations.
«a La découverte des alcaloïdes a jeté aussi un certain dis-
crédit sur nos plantes médicinales; toutefois, l'expérience l'a
démontré, on ne peut attribuer à l'un des principes immédiats
d'une plante les mêmes propriétés que possède le végétal lui-
même. Quoi qu'on en ait dit, les innovations de notre époque
ne sont pas toujours des progrès. Qu'il nous suffise, pour le
prouver, de citer les paroles d’un admirateur de l'Art médical
actuel : « La thérapeutique a été, depuis quelques années, com-
plètement transformée par les découvertes de nos savants méde-
cins. Des médicaments fixes, bien définis, toujours identiques
à eux-mêmes, ont pris la place des produits complexes & in-
constants d'autrefois. C’est aujourd'hui l'ère des alcaloïdes, re-
mèdes tout-puissants & féconds en résultats, quand ils sont
employés à la dose voulue, mais pouvant devenir aussi dange-
reux qu'ils sont utiles si cette dose est dépassée. L'art de tor-
muler a subi une véritable transformation ; il ne faut plus de
dosage par à peu près; il faut la dose exacte, mathématique :
un peu plus de remède tue, un peu moins est inactif. » C'est
en quelque sorte le procès des alcaloïdes. [es plantes de nos
campagnes nous offrent des remèdes aussi efficaces que ceux
de la chimie & n’en ont pas les inconvénients.
«
1. En vente, chez l’auteur, Jules Bel, professeur à Saint-Sulpice
(Tarn), 2 fr. 50 cent. |
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 289
« Une réaction s'opère en ce moment, & de savants méde-
cins, soit dans la pratique, soit dans leurs ouvrages, revien-
nent à ces remèdes que la nature nous octroie si libéralement ;
nous protestons avec eux contre l'injuste défaveur qui a frappé
nos plantes médieinales.
« Dans notre modeste travail, nous nous sommes contenté
d’une description succincte des principales espèces, en men-
tionnant simplement celles dont les propriétés sont contestées.
Comme, à côté des espèces particulières au Midi, les monta-
gnes présentent la plupart des espèces du Nord, les Plantes
médicinales du Midi comprennent celles de presque toute la
France. »
E. C.
IX 19
PAGES VOLANTES VIEILLES OÙ NEUVES
UNE LETTRE DE BLANQUI SUR L'ESPAGNE
La Revue des Pyrènees publie aujourd'hui, en tète de cette livraison,
un article de M. Jourdanne, sur l'Espagne, C'est une charmante &
rapide appréciation à vol d'oiseau de l'Espagne actuelle. Les apprécia-
tions de notre collaborateur nous ont rappelé une lettre de Blanqui à
M. Emile de Girardin, écrite de Valence le 10 juin 1845, & appréciant
elle aussi l'Espagne d'alors. La voici :
« Mon cher Monsieur de Girardin, nous voici arrivés à Va-
lence après notre visite à l'Exposition de Madrid & nous allons
faire route pour Barcelone. Les esprits sont très agités ici à
cause des affaires de Rome & du manifeste de Bourges; il y
aura une explosion épouvantable si le mariage de la reine est
perpétré avec le hls de don Carlos. La guerre & l'insurrec-
tion sont dans l'air que l'on respire. Les otfhciers eux-mêmes
sont en fureur à ce seul mot de mariage, & l’un des ministres
me disait l’autre jour : « Puisque Rome ne veut pas de nous,
nous nous passerons d'elle. »
« Tenez pour certain que si le gouvernement fait la moin-
dre manifestation en faveur de ce mariage, le feu est aux pou-
dres d'un bout à l’autre de l'Espagne. Déjà on accuse la France
d'avoir trempé dans cette conspiration & je vois ici les hom-
mes de toutes les opinions d'accord sur ce point. Les carlistes
disent qu'ils sont joués & les autres crient au retour des moi-
nes & de l'inquisition.
« À propos de moines, j'allai il y a quelques jours pour visiter
l'Escurial. J'étais porteur d’une lettre pour le bibliothécaire. Je
sonne à sa porte à huit heures du matin, & je vois sortir de sa
chambre, en chemise, une jeune & jolie chambrière qui me
dit que Monsieur va se lever. Monsieur se lève; à demi-vêtu,
PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES. | 291
nous donne gaiement rendez-vous au palais de l'Escurial, où
nous sommes stupéfaitsde le trouver disant sa messe, Jel’avais pris
pour un simple amateur! Aussi tout le monde est voltairien,
ici, depuis les ministres jusqu'aux muletiers. Bizarre amal-
game. Le roman du Juif-Errant a eu (la traduction) dix-huit
éditions en Espagne. Il n’y a plus personne dans les églises,
même le dimanche. J'ai entendu, moi troisième, une grand
messe à l’Escurial aux sons de l'orgue, perdu dans cette sombre
basilique de Philippe IT.
« Je vous envoie une petite note pour le journal, & je
compte vous écrire ‘plus longuement de Barcelone. Quel cu-
rieux sujet d'étude que ce pays-ci ? Quels hommes & quelles
temmes! quelle démoralisation! quels joueurs à la Bourse!
Les ministres sont logés comme des marchands de peaux de
lapin, & on trouve à leurs audiences, à minuit, des solliciteu-
ses charmantes qui doivent paver bien cher des espérances.
« J'ai vu tout ce monde-là & je reviens chargé de matériaux
a faire trembler les gens. Adieu, mon cherami, vivez heureux
à Paris. C’est toujours le meilleur lieu du monde & j'y retour-
nerai bien aise d’v vivre et d'y mourir.
« Mille amitiés. |
« BLANQUI.
« Valence, 10 juin 1845. »
(Arch. mun. de Toulouse, papiers acquis de M. Noulet, n° 27.)
UNE NOTE DE M. G. HANOTAUX SUR TOULOUSE
« Mais la vraie reine du Midi, c'était Toulouse. C’est aujour-
d'hui une ville morte. À cette époque, son influence rayonnait
sur tout ce qui parlait le vigoureux & sonore langage que les
puristes du temps étaient en train de reléguer au rang d’un
patois méprisé. Des hauteurs de l'Auvergne, du Velay, du
Quercy, de la Guyenne, de la Navarre, de l'Espagne, l'élite
de la jeunesse descendait vers son Université. [ls recueillaient,
292 PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES.
sur les lèvres des professeurs, le suc de la tradition romaine &
scolastique. Ils s'y séchaient au feu d'une doctrine âpre & au-
toritaire qui faisait de tous ses Gascons les plus redoutables
serviteurs de l'autorité royale. Dès longtemps, on disait de
l'Université de Toulouse qu’elle était « l'école des plus grands
magistrats & des hommes d'Etat », & le proverbe répétait à
son tour :
Paris pour voir,
Lyon pour avoir,
Bordeaux pour dispendre,
Et Toulouse pour apprendre.
« La ville elle-même, toute construite en briques, était plu-
tÔt remarquable par l'antiquité que par la beauté de ses édifices.
Saint-Sernin, la vieille église, était couronnée de canons pour
foudroyer la cité en cas de rébellion. On rebâtissait Saint-
Étienne, qu'un incendie avait détruit en 1609. On montrait
encore l'hôtel de ville qui avait recueilli le nom glorieux de
Capitole ; le Parlement avec la salle d'audience, la Table de
marbre, les prisons des Hauts-Murats ; enfin les collèges,
parmi lesquels venait de s'insinuer timidement celui des Je-
suites, appelé à de plus hautes destinées.
« L'impression produite par Toulouse sur les voyageurs était
résumée par l’un d'eux en ces termes : « Située dans une helle
plaine, arrosée par la Garonne, c'est la première ville du
royaume après Paris, & même, si l'on compte la beauté & le
nombre des églises, la dignité du Parlement, la fréquentation
des écoles, la richesse des citovens, la splendeur des édifices
publics & privés, elle n'est pas loin d'être la première. On
pourrait, comme Athènes autrefois, l'appeler la ville de
Pallas.
« Toulouse règne sur le Languedoc, soit comme chef-lieu de
gouvernement, soit comme lieu de réunion des États, soit comme
siège de l’Archevêché, soit comme séjour du Parlement. Tout
le pays, administré par lui-même, peu chargé d'impôts, était
riche. Bodin donnait sa constitution en exemple. Comparati-
vement au reste du royaume, il y faisait bon vivre; on remar-
PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES. 293
quait surtout la variété de ses productions, fruits, vins, fro-
mens, poissons, gibier ; celui-ci si abondant, paraitil,que tous
les jours « on sert des perdreaux & des cailles pour le déjeu-
ner & Île diner. »
« Les habitants étaient curieux, insolents : « [ls regar-
dent fixement les étrangers comme des bêtes inconnues
récemment amenées d'Afrique & ils sinterrompent de manger
pour les considérer. En traversant les bourgs de la province,
on rencontrait parfois un enterrement où Îles assistants pous-
saient de wrands cris & de bruvants gémissements. » Ou bien,
au contraire, on voit « les filles danser, au milieu des rues, avec
des gesticulations étonnantes : » c'est toute l’exubérance méri-
dionale. « Les Languedocienis sont catholiques, faciles à émou-
voir, dit un autre voyageur. [ls ont de l'esprit & veulent qu'on
les croie. » Il ne dit pas s'ils méritent toujours d'être crus. »
Extrait d’un article sur LA FRANCE EN 1614. — (Revue des
Deux-Mondes, 15 juillet 1890.)
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
HOMMAGE A FRÉDÉRIC LAFORGUE
DE QUARANTE (HÉRAaULT)
INITIATEUR DU SOUFRAGE DES VIGNES CONTRE L'OIDIUM (1852)
Le dimanche 13 juin 189;, toute la petite ville de Quarante était en
fête à l'occasion de la cérémonie de la pose d’une plaque commémora-
tive en l'honneur du viticulreur Frédéric Laforgue.
La vaillante Société des sciences naturelles de Béziers, désireuse de
rendre hommage à l’agriculteur intelligent qui, en 1852, trouva le
moyen efficace de combattre l'oidium, avait pris cette heureuse initia-
tivé sur la proposition de MM. C annat, président, C. de Rey-Pailhade
& Carles.
Le conseil municipal de Quarante & toute la population ont gra-
cieusement prêté leur concours à cette fête dont l'éclat a dépassé les
espérances des organisateurs.
Les nombreux invités arrivent à onze heures par un soleil radieux;
ils sont reçus par M. Vidal, maire de Quarante, entouré par son conseil
municipal, M. Camille Laforgue, fils de M. Frédéric Laforgue, le
Comité des fêtes & un groupe très important des habitants de la ville.
M. Vidal leur souhaite la bienvenue en termes excellents, & l'on se
rend, aux sons de l'excellente Philharmonique Saint-Jean, au café
Sidobre, où doit avoir lieu le banquet.
Il m'est impossible de citer les noms des nombreux délégués des
Sociétés agricoles, littéraires, scientifiques & des félibres ravis de se
retrouver auprès de M. Camille Latorgue, qui, tout en continuant les
grandes traditions culturales & les exemples de sénérosité de son père,
est un délicat littérateur languedocien. Félibie majoral & ancien Syn-
dic de la Maintenance du Languedoc, il a donné, par la plume & par
l'exemple, son impulsion première au mouvement littéraire de cette
belle contrée".
Le jardin du café, recouvert d'un velum & orné de guirlandes de
buis & de draperies, a été transforme en une élégante salle à manger
où ont été dressées les tables autour desquelles prennent place plus de
deux cent cinquante convives.
Le repas est excellent, les vins sont généreux, aussi la plus franche
1. Ses opuscules, en prose & en vers languedociens, sont tres appréciés des biblio-
philes.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 295
gaieté s’épanouit vite sur tous les visages. Au champagne, M. le Maire
donne lecture des lettres & télégrammes d'excuse. La liste en serait
trop longue pour être donnée ici; je ne puis cependant résister
au plaisir de citer celles de Frédéric Mistral & de M. de Berluc-
Pérussis :
« Frederi Mistral e sa mouié, Maiano en Prouvénço. — Bel ami e bon
counfraire, me fau dimenche anà à Marsiho. Mai, de linen, prendrai
part couralamen à la fèsto que vai se fe faire en l’ounour e memori de
voste segne paire, qu'a sauva lou maidu de la rousigaduro de la masco
cendrouleto. Bevès ben, & bon bèn vous fague! »
T'out serait à citer de la belle lettre de M. de Berluc-Pérussis, prési-
dent de l’Académie des sciences, agriculture & belles-lettres d'Aix;
j'en extrais les passages suivants :
« Outre que nul n’a plus & mieux mérité les honneurs civiques que
votre éminent compatriote, j'estime que cette démonstration a une
portée plus générale en un temps & en un pays où l'on prodigue pla-
ques, bustes & statues aux politiciens; il est bon, il est excellent de
magnifier un de ces admirables ruraux qui, loin de toute visée ambi-
tieuse, se sont noblement & obscurément voués aux intérêts du sol,
c’est-à-dire aux intérêts primordiaux du peuple.
« Parmi cette foule banale qui, sous les espèces du marbre ou du
bronze encombre nos places & nos carrefours, je voudrais, moi, non
pas une simple inscription, mais un piédestal pour le citoyen vraiment
utile & grand que vous allez fêter.
« Frédéric LAFORGUE n’était-i: pas, après tout, le général en chef
qui a purgé le sol de la patrie d’une horde d'envahisseurs qui le rava-
geaient? N'est-il pas l'initiateur d'une poudre autrement précieuse
que « la poudre sans fumée » & qui, loin de mettre les mères en deuil,
met les campagnes en liesse ?
« Comment ne pas applaudir, Messieurs, à votre initiative, quand
on a le bonheur d'être Français & le malheur d'être rural?
« Pour moi, je vous apporte une sympathie d'autant plus entière que
j'ai le plaisir d'être, depuis longues années, le confrère de Camille
Laforgue dans cette autre œuvre d'entente patriotique qui a nom Féli-
brige ; à ce titre, je lui dois un cordial & fraternel salut, parce que
c'est grâce à lui que la coupe sainte où nous buvons l'enthousiasme
peut s'emplir encore d’un vin français.
« Vive donc le grand viticulteur!
« E longo mai perèu visque lou majourau valent e car!»
M. le Maire de Quarante ouvre la série des toasts en souhaitant la
bienvenue à tous; M. Cannat, président de la Société des sciences de
Béziers, remercie Quarante de son hospitalité; M. Félix Sahut, le savant
viticulteur & président de la Société d’horticulture de Montpellier,
boit à la viticulture & à l’arrondissement le plus viticole de France au
milieu duquel Frédéric Latorgue fit sa découverte; M. Camille Lator-
296 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
gue lui répond en remerciant, en termes émus, les organisateurs de
cette cérémonie, les délégués des Sociétés agricoles, scientifiques &
littéraires, les délégués de la presse & tous ses amis de leur précieux
témoignage d'affection & d'estime « qui ne s'effacera jamais de sa mé-
moire reconnaissante. »
Puis, M. Sarrasin, au nom de la Presse, s'associe entièrement & de
tout cœur à la solennité de ce jour qui, ayant pour but de fêter un
bienfaiteur de la viticulture, plane au-dessus des mesquines querelles
de la politique.
MM. Maffre, Pastre, Pigot prennent aussi la parole, & le félibre
majoral Arnavielhe clôture la série des toasts en portant à Frédéric
Laforgue un brinde en langue languedocienne qui soulève les applau-
dissements de toute l'assistance. Il est quatre heures, on se rend à la
maison Laforgue où a lieu la partie officielle de la cérémonie.
Sur une estrade bien décorée prennent place MM. le Maire, Félix
Sahut, Cannat, C. Laforgue, D' Vialettes, Sicard, de Rey-Pailhade,
.Babou, Arnavielhe, &c. La place publique de Quarante est pleine de
monde ; beaucoup de dames en toilettes claires & surtout de nombreux
cultivateurs, de braves vignerons en habit de dimanche qui ont voulu
venir entendre l'éloge de celui qui fut leur bienfaiteur.
M. le Maire donne la parole à M. Félix Sahut, président de la céré-
monie, qui, dans un discours parfait de fond & de forme, prouve que
c'est bien à Frédéric Lafcrgue que revient l'honneur d’avoir trouvé
& reconnu le premier en 1852 l'efficacité du soufrage à sec contre
l'oidium. Je cite un passage :
« Désormais certain de l'efficacité de ce moyen de défense, Frédéric
LAFORGUE se procura, non sans peine, & partout où il put en trou-
ver,une assez grande quantité de fleur de soufre, &, quand vint le
printemps de 1853, il appliqua le procédé à toute i’étendue de son vi-
gnoble. — I] mettait ainsi en pratique les résultats de ses expériences
de 1852, &, dès ce moment, il obtenait un succès complet en grande
culture par le soufrage à sec de la vigne.
« L'opération fut répétée par Fr. LAFORGUE & à plusieurs reprises
pendant le cours de l’été de 1853. Elle eut pour résultat de sauver com-
plètement la récolte sur toute l'étendue des 70 hectares de son vigno-
ble & de conserver la vigne en bon état de végétation.
« Cette seconde série d'expériences, ainsi renouvelées pendant le
cours d’une année de plus, était concluante, car tous les vignobles
voisins qui n'avaient pas été soufrés furent fortement atteints par le
cryptogame qui détruisit la presque totalité de leurs grappes. Le pro-
cédé applicable en grande culture pour sauver les vignes des ravages
de l’oidium était donc désormais définitivement trouvé. »
En 1854, M. Marés (de Montpellier) étudia avec succès & scientifi-
quement l'action du soufre sur le champignon; mais, dit M. Sahut,
« tont en rendant donc à M. Henri Marès, la justice qui lui est due,
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 297
il n’en reste pas moins certain que c’est à M. Frédéric LAFORGUE que
revient l'honneur d’avoir été le premier à appliquer avec succès, dans
la grande culture, le soufrage à sec sur les vignes atteintes de l’oidium.
La priorité lui en est acquise incontestablement, puisqu'elle repose
sur des documents dont on ne saurait nier l’authenticité. »
M. Sahut termine ainsi son discours :
# Que n'a-t-il pas fallu d'énergie & de persévérance, je dirai même
d'opiniätreté, pour ne pas se décourager dans des conditions si triste-
ment malheureuses ? N'est-ce pas admirable de pouvoir constater, au-
jourd’hui, l'effort prodigieux qu'il a fallu faire pour obtenir le résultat
inespéré dont nous sommes les témoins ? N’était-ce pas là un véritable
champ de bataille, dans lequel il fallait lutter pas à pas K avec la plus
grande vaillance contre une foule de terribles ennemis? Et n'est-ce
pas le plus grand él:ge qu'on puisse faire de nos laborieuses popula-
tions viticoles, que de raconter, quoique brièvement, combien la lutte
a été rude, mais aussi combien a été grande la victoire que l'énergie
de leur caractère a définitivement remportée?
« Ces considérations par lesquelles je termine vous indiquent,
mieux que tous les raisonnements, quelle a été l'importance du ser-
vice que Frédéric LAFORGUE a rendu à nos vignobles, alors que leur
existence était sérieusement compromise. C'était donc justice de res-
tituer à sa mémoire la large part d'honneur qui lui revenait.
« Vous avez eu la noble pensée de fêter aujourd’hui cet homme de
bien, ce bienfaiteur de notre pays.
« Je vous en remercie, au nom de ces populations accourues à votre
appel, au nom de tous les viticulteurs de l'Hérault, au nom aussi de la
viticulture française tout entière, qui: en recueille le bénéfice & qui
doit se montrer reconnaissante envers celui auquel elle est surtout re-
devable de cet immense bienfait. »
Les dernières paroles du discours de M.Sahut sont couvertes par les
applaudissements de toute l'assemblée.
M. Cannat, au nom de la Société d'Etudes des Sciences naturelles de
Béziers, dont il est président, remet la plaque commémorative à M. le
Maire & à la population de Quarante, en lui souhaitant de toujours
s'inspirer du noble exemple de Frédéric LAFORGUE. M. le Maire re-
mercie la Société des Sciences de Béziers & les organisateurs de cette
fête au nom de la population tout entière de Quarante.
La musique joue l'hymne national & on découvre la plaque sur la-
quelle sont gravés en lettres d’or :
A FRÉDÉRIC LAFORGUE
INITIATEUR EN GRANDE CULTURE
DU SOUFRAGE DE LA VIGNE
CONTRE L'O1DIUM (1852)
18C2-1884
Des applaudissements éclatent de toutes parts.
298 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
M. Pastre (d’Autignac), délérué du comice agricole de Béziers, fait
un tableau de l’état des vignobles en 1851; il dit :
« Couvertes de la poussière grisàtre de l'oidium, les vignes ne don-
naient plus aux viticulteurs consternés que quelques grappes dessé-
chées, aux grains vides sentant le moisi.
« Pour lutter contre ce terrible fléau, l’agriculture semblait désar-
mée. L'enseignement agricole n'existait pas; la presse agricole, peu
lue, privée de liberté, mal organisée, ne pouvait rendre aucun service ;
les sociétés agricoles, centralisée s à l'excès, ne pouvaient étendre leur
influence ou leurs investigations que sur un champ restreint; enfin
comme toujours, l’agriculture méridionale était délaissée par le Gou-
vernement. [l semblait donc que la fortune viticole dût sombrer & que
le champignon microscopique de Margate allait ruiner notre pays.
« Messieurs, c’est ici que nous devons admirer le génie de la France.
Cette science qui n'existait pas, les Snciétés d'agriculture, les simples
particuliers la créèrent; sans le concours de l'Etat, sans appui, livrés à
eux-mêmes, des millions de vignerons firent des expériences, chacun
apportant son concours à l’œuvre commune.
« Le remède est trouvé! l'oïidium est vaincu! Frédéric LAFORGUE
vient de découvrir dans son vignoble de Quarante que le soufre en
poudre projeté sur les rameaux & les fruits, en temps opportun, les
préserve du terrible champignon. »
Le docteur Vialettes, délégué de la Société départemenale d’encou-
ragement à l'agriculture & de l’Union des Syndicats agricoles de l’'Hé-
rault prononce un discours très substantiel, dans lequel il prouve, à
l’aide de tout ce qui a été écrit sur ce point historique que l'honneur
de la découverte du soufrage en grande culture revient incontestable-
ment à Frédéric Laforgue,
M. l'abbé Senderens, membre de la Société d'agriculture de la
Haute-Garonne, a montré, en effet, dans une excellente brochure, que
M. le comte de Laverygne, l'éminent viticulteur girondin, ne connais-
sait pas encore le procédé du soufrage sec le 1° mars 1853.
D'autres discours ont encore été prononcés par M. Sicard, de la So-
ciété d'encouragement à l’agriculture de l'Hérault; par M. Génie, de
la Société d'agriculture de l'Aude; par M. Andrieu de l'Etang, du co-
mice agricole de Narbonne; par M. J. de Rey-Pailhade, de la Société
d'histoire naturelle de Toulouse, qui a excusé M. Cartailhac, prési-
dent, empêché, ainsi que M. l'abbé Senderens, délégué de la Société
départementale d'agriculture de la Haute-Garonne & M, le baron de
Rivière, délégué de la Société d'agriculture du Tarn.
M. Féraud (de Montpellier) dans une brillante improvisation dit en
parlant des droits méconnus de Laforgue :
« Votre jugement (montrant la place dédicatrice) le voila! Vous l'avez
écrit sur le marbre, en caractères indélébiles, pour l'édification des
générations futures, & pour empècher que les titres de votre bienfai-
-
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 299
teur puissent être méconnus & tomber dans l'oubli. La sentence est
sans appels ni recours. Car c’est le cri du peuple: Et la voix du peu-
ple est la voix de Dieu. (Acclamations.) »
M. Babou, délégué du Syndicat minervois se joint aux éloges des au-
tres orateurs, puis le félibre populaire biterrois, Antonin Maftre, dé-
clame une poésie languedocienne de circonstance, dont il est l’auteur.
& qui soulève d'enthousiastes acclamations, enfin le félibre majoral
Arnavielhe, clôture la série des discours en s'adressant au peuple, aux
vignerons en cette langue d'Oc, si imagée, qu'il manie avec tant d'art.
M. le maire & les membres du bureau signent le procès-verbal de la
cérémonie qui est immédiatement scellé derrière la plaque commémo-
rative.
Cette fête, véritable félibrée agricole, a été clôturée à six heures, au
milieu de l'enthousiasme général.
J. DE REY-PAILHADE.
A la mémoire du botaniste Duchartre.
Une petite commune de la banlieue de Béziers, Portiragnes, a vu
naître Duchartre, qui mourut en 1694, à l’âge de quatre-vingt-trois
ans, botaniste éminent & membre de l'Institur.
La Société d'étude des sciences naturelles de Béziers, qui donne
depuis vingt ans l'exemple de la plus louable activité, ayant été auto-
risée à placer une plaque commémorative sur la maison native de ce
savant, avait engagé toutes les Sociétés de botanique K autres à se
joindre à elle pour procéder avec solennité à cette installation.
Ïl convient de mentionner les noms de MM. Carles, publiciste, &
Constantin de Rey-Pailhade, auxquels est due l'initiative du projet.
La cérémonie eut lieu le dimanche 23 mai 1897 en présence des
autorités de l’arrondissement & de la commune, & de délégués des So-
ciétés de l'Hérault, de l’Aude, de l'Ariège, de la Haute-Garonne, de
Paris.
Des discours très brefs d’ailleurs, comme il convient en pareil cas,
ont été prononcés par M. Paul Cannat, président de la Société d'étude
des sciences de Béziers, l’ame de cette Compagnie, par M. Félix Sahut,
de la Société d'horticulture de | Hérault, par M. Daveau, délégué par
la Société d’horticulture de France, enfin par M. Rey-Pailhade, délé-
gué de la Société botanique de France, De nombreuses lettres & dépè-
ches venues de France & de Suisse ont été lues pendant le banquet.
Un bal a clôturé la tête.
Rappelons que Duchartre fit ses études à Toulouse, connut sa voca-
tion dans le Jardin des Plantes de cette viile & que M. Clos, protes-
seur honoraire à la Faculté de Toulouse & correspondant de l'institut,
a publié sa biographie dans le Bulletin de la Soc. Botanique de France,
Ü
300 NOUVELLES ET FAITS DiVERS.
1895. On peut consulter aussi la notice donnée par Gaston Bonnisr,
professeur à la Sorbonne, où il occupe la chaire de Duchartre, dans
la Revue générale de botanique, t. IV, 1894, p. 481. Et;
Ecole nationale de Commerce à Montpellier.
Il ya quelque temps, la Chambre de commerce de Montpellier a pris
l'initiative de la création d'une institution du plus haut intérêt, non
seulement pour cette ville & le département de l'Hérault, mais pour
la région tout entière : une Ecole nationale de commerce.
Pour cette création, dont l'utilité, en effet, n’est pas contestable, —
le Languedoc ne possède aucune école de commerce, & les deux plus
proches sont celles de Marseille & de Bordeaux, — la Chambre ob-
tenait l’adhésion cha'eureuse & le concours des Conseils généraux &
des Chambres de commerce de la résion & la coopération de la muni-
cipalité de Montpellier.
La Chambre de commerce de Montpellier a nris à sa charge les frais
d'installation & d'organisation de la nouvelle école, à laquelle seront
affectés les anciens bâtiments de la Faculté des lettres, & a demandé à
être autorisée à contracter pour cela un emprunt.
L'Ecole nationale de commerce de Montpellier pourra, sans aucun
doute, fonctionner bientôt. M. Henri Boucher, ministre du commerce,
en a le plus vif désir.
Le ministère de la guerre, qui doit intervenir, — l'Ecole nationale de
commerce de Montpellier entrant dans la catégorie des écoles accor-
dant des dispenses militaires, — vient d'être saisi par le ministère du
commerce du projet de décret constituant l'Ecole, & la Chambre des
députés sera incessamment appelée à voter la loi autorisant la Cham-
bre de commerce de Montpellier à contracter son emprunt.
Réglementation de la culture de la vigne au dix-huitième
siècle.
M. DEsPAUXx donne lecture à la Société archéologique d'Auch de
documents trouvés par lui dans les archives du chàteau d'Areamont,
d'où il résulte que la culture de la vigne fut réglementée & limitée
dans notre province au dix-huitième siècle. On craignait que le déve-
loppement que prenait alors cette culture ne fût préjudiciable à la
culture du blé, considérée comme essentielle & vitale.
Un arrêté du roi de 1731 décida ainsi que l’on ne pourrait planter
de la vigne que dans les terrains qui seraient reconnus, après exper-
tise, impropres à toute autre culture.
Après un échange d'observations sur les conditions faites à la cul-
ture de la vigne par ces mesures restrictives, M. THIFRNY fait observer
que l'intervention du pouvoir royal en vue de réglementer la produc-
tion du vin est intéressante à signaler; elle paraissait alors toute natu-
relle, On peut en rapprocher la pétition adressée à M. d'Etigny par
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 301
les habitants d’Auch contre les voies de communications: ils dési-
raient, suivant leur expression, rester dans l'Reureux isolement où ils se
trouvaient. Evidemment, on fut toujours opposé, en ce pays, à la théorie
du laissez faire, laissez passer, si chère à l'école de Quesnay et aux
physiocrates.
Oscillations de la mer à Barcelone.
On vient d'observer à Barcelone un intéressant phénomène : Pen-
dant plusieurs heures & à intervalles réguliers de dix minutes, le
niveau de la mer s’éleva & s’abaissa successivement d’une hauteur d’un
mètre environ. Îl en résulta dans le port de sérieux bouleversements au
cours desquels plusieurs navires subirent d'importantes avaries.
C’est là un phénomène de vibration : le soulèvement de l'écorce ter-
restre a déterminé une succession d’ondes qui sont venues se briser
contre Île rivage.
C'est exactement ce que l’on a constaté — mais alors avec une
extrême intensité — à la suite du tremblement de terre de Krakatoàa.
Il est facheux que les observatoires physiques soient à peu près
inconnus en Espagne. Grâce à eux, nous aurions, sans doute, de pré-
cieux renseignements complémentaires.
La pêche à Toulouse au seizième siècle.
M. Emile BELLOC, vice-président de la Société centrale d’aquiculture,
a recueilli dans nos archives des renseignements très curieux concer-
nant la pêche & la consommation du poisson aux seizième & dix-
septième siècles.
Un de ces documents, datant de la fin du seizième siècle probable-
ment, donne des détails circonstanciés à propos des conditions impo-
sées aux pêcheurs de la ville de Toulouse par le prieur de la Daurade,
seigneur de la rivière de Garonne. Il contient également de précieux
renseignements sur une procession annuelle à laquelle les pêcheurs
étaient tenus d'assister, & qui se faisait, le mercredi des Rogations, sur
ladite rivière de Garonne.
M. Emile Belloc donne aussi de nombreux détails sur certaines pra-
tiques de pèche usitées à la même époque. Puis il aborde la question
importante de la consommation du poisson, qui tenait & tient encore
une si large place dans l'alimentation publique.
En terminant, il met sous les yeux du congrès des menus très inté-
ressants, presque exclusivement composés de poissons, qui avaient servi
aux festins offerts aux commissaires & députés de l’Assiette de la Haute-
Garonne. |
D'après ces menus, qui sont plutôt des comptes de fournisseurs, les
tortues étaient d’une consommation courante & se payaient 8 sols la
pièce. On avait huit livres de saumon pour : livre 12 sols, cent anchois
pour 40 sols à quatre cents huîtres pour 4 livres.
302 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
Eu 1622, on payait, à Toulouse, 12 livres de ‘carpes 4 livres 4 sols.
La tauche coûtait 6 sols la livre. Par contre, le prix de la truite était
assez élevé, puisqu'il atteignait 20 sols la livre.
Il est bon d'ajouter que ces chiffres, empruntés au compte des festins
de l’Assiette de 1622, avaient été sans doute fortement majorés par le
fournisseur, car ce compte, s'élevant à la somme de 8r1 livres 6 sols, fut
réglé par le syndic du diocèse de Toulouse à la somme de cing cent cin-
quante livres. Bien que ce compte eùt été réduit de plus d'un tiers, le pà-
tissier-fournisseur l'accepta & se déclara satisfait.
Le repeuplement des eaux.
L'eau, comme terrain de culture, exige beaucoup moins de frais que
le sol : pas de fumures, pas d’engraiîs chimiques, pas de labourage, de
hersage, &c., &c. Que les reproducteurs nécessaires existent, & la
moisson est toujours renaissante.
Nous avons en France, à notre disposition, plus de 400,000 kilomè-
tres de cours d’eau & près de 220,000 hectares de lacs & d’étangs qui,
convenablement empoissonnés, augmenteraient la fortune publique &
jetteraient sur le marché une alimentation de premier ordre, à un piix
relativement peu élevé.
D'autre part, dans certains fleuves & certaines rivières, l'Administra-
tion a déjà fait des tentatives de reproduction qui ont parfaitement
réussi. Mais c'est encore l'initiative privée qui devrait avoir, dans cette
question, le dernier mot. Êt comme la plupart des agriculteurs & même
des soumissionnaires des pêches de l'Etat sont généralement du côté
de la culture piscicole d’une négligence avérée, il serait à désirer que
l'administration des Eaux & Forèts, dans ses adjudications de fermages
de pêches, posàt dans le cahier des charges la clause absolue pour les
adjudicataires d’avoir à verser chaque année dans les eaux louées — &
cela en présence d’un inspecteur-contrôleur — une quantité détermi-
née de frai & de jeunes alevins que débiteraient les établissements de
pisciculture,
Louerait qui voudrait. Mais en dix ans, la France regorgerait de
poisson.
‘La Météorologie toulousaine à l’Académie des Sciences
de Toulouse.
Dans la séance du 8 avril, M. Massrp a présenté à l’Académie quel-
ques nouvelles observations sur la météorologie toulousaine & notam-
ment sur le régime des vents. Ces courants d’air, plus ou moins rapi-
des, sont les agents atmosphériques les plus actifs; ils sont, suivant
l'expression d'Arago, les grands modificateurs des climats. On connaît
mal les causes qui les produisent; leurs mouvements & leurs effets, au
contraire, fournissent matière à de très intéressantes observations sans
lesquelles on ne saurait déterminer exactement la nature d’un climat.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 303
— Celui de Toulouse est soumis à l’action dominante des vents qui
forment les groupes S.-E. & N.-O; c'est d'eux qu'il emprunte ses
caractères ; c’est à leurs influences combinées en des proportions très
inégales de durée, d'intensité & d’instabilité qu'il doit son extrême
variabilité. On y fait prévaloir à tort l'influence du vent d'autan; celle-
ci, comme toute autre, cesse & reprend à des intervalles très irrégu-
liers. Elle s'exerce, il est vrai, d’une façon particulièrement énergique
& sous des aspects assez variés pour donner le change à notre impres-
sionnabilité, mais l'illusion se dissipe lorsque, en groupant les compa-
raisons, on constate que les vents opposés laissent rarement prédomi-
ner le vent d’autan plus de quatre-vingt-quinze jours par an.
Une opinion autrement singulière consiste à admettre que d’autres
courants aériens, l'Est & le Nord-Est, par exemple, se partagèrent
autrefois l’aire toulousaine & qu’ils procurèrent à nos aieux une tem
pérature plus égale & des saisons plus régulières. Cette opinion est
fondée sur on ne sait quelle tradition &, par conséquent, sur des don-
nées étrangères à la météorologie, à qui elle est suspecte & qui lui
oppose, depuis plus de cent cinquante ans, le résultat de ses observa-
tions. Il suffirait de lui opposer le bon sens. Les vents, toute théorie
générale mise à part, suivent la direction que leur imposent les reliefs
du sol.
Tant que les exhaussements du sol ne sont ni aplanis ni déplacés,
cette direction reste la mème. Il faudrait admettre, pour démontrer
qu'elle a changé, que notre système orographique a été désorganisé.
Or, à moins qu'il ne s'agisse des bouleversements géologiques de Îla
préhistoire, on ne voit ni les causes. ni le moment, ni les circonstan-
ces d’une perturbation qui aurait dù laisser des traces aussi bien sur le
sol que dans la mémoire des hommes. Il est plus aisé de prétendre, à
l'exemple d’érudits très originaux, comme on l’a fait au dix-huitième
siècle, que Toulouse habita jadis ailleurs que dans le courant d'air où
elle s'enrhume, entre le col de Naurouse & la vallée de la Garonne.
Il n’y a pas, dans cet espace, un champ suffisant pour le déploiement
de toute la rose des vents : ceux qui ont leur direction tracée entre les
Cévennes & les Pyrénées se meuvent, d'autre part, entre deux centres
d’aspiration opposés qui sont, à distance égale, l'Océan & la Méditer-
ranée. Cette situation particulière provoque dans notre atmosphère
les conflits les plus variés; mais ils se passent toujours entre les mêmes
antagonistes & ne constituent pas un changement dans les habitudes
de notre climat; ils en sont une des caractéristiques.
A l’occasion de ce travail, M. SALLES a signalé quelques résultats de
récentes observations météorologiques. L'étude d'un climat, dit-il, ne
doit pas être séparée des grands courants atmosphériques, qui sont
sans cesse en activité depuis l'équateur jusqu'aux pôles. Dans notre
région, la pluie & le mauvais temps nous sont apportés par des bour-
rasques dérivées du courant équatorial, & principalement par celles
304 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
dont le Centre pénètre dans le golfe de Gascogne. Leur bord dange-
reux passe ordinairement sur le nord de l'Espagne & doit franchir les
Pyrénées pour arriver jusqu'à nous. Cet a trouble ler marche
& fait naître en divers sens des courants trréguliers. C'est ainsi que
nous voyons, dans ces circonstances, les vents du sud-ouest régner au
haut du Pic-du-Midi, tandis que nous avons au pied des Pyrénées le
sud-est, ou vent d’autan, dont nous connaissons tous l'importance dans
le climat toulousain. Quand la bourrasque a franchi la chaîne des mon-
tagnes, son déplacement habituel fait succéder aux vents qui ont mar-
qué son début dans la plaine & la montagne le vent d'ouest, qui est
_ ordinairement suivi par la pluie dans un court délai. Le vent d'autan
est ainsi le précurseur, mais non la cause de la pluie.
Il existe un autre vent d'autan d’une nature différente : c’est celui
qui est produit par les bourrasques de la Méditerranée quand elles
pénètrent dans le golfe du Lion. Les mouvements de rotation dont
elles sont toujours animées dirige vers les vallées de l’Aude & de la
Garonne des courants d'air du sud-est ou de l’est, qui sont très rare:
ment accompagnés ou suivis de pluie.
Une troisième espèce de vent d'autan prend naissance quand une
aire de fortes pressions se fixe sur le centre de l’Europe. Elle donne
lieu à du vent d'est qui est peut-être le vent blanc des habitants du
Lauragais.
M. le baron DÉSAZARS ajoute quelques précisions sur les vents qui
soufflent dans le Lauragais & qui se font sentir à Toulouse & aux envi-
rons. [1 dit que ces vents sont au nombre de trois : 1° le vent du nord-
ouest que les paysans appellent la bise, 2° le vent du sud-ouest qu'ils
appellent le cers; 3° enfin, le vent d'autan, qui porte également le
nom de vent marin, parce qu'il vient de la mer Méditerranée. Ou l’ap-
pelle le marin blanc quand il est sec; mais il est le plus souvent très
humide. M. le baron Désazars indique les propriétés de chacun de ces
vents, suivant qu'ils soufflent en été ou en hiver, les diverses époques
où ils deviennent à peu près constants, leur influence sur les récoltes,
sur les animaux & sur les personnes, les signes auxquels on reconnaît
leur venue, leur durée moyenne dans le cours de l’année, enfin leurs
ressemblances & leurs différences avec les vents qui soufflent sur la
côte narbonnaise ou dans le golfe du Lion, quoiqu’ils y portent les
mêmes noms.
Le Gerant : GARRIGOU.
Toulouse, imprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Rome, 39. — 5845
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| S’adresser directement à l'Administration de la Revue
Re des Pyrénées, rue Valade, 38.
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CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
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_ Recommandations en vue d'éviter, dans les trans-
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h N'ports par chemin de fer, les pertes de colis ou les
retards dans leur livraison.
Beaucoup de personnes ont pris lhabitude d'inscrire,
sur les colis-bagages ou autres qu’elles remettent au chemin
- de fer, leur adresse et le nom de la gare destinataire.
Cette précaution évite presque toujours les fausses
directions avec leurs conséquences, c’est-à-dire les retards
dans la livraison ou même la perte des colis. Aussi se géné-
ralise-t-elle de plus en plus.
Pour faciliter l'inscription de la gare destinataire à cha-
que nouveau voyage, la Compagnie d'Orléans met en vente,
dans ses gares et stations, des carnets d'étiquettes gommées
et des liasses de fiches, au prix de o fr. 05 le carnet de
dix étiquettes ou la liasse de dix fiches.
POUR ILES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
Billets d'Aller et Retour de Famille
POUR LES STATIONS THERMALES DE
Chamblet-Néris (NÉRIS), ÉVAUX-les-BAINS,
Moulins (BOURBON-L'ARCHAMBAULT),
Laqueuille (la BOURBOULE et le MONT-DORE),
ROYAT, Rocamadour (MIERS), VIC-sur-CÈRE.
RÉDUCTION de 50 2/,
Pour chaque membre de la famille en plus du deuxième.
Il est délivré du 15 Mai au 15 Septembre, dans toutes les
gares du réseau d'Orléans, sous condition d'effectuer un parcours
minimum de 300 kilomètres (aller et retour compris), aux familles
d'au moins trois personnes payant place entière et voyageant
ensemble, des Billets d’Aller et Retour collectifs de 1re, 2e et
3e classes pour les Stations ci-dessus indiquées.
Les Billets sont établis par l’itineraire à la convenace du Public;
l'itiueraire peut n'être pas le même à l’Aller et au Retour.
Le prix s'obtient en ajoutant au prix de quatre Billets simples
ordinaires le prix d’un de ces Billets pour chaque membre de la
famille en plus de deux.
La durée de validite des Billets, à compter du jour du départ,
ce jour non compris, est de 80 jours.
Cette duree peut être prolongée une ou plusieurs fois d'une
période de quinze jours, moyennant supplement.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide de
la Compagnie, dont l'envoi gratuit est fait sur demande adressée à
l'Administration centrale, 1, place Valhubert, Paris.
CHEMIN DE WER D’ORLÉANS
JUIN-SEPTEMBRE 1897
EXCURSIONS EN AUVERGNE ET DANS LE LIMOUSIN
Avec arrêt facultatif à toutes les Gares du parcours.
- - — PP Ne ——
La Compagnie d'Orléans délivre, du fer Juin au 30 Septembre, des billets d'EXCUR-
SION EN AUVERGNE et dans le LIMOUSIN, valables pendant 30 jours, au départ des
gares dénommées ci-dessous, ainsi qu'aux gares et stations intermédiaires, aux prix
réduits ci-après et comportant lesitinéraires A, B et C, déterminés comme suit :
" | ITINERAIERE A
L'itinéraire À comprend :
1° Le parcours circulaire ci-après défini : ; ;
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Evaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains du Mont-Dore et de la Bourboule), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Ussel, Limoges (par Tulle, Brive et Saint-Yrieix, ou par
Eymoutiers), Vierzon;
20 Le parcours, aller et retour, entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. ,
Le point de contact avec le circuit est Vierzon pour les points de départ Paris, Orléans,
Blois, Tours, Le Mans, Angers et Nantes; Saint-Sulpice-Laurière, pour le point de départ
Poitiers; Limoges-Bénédictins, pour le point de départ Angoulême; Brive, pour les
points de départ Périgueux, Bordeaux, Agen, Montauban, Toulouse.
: ; | I'T'INERAIRE 8
L’Itinéraire B comprend :
19 Le parcours aller et rêtour du point de départ à Vierzon;
20 Le parcours circulaire ci-après défini : | à
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du Mont-Dore), Royat (Bains de Royat
Clermont-Ferrand. Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant, Figeac, Rodez, Decazeville, Rocama-
dour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par Uzerche), Vierzon.
s | ITINERAIRE C
L'itinéraire C comprend:
19 Le parcours circulaire ci-après défini : |
Limoges-Bénédictins, Meymac, Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du
Mont-Dore), Royat (Bains de Royat), Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant,
Hotte Rodez, Decazeville, Rocamadour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par
Uzerche); -
2° Le parcours aller et retour entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. ;
Le point de contact avec le circuit ci-dessus est Limoges-Bénédictins, pour les points
de âépart Poitiers et Angoulême; Brive, pour les points de départ Bordeaux et Périgueux ;
Capdenac, pour les points de départ Agen, Montauban et Toulouse.
PRIX DES BILLETS
ITINÉRAIRE A ITINÉRAIRE B ITINÉRAIRE C
D... 2 ce. a — RER. OS ER.
2e cl. | re ci. | 2e ci. | se cl. | 2 c1.
POITIERS... do:
ANGOULEME. ..…...…
PERIGUEUX...
BORDEAUX...
CET ANNE
MONTAUBAN. .......
TOULOUSE. 5.
La durée de validité de ces billets (30 jours) peut être prolongée d'une, deux ou trois
périodes successives de 10 jours, LE ns le payement, pour chaque période, d’un
er sl à 10 */o du prix du billet. .
. ILest délivré à toute station du réseau d'Orléans, pour une autre station du réseau
située sur l'itinéraire, des Billets de voyages circulaires ci-dessus, ou inversement, des
Billets d'aller et retour de 1re et 2e classes, aux prix réduits du Tarif G. V. no 2,
On délivre des Billets à toutes les gares du réseau d'Orléans, pourvu que la demande
en soit faite au moins trois jours à l'avance.
EVE VE YVYvU 0
EVE VV IV YU UV ©
EVE VENUS VV V ©
EVE VE NY VYY y YO
FEV TN TNRERS
C.
»
»
»
»
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»
»
»
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»
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AVIS ESSENTIEL. — Les prix ci-dessus ne comprennent pas le parcours de terre
dans les services de correspondance aver le Chemin de fer.
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5 He POUR LES AN N'ONES S
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110: des Pyrénées, rue Valade, À À
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fr — ————— PA à, jé
JUIN-SEPTEMBRE 1897
BILLETS D'ALLER ET RETOUR €
A PRIX RÉDUITS u
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© Pour ROYAT et LAQUEUILI LE
| RE ET —
| | | 4 |
Pendant la Saison thermale, du 1° Juin au 30 Septembre, la or | agnie
d'Orléans, délivre, à toutes les gares de son réseau : 49 pour 1a:st ” au
Laqueuille desservant les stalions thermales du Mont-Do a
La Bourboule; % pour la station de Royat, des billets ler
dont la durée de validité est de 40 jours, non compris les Jours €
m et d'arrivée. Cette durée peut être prolongée de 5 jours,
paiement d’un supplément de 10 °/, du prix du billet.
Les Voyageurs peuvent obtenir des billets d'aller et retour 1
de 25 */, de Laqueuille pour le Mont-Dore et La Bt
PME TT
Du MONT-DORE et de LA BOURBOULE à ROYAT et CLERMOND-FE
el vice versé,
En outre, de BORT à LAQUEUILLE (Le Mont-Dore et La Bt
ROYAT et CLERMONT-FERRAND e/ vice vers@,
On délivre des billets d’Aller et Retour à prix rédu
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GRAND HOTEL D'ANGLETERRE
M' CAMPAGNE, Propriétaire. |
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Professeur d'histoire à l’Universite de Clermont-Ferrand.
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Chargé de cours (Hydrologie) à la Faculté de Médecine & de Pharmacie
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Paris, RUEFF, éditeur, 106, boulevard Saint-Germain.
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La REVUE DES PYRÈNEES, de la France
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l'Assocta-
TION PYRÉNÉENNE & de l’Union des Sociétés'savantes du Midi.
Elle est dirigée par le Dr GARRIGOU , avec le concours d’un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secré-
taire de la Rédaction : Emile CARTAILHAC.
REVUE DES PYRÉNÉES
à
SOMMAIRE DE LA 3e LIVRAISON DE 1897
ee ee
ARTICLES ORIGINAUX
—
Cosas de España, par M. G. Jourbdanne, felibre majoral, maitre ès jeux
de l'Académie des Jeux Floraux ....... SR fee iserisss 209
Palissot et Castillon, secrétaire perpetuel de l’Académie des Sciences,
Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, par M. l'abbé Dovais, pro-
fesseur à l’Institut catholique.....,.. dada does ass dents se #29
Traités internationaux de lies et passeries conclus entre les hautes
valiées frontalières des Pyrenees centrales, par M. P.de CasFERAN, mem:
bre résidant de la Société archeologique du midi de la France. :.,.,..,. "253.
pi
Trois siècles de vie provinciale en Languedoc, par M. E. RosenacH. 27
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE,
Elouard RasauD: L'Ecole primaire dans la commune de Montauban avant
et après 170. (C. r. par Emile CARTIER en rer té res .… 283
4
Jules Ber. : Les Plantes médicinales du midi de la France {C. r. par E. C° li... 288
| PAGES VOLANTES VIEILLES" oU NEUVES
Une lettre de BLaxqui sur l'Espagne, ....., do Ni haites tes 200
Une not: de M. G. Hiavoraux sur Foulouse, 2. mssesse 291
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Hommage à Frédéric Laforgue, de Quarante (Hérault), initiateur du.soufrage des
vignes contre l’oidiuin (1832), par M. de Rey-Pailhade {p. 294). — A Ta mé
‘moire du botaniste Duchartre {p. 2a0). — Ecole nationale de Commerce à
Montpellier; — Reglementation de la culture de la vigne au dix-huitième
siècle (p. 300). — Oscillations de Ia mer à Barcelône (p. ot}. — La pêche à
Toulouse au seizième siécle. — Le repeur#.ement des eaux. — La météorologie
toulousaine à l'Académie des sçiences de Toulouse (p. 302). |
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ARTICLES ORIGINAUX
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE »
PAR HILAIRE PADER,
Peintre toulousain au dix-septième siècle.
[.
Le 28 janvier 1656 « la vénérable confrérie » des Pénitents
noirs de Toulouse signait avec Hilaire Pader, peintre de cette
ville, un bail à besogne dont nous avons récemment déêouvert
le texte original'. Les conditions du contrat sont accompa-
gnées de la description des tableaux demandés à l'artiste, seuls
les deux dessins placés sous les yeux des confrères, pour leur
donner une idée des compositions futures, ont disparu.
Les pièces que nous allons produire révèlent quelques traits
biographiques inconnus jusqu'a ce jour des historiens d’'Hilaire
Pader. Elles assignent leur date aux tableaux du Déluge & du
Triomphe de Joseph, nous apprennent en combien de mois
ces deux toiles, de dimension considérable ? furent exécutées,
quels honoraires reçut le peintre, quelles réserves il eut, avant
d'entreprendre « la besogne », le droit de formuler. Mais en
1. Les documents publiés aujourd’hui sont conservés aux Archives
notariales de Toulouse. Inutile de dire que, durant nos recherches,
nous avons bénéficié de l’inépuisable obligeance de M. Macary, chargé
par MM. les Notaires de classer leur précieux dépôt.
2. Hauteur, 2"75; longueur, 775, d'après M. J. de Lahondès, —
Voy. L'Église Saint-Étienne, p. 424.
1X 20
306 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
dehors de ces renseignements remplis d'intérêt pour l'histoire
de l'Ecole de peinture en exercice à Toulouse au dix-septième
siècle, nos documents ont le grand merite de nous initier « au
faire » d’un célèbre artiste toulousain : ils nous donnent sa
pensée intime sur une notable partie de son œuvre. La valeur
des compositions picturales de Pader a été assez discutée par
ses contemporains & par de récents critiques; on ne réformera
pas leurs jugements dont la sévérité est, malheureusement, trop
fondée. Il est toutefois piquant de mettre en parallèle l’opi-
nion optimiste de Pader & les témoignages de ses historiens.
L.:
Les biographes d'Hilaire Pader fixent sa naissance à l’an-
née 1607 '. Ce serait donc vers l'âge de quarante-neuf ans que
notre peintre aurait entrepris les deux principales œuvres que
nous connaissons de lui : le Déluge & le Triomphe de Joseph.
Comme ses collègues Tournier & André Lèbre, ce fut pour
décorer une chapelle de confrérie qu'il imagina ces vastes com-
positions?. La compagnie instituée à Toulouse sous l’invoca-
tion de la Sainte-Croix & dont les membres prenaient pour
habit extérieur dans les cérémonies religieuses un sac de cou-
leur sombre, était alors des plus prospères. Comme les associa-
tions similaires, née en plein seizième siècle, rendue néces-
saire par le péril que les entreprises des Religionnaires faisaient
courir à la foi catholique, elle n'avait rien perdu, un siècle
plus tard, de son éclat & de sa vigueur. Les noms les plus
illustres du clergé & de la noblesse parlementaire se trouvaient
1. Voy. Catalogue raisonnée des tableaux du Musée de Toulouse, par
George, p. 187. — Toulouse, imp. Viguier; 1864.
2. André Lèbre (1629-1700) & Jean Michel (1659-1709) ont travaillé
pour les Pénitents blancs, le talent de Simon Vouet (1590-1649) & de
Tournier (1604-1670) a été mis à contribution par les Pénitents noirs.
— Au dix-huitième siècle, les peintres Ambroise Crozat & Pierre
Subieyras, dirigés par Antoine Rivalz, décorèrent splendidement la
chapelle des Pénitents blancs & quelques œuvres du trop fécond J.-B,.
Despax allèrent au sanctuaire des Pénitents gris.
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 307
inscrits dans ses registres : cette élite s’honorait du titre de
confrère. Dans ce milieu choisi les offrandes généreuses
n'étaient pas rares. C’est à la munificence de deux Pénitents
que la compagnie de la Sainte-Croix fut en grande partie re-
devable des toiles commandées en 1656 à Hilaire Pader.
Cette année-là, messire Jean-Baptiste de Ciron, conseiller
du roi & président au Parlement de Toulouse, exerçait les fonc-
tions de recteur de la confrérie, tandis que Pierre de Confort,
docteur & avocat en la même cour, remplissait la charge de
syndic. À ce titre, ce dernier dut traiter directement avec « le
sieur Hillaire Pader » & déterminer avec lui les conditions du
contrat. Le bail à besogne nous donne l'explication de la di-
mension des toiles spécifiée par Pierre de Confort, Deux
tableaux de forme oblongue & de grandeur respectable gar-
nissaient déjà, mais d’un seul côté, les murailles de la cha-
pelle des Pénitents; il fallait pour la symétrie placer deux
compositions de pareille étendue sur les panneaux correspon -
dants'. Quel était l’auteur des premiers tableaux & quels su-
jets s’y trouvaient représentés ? Le contrat ne l'indique point.
Nous sommes porté à penser qu'en cet endroit était dès lors
installée la toile qui, dans la nef de l’église Saint-Étienne, fait
1. En 1608 les Pénitents noirs avaient demandé au peintre Jacques
La Carrière, à Toulouse, un tableau destiné à remplir le haut de leur
chapelle. La toile, dessinée selon les prescriptions liturgiques, est
ainsi décrite dans le baïl à besogne passé le 2 juillet 1608 entre l’ar-
tiste & Jean de Vignaulx,avocat au Parlement & syndic des Pénitents :
« La Carrière promet... faire ung tableau sur toille & à l’huille de
16 pans de haulteur & de 13 de large, lequel sera composé de long [&]
grand crucifix estandu en la croix, mort, & au pied de la croix y aura
une Nostre Dame & ung sainct François d'ung cousté, sainct Jean
l'Evangéliste avec sainct Thomas l’apostre, de l’autre, & la Magdeleine
au milieu. Plus est accordé qu'il y aura beau paisatge & au dessus de la
croix y aura des nuees & parmy icelles y aura des anges. » Le peintre
emploiera « des meilheures, plus belles & plus fines colleurs & des
plus riches » sous peine de voir annuler le contract. Le tableau devra
être remis aux confrères au mois de décembre suivant. La Carrière re-
cevra pour honoraires, trois cent livres. — Témoins : Jean Fraysse,
« prebstre de lad. compaignie, & Jean Brunet, praticien. » Acte signé
chez Deortis. notaire. (Voy. Arch. des Notaires de Toulouse : « Bailh
à faire uug tableau pour les pénitens noirs, à Carrière. »)
308 » LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
aujourd'hui pendant au Triomphe de Joseph. Le Passage de la
mer Rouge est évidemment un tableau parallèle au Triomphe
de Joseph & au Déluge; il est également l'œuvre de Pader.
Sans aucun doute, les Pénitents satistaits des travaux anté-
rieurs de notre artiste s'adressèrent encore à lui pour ce motif,
en 1657, & voulurent tirer du même pinceau un ensemble
d'ornementations à grand eftet. Il fut réglé entre le syndic &
Pader que celui-ci aurait exécuté la moitié de la besogne un
peu avant la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix (14 septem-
bre) añin que les Pénitents eussent le plaisir d'inaugurer l'œu-
vre en une solennité qui leur était chère. L'autre partie du
travail devait être accomplie en un semblable laps de temps.
Pader s'engageait à livrer aux confrères le Triomphe de Joseph
lors de la tête de l’Invention de la Sainte-Croix, le 3 mai de
l’année suivante. [l comptait bien que ce serait aussi pour lui
l’occasion d'un triomphe : son langage nous autorise à lui
prêter ce sentiment de confiance exagérée.
Notre peintre tint parole à MM. les Pénitents. À deux re-
prises, & chaque fois en moins de sept mois & demi de labeur,
il réussit à faire sortir de sa palette l'idéal dont il avait esquissé
les principaux caractères; matériellement le programme était
rempli. Hilaire Pader reçut pour honoraires la somme de
onze cents livres, soit cinq cent cinquante livres pour chaque
tableau ; les frais des « toilles, couleurs & autres choses néces-
saires » restaient à sa charge & diminuaient d’autant son bé-
néfice. À l’heure du paiement intervinrent deux bienfaiteurs
de la confrérie.
. Le syndic avait tiré de la bourse commune deux cents livres
avancées à Pader lors de la signature du contrat. Après l’achè-
vement de l’œuvre, le recteur de la confrérie, M. de Ciron,
offrit trois cent cinquante livres, & M. de Barthélemy, abbé
d'Eaunes',afhlié aux Pénitents noirs, prit à sa charge les frais
d'un tableau.
1. Abbaye d'Eaunes, ordre de Citeaux, établie dans la juridiction
consulaire de Muret avant la Révolution. La réédification de l'église
du monastère, aujourd'hui église paroissiale d'Eaunes, est dûe aux lar-
gesses de M. de Barthélemy, l'abbé commendataire dont il est ici ques-
tion. Une inscription placée sur un des murs du monument consacre le
souvenir de cette pieuse munificence.
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 309
Selon un usage suivi au dix-septième siècle & qui, assuré-
ment, n'était pas nouveau à cette époque, la compagnie avait
promis à Pader, si ses toiles étaient agréées, de lui faire tenir
en outre des onze cents livres « l’estoffe d’ung habit d’ung drap
honeste '. » En exécution de cette clause le peintre retira des
mains du syndic « l'estoffe de l’habit qui lui avoict esté pro-
mise. »
Ainsi donc il reste acquis qu'une bonne année (28 janvier
1656-12 avril 1657) suffit à Pader pour négocier & terminer
l’affaire des deux tableaux sur lesquels les critiques d'art de-
vaient s'appuyer spécialement pour apprécier un jour son
talent’. Ceux-ci, nous l’allons voir, n’ont guère ratifié le
1. Sous le rectorat de messire Pons Purpan, le Conseil de paroïsse
de la Dalbade offre au prédicateur de l'Avent & du Carème, comme
surcroît d'honoraires, de la toile pour confectionner des chemises.
(Voy. Arch. des Notaires de Toulouse; Fonds de la Dalbade : « Re-
gistre de l'élection des ouvriers, » années 1592 et suivantes, passim). Les
cadeaux en nature sont alors très fréquents. À la Dalbade, « le Pres-
cheur » reçoit chapons, lapins, perdrix, sucre, amandes, raisins, etc.
Une fois on lui accorde six cannes de satin vert rayé d'or, ibid. |
2. On connait à Toulouse sept tableaux de Pader (nous omettons
volontairement la Paix universelle du règne d'Auguste, tableau offert
par notre auteur à l’Académie de peinture de Paris, en 1659); ce sont :
1° la Fuite en Egypte, 2° le Deluge, 3° le Triomphe de Joseph (1656-57),
4° le Sacrifice d'Abraham, 5° Samson vainqueur des Philistins, 6° la Fla-
gellation de Jésus-Christ (1667), 7° le Passage de la mer Rouge. Ce der-
nier morceau était probablement dans la nef de l’église Saint-Etienne
dès l’année 1805. Du moins la Notice des tableaux, statues, bustes, des-
sins, &c., composant le Musee de Toulouse, imprimée à cette époque, ne
le signale pas. Il n'est point marqué dans les Notices de 1813 (60 p.) &
de 1818 (100 p.) La présence de cette toile dans la nef de la Métropole
a dû motiver l'attribution qui a été faite plus tard, à cette église, du
Triomphe de Joseph. Le Sacrifice d'Abraham & Samson vainqueur des
Pkhilistins sont actuellement placés sous la grande tribune de la nef à
Saint-Etienne. Le Catalogue de 1840, rédigé par M. Roucoule, ne men-
tionne plus comme visibles au Musée que a Flagellation & le Déluge.
Le Catalogue de George (1864) ne mentionne que la Flagellation &
met le Déluge sous la rubrique : Eglise Saint-Pierre (p. 276). Le De-
luge, dit George, « se trouve dans un état de dégradation bien regret-
table ; il est déposé dans une salle attenant à l’église Saint-Pierre »
(ibid. p. 188). Y est-il véritablement ?... Espérons que le futur rédac-
310 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH « ET « LE DÉLUGK n.
satisfecit que s'était attribué l'artiste par trop expéditif & trop
enflé de ses éphémères succès.
[XL
Le premier blâme adressé à Pader lors de l'exposition du
Triomphe de Joseph lui vint du menu peuple. l'artiste avait
exprimé les traits de l’un de ses enfants dans la figure d’un page
placé près du char : cette licence, on la lui pardonnait. Mais
ce qui froissa la délicatesse du public & fit passer le peintre
pour un homme de mauvais goût, ce fut la représentation de
la personne de Pader lui-même : il s'était peint sous les traits
du triomphateur! Dupuy du Grez a raconté l’incident & noté
l'impression générale : « On prétend, écrit-il', que Pader ne
« devoit pas historier son portrait dans la figure de Joseph, à
« cause qu'il n'étoit pas assez beau de visage ni de taille pour
« représenter son héros. Lorsqu'il exposa ce tableau, on mur-
« muroit fort de la liberté qu'il s'étoit donnée : les artistes
« même & le bas peuple y trouvoient à redire; mais l'on ne
« désapprouva pas le portrait d’un de ses enfans dans la figure
« du page qui est à côté du char, car sa jeunesse & le person-
« nage quil représente conviennent très bien à cette histoire. »
Pader avait-il eu soin d'obtenir l'agrément des Pénitents pour
se permettre de léguer ainsi, à leurs frais, son portrait à la pos
térité ? & se placer lui-même en si magnifique équipage ? Rien
teur du catalogue des tableaux exposés dans le Musée réorganisé dai-
gnera dresser la liste des œuvres de l'Ecole toulousaine au dix-sep-
tième & au dix-huitième siècles, & indiquera les endroits où l’on
pourrait visiter celles que l’on a su conserver.
1. Traité sur la Peinture, &c., par M° Bernard Dupuy du Grez, avocat
au Parlement. 1699; P- 329.
2. Citons, parmi les imitateurs de Pader, J. Michel & A. Rivalz.
Dans Les Noces de Cana (1707), le premier de ces peintres a introduit
« le portrait de sa femme sous la figure de la mariée & celui de son fils
sous celle de l’adolescent qui tient l’urne; » & le second, dans la Fon-
dation de la ville d'Ancyre par les Tectosages (1723), « a peint sous ses
propres traits le général des Tectosages ; l'architecte, sous les traits de
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 311
d'étonnant que le bail à besogne garde le silence sur cet arti-
cle; mais soit que Pader se fût muni d’une permission verbale,
soit que les Pénitents aient voulu se montrer, à l'encontre de
leurs concitovens, sympathiques à l'artiste de leur choix, il
paraît bien que nulle protestation ne s’éleva de leur côté.
Cependänt les esprits étaient déjà disposés à juger peu favo-
rablement une œuvre dans laquelle il y a, hélas! bien autre
chose à reprendre que le sans-pêne de l’auteur.
Le progrès de la critique du Joseph de Pader est curieux à
noter. Dupuy du Grez, moins exigeant que nous tous au point
de vue de l’exactitude technique, de la réalité du milieu où se
déroule le cortège triomphal, a l'air de se croire en Égypte
parce que le peintre a mis dans sa toile un palais quelconque
son père; le sculpteur, sous ceux de son ami Marc-Arcis. Les deux pa-
ges du prince sont également des portraits : ceux de deux de ses enfants,
dont l’un vu de face, devint plus tard le chevalier Rivalz. » Voyez Cata-
logue raisonne de la galerie de peinture du Musée de Toulouse, par
M. Roucoule, 3° édit., 1840, p. 228, & Catalogue raisonnée des tableaux
du Musée de Toulouse, par George, 1864, p. 203.
1. Le contrat passé entre les Pénitents & H. Pader, ainsi que les
quittances des honoraires promis au peintre, réduisent à néant la
légende en circulation à Toulouse, à la fin du dix-huitième siècle, rela-
tivement au Triomphe de Joseph. Malliot l’a consignée dans un de ses
écrits. Nous la lui empruntons sans la réfuter par le détail : ce sont
des assertions inexactes couronnées par une invention ridicule. « Un
seigneur voulant faire présent à la confrérie des Pénitents noirs d’un
tableau représentant le Triomphe de Joseph, chargea un ecclésiastique,
homme de goût, de le faire faire. Il s'adressa à Pader qui était son ami,
& qui, pour le complaire, plaça dans son morceau les portraits de
presque toute la famille de son bienfaiteur. Celui-ci était sur le char
& représentait Joseph; les dames & les enfants étaient peu chargés de
draperies. Cette espèce de nudité dont on exayéra l’indécence alarma
les dévots, donna naissance aux critiques & fit essuyer à l'ami de l'ar-
tiste des railleries si poignantes & si outrées qu’il le pria de draper dis-
crètement les figures. Pader qui avait soigné cette partie du tableau en
fit le sacrifice, mais non sans humeur. Ce fut bien pis, lorsque recevant
ses honoraires, loin de reconnaitre les soins qu’il s'était donnés pour
perfectionner les portraits, on ne lui en parla qu'avec mépris. Sa
patience fut à bout; il barbouilla toutes les tètes de femmes, fit son
portrait pour celui de Joseph. » (Voy. Wie de quelques artistes dont les
ouvrages font l'ornement de la ville de Toulouse, par Malliot.)
312 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
& un « obélisque avec des hiéroglyphes'. » Il ne se préoccupe
pas des vêtements imaginaires, disparates, des personnages.
Soucieuse de l'exactitude, la critique moderne n'a pas manqué
le reprocher à Pader « la fantaisie folle de tous ces amalgames
de costumes d’un Orient fabuleux & romanesque ?. » — Tel
mérite de l'œuvre est assez généralement confessé, & l'auteur
du Traité de la Peinture serait encore autorisé à soutenir qu'a
ses yeux, le char de Joseph semble « rouler » & que les che-
vaux paraissent « marcher... à travers une multitude qui re-
garde cette pompe 5; » on reconnaît en effet, présentement, de
l’entrain & un certain élan dans la composition # — De nos
jours, comme ïl y a près de deux siècles, c'est faire preuve
d’un esprit judicieux que de considérer séparément chacun des
groupes du tableau de Pader pour en goûter le mérite particu-
lier & ne se laisser point décourager par le manque d'harmonie
& le défaut de perspective de l’ensemble5. Mais que tout cet
examen du Triomphe reste cependant vague comparé à la va-
riété minutieuse des observations de MM. de Chennevières &
Paul Mantz! Les influences multiples qui ont concouru à for-
mer le caractère spécial de Pader & sa méthode indigeste sont
démêlées, analysées, & expliquent l’incohérence de son œuvre.
Le mot de l'énigme est enfin trouvé. Puisque des toiles
comme le Triomphe de Joseph déconcertent, nous devons de la
reconnaissance, nous profanes, à ceux qui ont débrouillé ce
1. Traité de la Peinture, p. 323.
2. Recherches sur la Vie & les Ouvrages de quelques peintres provinciaux
de l’ancienne France, par M. de Chennevières, t. IV. « Hilaire Pader. »
3. Traite de la Peinture, p, 329.
4. Les Peintres toulousains des dix-septième & dix-huitieme siècles, par
M. Ed. Saint-Raymond. 1892.
5, « Le Triomphe de Joseph a un groupe de fames à chaque aile du
tableau, sur la première ligne, dont le coloris est bien entendu, frais &
vague, ce qui fairoit un très bel effet si le reste suivoit ce ton; mais on
voit, dans la seconde ligne, Joseph sur son char & des officiers à cheval
qui le suivent, dont les couleurs sont plus pesantes & les ombres plus
fortes que celles de la première ligne; de sorte que cela ne fuit pas
assez. le coloris de ce tableau pris à pièces & groupe après groupe est
très bien entendu, mais on ne peut pas dire que l’ensemble soit harmo-
nieux. » (Traité de la Peinture, p. 215.)
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 313
chaos, eussent-ils mis un peu trop de complaisance à taper sur
un Gascon. D'un auteur passablement éreinté, il peut donc
rester quelque chose d’utile à étudier & à connaître : c'est le
cas de Pader. Malgré ses grossiers défauts, son œuvre n'est
nullement négligeable & on ne saurait mieux la recommander,
— même après avoir déclaré qu'il faut voir en elle « le triom-
phe de la peinture gasconne, » — qu’en rapprochant du nom
de son auteur ceux de Vouet, de Chalette & de Claude
Vignon.
ITL.
Si Le Triomphe de Joseph a obtenu quelques suffrages, Le
Déluge n'a jamais été admiré que par son auteur. Il est de tra-
dition que l’œuvre fut vivement critiquée & que le peintre dut
prendre la plume pour l'interpréter & la défendre. Le jugement
de Dupuy du Grez est complet & bon à retenir : « Le Deluge
est d’un coloris fort obscur; il y a au bas du tableau deux
figures qui embrassent un gros tronc d'arbre, mais qui ne sem-
blent pas sortir assez pour n'avoir pas les ombres plus fortes
que les autres qui sont plus éloignées, & n’ont pas du brillant,
où il seroit nécessaire, pour faire avancer. On voit plus avant
& presque sur la même ligne, à une aile du tableau, un groupe
de figures sur lesquelles tombe le jour principal, qui ont pour-
tant les ombres très fortes. Il y a, entre autres figures, trois
femmes accompagnées de draperies fort légères sur un fond
obscur, ce qui fait un assez mauvais effet. On remarque, à
l’autre aile du tableau & sur la seconde ligne, un groupe de
figures qui grimpent sur une terrasse, où les jours sont faibles
& les ombres fortes, comme si elles étoient sur la première
ligne. On aperçoit, après cela, la face des eaux & l'arche de
Noé à la faveur d’un éclair; tout le reste ne sont que des ténè-
bres, comme s'il avoit été nécessaire de représenter le déluge
dans la nuit pour n'être pas veu'. » Ces remarques pleines de
sens ont été confirmées depuis. M. Roucoule, avertissant les
visiteurs du Musée de Toulouse, leur disait dans son Catalogue
1. Traité de la Peinture, p. 215.
314 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
raisonné + « Au premier coup d'œil, cette vaste composition se
« fait remarquer par son aspect pittoresque. Il y a plus d'ima-
« gination que de goût dans ce tableau. Le peintre a choisi
« l'instant où un éclair embrase l'horizon & montre au specta-
« teur un grand nombre de scènes de deuil.
s Le coloris est obscur. Les têtes qui devraient exprimer le
« désespoir & l’horreur de la mort n'offrent, pour la plupart,
« que de l’exagération. Dans les détails, le dessin s'éloigne
« des règles de la science anatomique. Plusieurs individus,
« groupés les uns sur les autres, tombent dans un abîme par
« suite de la rupture d’une branche d'arbre à laquelle l’un
d'eux s'était accroché... Pader était peintre & poète. Il a
prouvé que des études trop variées conduisent rarement à la
« perfection. » |
La comparaison de ces critiques avec les étranges illusions
de Pader est d’une ironie cruelle. Lorsque notre peintre con-
çut le Triomphe de Joseph, il se persuada que son œuvre plai-
rait aux savants & aux ignorants. C'était déja beaucoup se
promettre. Mais lorsqu'il décrivit Le Déluge devant les Pénitents,
il devint lyrique & osa dire qu'il éclipserait les peintres de la
capitale. On voit quel résultat il a su atteindre par la bizar-
rerie de sa peinture trop conforme à l’extravagance de sa des-
cription. En mettant en regard & le projet des tableaux & les
tableaux eux-mêmes, on constate que Pader a passé de la con-
ception à l'acte sans rien reprendre au jet primitif, sans essayer
une retouche ni tenter une amélioration. Îl s'était cependant
réservé le droit de modifier le dessin original. Précaution inu-
tile! Pader était K trop pressé & trop présompiueux.
D'après lui, nous le savons maintenant, il importait, pour
apprécier avec équité ses deux toiles, de les avoir simultané-
ment sous les yeux. Elles devaient gagner au contraste. L'anti-
thèse des deux scènes est certainement évidente & capable de
produire un grand effet; mais ce résultat purement accidentel
1. Catalogue raisonné, &c., p. 237. — La phrase de M. Roucoule rela-
tive aux « études trop variées » exige un correctif. M. Roucoule n’a-t-il
pas écrit dans sa préface (p. 12) avec quelque emphase : « Artistes!
soyez peintres, mais avant tout soyez poètes? » Tout dépend de la pon-
dération du sujet qui se livre à la poésie & aux études variées.
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 315
des deux œuvres mises côte à côte ne donnerait ni à l’une n1 à
l’autre le mérite intrinsèque dont elles sont dépourvues. On
sourit aux explications ingénues de Pader, à son naïf com-
mentaire, sans se laisser gagner par son facile enthousiasme.
J. LESTRADE.
TEXTES INÉDITS.
[.
Bail à Besogne pour Hilaire PADER.
« ÂArticles & conventions faictes du consentement des con-
fraires de la vénérable confrérie Saincte-Croix de Messieurs
les Pénitens-Noirs, dressés entre M5 Pierre de Confort, doc-
teur & advocat en la Cour & sindic de lad. Compagnie, pro-
cédant en lad. quallité & par l’adveu de Messire Jehan-Bap-
tiste de Ciron, esleu conseiller du Roy en ses conseils & prési-
dent aud. Parlement, recteur de lad. Compagnie, d’une part,
« Et le sieur Hillaire Pader, peintre, d’autie, sur ce qué
led. Pader entreprend de fère deux tableaux pour estre posés
en l'esglise desd. s's Pénitens.
« Premièrement il est accordé que led. Pader fera lesd.
deux tableaux qui seront de mesme haulteur, longueur &
proportion que sont les autres tableaux qui ont esté desja mis
du costé gauche de lad. esglise en entrant, esquels sera repré-
senté, selon que l'art le requiert, ce qui est contenu au des-
seing qui en a esté faict entre parties en deux papiers séparés,
paraffés par led. sindic & Pader & remis devant moy notaire,
quoy faisant il fournira les toilles, couleurs & autres choses
nécessaires, & après les posera chacun en leur place dès que
les corniches y auront esté mises, lesquelles corniches seront
aux despens de lad. chappelle. Et sera obligé ledit Pader
d'avoir faict & posé l’ung des tableaux à l’opposite des autres
entre cy & la veille Saincte-Croix de septembre prochain, & le
second la veille Saincte-Croix de may de l’année prochaine à
316 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
peine de tous despens, domages & interest, & moyennant ce,
led. sindic promet luy baïller pour la façon desd. deux tableaux
& susd. fournitures la somme de onze cent livres qu'il luy
payera, sçavoir, pour ce qui regarde le premier tableau : deux
cent livres présentement, autres deux cent dans trois mois &
le restant lorsque led. premier tableau sera faict & posé. Et
pour ce qui est du second, les payemens en seront faicts de
mesme que du premier & à pareils termes [en] leurs pactes
norimément accordé. Que si le premier tableau faict & posé
qu'il soict n’agréoit pas à lad. Compagnie, en ce cas le traicté
du second demeurera de nul effect. D'ailleurs est convenu que
le présent traicté sortant entièrement à effet, led. sieur sindic
sera tenu luy donner l’estoffe d’ung habit d'ung drap honeste
dès que l’ouvrage aura esté achevé.
« Faict et arresté ce iour d'huy vingt huictiesme janvier
mil six cens cinquante-six : obligeants à l'entretènement de ce
dessus, sçavoir moy dict sindic les biens de la Compagnie, &
moy dict Pader les miens & ma personne. — H. Pader. »
Cote : « Conventions passées entre Messieurs les Pénitens-
Noirs & Pader pour la faction de deux tableaux. 1657. —
N° 22. »
IT.
Description du « Déluge », par H. PADER.
« Plan ou dessein idéal pour ce tableau du Déluge quy
doit estre représenté aux Pénitents-Noirs de Tolose.
« Îl sera divisé en trois parties quy composeront l’assem-
blage de toute la pièce & la musique visuelle.
« 1. — La première sur la ligne orisontale, par un sombre
esloignement, tiendra lieu pour la basse.
« 2. — La seconde sur la ligne de terre, sur laquelle nous
avons accoustumé de placer les plus grandes & voïantes figu-
res qui, par ces esclatantes lumières, fera le dessus,
« 3. — La troisième sera sur la ligne mitoiène qui, comme
une haute-contre, faira l’union de ces deux extrêmes, & par
les sçavents degrés de la perspective pratique, portera une
agréable harmonie aux yeux des spectateurs.
& LE TRIOMPHE DE JOSEPH n ET « LE DÉLUGE ». 317
« [. Dans le milieu du tableau & sur la première des sus-
dictes parties (comme dans le lieu le plus honorable & suivant
les règles du docte Lomasse', Miquellange? & les autres
grands peintres), je placeray l'arche qui se discernera au tra-
vers de la sçavente confusion des pluyes.
« IT. Dans la partie qui suivra & qui doit faire l'union des
deux extrêmes, je représenteray plus distinctement le somet
des hautes montaignes sur lesquelles on verra des personnes
qui grimperont pour se sauver, & d'autres quy trouvans la
terre détrempée glisseront & rouleront dans la mer. An pied
d'un arbre, ie représenteray une famille qui se fera connoïstre
pour telle par l’assistance que le chef d'icelle s’eforcera de don-
ner aux siens : il se hausera autant qu'il pourra sur ses pieds
pour faire tenir un de ses petis enfens à la mère qui sera desja
sur les branches dudit arbre, tandis que deux ou trois autres
enfens plus âgés s’esforceront d'y monter eux-mesmes. D'au-
tres aïant trop chargé un autre arbre, les branches venants à
se rompre, on les verra tomber de leur prétendu azile dans
l'abisme.
« IT. Sur la ligne de terre les principales figeures seront
quelques hommes sur le haut d’une tour parmi lesquels on
verra des belles malheureuses qui mesleront l’eau de leurs
pleurs à celle de la pluye; quelques-uns se sauvans à la nage
porterons leurs maïns sur les créneaux pour monter sur ladicte
tour que l’eau aïant presque gaignée iusqu'au dernier estage
esbranlera. Les corps qui seront représentés en ceste partie
seront les plus grands & les plus destachés de l'ouvrage,
comme les plus voisins de nostre veue.
« Dans les espaces qui resteront entre ces trois parties, je
représenteray quelques persones dans un bâteau ou qui se
sauveront sur des planches. Et parce qu'elles seront dans l’en-
1. L’italien Paolo Lomazzo dont Pader faisait grand cas. — Notre
peintre a traduit le Traite de la proportion naturelle du corps humain
composé par cet auteur.
‘2. Sic pour Michel-Ange.
318 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ».
droit le plus obscur du tableau, on les discernera à la faveur
des esclairs qui deschirans la nuë seront les seuls fambeaux
quy esclaireront leurs tristes funérailles.
«a Enfin, une esfroyable & surprenante horreur reignera
sur tout l'ouvrage qui, en délectant l’oeuil des curieux, por-
tera une terreur secrète dans leurs esprits, lorsque cest exem-
ple de la divine justice leur fera voir des corps morts flottants
sur Ja face de l'eau, des chevaux, des élefans & d’autres ani-
maux, & dans ceste espouventable confusion, les cris, Îles
pleurs, l'horreur, la tristesse, le désespoir & Ja mort!
« C'est le plus beau sujet qu’on puisse choisir pour un
tableau, mais c'est bien aussy le moins apparent & le plus
difficile qu'on puisse donner au peintre. C’est pourquoy, si
je l'entreprens, je veux ioindre & oster ce qui me semblera à
propos pour rendre plus acheté mon travail, & ie m'asseure
que me donnant courage & pleine liberté, ceste pièce sera
plus iudicieusement exécutée que pas une des autres, & que
sans aler à Paris, Mess les Confrères trouveront de quoy se
satisfaire en leur serviteur.
« H. PADER, de CIRON, de CONFORT. »
Au verso : « Pour Messieurs les Pénitents-Noirs. 1656. »
III.
Description du « Triomphe de Joseph » par H. PADER.
« Projet du 2° tableau pour Mess® les Pénitents noirs re-
présentant le triomphe de Joseph après qu'il eut expliqué les
songes au Roy d'Egipte.
u Ce tableau sera divisé en deux parties, où, sur la seconde
& presque au millieu, comme à l’endroict le plus honnorable,
cest Illustre Interprête des songes du Monarque du Nil, pa-
roistra sur le haut d'un char fait à l'antique, superbement vestu,
orné de l’anneau & du grand collier d'or que le Roy luy fit
donner, son visage beau & gay marquera la trentiesme an-
née. [1 tiendra les rennes de quatre grands chevaux blancs
qui traisneront le char sur lequel il sera assis. Devant luy
« LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 319
marcheront les joueurs de clairons, bucines & autres instru-
ments conformes au sujet. Ils seront précédés deu peuple quy
faisant haye recourbera la ligne sur l'extrémité du tableau du
costé de l'autel & ces lignes aboutiront à un DRAsnAne palais
qui paroistra dans le lointain.
À l’autre extrémité dud. tableau & du costé de la porte de
l’église la veue sera hornée par un arc de triomphe duquel
sortiront les Grands du royaume quy accompaigneront Joseph.
« Le suiet de ceste représentation estant diamétralement
oposé à celluy du déluge m'obligera d'employer une manière
bien différante pour rendre le tout conforme à la vérité & que
rien ne choque le bon sens.
« Jay dit que dans le déluge une surprenante horreur rei-
gnera sur tout le tableau : Icy tout au rebours, la joye s’of-
frira aux yeux des regardants par tous les endroits de l'ou-
vrage. Dans le précédent, l’air chargé de nuages sombres
n'aura rien de brillant que l’espouventable feu des esclairs.
Le ciel dans celluy-cy paraissant pur & net, semblera avoir
prins son manteau d'azur pour honnorer le triomphe de cest
illustre Hébreu.
Là, les pleurs, les gémissements, la frayeur, le désespoir,
les corps nus exposés aux injures de l’orrage & la pasleur de
la mort paroistront sur les visages esfarès de ces misérables.
Icy les ris, la joye, la pompe, la magnificence, la santé, les
visages colorés & tout ce qu'on peut imaginer de gay.
Là, le désordie & la nudité; icy, l'arrangement, la beauté
& le luxe des habits. Sÿ bien que sy la représentation du dé-
luge semblera une nuit, celle du triomphe de Joseph sera
comme un beau jour quy paroistra d'autant plus esclatant que
l'autre sera mélancolique.
« Le premier ne plaira qu'aux sçavants en peinture, où
le deuxième aura cest aventage qu'il donnera de l'agrément
aux uns & aux autres par la vivacité des coleurs qui tiendront
frès son colloris.
Et parce qu'outre le fonds du dessein & la beauté d’un
riche colloris il y a une autre partie que les excellens peintres
de la Grèce & de l'Italie ont appellé « les grâces de la Pein-
ture » (qui est un pur don que le Ciel fait aux hommes qui
310 « LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE LÉLUGE ».
naissent peintres) & qui fait le plus riche ornement des ta-
bleaux, je m'esforceray de l'introduire au bout du tableau quy
sera du costé de la sacristie, représentant sur la ligne de terre
quelque belle Egiptiène qui, tenant son petit entre ses bras,
luy montrera du doigt le héros de l’Egipte.
« Quoy que i'aye dit sur l’un & sur l'autre de ces 2 ta-
bleaux je ne resteray pas d’y adiouster ce que ie jugeray à pro-
pos pour rendre le travail plus accompli, désirant que la
mesme liberté me soit donnée pour retrancher ce qui pour-
roit embarrasser l'ouvrage :
« Poi che del dir al fatto
« Chie gran tratto'.
« H, PADER.
« de CIRON. de CONFORT. »
Au verso : « Plan du second tableau. »
IV.
Acquits.
19 « J'ai receu de Me de Confort, sindic de M5 les Péni-
tents Noirs, la some de deux cens livres en déduction du prix
du premier tableau, en deniers contens, dont m'en contente
& le quitte.
« À Tolose, le 28 janvier 1656.
« H. PADER. »
2° « Le douziesme du mois d'apvril mil six cens cinquante-
sept, à Tholose, après midy, par devant moy notaire, dans ma
maison, personnellement estant led. Pader, lequel déclare &
confesse avoir eu & receu dud. S' Confort, à ce présent & ac-
ceptant, la somme de unze cens livres contenues audict prix
faict, lequel [Confort] déclare avoir faict led. payement, sça-
voir : trois cens cinquante livres de deniers dont il a pleu à
M. le Président Ciron de gratiffñier lad. chappelle, & cinq cens
. 1. Entre le dire et le faire, il y a grande distance.
& LE TRIOMPHE DE JOSEPH » ET « LE DÉLUGE ». 321
cinquante livres de deniers qui luy ont esté aussi cy-devant
baïllés par Monsieur de Barthélemy, abbé d'Eaunes, conseiller
du Roy au Parlement, par une pareille libéralité dont il a
volleu uzer envers lad. chappelle. Et attendu led. payement,
led. Pader consent à la cancellation dud. contract & conven-
tion, content & satisfaict, ensemble de l'estoffe de l’habit qui
luy avoict esté promise, come led. sindic le faict aussy come
content des. deux tableaux qu’il a desjàa posés en lad. Cha-
pelle & ainsy l’a juré. — Présens : le sieur Raymond Taillas-
son, cirurgien, & Jean Désegaux, praticien, soubsignés avec
les parties.
« de CONFORT, sindic. __ H. PADER.
« P. T'AILLASSON. J. DÉSEGAUx.
a BESSIER, notaire. »
(Archives des Notaires de Toulouse.)
IX 21
LE CONVENTIONNEL VADIER
ET SES COLLÈGUES DE LA REPRÉSENTATION DE L’ARIÈGE
Marc-Guillaume-Alexis Vadier, qui fut successivement mi-
litaire, conseiller au sénéchal-présidial de Pamiers, député de
cette sénéchaussée aux Etats-Généraux de 1789, président du
tribunal du district de Pamiers, membre & président de la
Convention nationale, membre & président du Comité de
sûreté générale, naquit à Pamiers, le 17 juillet 1736, de
Guillaume Vadier, bourgeois & receveur des dimes du clergé
de ce diocèse, K de dame Philippe de Massot. Cet homme, qui
fut de haute stature, vigoureux de santé, dépassa l’âge octo-
génaire & s'éteignit dans une robuste vieillesse, vint au monde
frêle & chétif, & peu s'en fallut qu'en entrant dans l’exis-
tence il passât de vie à trépas. Les chanoïnes qui entouraient
son berceau durent l’ondoyer & remettre à plus tard la céré-
monie du baptême". Volontaire, à dix-sept ans, dans le régi-
ment de Piémont, il levient lieutenant trois ans après, fait
la campagne d'Allemagne, en 1757, dans l’armée de Soubise,
assiste à la déroute de Rosbach, abandonne l'armée, & ac-
quiert, en 1770, l'office de conseiller au présidial de Pamiers,
en remplacement de Daliot-Latage, décédé. L'avocat du roi à
ce présidial, François Darmaing, opposait obstacle sur obs-
1. L'acte de baptème de Vadier figure dans le registre des baptèmes,
mariages, sépultures de la paroisse du Camp, de Pamiers, & se trouve
actuellement dans les archives de la mairie de cette ville. Il signale la
particularité de l’ondoyement & la date de la cérémonie du baptême,
qui eut lieu le 29 du mème mois de juillet 1836.
LE CONVENTIONNEL VADIER,. 323
tacle à l'installation de Vadier & refusait de remettre les
lettres de provision. Il fallut un arrêt du Parlement de Fou-
louse pour l’y contraindre. A dater de cette époque com-
mence entre ces deux hommes, également hautains & passion-
nés, une antipathie, une haine qui s’avivait chaque jour &
qui atteignit son paroxysme pendant la période révolu-
tionnaire, chacun des deux adversaires luttant dans un camp
politique opposé. Vadier triompha; 1l envoya Darmaing à
l'échafaud.
Dans sa paisible fonction, le nouveau conseiller au prési-
dial étendit sa culture intellectuelle. I affina son esprit & sa
parole, naturellement souples & déliés, dans les discussions
& Îles controverses fréquentes, parfois subtiles & toujours
compliquées du Droit, sous l’ancien régime. Il devint un ju-
risconsulte avisé & un procédurier retors. Ces qualités acqui-
ses le servirent puissamment dans les luttes politiques si ora-
geuses de la seconde moitié de son existence. Quand on lit
les nombreux mémoires & libelles qu'il publia pour attaquer
ses adversaires, & surtout pour se défendre contre eux, on est
frappé par l’agilité & l’aisance avec lesquelles il sait se retour-
ner. Îl explique les faits avec plus de mauvaise foi que de
sincérité, mais avec les apparences de la vérité. Puis, lorsqu'il
a répondu, il écrase ses adversaires sous les invectives & les
sarcasmes amers & sanglants. Le sarcasme était l'arme habi-
tuelle & triomphante de ce fervent voltairien, qui se déclara
l'ennemi de Robespierre, parce que celui-ci, en rétablissant
la tête de l'Étre-Suprême, « tournait au cagotisme », selon
l'expression même de Vadier. Le fils d'un conventionnel,
Philarète Chasles, étant enfant, a connu le vieux représen-
tant de l'Ariège, qui, avec quelques débris de la Convention,
se réunissaient chez son père, à Paris, sous l'Empire. Voici
l’impression qu'il a éprouvée au contact de Vadier & com-
ment il l'exprime : « Des cent premières années précédentes,
« il résumait toute la portion sarcastique, dénigrante & des-
« tructive. C'était l'ironie froide, inexorable; il ne prononçait
« que des mots, & ces mots étaient, la plupart du temps,
« d’une syllabe : on eût dit qu'en parlant 11 se moquait de
« sa parole. La Révolution était pour lui la pointe sanglante
324 LE CONVENTIONNEL VADIER.
« d'une épigramme. Les railleurs de tout un siècle, en re-
« montant de Chamfort à Fontenelle, se concentraient dans
« ce vieillard extraordinaire. »
L'ironie, souvent, est faite d'orgueil & de rancune. Vadier
était orgueilleux & rancunier. L'avocat du roi, François Dar-
maing,ainsi que son frère, Gérôme Darmaing, avocat, étaient
à Pamiers, à la tête d’une petite fraction de la bourgeoisie,
ayant l'esprit étroit & vaniteux, affectant les allures & les
prétentions de la petite noblesse, qui tenait rigueur à Vadier
de son origine. François Darmaing l'appelait dédaigneuse-
ment « le fils d'un laquais'. »
Un nommé Pilhe, surnommé La Beaumelle, qui avait
l'habitude de rimer des vers fort mauvais, raillait le futur
conventionnel de sa fuite du champ de bataille de Rosbach &
lui décernait l’injurieuse qualité d'affranchi?.
L'âme hautaine de Vadier était ulcérée. À l'un de ses accu-
sateurs qui lui reprochaïit son origine plébéienne, il répondait
dans un vigoureux libelle : « Avec quelle bassesse ce calom-
« niateur prend-il l'occasion d'attaquer jusques à mon origine?
« Tu mens là-dessus, vil imposteur, comme sur tout le reste;
« mon père eût-1l été tel que tu le dépeins, je ne rougirais pas
« de lui appartenir, puisqu'il a vécu sans reproche & qu'il a
« emporté, à sa mort, les regrets &K l'estime de tout le monde
« & surtout des pauvres. Il était receveur des décimes & non
« pas cuisinier. S'il a existé des épigrammes là-dessus, le mé-
« pris qu'elles méritaient a dû en éterniser l'oubli. »
Guillaume Vadier, père du conventionnel, avait été « mais-
tre d'hôtel » de M£' de Verthamon, évèque de Pamiers, qui, pour
reconnaitre ses bons & loyaux services, l'avait nommé rece-
1. Lettres de Darmaing au garde des sceaux.
2. Voici les vers de Pilhe :
« Eh bien, pauvre affranchi, que devient ta fierté?
« Horace, ton ami, t’a-t-1l déconcerté?
& Tu ferais bien en tout de suivre ses principes,
& Toi qui fus à Rosbach ce qu'il fut à Philippes. »
Le régiment de Piémont se conduisit bravement : il eut 79 officiers
hors de combat:
LE CONVENTIONNEL VADIER. 325
veur des deniers du clergé. Cette fonction, aussi honorable
que lucrative, explique la fortune de son fils Marc- Guillaume,
laquelle s'élevait à plus de 300,000 livres.
Repoussé par une caste qui n'était, en réalité, qu'une côte-
rie, Vadier se tourna vers le peuple, où il trouva des cœurs
chauds & dévoués. I] lui rendit en dévouement cette affec-
tion, &, dans un giave procès que les pauvres de Pamiers
eurent à soutenir contre l'administration de l’hospice, il défen-
dit les pauvres avec énergie. Sa popularité était conquise
il fut nommé député aux Etats-Généraux. Son cœur débor-
dait de ressentiment & de haine contre cette société qui l’avait
humilié. Pour la détruire, il mit en activité tous les ressorts
d'une nature vive & passionnée, fourhe & brutale, violente
& insensible jusqu'a la cruauté, se raillant des gémissements
des victimes dont le sang l'éclaboussait.
Il n'entre pas dans le plan de cette étude de faire connaître
le rôle de Vadier dans les assemblées politiques & dans le
Comité de sûreté générale. Divers historiens l'ont mis en
relief. La Terreur fut l’apogée de la puissance de Vadier.
Beaucoup d'hommes de la Révolution furent aussi sangui-
naires que lui; aucun ne le surpassa. Fouquier-Tinville était
tiède à ses yeux. Plusieurs fois il se transporta au tribunal
révolutionnaire pour stimuler le zèle de l'accusateur public,
des jurés & des juges. Mais les occupations multiples & acca-
blantes de président du Comité de sûreté générale ne l'em-
pêchaient pas d'étendre sa surveillance inquiète & farouche
sur le département de l'Ariège, où 1l avait des ennemis qui
étaient aussi ceux du régime qu'il personnifait. Il ÿ avait là
une œuvre de révolution & d'extermination à accomplir.
La Convention nationale avait envoyé dans les départe-
ments du Sud-Ouest plusieurs de ses membres avec le titre &
Ja qualité de commissaires. L'un d'eux, Chaudron-Rousseau ,
député de la Haute-Marne, montaonard ayant voté la mort
du roi, s'était rendu à Foix & y était retenu par les charmes
d’une femme, Sophie de Sénovern, fille d'un avocat au par-
lement de Toulouse, mariée à un ancien constituant de
l'Ariège, Bergasse-Laziroules. [1 établit dans le chet-lieu de
ce département Île siège de son proconsulat. Vadier savait
3216 LE CONVENTIONNEL VADLIER.
que ce commissaire était investi de la confiance de la Con-
vention. ]l s'efforça par des démonstrations amicales, par des
paroles laudatives, de l'assucier à ses proscriptions dans l’Ariège.
Le 10 germinal an [l, il adressait à son fils ainé, Jacques
Vadier, ces mots : « Si Chaudron est chez nous, renouvelle-
« lui mon amitié. Il ma rendu compte de tout. J'étais bien
« sûr de ses intentions. C'est l’homme le plus pur, peut-être,
« de la Convention & tu jugeras par là combien il doit être
« mon ami. » À son tour, Vadier fils écrivait à Chaudron-
Rousseau, le 29 prairial : « Je t'envoye un extrait des repis-
«tres du conseil général de la commune de Pamiers conte-
« nant une adresse à Capet, à raison des événements du
« 20 juin 1892, pour que tu fasses de suite, conformément à
« Ja lettre que vient de m'écrire mon père, traduire au tribu-
« nal de Paris tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire.
« Tu dois aussi joindre à ce convoi Darmaing, ancien maire
« de cette ville; de même que Pilhe, détenu ici, sans oublier
« son frère Pilhe dit La Beaumelle, reclus a Toulouse. Je te
« communiquerai la lettre que mon père m'a écrite à cet
« égard. Vive la Montagne! & périssent les insectes coalisés
« contre le premier peuple de l'univers! J’embrasse Rowel,
« Payan , Commiéra. »
« Pamiers, septidi messidor an Il, Vadier fils au brave
« montagnard Chaudron Rousseau. — ...Je te ferai part, à
« ton arrivée ici, de plusieurs lettres que m'a écrites mon
« père, contenant les noms de plusieurs personnages que tu
« devras faire traduire au Comité de sûreté générale, à Paris:
« Lafont, de Sabarat; Servolle, détenu à Toulouse; Sicre
« cadet, de Laborie; Séré, détenu à Foix; d’Artiguières, à
« Foix; Peyrefite, curé à Ustou; Peyreftte, son frère, à
Saint-Lizier ; Layroule, détenu à Foix. »
Voici maintenant comment sexprimait le conventionnel
Vadier avec les dame du peuple, en mission, Baudot
& Chaudron-Rousseau : « 9 du 2° mois de l'an II. Braves
« montagnards.… Je vous rs mille actions de grâces, chers
« collègues, de tout le bien que vous avez opéré par votre
« énergie dans le département de l'Ariège; il n'en fallait pas
« moins pour retirer ce beau pays de l’apathie où il était
=
LS
2
A2
«
«
«
LE CONVENTIONNEL VADIER. 327
plongé. L'esprit public n'avait pu percer la croûte des pré-
jugés & de l’ignorance dans un pays livré à la prêtraille,
aux escrocs du palais, à la morgue de quelques insolents
hobereaux. Vous avez touché dans le vif; il n’y a que ce
salutaire scalpel qui pouvait extirper la carie corrosive qui
avait pourri tous les canaux de la félicité publique. Je vous
conjure, braves montagnards, de râcler jusqu'aux moindres
immondices, si vous voulez que l'arbre de la Liberté dé-
ploye de vigoureuses racines, etc., etc... »
Le 28 pluviôse, 1l dénonce de Paris, à Chaudron, le juge
de paix de Pamiers, Vignes, qui fut son partisan & son ami
dévoué au début de ja Révolution. « Le premier service que
tu as à rendre à mon pays & à ma ville est de le délivrer de
cet homme. Il faut ensuite réincarcérer les aristocrates les
plus saillants, tels que Castel, Darmaing, Larrue, Ducha-
longe, Lemercié (abbé'); Bayle, ex-président du tribunal
criminel; Sicre, Séré fils, Dartiguières, Bribes, Belbèze,
Gardebosc, Garrigou, Layroule, Charli aîné, Montalègre,
les Rigal frères, Bardou fils, Palmade, Montsirben frères,
Lacvivier, Servolle, Déramond, de Saint-Paul; Pauly, d’Ar-
tigat, Soleres-Beauce, à Varilhes; Guerre, du Carla ; Gar-
rigues, de Daumazan; Leychard, Dedieu, Cassain, Cau-
bère, Michel, Martimort, de Mazères; Malrac, Caudeval,
Montfaucon, Tournier, Dénat, Deloum, Dufresne, Ma-
nent-Tamby, à Mirepoix. Je me borne, pour cette fois, à
cette liste, parce que le courrier me presse. Je reviendrai à
la charge, s'il le faut. J'attends tout de ton zèle, tu peux
compter sur le mien. — Je t'embrasse bien cordialement. »
Vadier ne manqua pas à sa promesse. « J'apprends avec
inquiétude, écrit-il le 13 floréal à Chaudron-Rousseau,
que les prêtres ne cessent de travailler le peuple dans
l'Ariège, & qu'ils ne font que trop de progrès. Il eût fallu
ne pas laisser un de ces scélérats dans ce pays... Ce n'est
pas en vain que la vertu doit être mise à l’ordre du jour,
point de composition avec les fripons, de quelque manteau
1, Cet abbé Lemercié fut le second évèque constitutionnel de
l'Ariège. Sacré à Toulouse le 1“ mars 1801.
328 LE CONVENTIONNEL VADIER.
« qu'ils se couvrent... Je t'observe que l'évêque de l'Ariège,
« quoique vertueux, probe & même patriote, est cependant
« attaché avec de la glu aux prestiges & aux singeries reli-
« gieuses. S'il a, comme je n'en doute pas, quelque part aux
« excursions fanatiques de son clergé, il serait prudent, sans
« manquer d’égards pour sa probité & sa vieillesse, de con-
« seiller le changement d'air & de lui conserver son revenu
« à vingt lieues de son clocher. Il ne faut pas risquer une
« Vendée pour un homme. »
Du 4 praïirial an II. Vadier à son ami Chaudron. —
« Tu connais mon austérité & l’inflexibilité de mes princi-
« pes... On m'a envoyé bien des pièces contre les scélérats
« traduits ici, de Pamiers ; il en résulte que les Pilhes, Solère
« & les signataires de l'adresse liberticide envoyée au tyran
« par la municipalité de Pamiers de ce temps-là sont impli-
« qués par ces mêmes pièces. [l faudra faire traduire ici tous
« ces coquins-là, de brigade en brigade, si l’accusateur public
« négligeait de les appeler. Tu ne dois pas négliger non plus
« de faire arrêter indistinctement tous les prêtres & de les
« éloigner au moins à vingt lieues. I] est aussi des coquins
« qui les suppléent dans leurs complots. Quoique tu en aies
« incarcéré plusieurs, il en demeure encore de bien dange-
« reux. Voici une liste des principaux que ma mémoire me
« fournit... » Suit une liste de plus de soixante noms dans
laquelle nous relevons entre autres ceux de Bribes, ex-juge;
Saurine, ex-commissaire national; Laziroule, maire de Sau-
rat; Sénovert, de Toulouse, réfugié à Saurat?.
Bergasse-Laziroule, maire de Saurat, avait été député de la
sénéchaussée de Foix, collègue de Vadies aux États- Généraux
1. Il s'agit de Bernard Font, premier évêque constitutionnel de
l'Ariège, sacré dans l’église métropolitaine de Toulouse, le 15 mai 1791.
Député du clergé aux États-Généraux en 1789, il avait prêté serment
dans l’assemblée nationale, à la constitution civile du clergé.
2. Les lettres, dont nous n'avons reproduit que des extraits, font
partie du dossier de Chaudron-KRousseau, qui fut, après le 10 thermi-
dor, décrêté d'accusation, comme tous les représentants du peuple en
mission. M. Albert Tournier les a reproduites dans une étude récente
sur le conventionnel Vadier.
LE CONVENTIONNEL VADIER. 329
& à l’Assemblée nationale. Ses votes s'étaient toujours con-
fondus avec ceux de Vadier. Sénovert était le père de Sophie
de Sénovert, femme du maire de Saurat, pour laquelle Chau-
dron-Rousseau professait une affectueuse admiration. Bribes,
Saurines, Vignes & plusieurs autres citovens arrêtés avaient
été du nombre des premiers ouvriers de la Révolution. Chau-
dron savait concilier ses rigoureux devoirs avec les sentiments
de justice & d'humanité. Il fit procéder à des incarcérations,
mais il ne se hâtait pas de traduire les citoyens ariégeois au
Comité de sûreté générale’. Vadier, impatient, s'adressa aux
représentants en mission, Milhau & Soubrany.
Un premier convoi de citoyens ariégeois fut dirigé sur
Paris dans les premiers jours de floréal an IT. Ils comparurent
le 23 prairial devant le tribunal révolutionnaire, furent con-
damnés à mort & exécutés, le même jour, à la porte Saint-
Antoine?.
Le 2 thermidor, quatre nouveaux Ariégeois comparaissent
devant les mêmes juges; ils sont condamnés à mort & exécu-
tés sur la place du trône.
Vadier les avait poursuivis de sa haine. Le 4 prairial, il
écrivit à Fouquier-Tinville : « Ces scélérats ont montré depuis
« l'origine de la Révolution une aversion profonde pour le
« nouveau’ régime... Je t'observe que si, par malheur, ces
« hommes pouvaient être acquittés, ce serait une calamité
« publique. »
Un troisième convoi de citoyens, au nombre de soixante,
extraits des prisons de l'Ariège, fut dirigé sur Paris, dans les
premiers jours de thermidor, tous victimes vouées par Vadier
1. Îl refusa d'incarcérer cinq cents personnes portées sur une liste
de Baby, député suppléant à la Convention, & l'un des séides de
Vadier. Les prisons de l'Ariège en contenaient d’ailleurs un plus
grand nombre & regorgeaient de détenus.
2. Voici leurs noms : François Darmaing, Jérôme Darmaing, Jeau
Montsirhben, Jean-Pierre Montsirbent, Rigail, Rigail-Moinier, Pal-
made-Fraxine, Joseph Larue, Noël Castel, J.-P. Larue, de Paniers.
3. Ces malheureux étaient : Cazes, Tisseire, Voisard, Dardigna, du
lieu de Montaut (Ariège).
350 LE CONVENTIONNEL. VADIER.
à l'échafaud'. De nouveaux transports de prisonniers étaient
préparés. Vadier paraissait résolu à décimer l'Ariège.
Clausel (Jean-Baptiste), dit Clausel jeune, était maire de
Lavelanet, lorsque les électeurs de l'Ariège le nommèrent
député à l’Assemblée législative, dans la séance du 5 septem-
bre 1791, & un an après, le 4 septembre 1792, député à la
Convention?. Il avait une taille au-dessous de la moyenne,
un corps épais & robuste, le visage coloré, le regard vif &
pénétrant, la parole sonore, le ton autoritaire, le caractère
ardent. Comme tous ses collègues de l'Ariège, il adopta Îles
principes jacobins & montagnards, siégea à la Montagne, vota
la mort du roi & s'associa à toutes les mesures révolutionnai-
res. [l prit souvent la parole dans les assemblées politiques.
Il n'était pas un orateur de grande envergure; ses discours
étaient courts, mais pompeux K déclamatoires, comme tous
ceux de cette époque. 1] exprimait sa pensée en des phrases
nettes, concises, impératives. Dans la séance du 12 brumaire
an IT, il demande la confiscation des biens de la Dubarry
en ces termes : « Tandis que le patriotisme des citoyens fait
« rentrer dans le trésor public les dépouilles du luxe, du
« fanatisme & de la superstition, la Convention doit s'occuper
« d'y ramener celles du despotisme. Vous venez de fonder
« une république; elle ne peut être solidement établie si elle
« n’a pas la vertu pour base. Or, point de vertu sans mœurs.
« Il est étonnant que vous fermiez les yeux sur les dilapida-
« tions du pénultième tyran, du Sardanapale des Français;
« il est étonnant que vous laissiez une fortune scandaleuse à
« l'infâme prostituée de Louis XV. Je demande que tous ses
1. C'étaient, entre autres : les frères Moilière, Rabot, Ribeaute,
Menjole, Dartiguières, Dommeng, Bénazet, Igounet, Séré, Solères-
Bos, Pilhes-Labeaumelle, Marion, Martimor, Blazi, etc. Ils arrivèrent
à Paris après le 10 thermidor, & grâce à cet événement imprévu, ils
sauvèrent leur tête.
2. Clausel avait un frère ainé, négociant à Mirepoix (Ariège), qui
fut membre du Comité de surveillance de cette commune pendant la
Terreur, & qui, après le 9 thermidor, refusa la fonction salariée de
membre du district de Mirepoix. Clausel, de Mirepoix, fut le père du
maréchal Clausel,
LE CONVENTIONNEL VADIER. 331
« biens soient confisqués au profit de la République. » La
‘Convention passa à l’ordre du jour, motivé sur ce que la Du-
barry, en état d'arrestation, va être renvoyée au tribunal
révolutionnaire".
Clausel habitait, à Paris, la maison portant le numéro
1446 de la rue Saint-Honoré, où était également logé son
collègue Vadier. Mais cette cohabitation n'avait pas rendu
plus intimes & plus amicaux les rapports des deux conven-
tionnels; au contraire, les voisins racontaient que de fré-
quentes discussions éclataient entre eux. Leurs caractères
étaient dissemblables. Vadier était dissimulé & froidement
méchant. Clausel avait une franchise rude, un caractère
emporté. Celui c1 voulait le triomphe de la Révolution par
les voies légales, l'obéissance aux décrets de la Convention,
quelque excessive qu'en fût la sévérité ; il haïssait la tyrannie
& l'anarchie. L'autre se réjouissait de répandre le sang, aimait
la violence, l'arbitraire, la délation, les massacres, la spolia-
tion?.
Delfour, officier municipal de Pamiers, ayant été massacré
dans les rues de cette ville, Vadier applaudit à ce massacre :
« Delfour, écrit-1l, dans sa Réponse aux accusations de Le-
« cointre, Delfour, d'exécrable mémoire, ofhcier municipal,
« ennemi du peuple, qui, comme Foulon & Bertier, expia
« ses crimes sous la hâche vengercsse du peuple, qu'il osait
« braver par son insolente aristocratie. »
Vadier était lâche. Clausel était courageux. Le premier
était sans cesse préparé & prêt à la fuite, dès qu'il appréhen-
dait le danger. Il sut se soustraire, en se cachant, au décret
de déportation voté contre lui par la Convention, dans la nuit
du 13 germinal an III. Les gendarmes chargés de l'arrêter
constatèrent qu'il avait disparu depuis la veille de son doimi-
cile, après avoir emporté le vin de sa cave & les matelas même
de son lit.
Clausel, dans la séance orageuse du af prairial, qui fut
1. Moniteur universel.
2. Vadier voulait les dépouilles des victimes non pour lui-même,
mais pour la République, Sa probité privée n’a jamais été contestée,
332 LE CONVENTIONNEL VADIER.
ensanglantée par le meurtre du député Féraud illustrée par
l'impassibilité stoïque du président Boissy d’Anglas, se tourne
vers les tribunes envahies par les insurgés, &, découvrant sa
poitrine, s'écrie : « Ceux qui nous remplaceront, en marchant
« sur nos cadavres, ne travailleront pas avec plus de zèle au
_« salut du peuple. Citoyens, songez-y bien, les chefs du
«a mouvement seront punis & le soleil ne se couchera pas sur
« leurs forfaits'. »
La cause la plus irritante des discussions entre les deux
conventionnels venait des agissements de Vadier dans l'Ariège.
Les victimes de ses procédés terroristes en appelaient à la jus-
tice & à l'humanité de Clausel. Les explications échangées
étaient violentes de la part de ce dernier, évasives & men-
teuses du côté de Vadier. Celui-ci, à propos de quelques ras-
semblements, dans les bois de Saverdun & de Montaut, de
conscrits qui voulaient se soustraire à la réquisition, mena
grand tapage & dénoncça la formation d’une nouvelle Vendée.
Il accusa Cazes, Tisseire, Dardigna & Voisard, du lieu de
Montaut, & les frères Leprince, de Saverdun, d'en avoir été les
instigateurs, & 1l écrivait, le 23 nivôse an IT, à son ami
Groussac, maire de Toulouse : « Tu sens, mon cher Grous-
« sac, combien il est intéressant, soit pour le repos des bons
« citoyens, soit pour la cause des commissaires civils & la
« confusion de leurs détracteurs, soit pour démasquer Île
« fourbe Clausel, qui ne sévit que sur quelques paysans en
« épargnant les grands coupables, combien, dis-je, 1l est inté-
« ressant de recueillir les preuves qui doivent faire tomber la
« têtes de ces derniers k épouvanter leurs pareils. »
Parmi les hommes poursuivis par la haine féroce de Vadier,
quelques-uns étaient assurément les ennemis avérés de la Révo-
lution & fortement engagés dans une lutte implacable contre
elle. D'autres, attachés à ses principes & patriotes, n'étaient
coupables que de modération. La dénonciation du plus obscur
citoyen suffisait souvent pour livrer les uns & Îles autres à
l’'échafaud. Clausel n'était certes pas un modéré. Dans la
séance de la Convention du 8 germinal an III, répondant à
1, Moniteur universel,
LE CONVENTIONNEL VADIER. 333
Barrère, ancien membre du Comité de Salut public, qu'il ac-
cusait de violence & d’arbitraire dans l'exercice de cette fonc-
tion, il disait : « Je conviens qu'il fallait mettre à l'ordre du
« jour la terreur contre les ennemis de la patrie, mais il ne
« fallait pas en abuser. »
Mais la terreur elle-même n'était-elle pas un terrible abus
érigé en un système de gouvernement, organisé & légalisé par
les décrets de la Convention : institution du tribunal révolu-
tionnaire, loi des suspects, mises hors la loi, etc, etc. ? Et Clau-
sel n’avait-il pas voté tous ces décrets? Mieux encore : après le
9 thermidor, dans la séance du 4 brumaïre an.IIf, une dépu-
tation de Ja section du Panthéon s'étant présentée à la barre
de la Convention pour réclamer l’abrogation de la loi des
suspects & demander la mention hogorable & le renvoi de la
pétition au Comité de législation & de sûreté générale, Clau-
sel s’écrie : « Je m’y oppose; il ne faut pas que les aristocrates
« pensent que la Convention veuille les protéger, parce
« qu'elle a mis l’humanité à l’ordre du jour. »
Mais le caractère mobile et passionné de Clausel l’entraînait
à des actes semblables à ceux qu'il reprochait aux agents ter-
roristes. Il fut un réacteur extrêmement violent, & il demanda
du sang à son tour. Dans la nuit du 13 germinal an III, la
Convention avait décrété la déportation contre Collot, Billaud,
Barrère, ancien membre du Comité de Salut public, & Va-
dier, qui avait fait partie du Comité de Sûreté générale.
Celui-ci, nous l'avons dit, s'était dérobé à l'exécution du
décret par la fuite, mais les trois premiers se trouvaient dans
la Charente, attendant le navire qui devait les emporter dans
la Guyane. Après l'insurrection du 1° prairial, des commis-
sions militaires instituées jugèrent & condamnèrent à la
peine de mort les auteurs et les complices principaux de cette
insurrection. Dans la séance du 5 prairial, Clausel, devenu
membre du Comité de Sûreté générale, monte à la tribune :
« Il y a quelques jours, dit-il, que vous avez chargé vos co-
« mités de veiller à ce que les quatre grands scélérats que vous
« avez jugés soient sur-le-champ déportés; maintenant vous
décrétez ‘l'arrestation & d'accusation ceux de vos collègues
qui ont coopéré à la révolte. Pourquoi ces mesures, citoyens ?
8
R
334 LE CONVENTIONNEL VADIER.
Lorsque d’autres hommes sont traduits devant votre Com-
mission militaire & menés à l'échafaud , pourquoi ces excep-
“ tions? Je demande que vous fassiez traduire à Paris, devant
« la Commission militaire, les représentants condamnés à la
« déportation & ceux qui ont autorisé, fomenté par leurs dis-
« cours, les attentats qui sont commis contre la représentation
« nationale'. » On fit observer que les membres des anciens
comités ainsi désignés n'avaient pu prendre part à l’insurrec-
tion de prairial puisqu'ils étaient arrêtés dans ce moment &
éloignés de Paris. La proposition de Clausel n'en fut pas
moins votée, Celui-ci demandait, en réalité, les têtes de ces
quatre conventionnels, ses anciens collègues. Mais, heureuse-
ment pour eux, la nouvelle du décret arriva à La Rochelle
le lendemain du départe du navire! Cette circonstance Îles
sauva.
Un décret du 4 messidor an II] nomma Clausel représen-
tant du peuple, en mission dans les départements de l'Aude,
de la Haute-Garonne & des Pyrénées-Orientales. Il y appli-
qua sa politique de réaction violente qu'il avait soutenue dans
la Convention, après le g thermidor. Maïs il constata bientôt
que les réactions comme les révolutions ne s'arrêtent pas
aux justes limites. Avec sa versatilité naturelle, il passa de
nouveau au parti des jacobins & réinstalla les autorités révo-
lutionnaires dans ces départements. Il devint membre du
Conseil des Anciens, applaudit au coup d'Etat du 18 bru-
maire, entra au corps législatif de Bonaparte & mourut à
Paris en 1804. Les autres conventionnels de l'Ariège furent
Lakanal, Gaston, Campmartin K Espert. Les deux premiers,
souvent en mission, soccupèrent peu de leur département.
Campmartin était pharmacien à Saint-Girons, & Espert,
homme de loi à Laroque, avant la Révolution. L’un & l’autre
sont demeurés obscurs & se bornèrent à voter en silence sur
les bancs de la Montagne, où ils siégeaient.
Le département de l'Ariège avait accueilli avec joie les
principes de la Révolution. Il y avait quelques dissidences,
notamment parmi les prêtres dépouillés de leurs bénéfices &
À
1. Moniteur universel.
LE CONVENTIONNEL VADIER. 335
les légistes privés de leurs othces de judicature; mais le nom-
bre en était très restreint. Cependant, les violences révolu-
tionnaires, les réquisitions, les incarcérations, la tyrannie
d'nne poignée de terroristes avaient attiédi l'enthousiasme
des premiers jours. Les levées en hommes, pour les armées,
s'effectuaient difficilement. Le nombre des réfractaires aux
lois militaires augmentait tous les jours.
Vadier fit envoyer par le Comité de Salut public, en qua-
lité de commissaire civil pour représenter l'énergie révolution-
naire dans le district de Tarascon, son ami Groussac, négo-
ciant à Toulouse & maire de cette ville. Mais la mission de
ce dernier fut très courte, le commissaire de la Convention,
Chaudron-Rousseau, étant venu remplir ce rôle.
Dans le district de Saint-Girons, Vadier fit nommer com-
missaire civil le nommé Allart, de Montesquieu-Volvestre,
deuxième député suppléant de la Haute-Garonne à la Con-
vention, révolutionnaire, montagnard & terroriste déterminé,
qui avait eu des démêlés avec Dario, premier député suppléant,
qu'il avait fait envoyer à l’échafaud sous l'accusation de fédé-
ralisme.
Allart, arrivé à Saint-Girons, s'était associé Baby, député
suppléant de l’Ariège à la Convention, ami de Vadier, terro-
riste ardent; Massiac, qui tenait dans sa maison, à Paris, un
club ultra-jacobin; Picot, ancien garde du corps, chassé de
l'armée révolutionnaire pour des méfaits. Il avait formé une
armée révolutionnaire de cent cinquante hommes pris dans
les réfractaires aux lois du recrutement, terrorisait le pays,
pillait les maisons, arrêiait, en quelques jours, deux cents
personnes, faisait braquer les canons sur la place publique &
menaçait d'envoyer à la guillotine tous les suspects. En même
temps, 1] dénonçait à la Convention l'incivisme du départe-
ment de l'Ariège. La société populaire & montagnarde de
Foix avait délégué le citoyen Roques à la Convention pour
justifier l'Ariège. Mais ce délégué fut arrêté à Toulouse par
ordre du représentant Paganel. |
Caubère, membre de l’administration du district de Saint-
Girons, dénonça les violences d’Allart à la Convention. Cette
assemblée avait précédemment décrété la dissolution des
336 LE CONVENTIONNEL VADIER.
armées révolutionnaires dans les départements; mais Baby,
qui en était le chet dans l'Ariège & dans la Haute-Garonne,
n'avait tenu aucun compte de ce décret. La dénonciation de
Caubère fut portée à la tribune par Cambon, député de
l'Hérault. Aussitôt après, Clausel monte à son tour à la tri-
bune : « Je dénonce, dit-il, Baby & Massiac pour ne pas avoir
« obéi à la loi, pour commander encore une troupe révolu-
« tionnaire à Toulouse, qui, par la terreur, étouffent les
« plaintes des assemblées primaires afin d'obtenir d'elles que
« leurs pouvoirs.leur soient continués. Je demande que la
« Convention mette hors la loi ceux qui, huit jours après la
« publication du décret, n'auraient pas cessé leurs fonctions. »
(Séance du 27 frimaire an II.) La Convention vota l’arresta -
fion d’Allart, de Picot, de Baby & de Massiac.
Le lendemain, Vadier, qui était absent au moment de ce
vote, demande à la Convention le rapport du décret d’arresta-
tion, en ce qui concerne du moins Allart, qui est, dit-il, un
excellent républicain, qui a arrêté le progrès du fédéralisme
dans l'Ariège, qui est un patriote aussi pur qu'utile. [l con-
sent à ce que la conduite d’Allart soit scrupuleusement exami-
née, mais il insiste vivement pour la suspension du décret. La
Convention vote cette suspension.
Cette décision mécontenta fort les Saint-Gironnais. Le
11 nivôse an If, la Société populaire de Saint-Girons adresse à
Vadier la lettre suivante : « Les sans-culottes composant la
« Société populaire & montagnarde de Saint-Girons, au
« citoyen Vadier. Les montagnards du district de Saint-
« Girons ne voulant point précipiter leur jugement sur ton
« compte, viennent te demander-aujourd’hui quels sont les
« motifs qui te rend (sic) le défenseur du commissaire civil
« Allart, de ce commissaire qui a fait gémir, pendant plus de
« deux mois, le peuple montagnard de l’Ariège sous l’oppres-
« sion. Îls doivent être bien grands ces motifs, dès que tu t'élè-
« ves contre ton pays. Mais rappelle-toi de notre amour pour
« la patrie, de notre zèle à défendre la République une &
« indivisible, & rends-nous la justice qui nous est due; sans
« quoi, nous te déclarons que tu n’auras plus notre estime. »
LE CONVENTIONNEL VADIER. 337
Signés : Mayniel, président; Dauby, secrétaire; Signorel,
secrétaire ; P. Rouaïx, secrétaire.
R 8 AR À
Voici quelle fut la réponse de Vadier :
« 21 nivôse an Îl. Vous me demandez compte des motifs
qui mont déterminé à devenir le défenseur du citoyen
Allart, les voici : Un décret d'accusation avait été surpris
contre lui; sans autre preuve qu'une lettre missive produite
par un habitant du Marais, on avait escamoté ce décret en
mon absence de l'assemblée, en profitant de ‘’immensité de
mes occupations. Je connais Allart par moi-même; sa con-
duite dans le département de l'Ariège a été louée par Îles
patriotes. Mes collègues Baudot, Chaudron-Rousseau, Cas-
sagnyes, Paganel m'ont dit beaucoup de bien de lui. Je
sais qu'il a préservé son district de Rieux du poison des
fédéralistes ; je sais qu'il a courageusement résisté aux cou-
pables instigations des autorités, alors gangrénées, de Tou-
louse. C'en était assez, je crois, pour exciter mon zèle &
pour en justifier l'intention. Qn n’a, d’ailleurs, rien pré-
jugé par la suspension du décret. Sa conduité sera exami-
née, mais on n'a pas dû condamner, sans l'entendre, un
fonctionnaire public, un suppléant de Îla représentation
nationale.
« Vous dites qu'il est l'oppresseur de mon pays. Si c'en est
ainsi, je permets de ne réserver à personne la gloire de ven-
ger ma patrie. Mais s’il a rempli son devoir dans l’exacti-
tude des mesures révolutionnaires, s'il n'a sévi que contre
les ennemis de la Liberté, s'il a comprimé la malveillance
aristocratique, éteint le poison du modérantisme, favorisé
l’elan sublime de la Raison contre la réaction du fanatisme
& de l'intérêt personnel, il trouvera envers moi le défen-
seur imperturbable du patriotisme calomnié.
« Avant d’avoir une patrie, on pouvait se dire l'envoyé d'un
tel pays ou de telle bicoque; mais après notre glorieuse
Révolution, le vrai montagnard ne connaît d'autre pays que
la République, d'autre commettant que le Peuple français,
d'autre maître que la Loi, d'autres amis que les patriotes,
d'autre guide que son courage, d'autre flambeau que la
Raïson & la Vérité. Il a pour ennemis les tyrans, les cons-
1X 22
338 LE CONVENTIONNEI. VADIER.
RAR AR A nn
pirateurs, les charlatans, les molérés, les intrigants & les
fripons, en quelque pays qu'ils se trouvent. Il est des hom-
mes durs & bornés, égoïstes par système, qui ne voient le
bonheur qu'à travers le prisme de leur intérêt & de l’en-
ceinte de leur village.
« Vous me menacez de me retirer votre estime. Je vous en
défie! L'estime est un sentiment impérieux qui ne peut
s'éteindre dans l'âme même de nos ennemis; elle v imprime
le remords, elle y venge l'innocence calomniée., On est
bien le maître d'aimer & de haïr à son gré, mais on ne l’est
pas de refuser l'estime aux hommes vertueux qui la méri-
tent & qui la commandent. Maïs vous, qui usez du droit
de censure envers un homme irréprochable, ne permettrez-
vous pas que je vous interroge à mon tour? Etes-vous tou-
jours bien jaloux du titre de montagnard dont vous vous
parez ? Avez-vous écarté de votre sein, par une salutaire
épuration, les brebis galeuses qui souillent la société des
homimes libres? N'aviez-vous pas naguère à votre tête un
homme’ qui a lâchement voté en faveur des Bertrand et
des Lafayette, ces criminels de lèse-nation, ces parangons
de la tyrannie? N'avez-vous pas brûlé l'effigie de ce man-
dataire infidèle au sein de l’Assemblée électorale, à la vue
des appels nominaux, monuments éternels de sa honte et
de sa défection? Quantam mutatus ab illo!
« N'avez-vous pas réservé votre estime, votre confiance, votre
correspondance, à un apostat de la liberié?, bien plus lâche
encore, qui a eu la honte de voter, par appel nominal, en
faveur de la Commission des Douze, qui, dans la journée
mémorable du 31 mai, s’est scandaleusement enfui de son
poste avec la troupe impie des Girondins guillotinés ?
« N'avez-vous pas dans votre sein de ces fourbes qui, comme
Pagès, curé affublé tour à tour du capuchon, de la sou-
tane du cagotisme, ensuite du bonnet de la Liberté ou du
faux visage de la démagogie, veulent faire rétrograder l'es-
prit public & la raison pour replonger le peuple dans Île
1. Caubère, député à l’Assemblée législative.
2. Campmartin, député à la Convention nationale,
LE CONVENTIONNEL VALIER. 339
ténébreux labyrinthe de la superstition ou de l'ignorance
pour continuer à le pressurer ?
« Je me borne à ces questions. Je pourrais en ajouter d’au-
tres, je laisse à votre conscience à juger qui de vous ou de
moi est à la hauteur de la Révolution ; qui de vous ou de
moi dait user du droit de censure &K mettre un prix à son
estime. Vous ne devez pas men vouloir de vous parler
ainsi, Vous l'avez provoqué & je le fais sans aigreur, avec
l’austérité & la franchise d’un républicain qui a tout bravé
pour le salut public, qui ne craint point la haïne des mé-
chants & qui défendra, jusqu'a la mort, l'innocence, la li-
berté & la vertu persécutés. » Salut et fraternité. — Vadier.
Vadier adressa une copie de cette lettre à Groussac en l’ac-
compagnant d’une autre lettre explicative dans laquelle il
s'exprimait ainsi :
«
« Mon cher ami. 1] est assez dur de se voir traiter comme
un ennemi de son pays pour avoir voulu protéger l’innocence
calomniée & le patriotisme en butte aux ennemis de la Ré-
volution; de voir toutes les Sociétés populaires prétendues
d’un département (car celles de Pamiers & de Foix m'ont
adressé pareilles missives, dans un style aigre-doux à peu
près semblable) prendre audacieusement le masque du pa-
triotisme pour gourmander le seul patriote qui aît osé dé-
fendre les sans-culottes opprimés. [l est très plaisant que des
gens qui devraient être incarcérés &, peut-être, guillotinés,
osent lever la crête & tracer des leçons aux plus irréprocha-
bles montagnards. J'ai répondu à peu près de même aux
prétendus jacobins de Foix & de Pamiers. Je ne serais pas
surpris qu'en empruntant la voix & la lettre des Sociétés po-
pulaires ils osassent écrire non seulement contre les com-
missaires civils dont ils sont mécontents, mais contre moi
qui aurai le courage deles soutenir. Je ne serais pas surpris
que ce triumvirat du Marais, je veux dire Clausel, Espert
& Campmartin, ne fassent chorus avec eux; mais je m'en
moque, je me défendrai comme un chien maigre contre
cette coalition détestable. Je vois avec fraveur, l'attitude ar-
rogante du Marais auquel se rattachent certains fripons
qui quittent, peu à peu, les principes de la montagne à
340 LE CONVENTIONNEL VADIER.
«
mesure qu'on détache le masque qui a couvert leur turpitude.
« Plus la Révolution avance, plus je vois diminuer le nom.
bre des hommes purs. On a guillotiné quelques girondins,
mais cet esprit ne s'est point éteint avec eux. ls ont laissé
beaucoup d'héritiers de leurs principes & surtout de leur
corruptibilité. De nouveaux insectes semblent renaître de
leurs cendres pour ressusciter au côté droit. Je sais bien que
lesprit public, que la vertu du peuple les terrassera ; mais
ne faut-il pas craindre que les ennemis du dehors, partout
terrassés par les braves sans-culottes, n’usent de leur restes
pour troubler encore l’intérieur & subvertir la représentation
nationale à force d’avilissement & de corruption? Nous se-
rions perdus, avec la République, si les bons citoyens ces-
saient un instant de se rallier à la Convention & de lin-
vestir de leur confiance. J'aurais bien à te dire sur tout cela,
mais le temps me presse. Je n'ai que celui de t'embrasser
cordialement. — Vadier'. »
Campmartin, pris violemment à partie par Vadier, dut se dé-
fendre.
Le 18 juin 1793, il écrivit à la Societé républicaine de Saint-
Girons la lettre suivante : « Frères Kamis. — Un de mes éton-
«
«
«
nements cest d’avoir à justifier mes principes quand je
croyais les avoir manifestés ouvertement pour ne laisser au-
cune prise au moindre soupçon; mais, dans cette singularité
frappante, il m'est doux de pouvoir recourir à votre propre
témoignage. Car, qui sait mieux que nous si jeus toujours
les rois en horreur, si je désirais ardemment la république,
& si, dansces sentiments, il entrait autre chose que l'instinct
de la Raison & l'amour de la Liberté. Daignez vous retra-
cer mes effusions de cœur, tant dans notre Comité que
dans nos conversations particulières, & voir sijamaisil m'est
rien échappé d'équivoque, & si vous avez pu penser que sous
1. Nous avons cru devoir reproduire dans leur texte intégral ces
documents qui, depuis plus d'un siècle, sommeillaient dans les archi-
ves des bibliothèques & n'avaient pas été livrés à la publicité. L’inté-
rêt qui s'y attache, au point de vue historique, pour le département de
l'Ariège, en ressort d’une manière évidente.
«
LE CONVENTIONNEL VADIER. 34t
une enveloppe très républicaine je cachais quelque serment
d'un monarchiste ou quelque projet d’un homme occupé de
son seul intérêt.
« Naturellement sans ambition, je n’ai besoin pour assurer
mon bien-être ni de flagornerdes protecteurs, ni de calomnier
des concurrents; & pourvu qu'on ne blesse pas mon hon-
neur dont je suis jaloux, chacun peut suivre son penchant
& même ramper pour parvenir à la fortune sans qne je le
trouve mauvais. D'après cette constitution morale, jugez
frères & amis, si ce n'est pas avec une juste indignation
que je viens d'apprendre les odieuses imputations que mon
collègue Vadier s'est permis de disséminer contre moi, dans
le pays. Certes, il est étrange de voir éclater tant de zèle de
la part de quelqu'un qui, dans votre comité même, fut cen-
suré pour avoir déclaré que nous ne pouvions nous passer
d'un gouvernement monarchique, doctrine qu’il avait déjà
tenté d'insinuer à l'assemblée électorale & qu'il ne fit sem-
blant d'abjurer, sans doute parce qu'il s'aperçut qu’autre-
ment il ferait mal sa cour à ses concitoyens; il sied bien à
ce républicain de parade qui, lors de la fameuse scission aux
Jacobins, émigra promptement dans le club des Feuillants
& écrivit à notre Société de ne plus correspondre qu'avec ce
nouveau qui, seul, avait le dépôt des vrais principes, avis
auquel notre Société n'eut aucun égard ; il lui sied bien,
dis-je, de vouloir jeter du louche sur un homme qui n’a ja-
mais attendu que l'opinion générale se manifestât pour
énoncer la sienne, ni jeté les regards autour de Jui pour
examiner comment 1] devait dire pour être bien voulu de
ses auditeurs; 1{ lui sied bien encore de me reprocher des
variations tandis qu'il est bien certain que, depuis l’ouver-
ture de notre session, je n’ai jamais quitté la même place,
dans le côté gauche où je lai vu perpétuellement monter &
descendre suivant que le thermomètre du jour le lui con-
seillait. Quant à l'abandon du club des Jacobins, il a d’au-
tant plus de mauvaise grâce à m'en faire un reproche qu’il
a lui-même passé plus de quatre mois sans y paraître, &
qu'il n'ignore pas que depuis ma maladie je suis même
forcé de m'abstenir des séances nocturnes de la Convention,
342 LE CONVENTIONNEIL. VADIER.
«
à plus forte raison de celle des Jacobins qui n’ont lieu que
le soir.
« En deux mots, tel vous m'avez vu, frères et amis, tel vous
me verrez toujours. Les événements peuvent se jouer de
nous, ils ne se joueront pas de nos principes : ils sont enra-
cinés dans mon cœur. J'étais républicain sous le despotisme
puisque je signai, parmi vous, l'adresse à la Législature
pour la déchéance du roi. Certainement, je ne dégénérerai
pas assez de moi-même pour demander un tyran quand
la Liberté veut asseoir son empire. Et je l’avouerai franche.
chement, si quelqu'amertume pouvait flétrir mes jours, ce
serait de voir mes vœux Îles plus ardents frustrès, c'est-à-
dire si la Liberté ne triomphait pas. Voilà ma profession de
foi, je n'ai point eu besoin d’eflorts pour la trouver. Je n'ai
fait que rappeler les principes qui faisaient le lien fonda-
mental de notre Société. J'espère que vous me conserve-
rez toujours la même confiance, car il men coûterait trop
de la démériter. J'attends même davantage de votre justice :
& c'est vous qui voudrez bien écrire aux Sociétés populaires
de Pamiers, Foix & Tarascon, pour les prémunir contre la
défaveur que l'on cherche malicieusement à jeter sur moi.
« Recevez, frères & amis, les salutations d’un républicain
a la vie, à la mort. — Campmartin!.»
Le désir exprimé par Campmartin fut satisfait. La Société
de Saint-Girons adressa aux autres Sociétés populaires du dé-
partement la copie de la Îettre de Campmaitin, en l'accom-
pagnant de l'adresse suivante :
« Saint-Giions, ce 29 juin 1793, l'an II de la République.
Frères et amis. Le citoyen Campmartin, qui tient beau-
coup à votre estime, nous a prié de vous adresser copie de
la lettre quil a écrite à notre Société le 18 du présent
mois. Nous nous empressons de vous l'envoyer.
« Il est du devoir des vrais républicains de faire connaitre
la vérité & de défendre le citoyen poursuivi par des dénon-
ciations vagues. Campmartin est un patriote vrai, franc,
ami de la République, ennemi des tyrans, ennemi des
1. Archives communales de Varilhes.
LE CONVENTIONNEL VADIER. 343
u partis & de. l'intrigue. I] mérite ce témoignage; vous le
« donnerez avec plaisir. Si on l’a peint d'une autre manière
« parmi vous, ce ne peut avoir été que par des motifs qu'il
« est inutile de développer, mais que vous devinerez. Le
« style atrabilaire de ses ennemis n’a pas ici les prestiges
a du patriotisme. Campmartin a toute notre estime, c'est
« vous dire qu'il la mérite. Nous sommes bien sincèrement
« vos frères & amis. » Les membres de la Société républicaine
de Saint-Girons : Durrieu, président; Anglade frère, Pagès
frère, Détienne frère, L. Valence frère.
Vadier, de son côté, opposait Société à Société. Il avait des
amis parmi les jacobins de Toulouse. Dans la séance de
cette Société du 28 nivôse an Il, le citoyen Descombels
« donne des renseignements sur la Société populaire de Saint-
« Girons, qui, présidée par Caubère, partisan de Lafayette,
« a osé insulter au patriotisme du montagnard Vadier, parce
« qu'il a pris la défense des commissaires civils dans le dépar-
« tement de l'Ariège. »
Clausel eut une explication personnelle avec Vadier. 11 dut
se montrer à son collègue avec toute la véhémence & la fou-
gue de son indignation. Vadier laissa paraître le fond de son
caractère fait à la fois d’audace, de fourberie & souplesse
oblique. Il dut balbutier quelques explications peu sincères,
quelques rétractations, dont il avait d’ailleurs pris habitude.
Voici, en effet, ce qu'on lit dans le registre des délibérations
de la Société populaire & montagnarde de Foix, à la date du
7 ventôse an II. « Clausel écrit à la Société pour faire con-
« naître les explications qu'il a eues avec Vadier relativement
« à la lettre de ce üernier contre ses collègues de l'Ariège à la
« députation. La Société déclare que l'incident est vidé,
« attendu que Vadier, selon l’aveu qu’il en a fait, déclare
“ que ce qui est relatif aux membres de la députation ile
« l'Ariège n'est pas de lui, & que la lettre a été malicieuse-
« ment altérée'. »
Vadier déclarait qu'il se défendrait comme un chien maigre.
Ceux qui le connaïssaient savaient que son principal moyen
it. Archives de la mairie à Foix.
344 LE CONVENTIONNEL VADIER.
de défense consistait à supprimer ses adversaires en les immo-
lant. Aussi la terreur planait sur le pays de Saint-Girons
comme sur le reste du département. Vadier avait pris une
part active à la chute de Robespierre pour sauver sa propre
tête fort menacée; mais, dès le lendemain, il écrivait aux
Sociétés populaires de l'Ariège pour leur annoncer le supplice
« du Catilina français » & leur promettre la continuation
plus énergique que jamais de la Terreur. Les événements
tournèrent contrairement à ses prévisions. À dater de ce mo-
ment, son rôle politique est fini, bien qu'il ne disparaisse pas
complètement de la scène, & que, après avoir erré pendant
trois ans de cachette en cachette, il reparaisse tout à coup
parmi les accusés de la haute Cour de Vendôme. Il vécut jus-
qu'au 14 décembre 1828, & nous nous proposons de raconter
plus tard cette partie de sa vie, aussi instructive qu'intéres-
sante.
Paul DE CASTÉRAS,
Conseiller à la Cour d’appel.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
( SUITE )
V.
ROYAUME D AQUITAINE ET COMTÉ DE TOULOUSE.
Morcellement de l'Empire de Charlemagne. — Fondations monasti-
ques. — Système féodal, — Seigneuries particulières de Languedoc.
— Puissance des comtes de Toulouse.
TJ. Royaume d'Aquitaine. — Quelque temps après le sup-
plice de Loup de Gascogne, le traître de Roncevaux & la
confiscation de son duché, l’empereur Charlemagne rétablit
le royaume d'Aquitaine & le destina à son jeune fils Louis.
Toulouse en fut la capitale. Dans ce royaume étaient com-
pris le Poitou, le Berry, le Limousin, l'Auvergne, le Péri-
gord, le Bordelais, l’'Angoumois, la Saintonge, l’Agenais, le
Quercy, le Rouergue, l'Albigeoïs, le Toulousain, le Vélay &
le Gévaudan. |
Comme on le voit, la partie occidentale du Languedoc
appartenait seule au royaume d'Aquitaine. Le Vivarais dépen-
dait du royaume de Bourgogne, & la province de Narbonne,
composée ‘des diocèses de Narbonne, Carcassonne, Béziers,
Agde, Lodève, Maguelonne, Nimes & Uzès, formant la Sep-
timanie, n'avait pas de gouverneur collectif, mais simplement
des comtes diocésains qui administraient sous l'autorité directe
de l'empereur. |
Le fils de Charlemagne fit son entrée dans sa capitale à
l’âge de trois ans, vêtu d’une armure & monté sur un petit
cheval. Il ÿ passa depuis assez régulièrement une partie de
l'année, & c'est dans son palais de Toulouse qu'il tenait la
346 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
Diète ou Assemblée générale d'Aquitaine. Quand il eut sept
ans, le roi Louis alla voir son père à Paderborn, & parut
devant lui en costume aquitain avec les larges manches, le
pourpoint rond, les grandes braies & les bottines éperonnées ;
une troupe de jeunes gens du pays, en même équipage, for-
mait sa garde d'honneur.
La tranquillité du nouveau royaume fut momentanément
troublée par l'insurrection d’un fils de l'ancien duc de Gasco-
gne, nommé Adalaric, qui s'empara de la personne du comte
de Toulouse Chorson, envoyé contre lui pour le combattre &
lui arracha la promesse de ne jamais prendre les armes contre
lui. L'affaire fut jugée devant l'Empereur, à la Diète de
Worms, qui piononça le bannissement perpétuel d’Adalaric &
la révocation du comte de Toulouse.
IT. Saint Benoît d’Aniane, —. Ce grand réformateur de la
vie monastique en France avait êté d'abord homme de guerre.
Il quitta la cour carlovingienne pour se retirer dans la soli-
tude & choisit un site agreste, dans les gorges de l'Hérault,
où il édifia, avec les marbres antiques de Nimes, une abbaye
qui devint un foyer d'étude, de bienfaisance & de colonisa-
tion. La ville d’Aniane en est sortie. Saint Guillaume «l'Aqui-
taine établit, dans le voisinage, l'abbaye de Gellone qui a
donné naissance au bourg de Saint-Guillem-du-Désert.
La plupart des lieux isolés de la province devinrent ainsi le
siège d’une de ces colonies religieuses, dont la population,
souvent considérable, se partageait entre l'étude des lettres,
l’enseignement & le défrichement des terres.
Un grand nombre de villes doivent leur origine à ces
exploitations agricoles & se formèrent autour du clocher des
abbayes. Nous citerons : Lombez, dans la vallée de la Save;
Montauban, au confluent du Tarn & du Tescou; Gaillac, en
Albigeois; Lavaur, dans une boucle formée par le cours
sinueux de J’Agout, au cœur de la grande forêt de la Vaur
dont il ne reste plus que le nom; Sorèze, Saint-Papoul,
Montoulieu, Caunes, Saint-Pons, dans les contreforts de la
montagne Noire; la Grasse, sur les premières assises des Cor-
bières; Saint-Paul-de-Fenouillèdes, dans le bassin rocailleux
de la Gly; Saint-Gilles & Villeneuve-d'Avignon, au bord du
ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 347
Rhône; Chirac, Sainte-Enimie, Langogne, au milieu des
solitudes austères du Gévaudan.
III. {Invasion sarrasine (793). — Hescham, émir de Cor-
doue, ayant fait prêcher la guerre sainte dans toutes les mos-
quées de l'Espagne, le visir Abd-elmalek s’avança en Langue-
doc. Charlemagne était alors occupé sur le Danube & le roi
d'Aquitaine en Italie. A l'approche de l'invasion, le bas-pays
se dépeupla, les plateaux élevés & les cavernes servant d'asile
aux fuyards. Les Sarrasins marchèrent d’abord sur Narbonne
qu'ils trouvèrent en état de défense & dont ils brûlèrent les
faubourgs. Le comte de Toulouse, Guillaume, assembla aussi-
tôt des forces & vint présenter bataille aux musulmans dans la
vallée de l'Orbieu, à lorient de Carcassonne; le comte lutta
vaillamment; mais, assailli par le nombre, dut battre en
retraite après des pertes considérables. Sa résistance découra-
gea du moins l'invasion. Les Arabes partirent chargés de
dépouilles, & les produits de l'expédition furent employés par
J’'émir à l'achèvement de la grande mosquée de Cordoue.
IV. Hérédité des offices (878). — La Diète de Kiersi-sur-
Oise, en consacrant l’hérédité des offices, couronna les usur-
pations progressives des grands dignitaires carlovingiens qui
confisquèrent tous les droits de l'Etat & s’approprièrent, comme
un domaine territorial, les diverses délégations de la puissance
publique, faculté de battre monnaie, de percevoir les impôts,
de rendre la justice, de recruter & de conduire les forces mili-
taires. Îl ÿ eut alors autant de dynasties que de commande-
ments. La période féodale avait commencé.
V. Principales seigneuries de Languedoc. — A la mort de
Charles le Chauve, le pays de Languedoc ne constituait pas
un ensemble, mais se trouvait rattaché à plusieurs duchés ou
gouvernements généraux, divisés eux-mêmes en comtés. Au
duché de Provence appartenaient les comtés de Viviers,
d'Uzès, de Vic & les terres des comtés de Vienne, Valence,
Avignon & Arles, situées à droite du Rhône; au duché de
Narbonne ou de Septimanie, les comtés de Narbonne, Béziers,
Agde, Lodève, Nimes, Maguelonne & Fenouillèdes; au duché
d'Aquitaine, les comtés de Toulouse, de Carcassonne, de
Razès, d'Albigeois, de Vélay & de Gévaudan,
248 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
Les vicomtes ou Jlieutenants des comtes suivirent le mouve-
ment général & s'assurèrent la propriété héréditaire de leurs
charges; ainsi se formèrent les dynasties vicomtales de Nar-
bonne, Minerve, Nimes, Béziers, Agde, Toulouse, Gimoez,
Albi, Lautrec, Polignac & Grèzes, en Gévaudan. Les seigneu-
ries particulières les plus importantes, au-dessous de ces gran-
des dignités, furent celles d'Alais, d’Anduze, de l'Isle-Jour-
dain, de Lunel, de Montpellier, de Sauve, de Sommières,
d'Uzès.
Il y avait primitivement autant de comtés que de villes
épiscopales ; mais, par la suite, les uns se divisèrent, comme
celui de Narbonne, d’où furent tirés les comtés de Fenouillè-
des & de Razès ; d'autres furent absorbés par de grands fiefs &
ne laissèrent pas de traces, les grands feudataires qui possé-
daient plusieurs comtés ayant pris l'habitude de porter seule-
ment le titre des seigneuries les plus importantes.
VI. Comtes de Toulouse. — La dynastie des comtes de Tou-
louse prit le premier rang parmi les maisons féodales de l’em-
pire carlovingien. Cette famille avait débuté dans les hautes
charges par le comté de Rouergue, auquel vinrent se joindre
tour à tour les comtés de Toulouse, de Quercy, d'Albigeois,
de Gévaudan, le marquisat de Gothie, comprenant les comtés
de Narbonne, de Fenouillèdes, de Béziers, d'Agde, de Lodève,
de Maguelonne & de Nimes; elle posséda ainsi un vaste Etat
qui s'étendait du Rhône à la Dordogne & de la Garonne à la
Méditerranée. [l y a eu, de la même lignée, depuis le milieu
du neuvième siècle jusqu'en 1249, quinze comtes de Toulouse
qui se sont succédé en onze générations; sept de ces princes
ont porté le nom de Raymond. Durant cette longue période,
les grands fiefs dont ils étaient propriétaires subirent des alter-
natives très variées, tantôt réunis sur la même tête, tantôt
séparés à la suite de partages, puis rassemblés à nouveau par
l'effet de mariages entre cousins.
VII. Raymond de Saint-Gilles. — Le comte Raymond IV
qui, avant de réunir sur sa tête l'héritage entier des deux
branches de sa famille, avait possédé le comté de Saint-Gilles,
démembrement de celui de Nimes, a joué dans la première
croisade un rôle considérable, Ce fut lui qui conduisit en
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 349
Orient les contingents des pays compris entre les Alpes & Îles
Pyrénées. Il prit part à la prise de Jérusalem, & mourct en
Terre-Sainte, comte de Tripoli.
VIII. Conséquences des croisades. — Tes dépenses énormes
qui furent occasionnées par la solde, le transport, l’'approvi-
sionnement des masses armées dirigées sur l'Orient, contrai-
gnirent les maisons féodales à beaucoup d’aliénations & de
sacrifices. [ee mouvement communal, qui s'était produit en
Languedoc à la suite d’un ébranlement européen, en fut
accéléré ; la plupart des villes devinrent de petites républiques
très agitées, où l'élément aristocratique & l'élément démocra-
tique se combattirent & prédominèrent selon les lieux. A cette
époque, il n'y a plus d'histoire générale; chaque bourgade a
ses révolutions, ses petites guerres, ses assemblées tumultueu-
ses, ses luttes de factions qui rappellent à s’y méprendre l’exis-
tence tuurmentée des cités italiennes. Quelques villes privilé-
giées, Narbonne, Nimes, Montpellier, Toulouse, atteignirent
une grande prospérité commerciale & nouèrent des relations
avec les grands ports d'Italie & les places maritimes du Levant.
La langue romane du Midi, cultivée par des poètes ingénieux
qui fréquentaient les cours féodales, devint un idiome litté-
raire très raffiné, occupant la place intermédiaire entre l'ita-
lien & l'espagnol, & gardant du latin les finales sonores &
l'accent prosodique. Une civilisation distincte de la civilisa-
tion française se formait au sud du Plateau-Central, & nul ne
peut dire ce qui en fût résulté, pour notre avenir national,
sans les événements terribles qui marquèrent les premières
années du treizième siècle.
VI.
GUERRE DES ALBIGEOIS.
Hérésies méridionales. — Croisade, — Simon de Montfort. — Guerre
des trois comtes. — Établissement de la domination française.
J. Hérésie albigeoise. — l'anarchie féodale s'était compli-
quée en Languelloe d'une grande anarchie religieuse. Le com-
350 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC,
merce ayant amené beaucoup de relations entre les gens du
pays & les étrangers de toute origine K de toute croyance, la
foi catholique reçut de graves atteintes; le caractère seigneu -
rial qu'avaient pris en beaucoup de lieux les hautes dignités
ecclésiastiques & le trafic qu'en faisaient les nobles facilitèrent
singulièrement le succès de novateurs variés qui, les uns, pré-
tendaient ramener le christianisme à la simplicité des temps
apostoliques, &, les autres, introduire des dogmes antichré-
tiens, empruntés aux anciennes religions orientales & ressus-
citer l'antagonisme du Bien & du Mal.
Le premier concile où l'Eglise condamna ces doctrines con-
fuses fut tenu dans la petite ville de Lombers (Tarn) en 1165.
C'est pour avoir été frappés originairement dans le diocèse
d'Albi que Îles hérétiques ou bons-hommes du Midi reçurent
plus tard indistinctement le nom d'albigeoïis.
Il parait que certains de ces nouveaux sectaires s'étaient
donné une organisation régulière en établissant des circons-
criptions territoriales indépendantes les unes des autres, sous
le nom d’Eglises de Toulouse, d’Albigeois & de Carcassonne.
On prétend qu’ils tinrent même un Concile dans la forte place
de Saint-Félix-de-Caraman.
IT. Pierre de Castelnau. — Dès novembre 1107, le pape
Innocent [IT exhortait Philippe-Auguste à réduire par les ar-
mes les hérétiques méridionaux, promettant à ceux qui le sui-
vraient une indulgence pareille à celles des Croisés de Terre-
Sainte.
Deux mois après, le légat Pierre de Castelnau, revenant
d'une conférence où l'avait appelé le comte de Toulouse Ray-
mond V, dans son château de Saint-Gilles, fut percé d’un
coup de lance, au passage du Rhône, par un inconnu, Le
pape accusa publiquement le comte d’avoir ordanné ce crime
& fit prêcher la croisade par l'abbé de Citeaux, offrant les do-
maines des hérétiques au premier occupant.
Le comte de Toulouse, voyant s'amasser l'orage, fit au Con-
cile de Valence toutes les soumissions qu'on lui demandait &
reçut l’absolution, nu jusqu'a la ceinture, dans léghise de
Saint-Gilles, où le légat lui fit traverser une foule immense
en le fouettant avec une poignée de verges. L'envoyé du pape
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 351
confisqua le comté de Melgueil au profit de l'Eglise romaine
& se fit remettre les septchâteaux d'Oppède, Baumes, Mornas,
Roquemaure, Fourques, Montterrand, Fanjaux & [Largen-
tière. |
JIT. Arrivée des Croisés. — V/armée de la croisade se con-
centra à Lyon. Les Flamands s’y rencontraient avec les Fran-
çais, les Allemands avec les Bourguignons. Plusieurs prélats
marchaient à la tête des hommes d'armes. On proclama l'abbé
de Cîteaux chef suprême de l'expédition. Le vicomte de Béziers
Raymond Roger vint à Montpellier au-devant du légat pour
traiter la paix ; on refusa d'entendre ses excuses; & le 21 juil-
let 12209, les croisés dressaient leurs tentes au pied de la ro-
che ile Béziers. Les catholiques de cette place, sommés de li-
vrer les hérétiques ou de sortir, jurèrent de verser leur sang
pour la défense commune. La ville fut prise après un assaut de
trois heures, & les vainqueurs égorgèrent plusieurs milliers
d'habitants. Quand ils furent las de pillage, ils ramassèrent les
corps en plusieurs monceaux & allumèrent un incendie qui
détruisit tout. (22 juillet 1209.)
IV. Le siège de Carcassonne. — L'armée parut devant la
cité de Carcassonne le 1° août 1209. Toutes les populations
voisines, terrifiées par l'exécution de Béziers, s'y étaient réfu-
giées avec leurs effets. Le vicomte dirigeait la défense. On en-
leva péniblement les deux faubourgs. Une sortie vigoureuse
de Raymond Roger, l'inutile intervention du roi don Pedro
d'Aragon par qui le légat fit proposer des conditions inaccep-
tables & l'héroïque résistance des habitants qui faisaient pleu-
voir sur l'ennemi l'eau bouillante, les pierres & les traits, re-
tardèrent le dénouement que la sécheresse précipita. Tous
les puits ayant tari, les assiégés investis, sur ce rocher brûlé
du soleil, sans communication possible avec la rivière, deman-
dèrent à capituler. On leur accorda la vie sauve, & ils furent
conduits à une journée de marche, sans autre bagage que
leurs chemises & leurs braies. (15 août 1209.)
L'abbé de Ciîteaux proposa la terre de Carcassonne au duc
de Bourgogne. Le duc répondit noblement qu'il avait assez
de bien pour ne point usurper celui d'autrui. Les comtes de
Nevers. & de Saint-Paul temoignèrent une égale indignation,
352 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
Alors le légat proposa de nommer une commission de deux
évêques & de quatre chevaliers qui, de concert avec lui, éli-
raient le seigneur de la conquête.
V. Simon de Montfort. — Ces électeurs choisirent Simon,
seigneur de Montfort l’Amaury en l'Ile de France, & Leicester
en l'Angleterre, banneret de la troupe du duc de Bourgogne.
Simon prit, dès le mois d'août 1209, le titre de vicomte de
Béziers & de Carcassonne. Limoux, Montréal, Fanjaux, fu-
rent oceupés. Castres fit sa soumission. Maître de tout le plat
pays, Simon établit sa résidence à Carcassonne, mit des gau-
verneurs & de fortes garnisons dans Limoux & Béziers, poussa
une pointe dans la vallée de l’Ariège où l'appelait l'abbé de
Saint-Antonin & conquit en passant le château de Mire-
poix dont il fit don à Guy de Lévis. Saverdun, Lombers,
Albi & beaucoup de places moins importantes ouvrirent leurs
portes.
Pendant ces exploits, le jeune vicomte de Béziers, qu'on
gardait au secret dans une tour du château de Carcassonne,
mourut à propos d’une dyssenterie. Simon eut soin de le faire
exposer, visage découvert, au milieu de la cathédrale, afñn qu'on
ne pût douter de sa mort.
. Le comte de Toulouse, excommunié, recourait au pape, &
des soulèvements partiels, noyés dans le sang, éclataient sur
tous les points du pays.
Nous renonçons à raconter ici les atrocités qui se commirent
à Minerve, à Termes, à Lavaur & dans une foule de petites
places où les hasards de la guerre promenèrent les bandes
pillardes d’aventuriers allemands, wallons, français, italiens. Il
n’y avait pas de victoire qui ne fût complétée par le meurtre,
le pillage, l'incendie. Comme dernier acte de ces drames, on
brülait d'habitude tous les hérétiques partaits qui refusaient de
se convertir.
Le pays tout entier n'était plus qu’un champ de bataille où
des troupes de mercenaires sans foi ni loi entretenaient un
brigandage perpétuel.
VI. Siège de Toulouse. — Les contingents des comtés de
Foix & de Comminges s'étaient réunis dans Toulouse. Les
trois comtes allèrent disputer à l'avant-garde ennemie le pas-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 353
sage de l’Hers, en coupant le pont de Montaudran. Les deux
armées demeurèrent en présence, séparées par ce cours d’eau,
qui n'est guère qu'un large fossé. Puis, longeant la rive droite,
les croisés rencontrèrent en aval un autre pont que les Tou-
lousains étaient en train de détruire, & forcèrent le passage
après un vif engagement.
Le lendemain, l’armée d'invasion se répandait dans la plaine
au nord de Toulouse & y faisait le dégât. Le vaste périmètre
de la ville ne permettant pas à Simon de Montfort de l’inves-
tir, il concentra son attaque contre le bourg, quartier de cons-
truction plus récente, groupé autour de l’abbaye de Saint-
Sernin. Son camp était posé à distance & ses dispositions di-
rigées contre deux portes. Pour le braver, les Toulousains
laissèrent ces portes ouvertes jour & nuit, & en percèrent
quatre autres.
Un premier assaui ne réussit pas. Les comtes de Toulouse
& de Foix firent d’heureuses sorties, d’ailleurs chèrement
payées. Cependant, Simon disposait librement du domaine de
son ennemi. Le 10 juin, il donna l'investiture du comté de
Cahors à l’évêque de cette ville, qui reconnut le tenir de lui
comme il l'avait tenu de Raymond, « ci-devant comte de Tou-
louse. » Mais les armées féodales ne pouvaient soutenir de
longues opérations. Après quelques semaines, la disette était
au camp des croisés, dont les effectifs s’affaiblissaient à vue
d'œil. Le 27 juin, avant de lever le siège, divers détachements
s'éparpillèrent pour faire le dégât dans les environs. Les Tou-
lousains en profitèrent, sous le commandement du sénéchal
d'Agenais, Hugues d’Alfar, pour attaquer le camp, renverser &
piller les tentes & enlever les prisonniers. En même temps,
les Béarnais & les Navarrais du comte de Foix tombaient sur
les Lorrains du comte de Bar & leur infigeaient une rude
défaite.
Le 29 juin, avant l'aube, Simon décampa ; il abandonnait
ses blessés & une partie de son matériel, & se consolait de son
échec en dévastant la campagne. ‘Tous les croisés, dont la qua-
rantaine était finie, entre autres le comte de Châlons , rentrè-
rent chez eux.
Simon emplaya la fin de l'été à ruiner la vallée de l'Ariège,
1X 23
354 ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
occupant Auterive, Pamiers, Varilhes & la ville basse de Foix
où il mit le feu, sans oser rien contre le château, puis il gagna
le Quercy, brûla Caylus, soumit Cahors, traversa Gaillac &
Lavaur.
VII. Parlement de Pamiers. — Maître des vastes domaines
que la force des armes lui avait donnés, Simon s'inquiéta d'en
régler l'administration. A la fin de novembre 1212, il réunit
à Pamiers une assemblée où furent convoqués les évêques, les
nobles & les principaux bourgeois. Des statuts y furent dres-
sés. On avait nommé commissaires-rédacteurs les évêques de
Toulouse & de Couserans, un Templier, un Hospitalier, quatre
chevaliers français, deux chevaliers indigènes & deux bour-
geois. [l y avait des articles généraux pour le rétablissement
de la paix & de la justice, l'extirpation de l'hérésie, la levée
des impositions & le service militaire, & des mesures spéciales
pour affermir la conquête. Ainsi, les chevaliers français devant
le service au comte, n’y pourraient employer pendant vingt
ans aucun homme du pays. La coutume de Paris est introduite
pour régler les successions. Toutes les femmes catholiques dont
les maris sont ennemis de Simon doivent abandonner immé-
diatement la contrée. léfense est faite à toutes les héritières
nobles possédant maisons fortes de se marier pendant dix ans
à d’autres qu'à des Français, sans la permission du comte. Cet
acte important fut signé le 1er décembre 1112. Dès cette épo-
que, le chef de la croisade avait distribué les dépouilles des
nobles méridionaux à un certain nombre de chevaliers fran-
çais, qui devinrent ainsi possesseurs de fiefs considérables &
dont les familles se perpétuèrent dans le pays.
L'hiver de l'année 1212 se termina sans autre incident que
des escarmouches entre les garnisons de Montauban & de
Castelsarrasin.
Les évêques d'Orléans & d'Auxerre amenèrent de nouveaux
croisés dont Simon se servit pour ravager les environs de Tou-
louse; 11 y rasa dix-sept petits châteaux & mit garnison dans
celui du Pujol, puis il arma chevalier son fils Amaury avec
grand apparat.
Le comte Raymond VI s'empara du château du Pujol
& le rasa. Tous les prisonniers quon y fit furent mis à
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 355
mort, après avoir subi à Toulouse une promenade humiliante.
Cependant le roi d'Aragon avait franchi les Pyrénées avec
mille chevaliers catalans & aragonais. Il rejoignit lés comtes
a Toulouse. Amaury venait de prendre le fort château de
Roquefort, au confluent de la Garonne & du Salat.
VIIT. Bataille de Muret (12 septembre 1:13). — Comme
la garnison de Muret ne cessait d’inquiéter les Toulousains,
don Pedro voulut d'abord s'assurer de cette place & en avait
déja enlevé le premier faubourg, quand l'apparition des ban-
nières de Montfort jeta une panique dans l’armée confédérée.
Simon, arrivant par Boulbonne, Saverdun & Auterive, passa
la Garonne sans obstacle & se jeta dans le château; les évé-
ques de Toulouse & de Comminges exaltèrent l’ardeur des
croisés. Simon fit défiler ses troupes par la porte de Salles,
longeant la Garonne, comme s'il battait en retraite; mais ce
n'était qu'une feinte. Après un détour, il se déploie dans la
plaine & tombe sur les confédérés. Don Pedro, qui combat-
tait au premier rang, fit des prodiges de valeur, mais périt
dans la mêlée. Sa mort décida de la victoire. Les comtes pri-
rent la fuite avec leur cavalerie; mais les milices communales
qui gardaient les retranchements & qui n'avaient aucune
instruction militaire furent affreusement décimées en cher-
chant un refuge sur les bateaux par où elles étaient venues.
eaucoup de fuvards se noyèrent dans la Garonne. Les con-
fédérés perdirent de quinze à vingt mille hommes dans cette
journée qui porta le dernier coup à la maison de Saint-Gilles.
Après la fin du combat, la garnison de Muret sortit, acheva
les blessés & dépouilla les morts. Le corps du roi fut retrouvé
entièrement nu & remis aux Hospitaliers qui l’'emportèrent en
Aragon.
IX. Soumission de Raymond VI. — Le comte de Toulouse
fit acte de soumission, à Narbonne, se livrant, corps & biens,
à la miséricorde du cardinal, promettant d'obtenir par la force
l’obéissance de ses vassaux & offrant son fils au Pape avec ses
domaines particuliers.
Cela fait, le père & le fils rentrèrent à Toulouse, où ils
vécurent comme personnes privées, tandis que Simon envahis-
sait le Quercy & l’Agenais.
356 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE LE LANGUEDOC.
À la suite du Concile de Montpellier où fut sanctionnée la
spoliation de la maison de Saint-Gilles, l'évêque de Tou-
louse vint prendre, au nom du légat, possession de la ville &
du Château Narbonnais, où il établit une garnison de mer-
cenaires, aux frais des habitants, & prit en otage douze con-
suls, qu'on expédia de l’autre côté du Rhône, dans la ville
d'Arles. On rendit alors aux proscrits ou faidits la faculté de
circuler dans le pays, à condition de n’entrer jamais dans les
villes murées, d'être sans armes, de ne pas monter de chevaux
de guerre & de ne porter qu'un seul éperon.
X. Evénements de Narbonne. — Avant de partir pour la
Cour de France où il comptait solliciter l'investiture féodale
de ses domaines, Simon se rendit à Narbonne & y réclama le
titre ducal. L’archevêque voulut lui interdire l'entrée du
bourg qui appartenait à l'évêché ; mais les gens d'armes dégai-
nèrent & Montfort fit arborer son étendard sur la tour du
palais vicomtal. On vit alors le chef de la croisade, excommu-
nié par l’ancien abbé de Ciîteaux qui avait organisé l'expédi-
tion, & celui qui faisait une si terrible guerre aux excom-
muniés, bravant l’anathème pour son propre compte, entrer
dans une chapelle interdite, y faire célébrer les offices &
sonner les cloches, & répondre, par des railleries, aux fulmina-
tions réitérées du prélat. Simon garda son titre ducal.
XI. Hommage de Toulouse. — Le 7 mars 1216, tous les
habitants de Toulouse furent convoqués dans le Château Nar-
bonnais où Montfort s'était rendu en personne, & lui prêtèrent
le serment de fidélité. Le lendemain, on réunit en parle-
ment public l'assemblée générale de la commune, & le nou-
veau comte y jura, selon le formulaire féodal, qu'il se condui-
rait en bon seigneur. Afin que l'hommage des Toulousains ne
füt pas une vaine formalité, on nivela scrupuleusement tout
ce qui restait des anciennes fortifications, on combla les fossés,
on abattit les tours des maisons, on enleva les chaînes des
rues; les ouvrages défensifs du Château Narbonnais furent
augmentés; on l'isola de la ville par un large fossé & une
porte nouvelle, pratiquée dans ses murailles, le mit en com-
munication directe avec la campagne. À la suite de ces mesu-
res, les douze consuls de Toulouse qui étaient encore en
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. "357
otage dans la ville d'Arles obtinrent la permission de rentrer
chez eux.
Rien n'empêchait plus Simon de se présenter au roi de
France pour lui demander l'investiture. Philippe-Auguste la
lui donna, le sachant capable de s’en passer & voulant au
moins sauver son droit de suzerain; il le reconnut duc de
Narbonne, comte de Toulouse, vicomte de Carcassonne & de
Béziers. (Avril 1216.)
XII. Nouvelle guerre. — Cependant les violences que subis-
sait la maison de Saint-Gilles la recommandaient à l'affection
des peuples. Quand Raymond VI & son fils débarquèrent à
Marseille, revenant du Concile, ils y furent accueillis avec
enthousiasme. Avignon les salua du cri : « Vive Toulouse, le
comte Raymond & son fils! », la noblesse indigène com-
mença de se réunir, les milices communales se formèrent &,
en quelques semaines, les Raymond se trouvèrent à la tête
d'une petite armée qui fit bientôt parler d'elle. Sa première
opération fut la prise de Beaucaire. Simon s’y rendit en per-
sonne pour faire lever le siège, y fut plusieurs fois battu, &
sestima trop heureux d'obtenir la vie sauve à la garnison du
château, qui avait arboré le drapeau noir pour lui marquer sa
détresse & qui évacua la place en vertu d’une capitulation.
Montfort fit de grandes concessions à la ville de Nimes, en
vue d'assurer sa fidélité, & envoya à Toulouse un détache-
ment de cavalerie que les habitants retinrent prisonnier.
Raymond VI rôdait dans les environs, avec des Aragonais
& des Catalans, qu'il était allé lever de l’autre côté des
Pyrénées.
XIII. Événements de Toulouse. — Simon de Montfort,
après avoir renouvelé une trêve avec le comte de Foix, marcha
sur Toulouse; les députés qu'on lui envoya pour fléchir sa
colère ne furent pas reçus; il se contenta de les faire garrotter K
enfermer au Château-Narbonnais. L'évêque Foulques .entra
dans la ville & persuada aux habitants d'aller en masse implo-
rer miséricorde du vainqueur. On sortit en foule à la rencontre
de Monttort; des soldats appostés enlevaient les suppliants &
les mettaient aux fers. Les derniers venus, avertis de la trahi-
son, rentrèrent en ville au plus vite & y donnèrent l'alarme;
358 ABRÉGÉ DE L'’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
mais un corps de troupes amené par l'évêque avait commencé
le pillage. Alors le peuple s'arme, élève des barricades, tombe
sur les routiers & les force à se réfugier dans le Château Nar-
bonnais. Guy de Montfort, qui arrivait avec son détachement,
éprouva le même sort. Simon survient, trainant ses prisonniers
à sa suite, qu'il enferme dans le château ; il ordonne d'incen-
dier la ville : le feu s'allume sur trois points, aux quartiers
Saint-Remésy, Joutx-Aigues & Saint-Étienne. Cet acte de
sauvagerie redouble la colère des habitants, qui chargent les
incendiaires & les contraignent à s'enfermer dans la cathé-
drale, dans la tour de Mascaron & dans l’'Evêché. D'autres
sont refoulés jusqu'à la maison du comte de Comminges, dont
les hautes murailles dominent le bras de rivière de l'île de
Tounis. Simon concentre ses forces sur la place Sainte-Scarbes,
où il essaye de rallier les fuvards. Le quartier de la Croix-
Baragnon se lève, & une furieuse bataille est livrée sur les
derrières de l’Évêché. Montfort, rejeté lui-même dans la ca-
thédrale, y reforme son monde & tente un dernier effort.
Après une attaque infructueuse sur la porte de Cerdagne, il se
résigne à rentrer dans le château.
L'Evêque & l'Abbé de Saint-Sernin parcourent les rues, par
son ordre, apportant des paroles de paix. Ils promettent l’am-
nistie générale, pourvu qu'on remette les armes & Îles tours,
& la restitution des biens enlevés pendant le pillage; dans le
cas contraire , Simon est résolu à faire couper la tête aux pri-
sonniers.
La Commune fut rassemblée pour discuter ces propositions.
Après de longs débats, le salut des captifs l’'emporta sur toute
autre pensée; Monttort fit annoncer aux Toulousains par
l'Evêque & l’Abbé qu'il acceptait les conditions de la paix, &
qu'il irait, lui, le lendemain avec ses barons en signer l'acte
dans l'hôtel de ville. Il s’y rendit, en effet; mais pendant que
ses orateurs ordinaires haranguaient l'assemblée, elle était
enveloppée par les troupes, qui enlevaient les principaux
habitants , occupaient les tours des maisons & v laissaient des
postes. On agita même la question de raser entièrement Ja
ville ; mais on lui permit de se racheter au prix de 30,000 marcs
d'argent (7,500,000 francs). Cette énorme somme ayant été
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 359
accordée par le Conseil général , tenu à l’église Saint-Pierre,
Simon alla célébrer à Tarbes les noces d’un de ses fils avec
l’héritière du comté de Bigorre, femme déjà mariée au fils du
comte de Roussillon. Puis il acheva de faire démolir toutes les
tours qui existaient encore dans les maisons de Toulouse, & fit
enlever & saisir ce qui avait échappé aux pillages antérieurs.
Guerre sur le Rhône. — Le jeune Raïmond VII s'était fait
recevoir à Saint-Gilles, d'où l'Abbé & ses moines sortirent,
pieds nus, lançant l’anathème sur les habitants. Pour parer
aux dangers de cette diversion, Montfort courut vers le Rhône,
prit Posquières, Bernis, la tour de Dragonet, y punit les dé-
fections du dernier supplice, & poussa même jusqu'en Valen-
tinois.
Raymond VI à Toulouse (1217). — Pendant cette absence,
le vieux comte ne perdait pas de temps. [Il descend des Pvré-
nées avec ses Aragonais & ses Catalans, renforcés des rudes
montagnards des comtés de Pailhas, de Foix & de Commin-
ges ; le comte de Comminges, qui le précède, bat une colonne
mobile des routiers de Montfort à la Salvetat-Saint-Gilles. Le
13 septembre au matin, comme un brouillard épais couvrait la
Garonne, une troupe d'hommes alertes parut tout à coup sur
la rive droite du fleuve, au gué du Bazacle, & pénétra dans
Toulouse sans résistance. Raymond VI en était. La population
se partage entre l’ancien maître & le nouveau. La garnison &
les partisans de Montfort se réfugient dans le Château Narbon-
nais, l'Evêché, dans le cloître Saint-Etienne & dans l’abbave
de Saint-Sernin. Le frère de Simon & son fils, appelés au se-
cours de la comtesse de Montfort qui était enfermée dans le
Château Narbonnais, attaquent la ville par l'esplanade de
Montoulieu & le jardin de Saint-Jacques, mais sont repoussés,
& un grand nombre de seigneurs méridionaux entrent dans
la place, trompettes sonnant & bannières déployées.
XIV. Siège de Toulouse. — Dès qu'il apprit ces graves
nouvelles, Simon se hâta de conclure une trêve avec Ray-
mond VII & quitta le Rhône à grandes journées. Chemin
faisant, il voyait les défections se multiplier sous ses pas, K il
éclairait sa marche avec un soin infini, craignant partout des
embuscaies.
360 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
Dès qu'il arriva devant Toulouse, il essava d'en brusquer
l’assaut & fut repoussé. Il commença donc le siège dans Îles
formes ; avant qu'il n'eut investi la place, le comte de Foix eut
le temps de s'y jeter avec un corps de Navarrais & de Cata-
lans. Les opérations commencèrent sur la fin du mois de sep-
tembre. Il y avait deux sièges à la fois : Raymond VI assié-
geant le Château Narbonnais, & Montfort, qui en était maître,
assiégeant la ville. Les principales attaques furent tour à tour
portées sur divers points. Tandis que Simon menaçait le fau-
bourg Saint-Cyprien, le comte de Comminges fit une très
vigoureuse sortie qui chassa les assaillants jusqu'a Muret.
Au mois de décembre, le Pape envoya quelques brefs pour
décourager la résistance ; l’'Evêque Foulques alla recruter les
éléments d’une nouvelle croisade & ramena une troupe de
pèlerins des Flandres. Ce fut en reconnaissance de ce bon
office que Simon de Monttort fit don à l'évêché de Toulouse &
à ses successeurs de la baronnie de Verfeil & des villages en
dépendant, qui formèrent désormais la temporalité épiscopale.
Le 25 juin 1218, comme Montfort s'approchait de l'enceinte,
une pierre de mangonneau l'atteignit à la tête & l'étendit
raide mort.
Cet événement ranima si bien le courage des assiégés & jeta
une telle panique chez les croisés, qu'après quelques tentatives
infructueuses l’armée d’Amaury de Montfort, successeur de son
père, fut réduite à décamper. Le 25 juillet, les habitants de
Toulouse virent un nuage de fumée couvrir les lignes enne-
mies : c'etaient les baraquements que l’armée incendiait en
se retirant. Elle mit aussi le feu au Château Narbonnais; mais
les Toulousains en eurent bientôt raison. Amaury emporta le
corps de son père, qui demeura quelque temps en dépôt dans
la cathédrale de Carcassonne & fut enseveli dans le couvent
des Hautes-Bruvères, près de Montfort-l'Amaury.
XV. Amaury comte de Toulouse (1118). — Le pape Ho-
noré III fit quelques démarches pour sauver Amaury de Mont-
fort, dont la situation devenait de plus en plus critique, &
recommanda aux évêques de prêcher une nouvelle croisade ; il
exhorta directement le roi Philippe-Auguste à la faire comman-
der par son fils, en lui assurant des ressources financières par
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 361
laffectation du vingtième des revenus du clergé levé dans les
provinces d'Arles, Vienne, Narbonne, Auch, Embrun & Aix.
Expédition du prince Louis. — Le fils du roi de France, à
la tête d’une forte armée, prit enfin la route du Midi; après
avoir pris Marmande , où Amaury était venu le rejoindre, il
arriva devant Toulouse le 16 juin 1219, y commença quelques
opérations de siège, & repartit le 1° août, donnant pour rai-
son que sa quarantaine était finie. Sa retraite fut si prompte,
qu'il abandonna ses machines.
Au mois de septembre, Raymond VI raffermissait les liens
qui le rattachaient aux habitants de Toulouse en accordant à
Ja ville de grandes immunités d'impôts. Le pays d’ailleurs était
dans une terrible anarchie. Amaury se tenait sur la défensive,
fort heureux de conserver les domaines qui lui restaient encore;
des bandes de routiers couraient dans toutes les directions, &
une infinité de guerres particulières achevait la désolation des
campagnes. Le pape confirmait les donations faites à Simon de
Montfort; mais Raymond VII reprit Lavaur, Montauban,
Castelnaudary, Montréal. Bientôt la débâcle fut complète.
Découragé, voyant que la conquête lui échappait, Amaury
prit alors le grand parti d’en offrir la cession totale au roi de
France. Philippe-Auguste répondit qu'il avait sur les bras une
guerre importante avec le roi d'Angleterre & que cette charge
lui suffisait.
XVI. Mort de Raymond VI (1222). — Sur ces entrefaites,
mourut le vieux comte de Toulouse , qui demeura privé de la
sépulture ecclésiastique, à cause de l'excommunication dont il
avait été frappé. Raymond VII continua la guerre en Agenais
& finit par conclure une trêve avec Amaury. Un concile fut
convoqué pour terminer l'affaire des albigeois. Le roi Philippe-
Auguste mourut au moment de s’y rendre.
Le nouveau roi Louis VIII, sur les instances du car-
dinal légat, donna dix mille marcs d'argent au comte Amaury
pour payer ses gens de guerre, en prenant cette somme sur
les legs pieux de Philippe-Auguste. Ces ressources furent bien-
tôt épuisées & Montfort se trouva bloqué dans la cité
de Carcassonne, son dernier refuge, avec l'assurance de la
disette prochaine. Il dut se résoudre à traiter avec les comtes
362 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
de Toulouse & de Foix qui lui accordèrent deux mois de trêve.
Il sortit de Carcassonne le 15 janvier, gagnant le nord de la
lrance d'où il ne devait plus revenir.
Restauration de Raimon Trencavel. — Après le départ des
croisés, les comtes de Toulouse & de Foix prirent possession
de la cité & y rétablirent le jeune vicomte Trencavel, en vertu
de son droit héréditaire.
Proposition au roi de France. — Arrivé à la Cour, Amaury
offrit à Louis VIIL la cession des conquêtes d'Albigeois. En
réponse aux instances des envoyés du pape qui le sollicitaient
de prendre en main la direction d’une expédition nouvelle, le
roi de France proposa ses conditions : il demandait la dé-
chéance définitive de la maison de Saint-Gilles, une reconnais-
sance solennelle des droits de la couronne de France, & un sub-
side considérable pendant dix ans. Ainsi, dès ce moment, les
projets d’annexion du pays au domaine roval étaient arrêtés.
Le pape répondit que des menaces sérieuses de la part du
roi suffiraient à ramener Raymond VIT dans la voie du bien
& qu’une intervention effective aurait l'inconvénient d’en-
traver la croisade en Terre-Sainte dont le Saint-Siège était sur-
tout préoccupé. Louis VIII comprit la portée de ce langage,
& résumant dans sa réponse tous les actes de son père & les
siens, déclara péremptoirement qu'il ne voulait plus entendre
parler des affaires d'Albigeois.
. XVII. Paix de Raymond VII avec l’Église. — La paix fut
faite entre le comte de Toulouse & l'Eglise romaine, à Mont-
pellier, dans une conférence où présilait l'archevêque de Nar-
bonne. Ce prélat stipula une restitution générale des domaines
ecclésiastiques envahis pendant la guerre &K une indemnité de
vingt mille marcs d'argent. Ces conditions ne furent pas ratifiées
par la cour de Rome qui envoya un nouveau légat en France.
Concile de Bourges. — Amaury & Raymond furent mis en
présence & débattirent leurs droits devant le concile de Bour-
ges. On trouva que Îles soumissions de Raymond n'étaient pas
suffisantes & de nouvelles invitations furent adressées au roi.
XVIII. Zntervention du roi. — Louis VIIT posa la question
devant l’Assembléé des notables du royaume, le 28 janvier 1226.
Elle approuva l'intervention armée dans le Midi. En même
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 363
temps, le légat excommuniait publiquement Raymond VII, &
Amaury, par acte authentique, cédait au roi de France tous
ses droits sur le comté de Toulouse & le duché de Narbonne.
On recommença de prêcher la croisadè & une armée de cin-
quante mille hommesse mit en marche par la vallée du Rhône.
À la nouvelle de son approche, nombre de villes se soumet-
tent au roi; Nimes, Carcassonne, Narbonne, Beaucaire, en-
voient leurs députés à sa rencontre; le comte de Comminges
lui rend hommage. Louis VIIT s’'avance jusques à quatre lieues
de Toulouse sans trouver de résistance. Il établit le chevalier
français Adam de Milly dans la cité de Carcassonne, avec le
titre de sénéchal du roi pour les pays d’Albigeois; il réunit à
Pamiers une assemblée d’évêques & de barons, il reçoit le ser-
ment de fidélité .le tous les prélats de la province de Narbonne,
visite Castelnaudarv, Puylaurens, Lavaur, Albi. Des maladies
s'étant déclarees dans l’armée, il tourna sur l'Auvergne & mou-
rut à Montpellier le 8 novembre. Cette funeste catastrophe
compromettait la conquête française. [.e courage de Ray-
mond VII en fut ranimé.
La guerre se prolongea pendant plus de deux ans avec des
alternatives de succès & de revers. La prise d’Auterive & de
Castelsarrasin par Raymond VII, les courses d'Humbert de
Beaujeu, dans les environs de Toulouse où il campa trois mois
& détruisit toutes Îles vignes, sont les épisodes marquants
de cette période. La défection du seigneur de Termes &
de plusieurs autres chevaliers & Îles difhcultés de la régence
inclinèrent les deux partis à la conciliation.
L'abbé de Grandselve alla trouver le comte Raymond à Ba-
Ziége & jui fit agréer des préliminaires de paix au nom du
légat & de la reine Blanche de Castille. On décida d'ouvrir
des conférences à Meaux, dans les terres du comte de Cham-
pagne, accepté pour médiateur.
XIX. Traité de Paris, 1129. — L'archevêque de Narbonne
& les évêques de la Province assistèrent aux conférences, ainsi
qu'une députation de la ville de Toulouse. Le 12 avril 1229,
le traité de paix fut signé à Paris devant le portail de Notre-
Dame; le roi Louis IX, le comte Raymond & le cardi-
nal légat prirent part à cet acte décisif qui termina la grande
364 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
guerre albigeoise & prépara l'annexion du Languedoc au do-
maine de la couronne.
Raymond promit de poursuivre les hérétiques, de restituer
les biens des églises, accorda de fortes indemnités aux abbayes
de Citeaux, Clairvaux, Grandselve, Belleperche & Candeil,
une subvention pour entretenir à Toulouse pendant dix ans
quatorze professeurs de théologie, de droit canon, de littéra-
ture & de grammaire, s'engagea à prendre la croix & à servir
outre-mer pendant cinq ans contre les Sarrasins & à mainte-
nir la paix.
La princesse Jeanne, fille du comte de Toulouse, devait être
mariée à l'un des frères du roi & lui apporter en dot la succes-
sion paternelle.
Raymond abandounait immédiatement au roi le duché de
Narbonne, les diocèses de Béziers, d'Agde, de Maguelonne,
de Nimes, d'Uzès & de Viviers, & la partie de l'Albigeois
située au midi du Tarn.
Toutes les donations des terres faites dans les domaines du
comte, sauf le fief du maréchal de Mirepoix & la temporalité
de l'évêque de Toulouse, étaient annulées.
En garantie de l'exécution du traité, les remparts de Tou-
louse devaient être démolis, ainsi que les fortifications de
trente places, entre autres Fanjaux, Castelnaudary, Puylau-
rens, Lavaur, Puycelsi, Verdun, Castelsarrasin, Saverdun,
Laurac. Le Château Narbonnais était livré au roi pour dix
ans, avec faculté d’y établir des fortifications, ainsi que les
châteaux de Castelnaudary, Lavaur, Montcuq, Penne-d'Age-
nais, Cordes, Pevrusse, Verdun & Viilemur. Le château de
Penne d'Albigeois devait aussi être remis aux mains du roi
aussitôt que le comte de Toulouse aurait réussi à le reprendre.
Vingt citoyens de Toulouse furent retenus en otage à la
Cour jusqu'après démolition de 5oo toises de murailles &
comblement d'une égale étendue de fossés.
Après la prestation du serment eut lieu la cérémonie d'abso-
lution : Raymond VII, en chemise & en haut de chausses,
pieds nus, fut conduit devant l'autel par le légat. Amaurv de
Montfort confirma quelques jours après la cession qu’il avait
faite de tous ses droits, RoscHACH.
VARIÉTÉS
LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
A L’UNIVERSITÉ DE BORDEAUX
M. BouRCIEZ, professeur de langue & littérature du Sud-Ouest
(fondation municipale), a consacré cette année son cours aux contes
populaires de Gascogne & au Folk-lore'.
Voici l'analyse de la première leçon donnée dans le grand amphi-
théâtre de la Faculté des Lettres par l’éminent professeur :
Lorsqu'on lit les recueils de contes, faits un peu partout,
en Allemagne, en France, en Italie, en Russie, on constate
qu'entre ces contes ramassés dans des contrées souvent si dis-
tantes entre elles il existe des ressemblances frappantes. Ce ne
sont pas seulement des traits communs que l’on y rencontre,
mais bien une identité du fond & de la contexture. Les noms
des héros peuvent être divers, maïs leurs aventures sont les
mêmes. On pourrait citer, à l'appui de cette assertion, beau-
coup d'exemples.
_ Cette constatation est très importante. Elle a donné nais-
sance au folk-lore. Puisque nos nations modernes ont un fond
commun de traditions, d'où provient cette identité? en un
mot, quelle est la source de ces traditions? & pouvons-nous
remonter jusqu'à elle?
Pour répondre à ces diverses questions, on a construit trois
1. M. Bourciez, que notre Revue a l'honneur de compter au nombre
de ses collaborateurs, avait choisi d'autre part pour sujet de son
second cours : La Langue française au dix-neuvième siècle.
366 LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
systèmes différents : 1° la théorie arienne ou mythologique ;
2° la théorie anthropologique; 3° la théorie orientaliste.
LE -- Tout d'abord, la théorie arienne peut remonter jus-
qu'à Jacob Grimm. En effet, lorsque les frères Grimm eurent
ramassé leur riche collection de contes, ils comprirent vague-
ment que, dans cet amas de fictions, flottaient les débris des
crovances & des rêves des ancêtres. Ces contes populaires leur
parurent être un patrimoine que les peuples ariens avaient em-
porté au cours de leurs migrations.
Un peu plus tard, Kuhn, Max Müller ont donné corps à
cette théorie, & ont comparé ces fictions populaires avec les
mythes anciens. Et, de plus, cette mythologie a été expliquée
par eux au moyen de l’histoire des mots.
D'après Max Müller, il se serait produit, à une époque pri-
mitive, comme une maladie du langage qui aurait donné
naissance à nos contes populaires. Ce système était en hon-
neur il y a vingt-cinq ans; depuis, on l’a battu en brèche
en montrant qu'il tombait dans l'excès. En effet, d'après cette
théorie, nos contes ne seraient plus que des détritus de mythes
solaires. Et puis, on pourrait demander avec raison à ceux qui
la soutiennent, comment les Ariens partant de données si
vagues auraient abouti à constituer des récits qui offrent tant
de traits communs.
IT. — La théorie anthropologique a pris naissance surtout
en Angleterre & en France, & elle tend à se substituer à la
précédente.
Dans ces mythes où Max Müller avait vu des maladies du
langage, la nouvelle école voit des survivances de ces périodes
de barbarie par lesquelles ont passé nos races avant de se çivi-
liser. Tout cela nous reporte à une date lointaine, où nos
ancêtres étaient encore très grossiers. C'est dans les mœurs
& Îles superstitions des sauvages qu'on trouvera Fexplication
dernière de nos contes de fées.
Voilà ce que disent les anthropologistes. Cette théorie peut
arriver à nous donner la clef de certains traits grossiers de nos
contes; mais elle n'explique pas tous les contes dans leurs con-
ceptions, leur allure, leur contexture, en un mot, elle est
incomplète. :
A L'UNIVERSITÉ DE RORDEAUX. 367
ITT. — Arrivons à la troisième hypothèse.
Celle-ci est défendue vaillamment aujourl'hui par des hom-
mes considérables. Et, en effet, elle satisfait l'esprit par sa sim-
plicité.
Au dix-septième siècle, Huet, évêque d’Avranches, l'esquis-
sait déjà dans son traité sur les romans.
Au dix-huitième siècle, grâce à la traduction des Mille &
une Nuits, on considéra les Arabes comme les propagateurs de
ces contes.
Au début du dix-neuvième siècle, Silvestre de Sacy démon-
tra, au contraire, que ces contes n'étaient pas originaires d'Ara-
bie, mais de l'Inde.
Il y a quarante ans, un Allemand de Gœttingue, Benfey,
dans une préface de 600 pages, placée en tête de la traduction
d’un recueil de fables indiennes, le Pantcha-tantra, promulgua
comme un dogme les liens qui rattachaient nos fabliaux aux
contes indiens. Cette théorie fut adoptée en France par plu-
sieurs savants, & entre autres par M. Gaston Paris.
L'article essentiel du credo des partisans de l’hypothèse
orientaliste, c'est qu'a propos d'un conte populaire quelconque
on peut et on doit remonter jusqu'a la version indienne.
Dans une thèse, publiée il y a trois ans & qui paraît con-
tenir la note exacte sur la question dont nous nous occupons,
M. Bédier a critiqué, à l'aile d'arguments techniques, la
théorie orientaliste.
Le fait premier, dit-il, sur lequel s'est étayée cette hypo-
thèse, n’a pas l'importance qu'on lui accorde. On a dit que
les grands recueils indiens avaient été traduits au douzième
& au treizième siècles & que la mode des contes a fleuri seule-
ment après dans l’Europe occidentale. Il y a là une simple
coïncidence.
Du reste, il faudrait aussi prouver qu'avant les douzième
& treizième siècles il n'y avait pas de traditions orales.
Puis, quand on compare les tfabliaux du Moÿen-âge avec
les recueils sanscrits, combien en rencontre-t-on d'identiques ?
Exactement onze sur cent cinquante.
De plus, on a dit que la version indienne était le type ori-
ginaire parce que les parties du conte étaient plus congruen-
368 LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
tes. [Il y a encore ici exagération. M. Bédier prouve, en effet,
que ces onze fabliaux sont, au contraire, plus logiques dans
nos versions occidentales & que les Indiens les ont peut-être
empruntés à l'Occident.
Il n'est pas difficile de trouver dans nos fabliaux des traces
orientales, disent les tenants de l'hypothèse orientaliste. M. le
professeur Bourciez remarque avec raison que cela n'est pas
démontré. La vérité est que nous n'avons jamais emprunté à
l'Orient des sentiments propres aux Orientaux. Nous leur
avons emprunté seulement la portion générale, c'est-à-dire
humaine, de leurs légendes.
Reste un dernier fait que négligent les orientalistes. Ils
nient qu'il y ait eu souvent dans l'antiquité, même grecque &
latine, des contes qui ont pu se transmettre jusqu’à nous à
côté des mythes proprement dits.
La conclusion, c'est que l'Inde, :ans doute, a eu de nom-
breux contes ; maïs il faut ajouter que tous les pays en ont eu.
Il paraît invraisemblable, comme le veut l'hypothèse orienta-
liste, qu'il se suit rencontré un peuple privilégié, à l'exclusion
des autres.
En définitive, il faut admettre la polygénésie des contes, ce
qui veut dire que les contes se seraient produits sous tous les
climats & auraient rayonné au hasard, Cette diffusion, sans
doute, a été capricieuse. C'est pour cela qu’en bien des cas, les
recherches faites dans ce sens ne sont pas objets de science.
Toutes les leçons du cours de M. Bourciez ont été fort intéres-
santes, & l’on en jugera par les comptes rendus suivants, quelque som-
maires & frustes qu'ils soient.
L'ULYSSE GASCON.
L'Odyssée est un riche tissu d'aventures; les épisodes y sont
nombreux, séduisent à merveille l'imagination, &, par ce fait
même, sont capables d'être conservés facilement par la tradi-
tion orale.
L'aventure qui s'est perpétuée dans nos contes de Gascogne
A L'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX. 369
est celle d'Ulysse chez Polyphème, le plus célèbre des Cyclo-
pes, fils de Neptune. Trois contes populaires, qui ont cours
dans notre région, se rapportent à cette aventure.
Le conte du recueil de M. Bladé se présente à nous sous
la forme littéraire la plus achevée. Il est intitulé : Le Bécue,
c'est-à-dire l'ogre, l'homme qui a un grand bec & qui mange
les enfants.
« Un garçon de treize ans & une fille de dix ans, enfants
tous deux d’une veuve très pauvre, forment ensemble le projet
d'aller s'enrichir dans le pays des « bécuts » en ramassant des
cornes en or de bœutfs & de moutons. La mère veut les détour-
ner de cette entreprise audacieuse : « Les bécuts demeurent
« loin, dit-elle, du côté du soleil couchant, dans un pays
« sauvage & noir, où l’on ne trouve ni prêtres, ni église, ni
« cimetières. Là, hahitent des géants de sept toises, possédant
« seulement un œil au milieu du front. Tout le long du
« jour, ils gardent leurs animaux &, le soir, ils les ramènent
« dans leur caverne. Si, par malheur, un chrétien vient à
« tomber entre leurs griffes, ils le font cuire & le mangent
« avec voracité. » Mais les enfants persistent dans leur des-
sein. La mère donne alors à sa fille une petite croix d'argent
pour la protéger durant ce long & périlleux voyage.
« Le garçon & la fille partent le bâton à la main & la besace
sur le dos; ils marchent ainsi peudant sept mois & arrivent
enfin dans le pays des bécuts. [ls passent d’abord plusieurs
jours à ramasser des cornes d'or, ils se cachent pour éviter les
géants, bref, ils demeurent sains & saufs.
« Un jour, se trouvant assez riches, ils veulent s'en retour-
ner chez eux; mais tandis qu'ils s'attardent à compter leurs
richesses, un bécut survient à l'improviste, les prend & les
conduit dans sa caverne. Là, le monstre feint, en premier
lieu, de les traiter avec douceur; il leur fait tourner la broche
& leur dit de lui raconter des histoires. La petite fille accepte,
mais la malheureuse commence son récit par une prière à Dieu
& à la sainte Vierge, Le bécut entre en fureur, la saisit, la
met sur le gril & l’avale. Puis il annonce au garçon que son
tour d'être mangé arrivera le lendemain.
« Allons, petit chrétien, dit le géant, conte-moi une his-
iX 24
370 LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
« toire. » L'enfant réfléchit un instant, puis s'embarque dans
la narration d’une aventure extrêmement longue. Une heure
après minuit, le bécut s'était endormi. Le garçon s'approcha
alors du foyer, saisit un tison ardent & le planta dans l'œil
du géant. Le bécut poussa des cris épouvantables, réveilla ses
frères & leur dit de rechercher son meurtrier. Mais l'enfant
s'était caché dans la caverne & ne fut pas découvert.
« Pendant trois jours, on demeura ainsi entermé dans la
caverne, sans remuer. À la fin, les moutons se mirent à crier
de soif & de faim. « Attendez, mes amis », leur dit le bécut,
& déplaçant alors la pierre de cent quintaux qui servait de
porte, il fit sortir ses animaux; il s’assit sur le seuil de la caverne
& compta ses moutons & ses bœufs. Il les tâtait à leur passage,
pour reconnaître si, parmi eux, ne se trouvait pas l'enfant.
Celui-ci attendait son tour avec effroi; soudain, il prit courage
&, couvert d'une peau de mouton, passa devant son ennemi.
Le géant le reconnut, mais le jeune garçon, avant d'être pris,
eut le temps de s'échapper.
« Cependant, depuis trois jours, le géant avait envie de
vomir. Tout à coup il rejeta ce qui embarrassait sa digestion :
c'était la petite fille qui, par la vertu protectrice de la croix
d'argent, était demeurée vivante dans son estomac.
« L'enfant sortit avec un plaisir que l'on comprend aisé-
ment, se jeta dans un gave pour se nettover, & retrouva son
frère. Après les premiers emibrassements, nos deux jeunes
voyageurs reprirent la route de leur pays natal, chargés de
cornes d'or, qu'ils vendirent pour une somme de dix mille
pistoles. Dès lors, ils vécurent heureux avec leur mère. »
Voilà, en résumé, le conte. On le retrouve, jusqu'a deux
fois, dans l’Anthologie de l’Albret de l'abbé Dardy, identique
à cela près qu'il est raconté d’une façon plus fruste. Dans ce
recueil, ces deux contes portent les numéros 22 & 78.
Le n° 22 porte le même titre; mais les acteurs, au lieu
d’être des enfants, sont deux hommes mûrs, l’un tailleur &
l’autre charron. Ces deux malheureux se sont égarés dans une
forêt, &, en cherchant à retourner chez eux, ils tombent dans
une maison habitée par un bécut. Celui-ci les aperçoit &
A L'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX. 371
mange d'abord le charron qui est le plus gras. Mais le tailleur,
qui est très adroit, crève l'œil unique du géant & se sauve à
l’aide du même stratagème que les enfants.
Le n° 78 est intitulé : Le bout du monde & le bécut. C'est
à peu près le même conte. Deux frères jumeaux partent ensem-
ble pour voir où finit le monde; ils arrivent sur une lande
déserte où habite un géant qui les saisit, &c. Toute la fin de
ce conte est encore plus brève que celle du précédent; elle
manque d'intérêt dramatique.
Tels sont donc nos trois contes. Il va sans dire qu'ils ne se
sont pas seulement perpétués en Gascogne; on les rencontre,
en eftet, en Bretagne, en Hongrie, en Russie & en Orient.
Il y a pourtant un trait qui est particulier aux contes gas-
cons, c'est l'épisode des cornes d'or, qui est, du reste, secon-
daire. L'essentiel, c'est que, dans son ensemble, la légende
homérique se soit conservée.
Elle a frappé l'imagination populaire & s’est transmise de
bouche en bouche.
Nous nous trouvons sans doute ici en face d’un conte qui
s'est propagé d'une manière capricieuse. Cela est possible. Il
semble bien qu'il a dû être narré à toutes les époques & dans
tous les pays du monde. Voilà comment il est arrivé jusqu’à
nous.
Nous avons, dans le recueil de M. Bladé, un deuxième
conte gascon qui se rapporte à Ulvsse. [Il est intitulé : Le
retour du Seigneur.
On sait que ce qui forme le noyau de l'Odyssée, c'est le
retour d'Ulysse à Ithaque auprès de Pénélope, les épreuves
qu'il a à subir avant d'en être reconnu, & le châtiment des
prétendants. Tout cela se retrouve dans notre conte.
Il s'agit d'un seigneur sans enfants qui va à la chapelle de
Bétharram & y fait vœu, si sa temme lui donne un fils, de
combattre pendant sept ans en Palestine. Îl revient à son chà-
teau, trouve son épouse enceinte, &, apres l'accouchement tant
attendu, fait part à sa bien-aimée de son vœu & partage son
contrat de mariage en deux morceaux,
Il se rend en Terre-Sainte, se bat courageusement, mais
372 | LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
tombe un jour entre les mains des infidèles. Dès lors, sa
femme ne reçoit plus de ses nouvelles.
« Trois frères tiennent alors conseil pour savoir qui épousera
la prétendue veuve. Ils vont la trouver & lui apprennent leur
décision. Ils s'installent en maîtres chez elle, & y font ripaille
nuit & jour.
« Le diable ayant eu connaïssance de cela, va trouver le
seigneur ‘dans sa prison et lui raconte les exploits des trois ga-
lants. 1] ajoute : « Donne-moi trois gouttes de ton sang & je
« te porte à ton château. » Le prisonnier s'y refuse. Le dia-
ble insiste : « Jure que tu me donneras une part de ton pre-
« mier repas avec ta femme & ton enfant, & je te ramène à
« ton château. » Le seigneur finit par accepter, monte en
croupe sur le diable & traverse les airs avec lui. Il arrive,
aussi sordide qu'un mendiant; il frappe à la porte du château,
apporte des nouvelles de Terre-Sainte, puis élève le ton & dit
que cette racaille a fini de mal faire.
« Une lutte s'engage entre les trois prétendants & Île sei-
gneur. En un moment, les frères furent à terre. Il salue alors
sa femme, lui demande son payement, & brusquement lui
montre la moitié de son contrat, en ajoutant : « Vous souvenez-
« vous, madame, qu'avant de nous séparer, je déchirai notre
« contrat en deux parties, que je vous donnai l'une d'elles &
« gardai l'autre? » La femme le reconnait & s'écrie : « Vous
« êtes mon mari. »
« Alors a lieu le premier repas. Le seigneur mange des noix
& donne au diable les coquilles. Celui-ci les regarde avec soin
et lui dit:« Tu es avisé. Si, par hasard, ces coquilles avaient
« contenu quelques parcelles de fruit, je t'aurais emporté dans
» l'enfer avec moi. »
Tel est le conte. [| y a dans ce récit quelque chose qui
dénote un art rudimentaire ; car les faits y sont indiqués avec
sécheresse, Dans l'Odyssée, au contraire, il y a partout une
ampleur, une émotion croissante; 1l y a, dans les événements,
une gradation logique indiquée avec un art qui n'a jamais été
surpassé.
La comparaison est à peine possible. Mais il y a un point
A L'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX. 373
curieux à étudier : c'est que dans notre conte, le diable joue
un rôle important. |
Nous trouvons ici un fragment de son épopée, adapté à la
légende d'Ulysse. Ajoutons qu'il est probable que cette adap-
tation remonte au Moyen-âge; ainsi divers annalistes de la
Bigorre ont raconté l'histoire d'un seigneur pyrénéen du
onzième ou du douzième siècle, qui s'appelait Bos de Bénac,
& dont les exploits ne sont pas sans rapport avec ceux-là.
Il est évident que toute comparaison de ce conte avec l'Odys-
sée n'est pas faite pour rehausser nos contes de Gascogne. Et
si, après les avoir étudiés, nous nous reportons au poème
d'Homère, le sautque nous faisons est cruel ; car, des légendes
grecques, nous ne trouvons que la trame nue. |
M. Bourciez insiste surtout pour faire ressortir que la tradition
a survécu; elle est obscure, sans doute, défigurée, maïs elle
s’est transmise. D'ailleurs, si les contes que nous venons d’étu-
dier, sont curieux, ajoutons que, pris en eux-mêmes, ils ne
sont pas les meilleurs de notre recueil.
L'OISEAU DE VÉRITÉ.
Il est une situation dont nos romanciers & nos dramaturges
ont souvent abusé : c'est la substitution d’un enfant à un
autre. Dans Îles contes populaires, cette sorte de rapt est aussi
très commune; mais où nos conteurs gascons se distinguent de
nos dramaturges, c'est ordinairement dans les procédés em-
ployés à la reconnaissance finale. Souvent c'est un oiseau mer.
veilleux, « l'oiseau de Vérité », qui dénoue l'action. I] y a
une série de contes qui se rapportent à cette légende. Prenons
celui qui s'en rapproche le plus, celui de M. Bladé, qui a pour
titre : La mer qui chante, la pomme qui danse, & l'oiseau qui
dit tout.
Il y avait une fois trois sœurs qui arrachaïent du lin dans
un champ. « Mes sœurs, dit la plus jeune aux aînées, vous
devez avoir quelques pensées secrètes ? Ma foi non, réponi-
rent-elles. Oh! que si, reprit la plus jeune. Eh bien, moi, dit
l’aînée, je voudrais épouser l’intendant du roi. Moi, dit la ca-
dette, je voudrais épouser le piqueur du roi. Moi, dit la plus
374 LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE
jeune, je voudrais épouser le roi lui-même & je m'engage à
lui donner deux jumeaux, beaux comme le jour, qui porte-
raient entre peau & chair une chaîne d'or. »
— « Tu seras ma femme, dit le roi qui avait (out entendu. »
Quelque temps après, en effet, elle épouse le roi & ne tarde
pas à lui donner deux jumeaux, beaux comme le jour, fille &
garçon, qui portent entre peau & chair une chaîne d'or.
Le roi, qui était alors parti pour la guerre, reçut de sa mère,
jalouse de sa bru, un messager lui annonçant que sa femme
a mis au monde un chien & un chat. « Allez, lui dit le roi,
& que tout soit gardé. »
Le messager vint annoncer à la reine-mère la décision du
roi. Furieuse, elle ordonne au messager d'aller dire à la jeune
mère que l'ordre du roi est ainsi conçu : « que tout soit
noyé ». La pauvre reine, en pleurs, exécute l’ordre donné.
Lorsque le roi revint, il ne connaissait pas la vérité. Aussi,
voulut-il punir sa femme qu'il croyait coupable. Pendant ce
temps, les enfants avaient été exposés sur la mer. De braves
pêcheurs, voyant les pauvres petits abandonnés, les recueilli-
rent & les élevèrent.
Plus tard, les enfants partirent à la recherche de leurs pa-
rents. Pendant trois jours, ils marchèrent n'ayant pour nour-
riture que les müûres des ronces. Le quatrième jour, la « mer
grande » se mit à chanter : « Marchez, marchez toujours, petits
jumeaux ». Le matin du septième jour, 1ls aperçurent sur un
pommier une pomme rouge comme un coquelicot. Le garçon,
plus agile, voulut l'aller cueillir, mais un paysan qui passait
lui vint en aide. [l attrapa la pomme qu'il remit aux enfants
en leur disant : « Ceci est la pomme qui danse; elle vous
fera connaître la mauvaise femme qui vous a autrefois aban-
donnés ». [ls aperçurent ensuite un bel oiseau vert, que l’in-
connu attrapa sans peine & leur donna, en disant : « Voici
l'oiseau qui dit tout, l'oiseau de vérité ». Puis il disparut.
Ils marchèrent longtemps & arrivèrent enfin devant la
porte du palais de leur père. Là, frappant discrètement, on
leur ouvrit la porte & ils furent conduits devant le roi qui re-
connut ses enfants.
Le garçon plaça à terre la pomme « rouge comme un coque-
A L’'UNIVERSITÉ DE BORDEAUX. 375
licot » qui se mit aussitôt à danser & vintse poser sur la tête de
la mère du roi, puis disparut. De son côté la petite fille mon-
trait au roi « l'oiseau qui dit tout », qui se mit aussitôt à
chanter : « Rioutchiou, tchiou, tchiou, je suis l'oiseau de
vérité. » Puis, 1l apprit au roi ce qui s'était passé.
Ce dernier alors allant chercher sa femme lui présenta ses
enfants & lui demanda pardon de sa méprise. Puis, se tournant
vers sa mère il ajouta : « Mère, dimanche prochain après vê-
pres, nous aurons un compte à régler, ensemble. »
Les points de comparaison sont si nombreux qu'il cerait 1Ci
trop long de les énumérer.
Dans l’Europe occidentale il v a une donnée en partie sem-
blable à celle-ci. On trouve déja de l’analogie avec notre
conte gascon dans un récit du Moyen-âge dont voici l'analyse
succincte.
Il s'agit d'une reine qui met au monde six fils & une fille
portant au cou une chaîne d'or, Substitution de chiens aux
enfants & abandon. Un ermite les recueille & les élève. Mais
un chasseur les aperçoit & vient apprendre la nouvelle à la
mère du roi qui seule est coupable de la substitution. Celle-ci
lui ordonne d'aller tuer ces enfants. Mais les enfants se mé-
tamorphosernt en cygnes & parviennent à se sauver. — Puis au
milieu du seizième siècle, dans les nouvelles de Straparola,
nous avons encore un récit semblable. Au début de ce conte
nous retrouvons Îles trois sœurs se communiquant leurs se-
crètes pensées. |
La première voudrait épouser le majordome du roi, la ca-
dette son piqueur & la plus jeune enfin le roi lui-même, s’en-
gageant à lui donner trois enfants aux cheveux d'or & por-
tant au front une étoile d'or. Le roi qui a tout entendu l'épouse
& quelque temps après a lieu la naissance & la substitution.
Mais ici ce sont les sœurs qui jalousent la plus jeune & envient
son bonheur. Plus tard, la reine mère envoie les enfants cher-
cher de l’« eau qui danse ». [ls partent à la recherche de cette
eau merveilleuse, mais en route ils sont changés en statues de
sel & c'est leur sœur qui vient les délivrer.
Ce récit semble nous présenter la légende intégrale, & dans
376 LES CONTES POPULAIRES DE GASCOGNE.
l’un de ses contes Mme d’Aulnoy l’a suivi de très près. Je veux
parler de ce conte bleu intitulé La princesse Belle-Étoile.
Voilà pour les siècles qui précédent le nôtre. Arrivons au siè-
cle présent. Deux contes, l’un lorrain, l’autre breton, semblent
avoir été puisés à la même source.
Le premier, recueilli par M. Cosquin, a pour titre aussi,
l'Oiseau de vérité. Dans celui-ci cependant la conversation
des deux sœurs n'existe pas. Puis c'est aussi la reine mère qui
veut perdre les enfants & enfin la conquête de l'oiseau vert de
l’a oiseau qui dit tout », est ici plus difficile & amène la décou-
verte du complot ourdi contre eux.
Le conte breton recueilli par M. Luzel est au fond iden-
tique cependant avec quelques variantes. Ce conte à pour titre
Les trois filles du boulanger.
Mais quel était donc, d’après toutes ces variantes, le texte
primitif. Il serait assez difficile de le dire, le texte arabe n’exis-
tant plus.Toutefois, on peut dire ceci : c'est que le conte devait,
selon toute probabilité, s'ouvrir par la conversation des trois
sœurs. Ensuite, le second épisode était le mariage du roi, la
naissance de trois enfants jumeaux & la substitution, soit par
les sœurs soit par la belle-mère; enfin, l'abandon des enfants,
leur retour, & comme conclusion, la conquête de trois objets
merveilleux.
Telle est la succession des traits essentiels, & l'on peut voir
alors jusqu'a quel point notre conte gascon s'est éloigné dn
récit primitif. [l a, en effet, reproduit dans son ensemble la
donnée, mais avec quelques altérations. Ce qui semble être le
plus altéré, c'est la conquête de l'oiseau de vérité qui, dans
notre conte, est d’une extrême facilité, tandis qu'il devait être
d'une grande difficulté.
Il n’est point étonnant d’ailleurs qu'une légende racontée
par des milliers de narrateurs se déforme avec le temps. Le
contraire nous surprendrait, & il faut plutôt admirer combien
notre conte populaire est resté fidèle à la donnée générale.
LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES. 377
LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES.
Les murs des villes commencent à peser lourdement sur les
poumons avides d'air & d'espace. Aux vitrines des photogra-
phes s'étalent déja les vues tentatrices des sites célèbres de
Luchon, de Cauterets & de Biarritz. Mais ils seront plus
séduits encore & plus irrésistiblements attirés ceux dont le
regard viendra planer, comme de la nacelle d’un ballon, sur
l’'admirable relief des Pyrénées du regretté M. Ducomble!.
Il fut dressé, on s'en souvient, pour l'Exposition de 1887?
après laquelle 1l passa quelques années dans une des salles
du Musée d'histoire naturelle. C'était peut-être sa vraie place,
mais il lui en faut une très grande; on le trouva gênant, &
ses cinquante plaques carrées furent reléguées dans un réduit
humide de l’ancienne Faculté des sciences, où elles risquaient
fort de s’altérer, de se détruire peu à peu &, dans tous les cas,
d'être absolument oubliées. |
L’aimable & actif exécuteur testamentaire de M. Ozenne
les a prises en pitié. Il s'est empressé de les rendre à la curio-
sité & à l'étude, en leur donnant asile dans une vaste pièce
du rez-de-chaussée de l'hôtel d’Assézat, destinée à la Société
de Géographie.
C'est un superbe travail, aussi utile qu'attrayant.
Nulle carte, même attentivement examinée, ne saurait faire
saisir la constitution de nos chères montagnes aussi nettement
& d'une façon aussi complète que le révèle aussitôt un simple
coup d'œil.
Quand on contemple leur ensemble des plaines ou même
1. M. Decomble était le fils de l'inspecteur général des ponts &
chaussées chargé, à la fin de sa carrière, des études du chemin de fer
transpyrénéen.
2. Exposition générale organisée par la Municipalité de Toulouse
& qui fut une des plus importantes,
378 LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES.
d'un sommet avancé comme le Saint-Barthélemy ou le Pic-du
Midi, on garde l’impression d’une muraille crénelée s'étendant
sur une seule ligne. Mais en réalité, les Pyrénées forment,
plutôt qu'une chaîne, un massif étendu, constamment très
large, & s'étendant dans la région orientale jusqu’à 120 kilo-
mètres. On voit ses boursouflements formidables s'exhausser
assez brusquement du côté de la France & se maintenir hien-
tôt à une hauteur à peu près constante, se multiplier entre des
gorges & des cols, qui demeurent eux-mêmes très élevés. À
l’est de l'Ariège, plusieurs soulèvements transversaux laïssent
entre eux des vallées plus profondes.
Si l'écoulement des eaux vers le nord ou vers le sud ne don-
nait une indication précise, il paraîtrait difficile de tracer la
frontière entre la France & l'Espagne, au milieu de ces enche-
vêtrements de chaînons multipliés & de cette étendue immense
où l'altitude paraît la même.
C'est un des caractères des Pyrénées que leur niveau géné-
ral très élevé, qui les différencie des Alpes. Dès que l’on a
quitté la plaine, on ne cesse plus de monter sans arrêt, & l'on
ne rencontre plus, comme dans les montagnes de Suisse, de
larges vallées où s'étendent les lacs, des passages facilement
abordables qui les font communiquer entre elles, de vastes
plateaux intermédiaires. Les cols ou les ports des Pyrénées ne
sont que des dépressions herbeuses à peine plus basses que Îles
sommets qui les enserrent, comme le port de Puymorens où
le Tourmalet, ou des fentes étroites dans les roches neigeuses,
comme le port de Vénasque, ja brèche de Roland ou le port
d'Oô.
Il résulte de cette hauteur générale que les géants célèbres,
que l'on s'attendrait à voir surgir & dominer sur l'ensemble
des monts, les dépassent à peine. Ce n'est pas seulement sur
la faible échelle du plan, où les hauteurs sont cependant exa-
gérées d’un tiers, mais aussi dans les panoramas radieux em-
brassés des observatoires recommandés aux touristes, qu'il
faut chercher, pour les découvrir, les pics souverains. Ils ne
dessinent souvent sur la crête qu'une dentelure un peu plus
accentuée. La chaîne ariégcoïse, par exemple, que l'on voit
surtout de Toulouse, se maintient à l'altitude d’entre 2,500
LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES. 379
& 2,800 mètres. L'un de ses cols, pour passer en Andorre,
celui de Siguer, s'élève à 2,594 mètres, & un seul de ses som-
mets dépasse 3,000 mètres.
Seules les montagnes projetées en avant de la chaîne
paraissent la dominer, comme le Pic-du-Midi, le mont Val-
lier, son rival & son analogue, le Saint- Barthélemy, le Cani-
gou; mais ce n'est qu'un effet de perspective.
Si le massif des Pyrénées s'abaisse brusquement vers la
France, il se prolonge, au contraire, vers l'Espagne qui a pu
être considérée comme un vaste plateau dont ce massif ne
serait que le revers septentrional. Lorsqu'en descendant du
port de Puymorens par Îla saisissante vallée glaciaire de Carol,
on arrive à Bourg-Madame & à Puycerda, on se croit arrivé
dans la région des plaines & l'on est encore à 1,100 mètres
plus haut que Cauterets.
Quelques vallées espagnoles auprès de la chaîne paraissent
s’entoncer en profonds abimes, comme celle de Bioto, par
exemple, au sud du Mont-Perdu qui semble correspondre au
gigantesque creusement du cirque de Gavarniej mais ce n'est
qu'une fente dans l'escarpement, & l'altitude d'ensemble
remonte & se maintient à un niveau bien supérieur à celui
des plaines françaises.
Ces aspects caractéristiques & inattendus, pour qui ne con-
naît les Pyrénées que pour les voir d'en bas, se manifestent
clairement sur le plan en relief. Toutes les particularités géo-
graphiques de cette pittoresque région s'expliquent de même
mieux que sur les cartes les plus imagées. Ainsi, par exemple,
l'éventail des rivières du Gers qui s'échappe du plateau morai-
nique de l'annemezan, & celui des cours d'eau d'origine ana-
logue, une trentaine en tout, qui, après la plaine de Tarbes,
vont tomber dans l’Adour.
Les événements de l'histoire s’éclairent comme Îles phéno-
mènes de la géographie. À voir les principales vallées pyré-
néennes converger vers Toulouse, on reconnait aussitôt que
la ville élevée sur le contour de la Garonne était destinée à
devenir une capitale. La marche & les opérations des armées
sur les terrains accidentés se suivent & s'expliquent mieux. De
même les invasions des peuples conquérants. Quand on
380 LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES,
remarque combien Ja vallée de l'Ariège s'ouvre largement
droit au sud de Toulouse, on comprend aisément que les
Romains, maîtres de la ville, durent l’occuper bientôt tout
entière, & l'on ne s'étonne plus qu'elle aït été si complète-
ment & sitôt romanisée, au point que le nom même du
peuple indigène a disparu, ni que dans cette seule vallée
pyrénéenne l'idiome toulousain soit parlé tandis qu'on parle
gascon à l’ouest & à l’est catalan.
On se rend encore un compte plus exact des montagnes que
l’on peut apercevoir de Toulouse, sur lesquelles, je crois, flot-
tent quelques illusions. Quand on se promène sur le pont,
par un beau jour de vent d’autan, on ne voit que la chaîne
de l'Ariège & pas même dans son entière longueur. En face
de soi, dans le méridien même de Toulouse & sur le milieu
du fleuve se dresse, au-delà de Vicdessos, le dôme de Mont-
cal, la seule cime qui dépasse 3,000 mètres, entre la Méditer-
ranée & le Néthou; à l'est, la crête dentelée qui sépare la
France de l'Andorre court se perdre derrière les collines de
Pech-David, au-dessus desquelles émerge la double tête du
Saint-Barthélemy, superbe montagne, que Théophile Gau-
thier aurait comparée à un manteau de velours bleu lamé
d'argent qu'un roi céleste aurait laissé tomber en larges plis
sur la plaine; à l’ouest, après le Collat, la May de Bulard &
le triangle aigu de Mauberne, s'élance l'élégante pyramide du
mont Vallier. Puis les platanes du quai Dillon cachent la
suite de cette majestueuse procession de géants.
Mais du plateau de la Colonne, ou mieux du clocher de la
Dalbade, d'où le point de vue est le plus séduisant & le plus
vaste, plus simplement même des fenêtres élevées de la rue
qui plonge sur la petite Garonne, le regard ravi contemple
les vastes glaciers des monts Maudits, que domine, comme sur
un trône, le fier Néthou. 1] apparaît mieux comme Île roi des
Pyrénées que vu du port de Vénasque. On reconnaît très bien
ce port lui-même & les deux cimes qui l’escortent, celle de
Sauvegarde surtout, si souvent gravie. Puis, après une échan-
crure, défilent les glaciers du Lys, ceux du port d'Oô; après
eux, les montagnes de Clarabide & de la Pez, le pic de Lus-
tou au fond de la vallée d’Aure, peut-être le mont Perdu,
LE PLAN EN RELIEF DES PYRÉNÉES. 381:
l’Arbizon, le Néouvielle & enfin le sommet dominateur du
Pic-du-Midi de Bigorre, qui cache le Vigne-Mâle. Au-delà
même de ce triangle altier les yeux distinguent la pointe du
Montaigu, &, derrière elle, la crête du Monné de Cauterets,
peut-être encore confusément le redoutable Balaïtous, après
lequel la ligne s'abaisse & se perd à l'horizon en fines dente-
lures.
C’est le prélude des joies qu’elles donnent d'aller parcourir
du regard sur le plan les montagnes bien-aimées, de la Rhune
au Canigou; cest une consolation aussi lorsqu'on ne peut
plus hisser sur leurs cimes souveraines ses trop nombreux
Printemps. Elles nous rendent le souvenir des ivresses les plus
‘pures qui aient transporté notre âme, lorsque, sur leurs neiges
virginales, perdu dans l'immense horizon qui, mieux même
que la mer, oftrait, avec toutes les splendeurs de la création,
la sensation de l'infini, les brises du ciel passaient immaculées
sur le front délivré pour quelques heures des vulgarités & des
inquiétudes.de la terre. |
J, DE L.
BIBLIOGRAPHIE
Emile DARI0 : Histoire du Collège de Moissac depuis sa fondation
jusqu’à nos jours. Toulouse, Ed. Privat, 48 pages in-16.
Ce collège a une existence trois fois séculaire. Il doit son
origine à un conflit entre l'archi-abbé de Cluny & les Kéné-
dictins de Moissac, qui voulaient être sécularisés, affranchis
des dures & minutieuses prescriptions de la règle si absolue des
cloîtres & jouir de la liberté relative du clergé dans le monde.
Louis XIII appuya leurs démarches; le 7 juillet 1618 le pape
Paul V exauça leur vœu &, après maintes péripéties, la sécu-
larisation fut solennellement accomplie. Les Jésuites vinrent
enseigner les belles-lettres, puis à la mort du seigneur abbé
messire La Valette de Cornusson, évêque de Vabres, en Rouer-
gue, les embarras surgirent & le collège disparut au moment
même où l’abbaye avait pour chef le premier ministre de
France, le cardinal Mazarin, qui avait bien autre chose à faire
qu'a relever l'institution scolaire de Moissac! Un riche bour-
geois, au contraire, y consacra ses efforts & ses largesses,
Antoine Hébrard. La Congrégation des Doctrinaires {ut appe-
lée, &, par acte du 22 avril 1659, s'engagea à fournir &
bailler régents savants & capables.
M. Dario, vénérable doyen des professeurs honoraires, che-
valier de la Légion d'honneur — rare justice, — nous retrace
toute cette histoire avec beaucoup de verve. Il n'évite pas les
rapides digressions qui font intervenir, pour plus de clarté,
l’histoire de France & l’histoire des lettres françaises. Il prend
plaisir à rappeler dans une page de quel éclat les Doctrinaires
ont rayonné par la philosophie jusque dans notre temps.
Il décrit le collège qui s'éleva superbe & que cet enseigne-
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE, 383
ment rendit prospère. On n’a que des débris fort mutilés de
l’ancien édifice. M. Dario passe en revue Îles maîtres trop
ha de cette longue période de cent trente ans. Il insiste
" la gratuité pratiquée largement & pour toutes les classes,
& Po à avec complaisance sur une journée de distribution
des prix dont il a retrouvé le procès-verbal & les discours
qui sont bien de l'époque de Boucher & de Gentil-Ber-
nard. La liste des livres donnés en prix, qui semble insi-
gnifiante et que M. Dario a pu reconstituer en partie en
fouillant dans les bibliothèques des familles locales, nous fait
voir le mouvement des esprits avant la Révolution. Les
heureux lauréats appelés à recevoir, au milieu des applau-
dissements, ces beaux livres, n'étaient pas avertis de leur
triomphe par la sèche & rapide nomenclature de nos palma-
rès. Suivant un procédé encore en usage de nos jours dans
quelques établissements scolaires, les compositions n'étaient
pas signées, mais bien revêtues d’une sentence ou devise
choisie par l'élève & cachetée; le nom de l’auteur restait
un mystère. Après classement, le secret était gardé jusqu’au
moment solennel où le recteur rompait le sceau de la com-
position victorieuse. Le feu était sur tous les visages, l’im-
patience dans tous les yeux. Enfin, au milieu du silence gé-
néral, on entendait cet appel : Qui hanc sententiam habet
accedat coronandus, & le recteur lisait la devise, arrêt de
triomphe pour l’un, de désappointement pour le plus grand
nombre, & ajoutait un mot de compliment. Par exemple,
en 1071, il désigna ainsi l'élève vainqueur en philosophie :
Antonius Ducros totus aureus est. Antoine Ducros est tout
or, Cet Antoine Ducros devint ingénieur général des ponts
& chaussées sous l’Empire. Son émule, Lagrèze-Rose, qui fut
un administrateur habile, avair marqué sa composition de
cette devise aimable où se retrouvait son nom : ÆAosa ista
suavissimos edit odores ! Son petit-fils, M. Lagrèze-Fossat,
l’auteur de la Flore de Tarn-&-Garonne & de l'Histoire de
Moissac, est l’une des notabilités contemporaines du Midi.
Le premier, dans un travail remarquable, il a réuni des docu-
ments sur le Collège.
M. Dario poursuit; il nous étale les ruines de la Révolu-
384 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
tion, la fin de l'enseignement des Doctrinaires, la réouverture
du Collège en 1826 sous la présidence de M5 de Cheverus,
qui avait rapporté de son passage à travers les institutions des
Etats-Unis cette tolérance large & féconde qui donnait à son
apostolat un caractère si original. Les maîtres & les meilleurs
élèves de la période moderne du collège sont passés enfin en
revue.
Dans cette élégante brochure que nous voudrions voir imitée
dans tous les lycées & collèges de nos Universités, je relève
une lacune. M. E. Roschach, qui est l’un des érudits les plus
haut placés dans l'estime des historiens français, est cité deux
ou trois fois par M. Dario. Mais pourquoi ne pas dire que
M. Roschach fut lui-même une année, au sortir du Lycée
de Toulouse, professeur de rhétorique au collège de Moissac,
& quil fit, en 1857, le discours à la distribution des prix.
Ces quelques pages, remarquées & publiées par la Revue
de Toulouse, sont déja une exacte & charmante histoire du
collège ; 1] convenait de le rappeler. |
Emile C.
Edouard VALETTE : l’Enseignement primaire dans le canton de
Mazamet en 1894-1895. Mazamet, 186 pages in-8°.
C'est avec surprise que l'on voit un si modeste sujet fournir
matière à un ouvrage volumineux de près de deux cents pages
bien remplies. L'auteur, juge de paix, a pris au sérieux, con-
trairement à l'usage, son mandat de délégué cantonal, & dans
une préface de quelques lignes sous forme de lettre à sa fille
de huit ans, il nous dévoile finement sa pensée & son but :
« C'est que, vois-tu, tout humain se doit, dans une certaine
mesure, à son prochain. À côté des intérêts privés qu'une loi
de nature lui commande de ne pas sacrifier, il y a des intérêts
sociaux divers dont personne ne doit se désintéresser & aux-
quels chacun est moralement tenu d'apporter sa part de con-
cours, suivant d’ailleurs son milieu, sa situation, ses goûts,
ses aptitudes, ses possibilités, dirais-je, si j'osais. » L'œuvre
consriencieuse de M. Fdouard Valette débute par un chapitre
fort intéressant sur l’importance du canton de Mazamet, qui,
par son chiffre d’affaires & la puissance de son industrie, tient
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 385
la tête dans le département. L'auteur étudie les causes parti-
culières de la variation du chiffre de la population dans ses
diverses communes, & il montre le lien positif de toutes les
questions démographiques avec celle de l’enseignement pri-
maire. Le magistrat n'a point de peine à découvrir des points
de vue qui échappent d'ordinaire au personnel enseignant. Le
moindre détail prend ainsi une gravité inattendue. Par exem-
ple, on constate en 1894 33 morts-nés dans la commune de
Mazamet, soit 10,15 °/05 3 à Boissezon, soit 6,37 °/,; à
Pont-du-Lan, 12 °/ de morts-nés! L'état social des mères &
leur profession prouve que ces accidents ne peuvent être mis à
la charge des industries locales. Aux médecins & aux hygié-
nistes le soin de rechercher la cause, afin qu'on puisse tra-
vailler à la supprimer. L'examen de la mortalité des jeunes
enfants n'est pas moins triste : 22,48 °/, des décès du canton
appartiennent aux enfants de moins de cinq ans, soit au total
une proportion de 27,68 °/, enfants perdus pour le pays.
Aucun administrateur soucieux du bien public ne trouvera
inutile de telles digressions. La statistique des écoles donne,
après les apercus généraux, des observations critiques sur cha-
cune d'elles dont l’administration & les maîtres devront faire
leur profit. L'étude de la population scolaire, de la fréquenta-
tion, des commissions scolaires — qui ne fonctionnent pres-
que nulle part, M. Valette nous dit pourquoi, — des certifñ-
cats d'études, de la caisse des écoles, du budget, des récom-
penses, des cours d'adultes & complémentaires, du niveau de
l'enseignement & de son esprit, du matériel, des bibliothè-
ques, des bâtiments, tout cet ensemble aux multiples aspects
fournit la matière de cet ouvrage auquel nous voudrions con-
sacrer un plus long compte rendu, parce qu'il est peut-être
unique en son genre.
Nous avons lu avec une attention plus vive le chapitre con-
sacré « à l'esprit de l’enseignement. » L'auteur constate que,
selon l'expression de l'inspecteur général, Félix Pécaut, « l’en-
seignement moral est né ; il vit, il cherche à tâtons sa loi, ses
principes, ses organes, sa langue, il fait son noviciat. » On
est bien réduit dès lors à formuler une conclusion différente
de celle de M. Valette qui se déclare satisfait eu égard du
IX 25
386 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
moins à son canton. Mais nous, nous enregistrons cet aveu,
tombé d'une bouche des plus autorisées, que l’enseignement
moral est d peine né & cherche sa loi, ses principes, &c. L’en-
seignement officiel qui prépare la France de demain tâtonne
encore à cet égard; quand aura-t-il fini son noviciat ? Cela
est, à mon humble avis, assez grave ‘.
Emile C.
PIERRE VIDAL : Notice sur la vie et les travaux de Julien-Ber-
nard Alart, ancien archiviste des Pyrénées-Orientales, pp. 87-
202, Soc. agric., scient. & litt. des Pyr.-Orient., XXXVIÏJ° vol.
Ceci n'est pas seulement une notice excellente pour le fond
& la forme, c'est aussi une bonne action. Je m'imagine que ce
dut être pour M. Pierre Vidal une grande joie de pouvoir
rendre un hommage si complet à la mémoire d’un esprit dis-
tingué entre tous, passionné pour l'histoire de son pays, d’une
science profonde, & sympathique au plus haut point. J'ai eu
la bonne fortune de rencontrer Alart dans ma jeunesse. Nous
passdâmes huit jours ensemble & avec M. de Caumont, M. de
Bonnefoy & quelques amis, disparus aussi pour la plupart.
Cette semaine fut une des meilleures de ma vie! Alart eut vite
conquis mon respect & mon affection, & je suis vraiment heu-
reux de la notice que M. Vidal vient de lui consacrer.
Modestement & sans bruit, Alart, nous dit M. Vidal, a joué
en Roussillon un rôle très important. Il fut un vrai savant. Il
« sut » énormément, d’abord ce qu'il avait appris des autres,
puis ce qu'il tira lui-même des sources ignorées de l’histoire
locale, encore ensevelie dans la poussière de nos archives. Pa.
léographe habile, érudit profond, travailleur ardent & cons-
ciencieux, il a, pour ainsi dire, abordé tout ce qui concerne le
passé de son pays, & ses lumineuses & solides études l'ont classé
de bonne heure parmi les rares historiens qui ont su donner
1. La criminalité a quadruplé chez les jeunes gens de seize à vingt
etun ans. M. Ad, Guillot, juge d'instruction à Paris, signale dans les
actes des jeunes accusés une exagération de férocité, une recherche
de lubricité, une forfanterie de vice qui ne se rencontrent pas au
même degré à un âge plus avancé.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 387
à l’histoire de leur province la vie, la couleur, la vérité locale.
Né à Vinça en 1824, Alart apprit le grec & le latin à une
école primaire supérieure que dirigeait un M. Mas, inconnu,
mais évidemment de valeur exceptionnelle. A treize ans, son
éléve entrait en quatrième au Lycée de Perpignan, obtenait
en 1841 le prix de discours latin, passait ensuite au Collège
royal de Toulouse, d’où il sortit bachelier ès lettres à dix-
neuf ans.
Alart ne voulut plus être à la charge de ses parents, modestes
petites gens arrivés à l’aisance par le travail & la probité. I] se
mit en mesure de gagner sa vie, tout en continuant à s’ins-
truire ; il s'engagea pour dix ans dans l’armée universitaire.
M. Vidal nous raconte à merveille cette vie dure & difficile,
surtout alors, du maître d'études! À vingt-cinq ans, Alart
fut nommé « régent » à 1,000 francs d'appointements, régent
de sixième & septième au collège de Lectoure; en 1853, il est
nommé à Dax, toujours à 1,000 francs. Enfin, il redevient
libre avec un solide bagave scientifique & littéraire, mais avec
une santé affaiblie par le travail & Îles privations. Il rentra
chez lui; & comme il avait déjà, pendant les vacances, dépouillé
les archives communales de sa ville natale, il songea à « une
histoire du Roussillon qui nous viendrait toute faite de Paris »
& il s'indigna ! Sa vocation lui fut révélée. Il alla des parche-
mins aux ruines & visita tous les environs de Vinça, puis il
élargit le cercle de ses excursions méthodiques & rédigea
ses premières études qu’il fit imprimer avec ses économies
(1852). |
M. Vidal nous expose dans un chapitre spécialæe qu'étaient
jusqu'a ce moment les études historiques en Roussillon. C'est
un tableau très animé. Nous faisons connaissance à la fin du
récit avec le groupe d'hommes instruits qui travaillaient depuis
vingt ans lorsque Alart vient s'atteler à la besogne avec eux,
apportant plus d'instruction générale, une méthode rigoureuse
& plus sûre, un style plus clair, net & précis, des connais-
sances paléographiques plus sérieuses &, enfin, le. goût de la
philologie, qui l’amena à étudier la langue catalane des an-
ciens comtés de Roussillon & de Cerdagne. Alart a eu tout
cela, avec en même temps une critique plus sévère & plus
388 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
impeccable; mais il ne fût pas devenu le savant que nous
avons connu sans la longue suite de ses devanciers.
Membre dès 1853 de la Société agricole, scientifique & ür-
téraire, — qui a toujours été & qui est certainement une des
plus sérieuses de province, — Alart collabora régulièrement à
son Bulletin.
Alart fut nommé par un inspecteur d'Académie, en 1857,
« commis d'inspection »j c'est par cette porte, assurément bien
étroite, qu'il entra à la préfecture des Pyrénées-Orientales, où
il a rendu tant de services à l'administration & à la science. I]
était enfin à côté du précieux dépôt des archives de la pro-
vince! Il multiplia ses publications, 1l émerveilla de son tra-
vail & de son savoir le public studieux ou curieux des choses
du passé. La place d’archiviste étant devenue vacante (1861),
Alart était tout désigné pour la remplir, & grâce à la sympa-
thie de M. de Rozière, qui l'avait remarqué, il fut nommé.
M. Vidal passe en revue tous ses ouvrages, & çà et là men-
tionne quelques traits notables de sa vie. [ls font ressortir les
services rendus & la modestie sincère de l’homme éminent que
tout le monde estimait d'ailleurs & qui savait aussi se faire
aimer. Le général président de la Commission française pour
la rectification de la frontière des Pyrénées, qui avait, grâce à
lui, obtenu pour la France un territoire important, avait si-
gnalé au gouvernement ses services exceptionnels. Le Conseil
général avait deux fois émis le vœu, en 1878 & en 1879, que
la croix de la Légion d'honneur lui fût donnée. Perpignan
était trop loin de Paris, & Alart, vieux républicain, trop éloi-
gné par ses travaux des puissants du jour. Le ministre crut
devoir le nommer officier d’Académie. Peu importe! la croix
n'eût rien ajouté à l’honneur d’une telle vie. Alart mourut à
Vinça le 3 février 1880, âgé de cinquante-six ans, laissant à
ses successeurs une terre défrichée après un immense labeur,
une superbe moisson, d'innombrables éléments de travail.
« Quiconque s'occupera de notre moyen âge est certain de le
rencontrer sur sa route & en tirera toujours profit. » Ainsi
s'exprime M. Vidal qui fut son disciple & garde ses traditions.
E, C._
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 389
H. MARCAILLOU D’ÂYMERIC : Première ascension au pic de Ser-
rère (2911 mètres), pp. 1-23. Bull. Soc. Ramond, XXXII° année,
2° série, t. Il, 1°° trim. 1897.
Le pic de Serrère se trouve placé à la soudure de la grande
chaine des Pyrénées & du chainon secondaire qui sépare en
deux vallées principales le pittoresque val d’Andorre, pour se
diriger vers la capitale de cette minuscule République en une
large croupe dont les points culminants : Puigs de Casamanya
(2736 mètres &K 2743 mètres) & Puig del Estanyo (2911 mè-
tres) ont été gravis pour la première fois le 22 août 1877.
Le pic de Serrère était vierge encore du pas des hommes
lorsque, le 16 septembre 1896, M. Marcailhou & ses compa-
gnons, M. H. Guilhot, botaniste, instituteur à Saint-Jean-du-
Falga (Ariège), M. Salvaing (Pierre), de Bouan, guide, & deux
autres firent leur ascension. Partis à une heure trente-cinq
minutes du matin du presbytère de Saint-Martin-des-Cabanes,
les touristes se rendirent à la jasse de la Coume de Seignac &
y arrivèrent à dix heures vingt minutes. Les bergers l’occu-
pant, ils se rendirent à une cabane supérieure, dite de la
Coumo de Seignac d'en haut (1880 mètres), où ils déjeunè-
rent.
A midi, ils partaient pour le pic, & ils contournèrent sa
base en remontant la Coumo de Seignac. Les 60 derniers mè-
tres d’ascension sont l'escalade d’une arête de rocher entre deux
abimes, sans danger pour qui n'a pas le vertige. Le sommet,
atteint à quatre heures cinq minutes, est une plate-forme étroite
(3 mètres sur 2), souvent frappée de la foudre. On jouit de là
d'un panorama superbe, que les brouillards cachèrent en partie
ce jour-là.
M. Marcailhou, chemin faisant, a récolté ou noté de nom-
breuses plantes dont il donne la liste, selon son habitude, dans
son récit, où l’on ne trouve pas de phrases inutiles, mais des
faits bien observés et intéressants. E. C.
MAURICE GOURDON : Quelques courses en 1896, pp. 24-34. Bull.
Soc. Ramond, XXXI1I° année.
Voici, en revanche, un compte rendu très littéraire d'excur-
sions classiques. L'auteur les fit il y a dix, quinze & vingt ans.
390 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Élles étaient alors autrement difficiles & dangereuses qu'’au-
jourd’hui. Il nous dit spirituellement que les années viennent
& que les jambes s'en vont. Qu'il nous permette de n’en rien
croire. Nous trouvons dans le récit de sa visite au lac Cail-
laouas de très intéressants détails sur les travaux exécutés par
‘ les ponts & chaussées. M. Gourdon put prendre, chemin fai-
sant, quelques-unes de ces belles vues photographiques qui
sont en quelque sorte sa spécialité. Personne, je pense, n'a
exécuté d'aussi remarquables panoramas, & il est vraiment
fâcheux que les épreuves soient aussi rares, aussi peu connues.
E. C.
Abbé VIALETTES : Sigles figulins relevés sur les poteries trou-
vées dans l’Aveyron et à Banassac (Lozère). (Mémoires de la
Societé des lettres, sciences & arts de l'Aveyron, t. XV, pp. 1-36.)
Ce mémoire aurait pu porter pour épigraphe facta non
verba; il a quatre pages; mais l'auteur — au nom romain —
a su, dans ces quelques lignes, dire bien des choses, & les
planches qui accompagnent son texte sont semées de notes
attestant l’étendue de ses recherches & de son érudition,
On a trouvé souvent des poteries romaines dans l'Aveyron,
& 1l y a deux gisements principaux : la Graufesengue sur les
bords du Tarn, aux portes mêmes de Milhau & Banassac, à
la limite de la Lozère.
L'abbé Cérès, un des archéologues les plus actifs & les plus
instruits, doué d’une rare sagacité & qui avait fait des décou-
vertes multipliées, avait fouillé à la Graufesengue & avait soi-
gneusement noté les signatures d'un grand nombre de vases
recueillis entiers ou fragmentés. M. l’abbé Vialettes a terminé
son inventaire & formé ainsi une liste de huit cents sigles.
Il y avait à la Graufesengue une grande fabrique de pote-
rie dès les premiers temps de l'introduction des poteries dites
samienne, en Gaule, jusqu’à l’époque de la décadence. Les
formes de lettres sont parfois archaïques & affectent les varia.
tions qui correspondent aux divers siècles. La plupart des
noms sont entiers, souvent il n'y a que les premières lettres ;
on les imprimait à l’aide d’un cachet avant la siccation com-
plète de la pâte.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 391
Toutes les fois que M. l'abbé Vialettes a retrouvé le même
sigle, c'était sur les mêmes formes de vase; donc le travail était
divisé à ce point que chaque ouvrier était occupé à confection-
ner une même forme de vase. Ce sont des marques d’ouvrier,
comme M. G. de Mortillet l’a établi pour la fabrique de Banas-
sac, dont le musée de Saint-Germain possède une admirable
série. |
Banassac avait la spécialité des beaux vases à grandes ins-
criptions en relief :
FELICITER GABALIBUS
VENI AD ME AMICA
& autres. La Graufesengue n’a donné que deux ou trois de
ces vases, mais ni les uns ni les autres ne sont signés. Les
produits de la Graufesengue, reconnaissables à leurs signatu-
res, sont répandus en France, en Suisse, en Belgique & même
en Angleterre. Ceux de Banassac ne paraissent pas avoir été
si largement distribués.
Malgré la présence de ces deux fabriques, l'Aveyron a livré
quantité de vases dont les signatures leur sont étrangères. Il
est à souhaîter qu'on poursuive ailleurs cette étude & que l’on
prenne pour modèle les trente-six pages de fac-similés anno-
tés de M. Vialettes. Mais nous aurions voulu une traduction
: des sigles & une étude des noms qu'ils portent. Ce travail
reste à faire. La liste des noms gaulois nous a paru spéciale.
ment intéressante. E. C.
Ed. Comses : Notice sur la collection ornithologique départe-
mentale du Muséum de Perpignan, pp. 84-86. (Soc. agric. scient.
& lett. des Pyrénées-Orientales, 37° vol.)
M. Combes, conservateur du Muséum, nous apprend que
cet établissement ne date que de 1886, qu'il est déjà impor-
tant & qu'il n'est pas fréquenté.
Ainsi donc dans la patrie du Dr Companio, qui fut sans
conteste l’un des plus distingués naturalistes de France, dont
les trois volumes sur les Pyrénées-Orientales sont un modèle,
il n’y a que dix ans qu'on a songé à former un cabinet d’his-
toire naturelle! Pourquoi ne porte-t-il pas le nom de Com-
392 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
panio? On ne songe pas assez en province à rendre ainsi
hommage aux illustrations locales. Ce musée s'est vite enri-
chi, grâce à la situation admirable du département réunissant
depuis ses plages jusqu’au sommet de son Canigou les condi-
tions d'existence & de température les plus variées ; maïs le
public n’en connaît pas le chemin! M. Combes voudrait voir
« la Société scientifique employer ses efforts à engager les jeu-
nes gens désireux de connaître les richesses de notre beau
pays à de plus fréquentes visites. »
Que M. le Conservateur nous permette de lui dire que
tous les musées d'histoire naturelle sont peu fréquentés ou le
sont uniquement par le peuple, les dimanches surtout, lors-
qu'ils sont bien placés pour cela, par exemple sur une pro-
menade publique, ce qui n'est pas le cas à Perpignan. [ls
sont peu fréquentés parce que l'installation des objets laisse
beaucoup à désirer, pas d'ordre, pas de classification, pas d’'éti-
quettes surtout! Je ne réclame pas de ces étiquettes savantes
que le public ne comprend pas, mais des notes résumées sur
les mœurs de tel animal ou l'intérêt de tel fossile. Pourquoi
ne pas mettre des images explicatives? Ce qu'il faudrait aussi,
c'est que le conservateur eût la visite fréquente des maîtres
de l’Ecole normale, des élèves des écoles, accompagnés de
leurs maîtres, des élèves du Lycée, des pensionnats, jeunes
gens & jeunes filles. Ces jours-là on ouvrirait les vitrines,
on mettrait en main les objets, on éveillerait la curiosité
des enfants & aussi de leurs maîtres. On préparerait ainsi
l'avenir.
Le musée de Perpignan possède un plan-relief excellent de
la région, un bon choix des beaux mammifères & reptiles
exhumés des terrains du pays par M. le Dr Donnesan, un
moulage de la fameuse tortue, &c., &c. Voilà des sujets de
causerie tout trouvés ! Le conservateur connaissant son musée
mieux que personne saurait ainsi le faire apprécier & le faire
aimer.
FE. C.
PAGES VOLANTES VIEILLES OÙ NEUVES
UNE LETTRE DU REPRÉSENTANT DU PEUPLE GATIEN-ARNOULT
Au moment où éclata la Révolution de 1848, GATIEN-ARNOULT était
professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Toulouse. Ses
cours & ses polémiques avec l’archevèque, Mer d’Astros, avaient eu
un grand retentissement. Îl était l’un des Quarante mainteneurs de
l’Académie des Jeux Floraux, & membre de l’Académie des Sciences,
Inscriptions et Belles-Lettres. Il avait donné plusieurs éditions de son
Programme d’un cours de philosophie élémentaire, approuvé par le Conseil
royal de l’Instruction publique, & les ouvrages ayant pour titre : Cours
de lectures philosophiques faisant suite au programme; Doctrine philoso-
phique, ou Esquisse d'un cours de philosophie supérieure; les Eléments
genéraux de l'histoire comparée de la philosophie, de la littérature & des
évenements publics.
Il'avait publié encore Les Monuments de la littérature romane, Las
Flors del Gay-Saver estier dichas la leys d’amors, traduction de
MM. d’Aguilar & d’Escouloubre, 3 volumes in-8°. Ces trois volumes
constituèrent la première publication des Monuments de la litterature
romane.
En 1848, la seconde publication était en préparation, & elle parut
en 1849 sous ce titre : Las joyas de Gay-Saber, recueil de poésies en
langue romane couronnées par le Consistoire de la Gaie-Science de
Toulouse, depuis l’an 1324 jusqu’en l’an 149%, avec la traduction lit-
térale & des notes, par le D' J.-B. Noulet. L'introduction placée par
lui au commencement de ce volume est datée du 1°" décembre 1848.
Gatien-Arnoult plaça en tête de ce même volume une note de deux
pages, datées du 1° septembre 1849, annonçant en ces termes ce
volume :
« Quoique les circonstances aient été & soient encore peu favo-
rables à ces genres de travaux & de publications, je viens aujourd'hui
commencer l’accomplissement de ma promesse. J'ose espérer que Îles
vrais amis de notre histoire littéraire m'en sauront gré à moi & à mon
honorable collègue, M. Noulet, qui a fini par rester seul chargé de
394 PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES.
tout le travail de cette publication. Il donne lui-même dans l’Introduc-
tion qui suit, & dont il veut avoir toute la responsabilité, des expli-
cations qu’on lira sans doute avec intérêt & qui paraîtront plus que
suffisantes pour le but que je dois me proposer en ce moment, »
Le D' Noulet préparait son Introduction à Las joyas del Gay-Saber
lorsque Gatien-Arnoult, devenu représentant du peuple à l’Assemblée
constituante, lui adressait l’intéressante lettre qui suit :
Paris, le 28 octobre 1848.
Mon cher Monsieur Noulet,
Que pensez-vous ile moi, ou plutôt de mon silence? C'est là
ce que je me demande bien souvent, & si quelquefois la de-
mande que je me fais à moi-même me mécontente & m'in-
quiète, habituellement je me rassure. Je me dis que vous
devez accuser le triste monde où je vis bien plus que moi, &
les circonstances fatales qui nous subjuguent bien plus que
ma propre volonté. Et en pensant ainsi vous avez réellement
bien raison.
Une autre chose pourtant a pu contribuer à me détourner
de vous écrire, c’est l'assurance que vous me faisiez d'un pro-
chain envoi de quelques-unes de vos feuilles : & je les atten-
dais, voulant ainsi répondre à tout à la fois. Mais rien ne me
vient; & voila pourquoi enfin je viens à vous. Et pour vous
dire, quoi? ma foi, je n’en sais rien. |
Car, que vous dirais-je? Vous parler de ce qui vous inté-
resse tant, de la langue & de la littérature romane? Mon
Dieu! j'en suis trop bien empêché. Vous parler de la poli-
tique qui vous intéresse peu peut-être, mon Dieu! j'en suis
trop près pour avoir à en causer avec plaisir. Et comment ce
qui me fait tant de peine pourrait vous être agréable?
Nous assistons à un singulier spectacle. Je dis spectacle à
dessein, car sur cette scène politique du monde actuel, même
les acteurs principaux ne sont réellement rien; & leur rôle
se borne presque à se considérer eux-mêmes s'agitant & se
remuant sous l'impulsion d'une force qu'ils sentent plus qu'ils
ne la comprennent, qu'ils subissent sans s'en rendre compte.
PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES. 395
Et où nous mène cette force? ma prévision philosophique
qui regarde bien en avant n'hésite pas à répondre; & sa ré-
ponse me donne bonheur & fierté. Mais ma vue politique qui
s'arrête sur le présent m'inspire une tout autre réponse, & cette
réponse me rend heureux & triste. Je rougis de notre impuis-
sance; je m'afflige des résultats de notre nullité.
Pourrons-nous seulement arriver à accoucher d'un prési-
dent, & notre président serait-il bien viable? Pourra-t-il vivre
& faire vivre? Une chose triste à dire, c'est que dans notre
Assemblée M. Napoléon a gagné plusieurs voix depuis quel-
que temps, par ce motif qu'il doit être réputé peu dangereux
vu sa valeur'. Comprenez-vous cela? Les Athéniens avaient
l’ostracisme contre leurs plus grands citoyens. Nous levons les
décrets de proscription & nous élevons les pavois en faveur
des petits, car, pour ma part, je ne me permets pas de m'attri-
buer une telle sagacité, & je ne juge si vite ni la grandeur ni
la petitesse. J'ai tant vu & je vois tant de réputations bril-
lantes s’éclipser à mes yeux que je m'attends à voir briller
aussi quelques réputations plus ou moins ternes.
Il faut bien d’ailleurs, au moins par raison, s’efforcer d’es-
pérer que le terne deviendra brillant. Autrement sous quel
ciel serions-nous donc condamnés à vivre!
Espérez donc, si vous le pouvez, mon cher Monsieur Nou-
let, espérez tout ce que vous pourrez. Espérez même que
bientôt, libre de toute autre préoccupation, la France pourra
s'intéresser au vieux roman, &, tranquille sur l'avenir, se
reporter avec bonheur vers le passé. Ainsi soit-il.
Tout votre
GATIEN-ARNOULT.
(N° 63 de la collect. Noulet aux Archives municip. de Toulouse.)
1. Ce mot valeur a été mis en surcharge sur le mot nullité.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
La Carte magnétique du Midi toulousain.
M. MATHIAS a communiqué à l’Académie des sciences de Toulouse,
séance du 13 mai, un mémoire sur la Construction des cartes magnèti-
ques. Cette construction repose sur la considération du magnétisme
moyen au 1° janvier & sur la remarque que la différence des éléments
magnétiques de deux stations, puis à des heures locales identiques, ne
varie que d’une façon insignifiante dans l'espace d’une ou deux années,
pourvu que ces stations ne soient pas trop éloignées.
Les cartes sont obtenues en joignant par des courbes (lignes ésoma-
gnétiques) les points de la surface de la terre, pour lesquels l'élément
magnétique représenté par la carte, a, au 1° janvier d’une certaine
année, la même valeur ou une série de valeurs équidistantes.
M. Mathias expose le système qu’il compte appliquer à la construc-
tion des cartes magnétiques du bassin de la Garonne, dans le but de
faire servir la même carte pendant un temps très long & d'assurer la
précision des indications qu’elle fournit.
Dans la seconde partie de son travail, M. Mathias communique les
résultats des mesures qu'il a faites dans une cinquantaine de localités
de Toulouse et qui, combinées aux mesures exécutées par M. Moneaux
dans les années précédentes, lui ont servi à tracer des cartes magnéti-
ques provisoires.
M. Mathias a été admirablement secondé dans les campagnes magné-
tiques par M. Jean Fitte, préparateur à la Faculté des sciences, à qui
sont dues toutes les valeurs d'inclinaison, l’auteur s'étant réservé la dé-
clinaison & la composante horizontale. Les observations ont été faites
à l’aide de boussoles de voyage de Brunner. Elles ont mis en évidence,
dans le Tarn-&-Garonne, le Gers & la Haute-Garonne, des anomalies
magnétiques extrêmement remarquables & d'autant plus curieuses que
rien ne permettait de les prévoir, les régions qui les présentent ayant
des couches superficielles formées de roches non magnétiques.
La déclinaison présente une variation très rapide suivant une ligne
passant par Solomiac, Escazeaux, Comberouger & Labastide-Saint-
Pierre, & des anomalies extraordinaires dans la région de Moissac, Cas-
telsarrasin, Saint-Nicolas-de-la-Grave, Castelmayran, ainsi que dans
celle qui comprend Montauban, Bressols, Labastide-Saint-Pierre, Vil-
lebrumier & Villemur.
La composante horizontale est plus régulière; elle présente toute-
fois des bizarreries à Verdun-sur-Garonne, Montech, & surtout dans
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 397
la région de Gimont, Sainte-Marie, Mauvezin, Cologne, Cox &
Cadours.
Les résultats les plus curieux sont fournis par l’inclinaison, pour
laquelle on peut dire que l'anomalie est partout. Cependant, celle-ci
parait surtout localisée au centre du quadrilatère qui a pour sommets
Toulouse, Auch, Agen & Caussade.
M. Mathias se propose de continuer ce travail par l'achèvement à
bref délai de la carte définitive de l’inclinaison, carte qui s’étendra à
tout ou partie des départements suivants : Haute-Garonne, Gers, Tarn-
&-Garonne, Tarn, Lot-&-Garonne, Aude, Ariège, Hautes-Pyrénées.
Sans vouloir tirer des conséquences prématurées de ce travail, on
peut dire cependant qu’il paraît y avoir un lien étroit entre les irré-
gularités de la distribution magnétique dans notre région & certaines
particularités naturelles sur lesquelles l'attention des savants ne s’est
pas portée. Outre l'utilité extrême qu’il y a, pour les levés de plans
faits à la boussole, de connaître les anomalies de la déclinaison, il est
probable que la connaissance détaillée du magnétisme terrestre à la
surface fournira à la géologie & à l’hydrologie des renseignements
précieux.
M. GARRIGOU fait observer que la communication de M. Mathias a
une importance des plus considérables au point de vue de l’hydrolo-
gie du bassin sous-pyrénéen. Les modifications reconnues par M. Ma-
thias dans l’état magnétique profond des couches terrestres de la
région de Thil concordent avec la présence d’une série de sources
hydro- minérales possédant des propriétés médicinales absolument
remarquables & une composition tout à fait spéciale au point de vue
des matières organiques, ainsi que M, Garrigou l’a déjà fait remar-
quer dans l’une des séances de 1895.
La Fontaine monumentale de Tarbes.
Des inconvénients de l'allégorie dans l'art. — On a récemment élevé
à Tarbes une Fontaine monumentale qu’ornent des groupes nombreux
d'hommes & d'animaux. Chacun de ces groupes, chacune même des
figures qui les composent exprime une idée. Les auteurs du monu-
ment ont jugé que Île public se perdrait en cette foule de pensées pro-
fondes, &, pour le guider, ils ont eu l’idée de rédiger une notice ph
cative que nous reproduisons ici :
« L’Aurore apparait sur la montagne & la jonche de fleurs, l’Izard
gambade au plus haut sommet, les Torrents descendent dans les Val-
lées, les Animaux sauvages se sont réfugiés dans’ les Cavernes, la
Plaine de Tarbes & les trois Grandes Vallées reposent au pied de la
montagne.
« Prenant sa source au haut du pic, la Neste s'enfuit vers la Garonne,
l’Arros cherche à la convaincre de se joindre à l’Adour, le Bastan & le
398 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
Gave de Pau se précipitent dans la Vallée, l’Adour reçoit dans ses bras
l’Echez mourante. |
» La Plaine de Tarbes flatte son cheval & lui donne l’herbe de ses
prairies; un canon entouré de lauriers symbolise l'arsenal, & les armes
de la Ville complètent l’allégorie,
« La lyre d’une main & appuyée sur un chien de montagne, la Vallée
de Bagnères montre ses riants paysages, une guirlande de roses orne
son écusson.
» La Vallée d'Argelès, patrie du poète d'Espourrins, caresse un jeune
taureau, tandis que l'agneau broute les fleurs de ses pâturages. Le tam-
bouriu et le flageolet du Berger sant passés à côté de ses armes.
« La Vallée d’Aure, ardente & sauvage nature, joue avec son bouc;
la cime d'un sapin brisé et la flûte de Pan sont jetés sur le roc contre
ses armoiries. »
Jusqu'ici le titre suffisait, en général, à faire comprendre à peu près
le sujet d’une œuvre. S'il faut désormais à tous un « livret », le métier
d'amateur de sculpture va devenir bien pénible. (Débats du 26 juin.)
Singulière restauration de nos Monuments.
On lit dans les journaux de l’Aveyron :
« Cassagnes-Bégonhès. — Notre église est presque entièrement dé-
molie; on travaille activement à sa restauration. Cet édifice du dou-
zième siècle, très irrégulier en lui-mème, va prendre des formes gothi-
ques des plus admirables & des plus heureuses, grâce à l’habileté de
l'entrepreneur, M. Bergonié des Cabanières, & à la direction du dévoué
et savant architecte du département. »
D'où il résulte que, pour restaurer une église, il faut commencer par
la démolir (cela s’est vu souvent, Viollet-le-Duc a donné l'exemple à
Saint-Sernin de Toulouse), & qu’une église romane peut, après la res-
tauration, avoir des formes gothiques admirables!
Ce ne serait pas la première fois! mais comme l’entrefilet dit in fine
que l'architecte départemental M. Pons, dirige les travaux, nous nous
rassurons à tous égards. [1 n'y a qu’un coupable sans doute : le journa-
liste.
Usines métallurgiques du fer dans l'Ariège.
En 1896, le département ne comptait qu’un seul haut-fourneau en
feu , celui de Tarascon; il faut y ajouter actuellement celui de Ber-
doblr rallumé en mai 1897.
En 1896, on comptait dans l'Ariège treize usines à fer en activité &
trois en chômage. Presque tout le tonnage a été fait par la Société
métallurgique qui a produit :
POIDS. 2 des cm at uaroee Su 16,313 tonnes.
A ss. 20,097 —
NOTICE NÉCROLOGIQUE. 399
L'année 1895 avait donné comme production :
FORIRS SE Rte eos 9,621 tonnes.
Fers..... RS RS Se Den OA Eee 9,596 —
ACIORS Le eos el sai Vide Tu 12,360 —
Outre les usines de la Société métallurgique, on peut citer les forges
de Gudanes, aux Cabannes, dont la production (outils. &c.) est assez
importante.
Les fonderies de 2° fusion sont au nombre de cinq, en y comprenant
l'usine de Pamiers qui possède un atelier de fonderie.
Le clocher de la Dalbade achevé par Nicolas Bachelier et
Guynot Estienne (1547-52).
M. l’abbé JULIEN, curé de la Dalbade, vient de faire connaître une
découverte des plus intéressantes effectuée dans les archives des no-
taires de Toulouse; ce sont les pactes touchant le bailh du clocher de
la Dalbade. L'église était bâtie en 1535, le clocher n’était pas fini
en 1548 (n. s.) l'honneur de compléter ce beau monument était réservé
à Nicolas Bachelier & à Guynot Estienne. Notre Revue publiera dans
sa prochaine livraison le texte du bailh à besogne portant la date du
22 Janvier 1547 (1548 n. s.). Îl est en français mais hérissé d’expres-
sions patoises. Il fut sans doute traduit. Nous publierons aussi le texte
également inédit & concernant l'autel de l’église exécuté par le même
Nicolas Bachelier.
NÉCROLOGIE : Le chanoine Dulac.
Ses obsèques ont été célébrées à Tarbes le 1°" février 1897 avec toute
la pompe des cérémonies religieuses.
Joseph-Zéphirin-Marie Dulac était né à Trie en 1827. Après de
brillantes études à Garaison, au collège de Tarbes & à Saint-Pé, il
entra au Grand-Séminaire.
Ordonné prêtre le 9 juillet 1854, il fut nommé vicaire à Gazave & à
Vic (1855-1862); il était admis ensuite dans le clergé de Paris. Me' Dar-
boy, sur la recommandation de Mgr Laurence, accueillit favorablement
l'abbé Dulac, qu'il appelait avec bonté « son rival dans la traduction
dé saint Denis l’Aréopagite » & le nomma aumônier de la Visitation.
Après la guerre, nous le retrouvons curé de Sauveterre (1871-1885);
én dernier lieu, il se fixe à Tarbes avec ses chers livres, auprès des
bibliothèques & des archives; Mgr Billère l'appelle à la stalle de cha-
noine titulaire (1892-97).
La botanique (il était de la Société botanique de France) & l’histoire
locale avaient surtout le privilège de le passionner. Tout ce qui avait
trait à son pays l’intéressait. Les notes nombreuses qu'il laisse & qui
formeraient la matière de plusieurs volumes, entraient dans le projet
bien souvent caressé d'une histoire de la Bigorre.
400 NOTICE NÉCROLOGIQUE.
Il ne croyait pas la composition de cet ouvrage encore possible. En
attendant, il travaillait à la géograghie historique de notre petite pro-
vince, au Cartulaire du diocèse, au Recueil des proverbes patois, à la
Biograghie des compatriotes célèbres, à la Vie des saints pyrénéens. Il
n'était pas étranger aux questions si difficiles de notre droit local.
Ci, la liste de ses principaux ouvrages :
Œuvres de saint Denys l’Aréopagite. Paris, 1865, 672 p.
Flore du département des Hautes-Pyrénées (publiée pour la première
fois), plantes vasculaires spontanées, classification naturelle, dichoto-
mies pour arriver seul & sans maître à la détermination des familles,
des genres, des espèces, table complète étymologique, gravures dans le
texte, carte géographique. Paris, F. Savy, 1867; in-12, XI11-644 p.
Fronton épigraphique à Sarrouilles, 1873; in-8°, 15 p.
Autel épigraphique désenfoui à l'arsenal de Tarbes le 1° septembre
1873, avec la critique de l’Inscription funéraire de Tarbes (article du
général Creuly, Revue archéologique, n° de décembre 1873, pp. 361-2).
Tiré à 100 exemplaires. Paris, Aug. Aubry, 1874; in-8°, 62 p. avec
figure.
Jeanne de Sales, sœur de saint François de Sales. Paris, Aug. Aubry,
1876; in-8°, VI1I-190 p.
Aguilanneuf, origine, étymologie. Paris, 1882.
Département des Hautes-Pyrénées. Mélanges botaniques. Plantes
nouvelles, critiques, monstrueuses, rares, avec 46 figures. Paris,
F. Javy; in-8° xx1V-484 p.
Fables. In-12, 324 p.
Reliure d'un Montaigne à l'S barré & à monogrammes. Réponse à
une question de l'abbé Couture. Paris, 1880; in-8°, 24 p.
Un dicton gascon dans Montaigne. — Bouha prou boua. Réponse aux
solutions de l’abbé L. Couture. In-8°.
Le cloître du Jardin Massey, Chapiteau IV. Quelques points d’inter-
rogations à l'abbé Cazauran. — In-8°.
Flore mystique du diocèse de Tarbes, dans la Revue catholique du dio-
cèse de Tarbes; t. X-XIV, 1831-1885, environ 400 p. (en préparation).
Généalogie de la famille de Briquet; grand-in-8° de 431 p., blason
polychromé, gravures dans le texte. Tarbes, 1895. (N'est pas dans le
commerce.)
Plusieurs articles publiés dans le Souvenir, la Revue catholique, la
Revue d'apiculture &c., &c.
Le Gerant : GARRIGOU.
Toulouse, imprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Rome, 39. — 6041
..
POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
Recommandations en vue d'éviter, dans les trans-
ports par chemin de fer, les pertes de colis ou les
retards dans leur livraison.
Beaucoup de personnes ont pris Fhabitude d'inscrire,
sur les colis-bagages ou autres qu’elles remettent au chemin
de fer, leur adresse et le nom de la gare destinataire.
Cette précaution évite presque toujours les fausses
directions ‘avec leurs conséquences, c’est-à-dire les retards
dans la livraison ou même la perte des colis. Aussi se géné-
ralise-t-elle de plus en plus.
Pour faciliter l'inscription de la gare destinataire à cha-
que nouveau voyage, la Compagnie d'Orléans met en vente,
dans ses gares et stations, des carnets d'étiquettes gommées
et des liasses de fiches, au prix de o fr. 05 le carnet de
dix étiquettes ou la liasse de dix fiches.
POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
- Billets d'Aller et Retour de Famille
POUR LES STATIONS THERMALES DE
Chamblet-Néris (NÉRIS), ÉVAUX-Iles-BAINS,
Moulins (BOURBON-L'ARCHAMBAULT),
Laqueuille (la BOURBOULE et le MONT-DORE),
ROYAT, Rocamadour (MIERS), VIC-sur-CÈRE.
RÉDUCTION de 50 2/
Pour chaque membre de la famille en plus du deuxième.
Il est délivre du 15 Mai au 145 Septembre, dans toutes les
gares du réseau d'Orléans, sous condition d'effectuer un parcours
minimum de 300 kilomètres (aller et retour compris), aux familles
d’au moins trois personnes payant place entière et voyageant
ensemble, des Billets d’Aller et Retour collectifs de 1re, 2e et
3e classes pour les stations ci-dessus indiquées.
Les Billets sont etablis par l'itinéraire à la convenace du Public;
l'itineraire peut n'être pas le même à l’Aller et au Retour.
Le prix s'obtient en ajoutant au prix de quatre Billets simples
ordinaires le prix d’un de ces Billets pour chaque membre de la
famille en plus de deux.
La durée de validité des Billets, à compter du jour du départ, *
ce jour non compris, est de 80 jours.
Cette durée peut être prolongée une ou plusieurs fois d’une
période de quinze jours, moyennant supplément.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide de
la Compagnie, dont l'envoi gratuit est fait sur demande adressée à
l'Administration centrale, 1, place Valhubert, Paris.
CHEMIN DE FER D’ORLÉANS
JUIN-SEPTEMBRE 1897
EXCURSIONS EN AUVERGNE ET DANS LE LIMOUSIN
Avec arrêt facultatif à toutes les Gares du parcours.
D Mmes ne Me
La Compagnie d'Orléans délivre, du fer Juin au 30 Septembre, des billets d'EXCUR-
SION EN A RGNE et dans lé LIMOUSIN, valables pendant 30 jours, au départ des
ares dénommées ci-dessous, ainsi qu'aux gares et stations intermédiaires, aux prix
réduits ci-après et comportant lesitinéraires À, B et C, déterminés comme suit :
Te ! ITINERAIERE A
L'itinéraire À comprend :
1° Le parcours circulaire ci-après défini :
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains du Mont-Dore et de la Bourboule), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Ussel, Limoges (par Tulle, Brive et Saint-Yrieix, ou par
Eymoutiers), Vierzon; '
. 20 Le parcours, aller et retour, entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. |
Le point de contact avec le circuit est Vierzon pour les points de départ Paris, Orléans
Blois, Tours, Le Mans, Angers et Nantes; Saint-Sulpice-Laurière, pour le point de départ
Poitiers; Limoges-Bénédictins, pour le point de départ Angoulême; Brive, pour les
points de départ Périgueux, Bordeaux, Agen, Montauban, Toulouse.
| ; ITINERAIRE 8
L'Itinéraire B comprend :
1° Le parcours aller et retour du point de départ à Vierzon;
20 Le parcours circulaire ci-après défini :
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains ba
Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du Mont-Dore), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant, Figeac, Rodez, Decazeville, Rocama-
dour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par Uzerche), Vierzon.
” * ITINEÉERAIRE C
L'itinéraire C comprend :
49 Le parcours circulaire ci-après défini :
Limoges-Bénédictins, Meymac, Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du
Mont-Dore), Royat (Bains de Royat), Clermont-Ferrand, Largnac, ‘Vic-sur-Cère, Arvant,
LA tm Rodez, Decazeville, Rocamadour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par
Uzerche); |
20 Le parcours aller et retour entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus.
Le point de contact avec le circuit ci-dessus est Limoges-Bénédictins, pour les points
de départ Poitiers et Angoulême; Brive, pour les points de départ Bordeaux et Périgueux;
Capdenac, pour les points de départ Agen, Montauban et Toulouse.
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périodes successives de 10 jours, ne ri le payement, pour chaque période, d'un
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. IL est délivré à toute station du réseau d'Orléans, pour une autre station du réseau
située sur l'itinéraire, des Billets de voyages circulaires ci-dessus, ou inversement, des
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dans les services de correspondance avec le Chemin de fer.
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S’adresser directement à l'Administration de la Revue
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La Bourboule; 2 pour la station de Royat, des billets alieretretour
dont la durée de validité est de 40 jours, non compris les Jours de départ
et d'arrivée. Cette durée peut être prolongée de à Jours; "moyennant
paiement d’un supplément de 10 °/, du prix du billet.
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de 25 °/, de Laqueuille pour le Mont-Dore et La Bourboule.
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VIENT DE PARAITRE
G. DESDEVISES DU DEZERT
Professeur d'histoire À l'Université de Clermont-Ferrand.
L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME
LA SOCIÉTÉ
PARIS, librairie LECÈNE & Ce, 15, rue de Cluny.
Un volume de XXX11-294 pages in- 8e.
Docteur Félix GARRIGOU
Chargé de cours ‘Hydrologiei à la Faculté de Medecine & de Pharmacie
de Toulouse.
SYNTHÈSE HYDROLOGIQUE
THÉRAPEUTIQUE & CLINIQUE HYDROBALNEAIRES DES PYRÉNÉES
Paris, RUEFF, éditeur, 106, boulevard Saint-Germain.
Deux volumes de 238 & 528 pages in-8°.
LC
La REVUE DES PYRÉNÉES, de la France
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l’Assocta-
TION PYRÉNÉENNE & de l’Union des Sociétés savantes du Midi.
Elle est dirigée par le Dr GARRIGOU, avec le concours d’un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secré-
taire de la Rédaction : Émile CARTAILHAC.
nn —————
REVUE DES PYRÉNÉES
mt
SOMMAIRE .DE LA 4° LIVRAISON DE 1897
ARTICLES ORIGINAUX
P
« Le Triomphe de Joseph » et « le Déluge », par Hilaire Pader,
peintre toulousain du dix-septiemve siècle, par M. l'abbé J. LESTRADE..,. 321
Le conventionnel Vadier et ses collègues de la représentation
de l'Ariège, par M. Paul de Casteras, couseiller à la Cour d’appel.... 322
Abrégé de l'Histoire de Languedoc (suite), par M. Ernest Roscnacu,
archiviste de la ville de Toulouse, ..................................... 345
VARIÉTES
‘Les Contes populaires de ascogne a l’Université de Bordeaux, cours
dé BOURCIEZ LR Dit net eee nca rie cities 305
J. De Lanonoës : Le Plan en relief re Pyrénées. Te 377
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALK.
Histoire du collège de Moissac, par M. Émile Dario... ... St ne 352
L’Enseignement primaire dans le canton de Mazamet, par M. Ed. VAaLETTE.. 584
Notice sur la vie et les travaux de J.-B. Alart, par M. Pierre Vipaz....... 5... 386-
Première ascension au pic de Serrère, par M. H. MarcaïLLou D'AymERrIC. ..,. 389
Quelques courses en 1806. par M. Maurice GOURDON, ...................... 58a
Sigles figulins sur les poteries trouvées dans l'Aveyron et la Lozère, par
M Fabbe VIALETTSS.2 22 late in metoventes RE 590
Notice sur la collection ornithologique du Muséum de Perpignan, par
NE COMBES ns et de RS ne nee ue Sat
PAGES VOLANTES VIEILLES OU NEUVES
Une lettre du representant du peuple GATIEN-ARNOULT, ue nenereeeeeeeeuee 305
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
La carte magnétique du midi toulousain, — La fontaine monumentale de Tarbes.
— Singulière restauration de nos monuments anciens, etc............... 396
Nécrologie : M. Ie chanoine Dulac, ....,,......,,..,...,.....,... 0 400
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au Directeur de la REVUE, rue Valade, 38, à Toulouse.
TouLousE, Éd. Privat, rue: ‘des Tourneurs, 45.
Foix, Gadrat. — BorDraux, Féret & Fils. — MoNTrELLIER, Coulet.
Maorip, Fuentes y Capicville. = BARCELONE, À. Verdaguer.— BERLIN, Asher.
Tous droits réservés.
VIENT DE PARAITRE
G. DESDEVISES DU DEZERT
Professeur d’histoire à l’Université de Clermont-Ferrand.
L'ESPAGNE DE L'ANCIEN RÉGIME
LA SOCIÉTÉ
Paris, librairie LEcÈNE & C°,. 15, rue de Cluny.
Un volume de XXX11-294 pages in-8°,
Docteur Félix GARRIGOU
Chargé de cours (Hydrologie) à la Faculté de Médecine & de Pharmacie
e Toulouse.
SYNTHÈSE HYDROLOGIQUE
THÉRAPEUTIQUE & CLINIQUE HYDROBALNÉAIRES DES PYRÉNÉES
Paris, RUEFF, éditeur, 106, boulevard Saint-Germain.
Deux volumes de 238 & 528 pages in-8°.
ARTICLES ORIGINAUX
LE FÉLIBRIGE
ET SON NOUVEL HISTORIEN‘
C'est dans la Revue des Pyrénées qu'est née la pensée du
livre que vient d'écrire M. Gaston Jourdanne sur le mouve-
ment félibréen, K c'est dans le journal Ze Lauraguais qu'ont
été publiées pour la premiére fois les principales « Notes » qui
accompagnent l'Histoire du Félibrige.
Cette œuvre importante appartient donc bien à Toulouse
& au Languedoc. Quoique destinée à gloriñier le groupe pro-
vençal, sa portée s'étend beaucoup plus loin, & va
Des rives de Provence aux coteaux d'Aquitaine.
Elle a déjà eu son écho jusque dans la « Gaule chevelue »,
en dépit du dédain traditionnel des Franchimands pour tout ce
qui concerne notre Midi, &, en particulier, pour sa langue
qu'ils qualifient dédaigneusement de « patois. » Ælle est
d'ailleurs curieuse & intéressante, car elle raconte l'origine,
la progression & le triomphe final d'un des plus brillants
mouvements littéraires qui se soient produits dans nos provin-
ces méridionales.
Son auteur, M. Gaston Jourdanne, n'appartient pas par
1. Histoire du Félibrige (1854-1896), par M. G. Jourdanne. — Avi-
gnon, Roumanille, libraire-éditeur, 1897. — Un beau volume in-8° de
320 pages.
1X 26
402 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
son origine au groupe provençal. C'est un littérateur & un éru-
dit carcassonnais qui a fait déja ses preuves par de nombreuses
publications sur le pays & sur les hommes de l’Aude. Il con-
naît également notre littérature toulousaine, & son éloge de
Goudelin a été couronné par l'Académie des Jeux Floraux qui
l'a fait un de ses « maîtres ès jeux. » Il est, enfin, un des
dignitaires du Félibrige, en sa qualité de « majoral de la
Maintenance de Languedoc. » Nul donc ne pouvait mieux
nous renseigner sur son histoire, son organisation, son but,
ses adeptes, en un mot sur tout ce qui a fait le mouvement
félibréen, son expansion, ses succès & sa gloire.
I.
Le Félibrige, tel est le vocable sous lequel se sont groupés
en Provence les fervents de la langue indigène. Ce fut le
plus glorieux du groupe, M. Frédéric Mistral, le célèbre au-
teur de Mireille, qui le fournit sans autre raison que celle de
lavoir rencontré dans un vieux cantique provençal, où il est
dit que la Vierge Marie cherchant Jésus le « retrouva parmi
les sept Jélibres de Ja loi. » [Le succès de ce vocable, ainsi
imposé pour caractériser la renaissance de la langue d'Oc, est
d'autant plus singulier qu'on le chercherait en vain soit dans
la vieille langue des Troubadours, soit dans la lanyue actuelle
de nos provinces méridionales. Ceux qui l'ont fait triompher
ne peuvent même dire sa véritable signification. S'il faut en
croire le très érudit romaniste de la Faculté des lettres de Tou-
louse, M. Jeanroy, il viendrait de l'espagnol feligres & signi-
ferait ftlii ecclesiæ « paroissiens. » Dans ce cas, 1l serait mieux
de dire féligre & féligrige.
Quoi qu'il en soit du nom, voyons quelle est la chose. En
quoi consiste le mouvement félibréen? Est-il une création
réfléchie & ethnique, ou bien une renaissance naturelle &
spontanée? Le Midi voudrait-il de nouveau protester contre
la domination du Nord? S'agit-il d'un simple mouvement de
poésie, d'érudition, de dilettantisme littéraire, ou bien d’une
véritable résurrection politique & nationaliste ?
LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN. 403
Évidemment, ces questions-là sont graves. M. Gaston Jour-
danne les expose & les discute avec la verve qui le caractérise.
Mais il les réduit, en somme, à peu de chose, car il laisse à
chacun son tempérament, ses opinions personnelles, sa foi
religieuse & sa foi politique pour s'en tenir au lien commun
de simples goûts littéraires joint à l'amour inéluctable de la
petite patrie.
Ges déclarations sont conformes aux Statuts félibréens qui
règlent l'association officielle des Félibres depuis 1876. L’ar-
ticle premier est ainsi conçu : « Le Félibrige est établi pour
grouper & encourager tous ceux qui, par leurs œuvres, con-
servent la langue du pays d'Oc, ainsi que les savants & les
artistes qui étudient & travaillent dans l'intérêt de ce pays .».
Et l'article 2 ajoute : « Sont interdites dans les réunions téli-
bréennes les discussions politiques & religieuses, »
Il est cependant un passé historique que les Félibres ne
sauraient oublier & qu'ils ont coutume de rappeler pour lui
jeter l’anathème : c'est celui de Simon de Montfort. Il n'est pas
douteux que le Midi doit son infériorité politique, comme son
infériorité littéraire & même artistique, aux invasions de Simon
de Montfort & de la féodalité barbare qu'il représentait, ainsi
qu'à l’annexion française qui a suivi & que ces invasions
avaient préparée. C'est depuis lors que les Troubadours se
sont tus & que la poësie languedocienne a disparu. C'est
encore à cette époque que nos artistes locaux se sont dispersés
après s'être manitestés par des œuvres géniales, & que l'art du
domaine roval — l’art gothique — s'est substitué à l'art
roman. Si la langue d'Oc a été réduite à un simple « patois»,
elle le doit assurément aux mêmes causes; K, comme l’a dit
l’auteur de Calendau', « cest toujours un grand malheur
quand, par surprise, la civilisation doit céder le pas à la bar-
barie, & le triomphe des Franchimands retarda de deux siècles
la marche du progrès. »
Le seizième siècle vint heureusement tout sauver en rame-
nant le goût de l'érudition grecque &K latine dans la société
française. La langue d'Oïl faillit y périr, car elle avait deux
. Chant I", p. 486 de l'édition Lemerre.
404 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
dangers à redouter : celui d’être emportée sans retour vers
l'Antiquité par le mouvement de la Renaissance & d'y perdre
son ingénuité, ou bien celui d’être asservie & absorbée par la
langue d'Oc & d'y perdre son existence. Mais elle fut sauvée
par Balzac, qui fut le premier à dégager la langue d'Oïl de
toute imitation étrangère & qui montra Ja voie de la perfec-
tion dans le langage au grammairien Vaugelas, au philologue
Ménage, à l'avocat Patru, enfin au poète Malherbe. En deve-
nant absolue, la Monarchie avait fini par vaincre toutes les
résistances. Et l'Académie française avait tenu sa parole à
Louis XIV « de rendre immortels tous les mots & toutes les
syllabes consacrés à la gloire de leur auguste protecteur. »
Quantau Midi, il lui manquait une organisation politique
& aussi une conscience nationale, non seulement pour triom-
pher, mais même pour se maintenir avec ses mœurs, sa lan-
gue & sa littérature.
La Révolution de 1789 est venue parachever l'œuvre mo-
narchique en substituant la centralisation de l'État au fédéra-
lisme des Provinces, l'esprit national à l'esprit provincial, la
grande patrie à la petite. Désormais, la France ne formait qu’un
tout dans la politique comme dans l'administration, & ne
reconnaissait qu'une langue, la langue d'Oïl, devenue la lan-
gue française; toutes les autres langues n'étaient plus que
des idiomes patois.
IL.
Il y a bien eu quelques essais de résistance locale. Des poë-
tes se sont manifestés, qui chantaient dans la langue de la
petite patrie, & même qui ont chanté excellemment, comme
Goudelin & comme Jasmin; maïs c'étaient des voix isolées.
Et nul groupe ne s'était constitué pour faire acte de nationa-
lisme lorsque, peu à peu, se forma le groupe provençal.
La Provence avait été la dernière région qui avait conservé
les Troubadours de la langue d'Oc. C'était Ja qu'ils s'étaient
réfugiés après les guerres désastreuses qui avaient décimé Île
comté de Toulouse, & c'était là que le Dante était venu re-
LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN. 405
cueillir leur héritage pour en doter l'Italie. Un instant, le poète
florentin avait hésité à écrire la Divine Comédie en latin, la lan-
gue « auliqjue & cardinalesque », suivant son expression, ou
en langue d'Oc, la langue jeune, souple, vive & colorée, faite
pour chanter l’amour & les exploits chevaleresques. S'il leur
préféra le simple patois qui vagabondait dans Îles rues de Flo-
rence, cest quil avait pour son ingrate patrie une affection
sans limites K qu'il sentait en lui la puissance de faire du
patois qu'elle parlait un « vulgaire illustre », & même la lan-
gue nationale de l'[talie, comme avaient fait les Troubadours
pour la langue d'Oc. On retrouve des vers des Troubadours
presque à chaque page dans la Divine Comédie, & le grand
proscrit bianco, qui a tant exécré le roi de France. a parlé
d'eux avec une vénération presque évale à celle qu’il professait
pour Virgile, le « maître du chant sublime. » Quand il mon-
tre, dans le Purgatoire, le poète de Mantoue rencontrant le
troubadour Sordel, il les fait se jeter dans les bras l'un de
l'autre pour bien montrer qu'il les confondait dans là même
estime & dans la même admiration.
C'est également en Provence que Pétrarque est venu s’ins-
pirer pour inaugurer la poésie moderne — celle que devaient
illustrer le poëte toulousain Maynard, Chateaubriand, lord
Byron, Lamartine, Musset. Et lorsqu'il considérait les Fran-
çais de son temps, le chantre de Laure ne pouvait s'empê-
cher de les tenir en piètre estime. « Ces barbares, disait-il,
n'ont jamais entendu, je ne dis pas les vers, mais la langue
d'Homère, » En revanche, il appreciait le moindre Trouba-
dour & il approuvait hautement le Dante d’avoir mis dans le
Paradis un poète en langue d'Oc, pourtant sans grand mé-
rite littéraire, Folquet de Marseille. Il disait, dans le Triom-
phe d'Amour, qu'en ajoutant à son nom celui de Marseille,
Folquet avait illustré cette ville & privé celle de Gènes d’un
honneur qui lui était naturellement dû :
Folcheto, ch'a Marsiglia il nome ha dato
Ed a Genova tolto ; ed all'estremo
Cangio per miglior patria abito e stato.
Depuis Dante & Pétrarque, le foyer provençal où s'étaient
406 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
réfugiés les Troubadours paraissait s'être éteint; mais le feu
n'avait pas cessé de couver sous la cendre, & il a fini par se
rallumer vers le milieu de notre siècle & par briller d’un vit
éclat.
Cette renaissance a commencé par les Troubaires & s'est
continuée par le Félibrige. Mais si les Troubaires furent les
précurseurs des Félibres, ils n'appartiennent point à la même
école.
Les Troubaires étaient de simples « patoisants » qui, tout
en rimant en provençal, appliquaient inconsciemment à la
langue d'Oc l'orthographe & parfois la syntaxe de la langue
d'Oïl, en sorte que leur langue était dénaturée tout à la fois
« dans son essence par le gallicisme & dans son revêtement
par les habitudes graphiques venues de Paris. » D'autre part,
les plumes qu'ils groupaient étaient, à quelques exceptions
près, des « plumes villageoïses inaptes à se dresser au delà de
la chronique de leur quartier ou de la satire de la rue. » Ils
eurent du moins le mérite, d'abord de rapprocher effective-
ment des hommes dont les goûts & Îles études étaient les
mêmes, puis de préparer par le réveil du patriotisme de clo-
cher la renaissance provençale. Ils furent ainsi, suivant l’ex-
pression de M. de Berluc-Pérussis, les ancêtres nécessaires des
Félibres.
.Ïl faut lire, dans le livre de M. Gaston Jourdanne, la
curieuse & instructive « Note » qu'il leur a consacrée pour se
rendre compte du mouvement qu'ils ont créé & des résultats
qu'il produisit.
Mais une nouvelle école ne tarda pas à se former. Rouma-
nille fut le premier à prêcher une croisade en vue d’épurer la
langue provençale. [l eut pour confidents &K pour auxiliaires
M. Frédéric Mistral & Anselme Mathieu, et, en Arles, le
29 août 1852, eut lieu un congrès de Trouba lours provençaux
pour traiter la question des réformes proposées.
Ce congrès fut suivi d’un second, qui fut tenu à Aix
le 21 août 1855, K qui avait été organisé par Jean-Baptiste
Gaut pour discuter avec Roumanille les propositions de son
groupe. Les débats furent longs & animés. Roumanille de-
mandait que chaque mot s'écrivit avec des lettres indiquant
LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN. 407
son étvmologie, de telle sorte que chaque expression portât
en quelque sorte son certificat d’origine (c'était l'école dite
étymologique). H1 fut contredit par MM. Bellot & Désanat,
qui voulaient que les mots fussent écrits comme 1ls étaient
parlés, c'est-à-dire avec les lettres indiquées par la prononcia-
tion (c'était l’école dite naturelle). Un troisième système fut
proposé par Jean-Baptiste Gaut : il consistait à conserver les
lettres étymologiques tout en employant les formules abrévia-
tives, les accents toniques & une prononciation simplifant l'or-
thogragraphe & la rendant plus coulante & plus naturelle.
Mais ce système intermédiaire ne fut admis par aucun {les
groupes en présence. Jean-Baptiste Gaut eut du moins la sa-
tisfaction de servir parfois de trait d'union entre les deux
groupes. Et tandis que MM. Bellot, Désanat, Eugène Sey-
mard, Gélu & d’autres persistaient dans leurs anciens modes
d'écrire à Aix, à Marseille, à Apt, la « trinité avignonnaise »
(Roumanille, Mistral & Aubanel) continuait la lutte réfor-
matrice qui devait aboutir à un chef-d'œuvre, Mireille, & as-
_Surer ainsi son triomphe. |
III.
M. Gaston Jourdanne s'est fait tout à la fois l’historien & ie
panégvyriste des sept amis qui avaient coutume de se réunir a
Font-Ségugne, près de Châteauneuf de Gadagne, en Vau-
cluse, & qui, à l'exemple des sept Troubadours de Toulouse,
fondateurs de la célèbre compagnie du Gai-Savoir en 1324,
s'étaient associés en vue de faire de belles œuvres dans la lan-
gue de leur pars natal. Ces sept amis se nomimaient : Rou-
manille, Paul Giéra, Théodore Aubanel, Jean Brunet, An-
selme Mathieu, Frédéric Mistral & Alphonse Tavan. M. Gas-
ton Jourdanne nous les montre au milieu de leurs joyeuses
réunions, riant au grand soleil, buvant le bon vieux vin de
la Vigne papale, dont Anselme Mathieu avait le dépôt, célé-
brant la beauté des filles d'Arles & d'Avignon, se récitant des
beaux vers en leur langue harmonieuse & sonore, chantant
la Provence mystiquement païenne des Saintes-Maries-de-la-
408 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
Mer & de la Vénus d'Arles, & aussi d’Esterelle & de Mélu-
sine, les fées des montagnes bleues aux pieds desquelles s'épa-
nouissent les Îles d’or. C'étaient donc de bons & gais compa-
gnons, tous férus de l'amour de la petite patrie, &, par surcroît,
enivrés de douce & belle poésie, ainsi qu'ils l'ont dit eux-
mêmes :
Sian tout d'amic, sian tout de fraire,
Sian licantaire dou pais;
Tout enfantoun amo sa maire,
Tout aucelou amo soun nis :
Nostre cèu blu, nostre terraire,
Soun pèr nous-autre un paradis.
Tel est le groupe qui devait constituer officiellement le
Félibrige. Mais la première réunion du groupe de Font-
Ségugne remonte au 21 mai 1854, tandis que l’organisation
constitutionnelle du Félibrige avec son Consistoire, son Ca-
poulié, ses Mainteneurs & ses Ecoles, ne date que de 1876.
Jusque-là, il n'y avait eu ni Félibres majoraux, ni Félibres
mainteneurs. Pour être Félibre, il suffisait d’être pour le relè-
vement de la langue provençale, C'était donc la liberté & l'in-
dépendance pour chacun, mais avec un programme très net,
très spécial & très caractérisé, tout à la fois littéraire K patrio-
tique. Et, afin d'arriver jusqu'au peuple, le groupe de Font-
Ségugne publia l’Armana prouvençau, qui, paru pour la pre-
mière fois en 1855, forme aujourd'hui un des recueils les plus
intéressants & des plus recherchés. [l recruta bientôt de nou-
veaux adeptes & à l’Armana prouvençau vinrent se joindre de
nombreuses publications, dont quelques-unes eurent un grand
retentissement.
M. Gaston Jourdanne passe en revue tous les écrivains de
la pléiade provençale, disant leur âge, indiquant leurs œuvres,
précisant leurs mérites d’un trait rapide & sûr, comme le cro-
quis d'un maître portraitiste, & faisant ainsi l'historique de la
période d'expansion du Félibrige, période brillante qui va
de 1859 à 1876 & qui, commencée par Mireille de Mistral,
continua par la Migrano entroduberto de Théodore Aubanel,
& finit par le recueil lyrique de Mistral : Lis Zsclo d'or.
LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN. 409
LV.
Les Statuts qui régissent l'organisation actuelle du Féli-
brige ont été ie & rédigés par MM. Mistral, le baron
Charles de Tourtoulon, le marquis de Villeneuve-Esclapon,
de Berluc-Perussis, & Quintana. Ils furent votés le 21 mai
1876 en Avignon, dans la salle des Templiers de l'Hôtel du
Louvre.
M. Gaston Jourdanne nous en donne le texte intégral,
puis il en précise l'esprit & la portée. En voici les dispositions
essentielles.
À la tête du Félibrige se trouve le Capoulié, chargé de la
présidence & de l'administration; mais tous les pouvoirs sont
concentrés dans le Consistoire, lequel se compose des Félibres
majoraux au nombre de cinquante pour les trente-trois dépar-
tements du Midi considérés comme le domaine de la langue
d'Oc. Il y a, en outre, des Félibres mainteneurs, dont le nom-
bre est illimité. Les Félibres se relient par le groupement des
Maintenances, jui correspondent chacune à un grand dialecte
d'Oc. Les Maintenances se divisent en Ecoles régionales, pré-
sidées par des Cabiscols.
Dans les félibrées, le Capoulié porte une étoile d'or à sept
rayons, les Majoraux une cigale d'or, & les Mainteneurs une
pervenche d'argent. Ce sont là leurs insignes distinctifs.
Le Félibrige se réunit chaque année, le 21 mai, jour de
sainte Estelle, en assemblée générale, dans une ville désignée
par le bureau du Consistoire. Tous les sept ans, il se réunit
en assemblée plénière où sont distribuées les récompenses des
grands Jeux Floraux, & le lauréat choisit lui-même la Reine
qui pose sur sa tête la couronne d'olivier en argent, emblème
de la maîtrise en gai-savoir.
Cette organisation fut généralement ratifiée, sauf par quel-
ques Languedociens. Tout en adhirant à l'idée de la renais-
sance méridionale représentée par le Félibrige, M. Louis-
Xavier de Ricard & Auguste Fourès se refusèrent à accepter le
programme d'Avignon, car il leur parut trop exclusif & trop
410 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
étroit. Ils voulurent affirmer « les droits du dialecte langue-
docien à être traité d'égal par le provençal. » Ils avaient
pleinement raison. Mais ils y ajoutèrent une troisième athr-
mation qu'ils développèrent dans les quatre almanachs publiés
par eux sous le titre de La Lauseto. Républicains & libres-
penseurs, disaient-ils, ils protestaient « contre l'embauchage
du Félibrige par les partis clérico-monarchiques qui furent
pour le Languedoc dans le passé & faillirent être dans le
présent des fauteurs & des artisans de ruines, de servitudes
& de misères. » C'est pourquoi, au lieu de se contenter de
chanter l'amour & de célébrer le pays, ainsi que les Félibres
provençaux, ils se mirent à évoquer le passé dans d’ardents
sirventes, rappelant ceux de Guilhem Figueira & de Peire
Cardinal, ils jetèrent l'anathème sur Simon de Montfort &
sur les envahisseurs qui le suivirent, & ils soutinrent avec
ardeur la question du fédéralisme, tout en protestant contre
l'idée de séparatisme. Ils trouvèrent des adhérents même en
Provence, tels que MM. Jean Lombard, le député Antide
Boyer, Pierre Bertas, Auguste Marin & enfin Félix Gras,
aujourd'hui capoulié du Félibrige. Il en fut surtout ainsi à
Toulouse. Quoique catholique K royaliste, le comte Raymond
de Toulouse-Lautrec se rangea du côté d'Auguste Fourèés dans
sa haine contre Simon de Montfort. Et Firmin Boissin, tout
en Îles plaisantant, partageait leurs sentiments. Quant au
poète lauragais, Prosper Estieu, 11 alla plus loin encore : il
accepta entièrement les trois points de la profession politico-
littéraire formulée par Auguste Fourés & par M. Louis-Xavier
de Ricard.
Ainsi donc, malgré qu'il repose sur des idées chères à tout
le Midi, car il s'agit du relèvement de sa langue & de sa
littérature, le Félibrige, tel que l’a établi l’école de Maillane,
a trouvé des résistances & des contradictions même parmi les
Meéridionaux. Chemin faisant, nous en avons mentionné
queiques-unes; mais nous ne saurions les indiquer toutes,
car cela nous entrainerait trop loin. On les trouvera, d’ailleurs,
exposées & discutées dans le livre qui nous occupe. M. Gas-
ton Jourdanne, qui est un « combatit », n'a pas hésité à rele-
ver les principales, à les discuter à fond, &, finalement, à
LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN. A1L
sen tenir sans modifications à la tradition mistralienne.
Comme autrefois nos pères, il veut que le Midi résiste à la
conquête du Nord & à l’hégémonie française, & cette résis-
tance, il entend qu'elle se fasse aux mêmes cris enflammés :
Tolosa! Marselha! Avinho! Provensa! & peu s'en faut qu'il
ajoute : avec la « langue de Maillane. »
Le livre de M. Gaston Jourdanne est donc l’œuvre d’un
disciple autant que d’un historien. I] n'en est pas moins véri-
dique & précieux. Puisé aux meilleures sources, il renseigne
sur le Félibrige & le mouvement felibréen d'une façon très
détaillée & très précise. On est certain d'y trouver les infor-
mations les plus sûres & les plus détaillées sur les hommes &
sur les choses de la renaissance littéraire de la langue d'Oc.
Chacune des phases de cette renaissance y est racontée avec
les documents à l'appui & avec les références bibliographiques.
Jamais le Félibrige n'avait eu un historiographe mieux ren-
seigné sur ce que Îles initiés « aiment à nommer gravement
l’idée, la Cause, le Mystère. » Le nouveau livre qui lui est
consacré sera donc lu avec le plus vif intérêt par les partisans
du Félibrige comme par ses contradicteurs. Il constituera pour
l'avenir le document à consulter le plus complet & le plus
utile.
V.
Plus on étudie la rénovation linguistique & le mouvement
littéraire qui se sont produits en Provence & qui ont pas-
sionné Je Midi, plus on doit s'étonner que Toulouse n'ait pas
pris, dès le début , la situation prépondérante qu'indiquaient
tout naturellement son passé historique & littéraire, sa gloire
artistique & son importance géographique.
De tout temps, Toulouse a été une métropole & une ville
d’âmes sans rivale dans le Midi. C'est à Toulouse que la Ca-
talogne doit son existence politique, sa langue & sa littéra-
ture. C'est à la cour des comtes de Toulouse qu'aimaient à se
grouper tous les Troubadours de l'Aquitaine, du Limousin &
de la Provence. C'est à Toulouse, enfin, que les Sept-Trou-
412 LE FÉLIBRIGE ET SON NOUVEL HISTORIEN.
badours ont formé la compagnie littéraire la plus ancienne
de l'Europe en vue de maintenir la langue d'Oc.
Sans doute, la Provence a actuellement pour elle de glo-
rieux écrivains. Son Félibrige a été une heureuse & féconde
institution. J] rayonne jusqu'a Toulouse avec la Terro d'Oc,
oreane des Félibres toulousains, & l’on peut dire aussi avec Le
Gril, quoique les patoisants soient des dissidents irréductibles
de l'école de Maillane. Mais le Félibrige ne saurait avoir, à
bien des points de vue, l'influence & le prestige de l’ancienne
compagnie des Sept-Troubadours.
Si la transformation de la Compagnie du Gai-Savoir en
Académie des Jeux Floraux lui a fait perdre de vue pendant
longtemps le but de sa première institution, elle y est re-
venue par le less Ozenne, & elle a rétabli dans ses concours
la langue d'Oc & sa littérature proscrites par Louis XIV. Elle
seule peut donc leur assurer cette haute direction & cette con-
sécration traditionnelle que les Provençaux ont ambitionné
de leur donner. À l'exemple des Cours d'amour, dont elle est
l’héritière incontestée, elle fait appel aux poètes & aux écri-:
vains de tous les pays où ont chanté les Troubadours. Qu'ils
oublient les préventions qu'ont fait naître ses Statuts de 1694
pour ne songer qua son organisation actuelle. El'e est toute
disposée à favoriser de son mieux la renaissance languedo-
cienne dans ses Jliverses manifestations. Sa plus grande ambi-
tion est de faire de Toulouse un centre intellectuel d’où
rayonnera la gloire littéraire de tout le Midi, comme rayonne
déjà sa gloire artistique avec ses musiciens, ses peintres & ses
sculpteurs.
Baron DEsazars.
UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE
EN 1620
« Bouquet de Fleurs poëtiques & remarquables hiéroglyphes
en l'honneur des belles Dames de ce temps, avec une méthode
curieuse & très utile, & des règles pour apprendre à prononcer,
écrire & Lire correctement l1 langue espagnole. — Il s'y trouve
un Index & Dictionnaire des mots, formules dé politesse &
façons de dire difficiles de la dite langue... — A l'Illustrissime
ST D. Jean de Papus, seigneur de Cunhaus, auditeur & con-
seiller au Parlement suprème de Toulouse. — Composé par
Alexandre de Luna, docteur en médecine. — Toulouse, im-
primerie de Jean Mafjie, à l’image de saint Jean, en face le
collège de Foix. — 1610.»
Tel est le titre complet d’un livre devenu très rare & dont
un exemplaire existe à la Bibliothèque municipale de Mon-
tauban. (E % 5985.) Si nous nous en tenions à ce seul titre,
nous n’aurions ici, semble-t-il, qu'une de ces grammaires espa -
1. Ramilete (sic) de Flores poeticas y notables hieroglificos, en alabanza”
de las hernosas Damas deste tiempo. —Con un curioso, y utilissimo methodo,
y reglas para saver pronunciar, escrivir, y leer, bien y cortadamente la
lenguæ española. — Ponese un Index, y Diccionario de los vocablos, cor-
tesias, y modos de hablar dificultosos, que tiene Ja dicha lengua, hasta
ahora nunca impressos ; traducidos en lengua francesa. — AT [llustrissimo
Señor D. Juan de Papus, Senor de Cunhaus, oydor y consejero en el Par-
lamento supremo de Tolosa compuestos por Aiexandro de Luna, Doctor
en medicina. En Tolosa, de la Emprenta de luan Maffre, a la Imagen de
S. luan, delante del Collegio de Foix, M D C XX.
414 UN PROFESSEUR D’ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620.
gnoles à l’usage des Français assez nombreuses à la fin du sei-
zième & au début du dix-septième siècle. On sait que cette vo-
gue — & bientôt cet engouement — pour la langue espagnole
commença vers le milieu du seizième siècie & atteignit son
maximum d'intensité sous le règne de Louis XIII. La plupart
de ces gramimaires ou livres d'enseignement analogues sont sans
valeur scientifique. Kiles étaient composées le plus souvent
par des gens ne possédant aucune connaissance philologique
ou pédagogique, & qui avaient surtout la prétention d'éviter
toute fatigue au lecteur. « Bening Lecteur, dit lun d'eux en
1555, ce présent livret te mènera par un beau & brief sentier
verdoyant, sans encombre des branches, de tange, d’espines ni
de cailloux, droict au grand chemin de la langue castillane,
laquelle tu pourras facilement apprendre sans empêchement
de tes autres études'. » L’espagnol, non pas même en
trente leçons, mais en une seule promenade!
Cette philologie à l'usage des gens du monde engendra un
assez grand nombre d'ouvrages ou l'on trouve, à côté d’obser-
vations pratiques & de règles empiriques, qui ont encore leur
intérêt pour les spécialistes, des hors-d'œuvre inattendus, des
confidences personnelles, des renseignements sur la société con-
temporaine, comme aussi des poësies, des nouvelles & des ro-
mans, composés spécialement pour servir de textes de lecture
& d'étude. Les types les plus connus de ces sortes d'ouvrages
au début du dix-septième siècle sont ceux de Juan de Luna,
de Salazar & d'Oudin. — Juan de Luna, réfugié espagnol, pro-
fessa successivement en France Kk en Angleterre ; il donnait la
suite du Layzarillo de Tormes précisément la mème année où
s'imprimait à Toulouse notre Bouquet de Fleurs. Ambrosio de
Salazar, professeur d'espagnol à Rouen, publiait, en 1614,
son Miroir de la grammaire en dialogues pour connaître la
naturelle & parfaite prononciation de la langue castillane…,
avec quelques histoires plaisantes 6 sentences remarquables.
Ce mêine Salazar faisait paraître, à la même époque, ses
@illets de Récréation, où sont contenues des pensées, avis,
1. Înstitution tres briève & très utile pour apprendre les premiers fonde-
ments de la langue espagnole... Louvain, Bartolomé Gravius, 1555.
UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 415
exemples & histoires très agréables pour toute sorte de per-
sonnes désireuses de lire des choses curieuses en les deux lan-
gues française & castillane'. Quant à la grammaire de César
Oudin, « secrétaire interprète du Roi ez langues germa-
nique, italienne & espagnole », sa grammaire, qui devait être
souvent rééditée, avait paru dès 1597, à Paris. En 1620, elle
en était à sa cinquième édition.
Le livre qui fait l’objet de la présente note permet d'ajouter
un nom à ceux de ces maîtres d'espagnol de la génération
contemporaine de Corneille.
Qu'érait cet Alexandre de Luna? Je ne sais rien de plus
sur sa biographie que ce qu'il nous en apprend lui-même. I]
était né, dans la seconde moitié du seizième siècle, à Tolède,
où il fut élevé, voyagea beaucoup à travers l'Espagne, & vint
d'assez bonne heure à Toulouse, où il paraît s'être mis au ser-
vice de M. de Papus, conseiller au Parlement, ainsi qu'il
semble résulter de deux tercets du sonnet dédicatoire à ce per-
sonnage :
Esteril yedra s0y, que en tiernos dias
A vuestro tronco (planta consagrada)
Arrimada, lleve flores tardias.
Ÿ como cubro con mis hojas frias
Vuestros ramos de frutas saçonadas,
Son vuestras, y parece que son mias?,
Luna mêlait d'ailleurs agréablement la médecine, la poésie
& la grammaire, & c'est avec une évidente satisfaction qu’il
insère, dans les préliminaires de son Bouquet, quelques cou-
plets ou Redondillas de Toulousains de distinction, ses élèves
sans doute, depuis le seigneur de Cugnaux, Jean de Papus
Le Le £ 8 ) P
® A Q “ 9 » .
lui-même, jusquà MM. de La Boyssière, de Callac & au
» Jusq ; ,
1. Espejo... de la Gramatica, &c. Rouen, 1614. — Las clavellinas de
recreacion... Rouen, 1614.
2. « Je ne suis qu'un lierre stérile qui, dès ma tendre jeunesse, attaché à
votre tronc, arbre sacré, ai porté des fleurs tardives. — Et comme mes
feuilles glacées recouvrent vos rameaux chargés de fruits savoureux, il
semble que ces fruits, qui sont vôtres, soient a moi. »
416 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620.
D: Roch, avocat à la cour. Constatons en passant que ces der-
niers ne se sont pas mis en frais d'imagination, & qu'avec une
déplorable unanimité ils tirent leurs inspirations du propre
nom (le l’auteur. La lune, & à sa suite le soleil & les étoiles,
brillent également dans leurs vers.
Rien ne nous autorise à voir dans cet Alexandre de Luna
un parent de Juan de Luna, qui nous est mieux connu, ni à
l’assimiler à deux autres Luna, médecins également, dont l'un,
en cette même année 1620, publiait un ouvrage à Séville, &
dont l’autre, quelques années plus tard, composait une disser-
tation pour démontrer que le meilleur moyen de conserver la
santé c'était de boire de bon vin vieux ".
J'aime à croire que notre Luna trouva à Toulouse, en sa
double qualité de médecin & de professeur, de légiiimes pro-
fit, & que les élèves ne lui manquère:t pas plus que les
clients. À cette époque, Toulouse, quoique l'on y ait publié
infiniment moins de livres espagnols qu'a Lyon, par exemple,
ou à Rouen, était l’une des villes de France où la connaissance
pratique & familière de la langue castillane était le plus ré-
pandue. Non seulement son Université avait compté, parmi ses
professeurs les plus illustres, bon nombre d’Espagnols, tels
que Luis de Lucena, Francisco Sinchez, Martin Azpilcueta,
Antonio de Gouvea, Kc., mais elle possédait une véritable
colonie d'étudiants espagnols, lesquels avaient pris une part
très active & très bruyante aux luttes suscitées dans la ville
pour cause de religion. Les Lettres & les Rapports de
Joyeuse, de Montluc & d'autres contemporains nous fournis-
sent à cette occasion des détails instructifs sur leur nombre,
leur esprit & leur rôle.
Nos méridionaux apportaient même de temps à autre leur
contribution à la littérature espagnole, témoin ce Julien de
Medrano, gentilhomme navarrais au service de Catherine de
Médicis, & auteur de la Silva Curiosa, la Forét merveilleuse,
où sont narrées diverses choses fort subtiles & curieuses, tres
1. Tratado en que se cifra el modo de bever el vino, y que conviene que
sea puro, y aniejo para conservar la salud natural naturalmente..…. Cor-
dova, 1629.
UN PROFESSEUR D’'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 417
utiles aux Dames &-aux Messieurs ; témoin, ce seigneur de
Moulère, « cavalier gascon », qui publiait, en 1614, la Vida
7 Muerte de los Cortesanos, parodiée par le comte de Cramail
dans le Philosophe gascon; témoin surtout cet autre gascon,
Loubaissin de la Marque, qui composait, en 1615, l'Histoire
tragi-comique de Henri de Castro, K, en 1617, les Aventures
de Raymond de Toulouse.
Cela dit, feuilletons rapidement Le Bouquet de Fleurs de
Funa. — La partie grammaticale, proprement dite, est réduite
à sa plus simple expression : trois ou quatre pages à peine, & le
tout dans le plus'extraordinaire pêle-mêle, C'est ainsi qu'a côté
des épithètes caractéristiques qui conviennent à chaque pro-
vince d'Espagne (les Castillans arrogants, les Andalous fan-
farons, les Portugais amoureux, les Galiciens voleurs, les Astu-
riens menteurs, etc., etc.), ou des politesses qu'il convient
d'adresser aux différentes catégories d’interlocuteurs, on trou-
vera quelques renseignements sur la prononciation de cer-
taines lettres difficiles, la j & la x, par exemple.
« La lettre x, dit Luna, dans l’intérieur d’un mot & avant
une consonne, a la même valeur que la s : caxco — casco,
Les deux lettres ÿ, x, au commencement du mot & avant
une voyelle, se prononcent de même (jarabe—xarabe, caxon
— cajon). Leur son est celui du français ch; château se pro-
nonce en espagnol jateau. » Et à ce sujet, Luna ajoute :
« Les Français rencontrent deux difficultés dans la pronon-
ciation espagnole : la première dans la prononciation de ces
deux lettres (ch) qui, dans leur bouche, équivalent à l'espa-
gnol 7. [ls disent jacona pour chacona, mujajo pour muchacho.
La seconde consiste dans la prononciation des deux lettres ç,
7, qu'ils prononcent comme 5 : Garsia, Perés. »
Mais Luna ne s'attarde pas à ces minuties : on voit qu'il ne
veut pas ennuyer les lecteurs ni rebuter les commençants. Il
enlève soigneusement les épines de ses fleurs, car il est bien
du temps où l'on cultivait les racines grecques elles-mêmes
dans des « Jardins. — « Au surplus, dit-il expressément, mon
intention est de rendre grâces au ciel pour avoir enrichi notre
époque de tant de beauté, d'esprit & de vertu qu'en montrent
nos Dames de Toulouse. Et pour moi, je n'hésiterais pas à
1X 27
418 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL À TOULOUSE EN 1620.
inscrire ici leurs noms en toutes lettres (Pétrarque, Castillejo,
Montemayor, Lope de Vega l'ont bien fait); mais, pour en-
lever toute paille du chemin & tout prétexte aux gens
malintentionnés, je ne le ferai point. » C'est grand dom-
mage! car nous n'allons connaitre les belles & honnêtes
Dames de Toulouse que par leurs noms d'emprunt, sous les-
quels il est bien difficile, pour nous du moins, de retrouver le
véritable.
Voici au surplus la romanesque & galante aventure qu'ima-
gine notre Espagnol pour nous les présenter.
Il se promenaïit un soir d'été sur les bords verdoyants du
« Port » de Toulouse; ses clients sans doute lui laissaient
quelque loisir. Tandis quil allait rêvant sur ces rives, enva-
hies aujourd'hui par les lavandières & les pêcheurs de sable, le
fleuve s’entrouvre tout à coup, & il émerge du fond des eaux
un vieillard vénérable, vêtu d’une longue robe verte & ar-
gentée, semée de fleurs de lis d'or. Il portait sur la tête une
guirlande de fleurs magnifiques & tenait dans la main gauche
une baguette d'or. Ce personnage n'est rien moins que Île
dieu de la Garonne en personne, & comme les historiens ont
négligé jusqu’à présent de nous apprendre son nom, il est
important de le recueillir ici : il se nomme Floriso. Floriso
invite Luna à le suivre à travers les flots, & pour le rassurer
‘& le mettre a même de faire le voyage sans inconvénient, il
lui offre, dans un verre de cristal, certaine liqueur rose.
Luna, quoique médecin, & plus accoutumé à administrer des
potions qu'ä en absorber lui-même, l'avale avec confiance &
entre dans le fleuve. 1} arrive, à la suite de son guide, jusqu'à
ce seuil de la rivière (rablu del rio), « lequel se trouve entre
le Pont-Neuf & le pont découvert. » C'est la que le dieu a son
palais. Peut-être l’idée de ce palais a-t-elle été suggérée à
Luna par la découverte, faite très peu de temps auparavant, du
fameux « temple » du Bazacle. Quoi qu'il en soit, Luna dé-
crit avec un grand luxe de couleurs éclatantes toutes les mer-
veilles de ce palais que nos pêcheurs de sable ne paraissent
pas soupçonner, & où abondent cependant les marbres pré-
cieux, les rubis, les diamants, l’ivoire & le corail. Dans la
grande salle, il aperçoit une foule de nymphes & de demi-
UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 419
dieux : ce sont les invités de Floriso. Au fond de la salle
de bal, -— comme dans notre ancienne salle des Illustres du
Capitole, — sont disposés les bustes d’une quantité de dames
toulousaines que Luna, qui est homme du monde, reconnaît
aussitôt. Chacun de ces bustes est accompagné d'un hiérogly-
phe ou emblème, avec deux devises, l’une latine, l'autre
espagnole. Le nom de la dame est au-dessus. Notre Espagnol,
qui se pique d'exceller dans l’hiéroglvphe, genre de poësie
très à la mode alors sur les deux versants des Pyrènées, a soin
de les noter scrupuleusement, & cette galerie serait très
intéressante encore si nous pouvions, Sur chaque portrait,
remettre le véritable nom. Maïs l’entreprise, bien difhcile
même pour qui connaîtrait à fond la société toulousaine de
1620, dépasse nos forces. Voici du moins le portrait du comte
de la Voutè, gouverneur de Toulouse. C'est celui-là même
qui, l’année précédente (l’année où Vanini avait été supplicié),
avait dirigé une expédition contre les protestants des Céven-
nes. Il tenait entre les mains les armes de Toulouse, flanquées
d’une colombe & d’un aigle, « insignes de sa noblesse & de
sa douceur. » Ajoutons à toutes les explications qui ont été
données des armes de Toulouse celle que nous présente Luna.
L’Agneau, dit-il, signihe la Sincérité K la Propreté, deux
des plus éminentes qualités de la ville de Toulouse. Venant
d'un étranger, cet éloge a quelque prix. La Justice est
représentée par le sceptre que tient l'agneau & qui est sur-
monté de Ja croix. Cette croix elle-même est entourée d'un
cercle, image de l'éternité, ce qui veut dire que la religion
catholique, si ancienne en Ja cité, n'y disparaîtra jamais. Les
douze boules qui couronnent les pointes de la croix de Lan-
guedoc font allusion aux douze apôtres dont les corps saints
reposent, en tout ou en partie, dans l'église Saint-Sernin.
Des deux édifices qui fanquent l'agneau, l’un est précisément
le temple de Saint-Sernin & l'autre le Château (Narbonnais)
qui gardent & défendent la ville & servent de rempart à la
religion (représentée par la croix), au Roi (le sceptre) & au
troupeau (l'agneau). L'agneau, naturellement, c'est le peuple,
Luna le déclare sans aucune arrière-pensée satirique. Le
champ d'azur semé de fleurs de lis d'or, c'est le ciel « que
410 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620.
cette noble cité a conquis pour son roi (?); en foi de quoi elle
l'a surmonté des armes royales. »
Suivent alors (& c'est la partie la plus toulousaine du livre)
une quarantaine de portraits de dames, où l'auteur a versé
toute sa boite à parfums K à couleurs & prodigué toutes les
ressources de l'esprit le plus galant. Par malheur, il ÿ a mis
avec une impartialité monotone tant de perles, de lis, de
corail, il y a semé tant de fleurs de rhétorique que tous ces
portraits se ressemblent beaucoup. Toutes les Toulousaines,
même les veuves, les duëègnes & les grand'mères, y sont des
merveilles de beauté, de grâce & d'esprit, ce qui est peut-être
exagéré, mème dans la bouche d'un Castillan mâtiné de gas-
con. Nous ne suivrons pas ce dernier dans l'énumération assez
pâle d’ombres à jamais évanouies. En guise d'échantillons,
je ne citerai que quelques portraits au hasard.
Voici, par exemple, la Señora D' Colomba. Elle tient entre
les mains une colombe d'or, avec un rameau d'olivier dans le
bec. Car cette dame a bon bec & elle pique avec la douceur de
ses paroles (esta Dama tiene buen pico y pica con la dulçura
de sus palabras). Suivent l'hiéroglyphe en vers espagnols, &
la devise latine : Mirabile consortium.
La Señora D' Theodora. « Cette dame est extrêmement
belle, de jolie taille & spirituelle. Mais elle est quelque peu
espiègle, d'un caractère &K d’un esprit redoutables. File a tant
de grâce cependant qu'elle se fait aimer (enamora) & pique
tout autant par son espièglerie que par sa beauté. » Aussi
avait-elle pour armes parlantes un piment rouge en corail,
suspendu à une branche d'émeraudes, lequel piment plaît aux
yeux par sa couleur écarlate, & excite le palais fatigué : Unde
quaque crudelis. « Je suis cruelle, mais avec bonheur, car la
nature ma donné de piquer par mon écorce & de piquer par
ma beauté. »
Cruel s0oy, mas con ventura :
Pues me diÿ naturaleza,
El picar con la corteza,
Ÿ el picar con la hermosura.
Quant à la Señora Diana, elle portait un Cupidon qui
UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 421
tenait un œillet à la main. Dans l'œillet se cachait une épin-
gle, & quand on voulait sentir l’œillet, l'épingle, qui y était
perfidement dissimulée, sortait & piquait l'imprudent : dulcis
seductio.
Il n'y a que deux dames qui auraient de justes motifs de se
plaindre de l'auteur. La première est une certaine D? Leonida,
à propos de laquelle Luna réédite quelques jeux de mots, fré-
quents dans la littérature espagnole du temps :
Dejase servir de muchos galanes, y ansitenia de plata una
mano, que con unas tixeras tenia dividido y partido por medio
el amor, el Dios Cupido : por tener su amor dividido en mu-
chos. Esta diccion cu quiere dezir cornudo en español y esta dic-
cion Pilo se atribuye à las mugeres, por que son pedigueñas.
A Cupido has dividido
Por amar d tantos, tu :
Ÿ à los hombres cabe el cu
Ÿ d las mugeres el Pido.
La seconde dame a pour « añicionado » un certain Luna, &
comme ce dernier pourrait fort bien être notre auteur lui-
même, recueillans encore l'hiéroglyphe, & citons ce couplet
dans le texte : ce dernier laissera suffisamment deviner les
calembours & les allusions un peu vives du poète-médecin.
L'hiéroglyphe de D? Clara se composait d'une Lune d'argent,
dans laquelle était enfermée une étoile d'or, qui représentait
la dame, avec la devise : Cælum, non animum mutas:
Clara estrella eres, mi bien,
Aunque vives en mi esfera :
Que (si inconstante no fuera)
Tu fueras Luna, tambien.
Mas no quiero que padezcas
Mengua ni eclipse por mi,
Que yo menguaré por ti
Quando con mis quartos creqcas.
Plusieurs des dames de la société toulousaine sont indiquées
de telle sorte que l'on devine aisément leurs vrais noms : Phi-
422 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 16120.
lis de Peral (Dupoirier), Dorinda de la Calle(de Carrière), &ec.
L'Excellentissime S' D. Adrien de Monluc, prince de Cha-
bannes, comte de Carmaing, baron de Montesquieu, termine
cette galerie. Dans l’article qui lui est consacré, je note ce
détail, si je ne me trompe peu connu, que ce personnage avait
fondé, dans son jardin de Toulouse, une académie de beaux
esprits, voués au culte de la Vertu & des Belles-Lettres : ils se
nomimaient eux-mêmes les Philarèthes (dxa8:72i). Dans cette
académie, ignorée jusqu'ici, & qui relie les anciens T'rouba-
dours aux Lanterniers, la devise du cointe de Carmaing (ou
Caraman) était : Splendet in umbra.
Cette visite achevée, on passe à la salle de bal, où nymphes
& demi-dieux déploient à l'envi toutes leurs grâces. Le pro-
gramme de ce bal aurait peut-être effrayé quelques-uns de nos
plus intrépides cavaliers d'aujourd'hui, car, en reconduisant à
sa place la dame que l'on avait invitée, il fallait improviser
une poésie en son honneur, exercice plus ardu encore que le
pas de quatre ou même le menuet. Grâce à Luna, tous les
danseurs s’en tirent à merveille : c’est un véritable feu d'arti-
fice de métaphores & de tropes, un bouquet éblouissant que
notre poète tire avec une inépuisable bonne volonté.
La danse, ainsi entiemêlée d’impromptus, avant sutfisam-
ment ouvert les appétits, on se précipite vers la salie à manger.
Et alors commente un interminable défilé de plats, plus ou
moins singuliers, qui prouve qu'a cette époque lointaine Tou-
louse la Gourmande avait déjà une réputation bien établie,
glorieusement conservée & restaurée par nos Tivollier moder-
nes. J’ai eu la curiosité de dresser le menu de ce formidable
lunch, ou, comme les Espagnols disaient modestement, de ce
tente en pie. Le voici : Olla podrida, perdrix, râble de lapin,
pâté de Toulouse (éjà ), blanc-manger, olives, gigot, chapon
de lait, tetilla (poitrine, filet) de perdrix, feuilles d’escarole,
câpres, faisan, fricassée, Jambon, pâté de venaison, omelette,
veau, & enfin, terillas d'ange ! — L'abondance plantureuse de
cette table & plus encore le beau désordre dans lequel se suc-
cèdent les mets sont de nature à donner une haute idée de la
vigueur de cette génération.
Mais l'estomac ne travaillait pas seul chez ces nymphes &
UN PROFESSEUR D’'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 423
ces demi-dieux. Celui qui portait la main au plat devait payer
son écot en racontant une historiette, une anecdote, un bon
mot, & cela nous vaut une série de contes dont l'origine serait
curieuse à rechercher, & dont quelques-uns — que je ne redi-
rai pas ici, & pour cause, — aurait fait épanouir la rate de
notre Toulousain Armand Sylvestre, s'il avait été du diner.
Nul doute qu'il n’y eût de son côté bien tenu sa place. Il sut-
fira ici d'indiquer les titres ou les sujets :
La Dame de Salamanque & les deux battants de cloche.
La Dame rasée au chandelier.
La toilette de la mariée de campagne.
L'étudiant au théâtre.
Juanelo & Philippe II.
Osuna & les deux Dämes de Salamanque.
La duchesse en paysanne.
La belle gantière.
Le gant jeté aux lions.
Le fils du cordonnier.
Le mari débarrassé de sa femme.
La faveur de Don Alvaro de Luna.
La femme d'Alphonse VIIT.
Le comte de Castille, l’Infante de Navarre & le Doyen de
Pampelune.
La loi de l’adultère, &c., &c.
A Toulouse, pas de bon diner sans un peu de musique. On
chante donc, & l’on joue de tous les instruments connus dans
ies conservatoires de l’époque (Laud, harpe, vihuela de arco,
clavicorde, cithare, &c.) Quelques-unes de ces canciones sont
jolies & mériteraient, aussi bien & mieux peut-être que beau-
coup d’autres, d'entrer dans les anthologies ou dans les Cancio-
neros du temps. Je recommanderai aux amateurs la Letrilla de
Clorinda :
Madre, el niño ruyseñor..….;
la chanson de Meloro, avec accompagnement de harpe :
Arroyuelo murmurador,
Que te despeñas, y arrojas
Entre esmeraldas y flor.….;
424 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL À TOULOUSE EN 1620.
ou enfin, celle de Felisberto (pour clavicorde) :
Ayre descortes,
Dila d la que adoro
Que por ella lloro
Como tu lo ves.…..
Tout à coup, l’un des convives, qui se nomme Doristeo,
entonne... la Toulousaine ! — Tout y est léjà, & surtout l’en-
thousiasme & un patriotisme qui ne souftre point qu’aucune
autre cité soit comparée à la cité de la Garonne. Quant à la
poésie, on en jugera par le passage suivant :
« © Toulouse, redoutable & enviée... C'est en toi que la
Nature, artiste savante que l'art grossier imite en vain, a
montré toute sa puissance; si spirituelle, si savante, si sage que
sans doute c'est en se regardant au miroir & en se peignant
elle-même qu'elle a pu tracer un portrait qui excite sur terre
€ dans les cieux l'admiration, l’envie, la plainte, la jalousie.
— Que la Garonne étale donc ses sables d’or pur, l'ambre & le
corail; qu’elle dresse ses flots, montagnes de cristal, & qu’elle
s’entr'ouvre devant la barque gracieusement courbée. Qu'elle
ceigne ton mur sacré & que tes nymphes, mariées ou jeunes
filles, passant tes flots d'or en des cribles d'émeraudes, laissent
tomber dans les plis de ta robe les perles & l’ambre'. »
1. O Tolosa temida, y embidiada..….,
En ti se senalo curiosamente
La maestra erudita
A quien el arte tosco en vano immita :
Tan discreta, tan sabia, tan prudente
En cielo, entierra, en gente,
Que sin duda mirandose al espejo
Se retrato a si misma en un bosquejo
Dexando en tierra, en cielos,
Admiracion, embidias, quejas, elos.….
Muestre Garona arenas de oro puro,
Ambares y corales,
Y al barco corbo de passo seguro.
Cina tu sacro muro,
Tratable, firme, solido a las huellas,
De tus Nimfas casadas, y dongellas
Que en cribos de esmeraldas
Te ciernan perlas, y ambar en tus faldas.
UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL A TOULOUSE EN 1620. 425
On sait que la Garonne n'a pas voulu. Mais, en lisant ces
vers, on ne peut s'empêcher déja de songer à la fois à ceux
de Mengaud & à ceux de Nadaud.
Cependant le concert continue, mais avec une liberté de
plus en plus inquiétante. On aimerait à croire que nos nym-
phes étaient parties à l’anglaîise, tandis qu’Alcidon chantait
son sonnet à Teresa (4 una fregona llamada Teresa), ou Sali-
cio sa Satire, évidemment inspirée de Gongora & de Que-
vedo :
Que vayamos llegado a tal
Que no se halle un hombre a quien
EL bien le parezca bien,
Ÿ el mal le parezca mal;
Que por sincera y cabal
Nos venda Aldonça su fee,
Aviendo dado traspie
AÙ picaro mas astuto...
j Hoste puto!.….
Que adonde el caudal no passa
De una blanca y un cornado,
Se coma el mejor bocado,
Con abundancia y sin tassa ;
Que todo se os venga a casa
Sn que os cueste un arfiler (sic)
Tiniendo hermosa mujer,
Sin saber por que conducto.…
j Hoste puto!.…. &c.
Il faut bien croire cependant que quelques-unes de ces da-
mes étaient restées, car. c'est Silviana qui met fin à la fête par
une detrilla également fort gaie :
— No me rogueis, caballero :
Que no os quiero.
— Dezidme por que razon ?
— Porque no os tenguo (sic) aficion :
Ÿ el querer
Ha de nacer
De en medio del coraçon... &c.
426 UN PROFESSEUR D'ESPAGNOL À TOULOUSE EN 1620.
Sur quoi, le bon Floriso rend sagement leur liberté à ses
hôtes d’une nuit, éteint ses lustres & reconduit au port de la
Garonne le médecin Luna, non sans lui avoir recommandé
de rendre un compte fidèle dans les journaux de Toulouse de
la belle fête à laquelle 1l l’a convié. On voit que ce dernier
n'y a pas manqué. JI a même enrichi son compte rendu d’un
dictionnaire bilingue, un peu trop complet sur certains points
pour devenir jamais un livre d'enseignement, & dans lequel
j'aime à croire que nos arrière-grand'mères n'ont pas appris
l'espagnol.
Tel est ce bizarre Ramillete qu'il convenait de signaler,
d'abord parce que l'exemplaire que nous avons entre les mains
est peut-être unique, ensuite parce qu'il y est beaucoup ques-
tion de Toulouse, des Toulousains & des Toulousaines. Nos
compatriotes verront avec quelque indulgence un livre où
l'on dit tant de bien de leurs aïeules, & ils pardonneront ses
platitudes à l'auteur, ne serait-ce que par piété filiale.
E. MÉRIMÉE,
Protesseur à lPÜniversité de Foulouse
L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
AU SEIZIÈME SIÈCLE
(D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS)
L'histoire de la PAROISSE NOTRE- DAME LA DALBADE,
publiée il y a déjà six ans dans la collection de TOULOUSE
CHRÉTIENNE, n'est pas, pour la période antérieure au seizième
siècie, des plus documentées. Ce défaut, l’auteur de l'ouvrage
le reconnaît & le regrette plus que personne. Cette pénurie
de documents paroissiaux tient à deux causes : l’une maté-
rielle, l'incendie de 1594 ; l’autre morale, l’insouciance (pen-
sons-nous) des oratoriens & des bavles.
En 1594, le feu prit, par l'inadvertance d’un clerc, dans un
un coftre de sacristie', où étaient renfermés tous les papiers,
parchemins & registres de la paroisse. Là dormait notre passé
&, n'eût été ce désastre, il eût été facile de le reconstituer &
de lui rendre toute sa vie à l’aide des documents qui le rece-
laient.
Et toutefois, une partie des trésors que l'incendie avait
épargnés, nous soupçonnons Jes oratoriens & Îles bayles de
l'avoir laissée périr par insouciance. Nos archives renfermaient,
comme toutes les archives des paroisses, des registres des déli-
bérations & des registres de fondations ou de rentes. Ces der-
niers parurent plus précieux que les autres parce qu'ils gar-
daient les titres de la fortune de la communauté. Quant aux
1. Hist. dc la Dalb., p. 236.
418 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBAUE
reoistres des délibérations, à mesure que les années s'écou-
laient, ils perdaient de leur intérêt & de leur importance. Peu
à peu on les relégua dans un oubli systématique, & le résul-
tat fatal de cette indifférence fut peut-être la disparition de
quelques-uns. En résumé, — & c'est tout ce que nous vou-
lions dire pour notre justification, — le fonds de la Dalbade,
recueilli dans les archives départementales, est très pauvre ; il
renferme de nombreux registres que nous appellerions de
comptabilité, mais peu de livres historiques.
*
4 x
Après les documents écrits, l'historien d’une paroisse doit
mettre en première ligne les monuments religieux, &, à cer-
tains égards, les édifices civils. Nombreux sont sur le territoire
de la Dalbade les témoins majestueux de ces deux ordres.
Nous les avons interrogés à leur tour, comine nous avions con-
sulté nos archives. Mais ils ont, pour la plupart, gardé le secret
des générations qu'ils abritèrent & des événements qui s'ac-
complirent à leur ombre. En les examinant dans leurs détails,
nous ne sommes arrivé à aucune certitude : n1 la date précise
où ils furent commencés & terminés, ni moins encore Îles
noms Je ceux qui les édihèrent, ne nous ont été livrés. À peine
avons-nous découvert, comime par hasard, sur le portail de
l’église, une date : 1537 — & deux initiales : T. M.
*
4 x
Restait un fonds jusqu'a présent inexploré &K où devaient
infailliblement giser des documents précieux : c'était le fonds
des anciens notaires de la région. Depuis quelques années
d'infatigables chercheurs se sont mis à fouiller cette mine &
ils en ont retiré de vraies perles historiques. Plus que Îles
autres paroisses, la Dalbade a eu sa part de ces richesses ines-
pérées. f/heure n'est pas venue de les dénombrer toutes;
mais cest une joie autant qu'un honneur pour nous d’en pou-
voir exposer quelques-unes sous les veux des érudits dans ce
savant recueil. Commençons par la construction de l’église.
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 52°
I. — L'ÉcLise.
Le promoteur de cet édifice est bien celui que nous avons
désigné dans notre histoire, le recteur Anthoine de Sabon-
nières.
On lit, en effet, dans une transaction de l’année 1535,
conclue entre les héritiers de cet opulent recteur & les pa-
roissiens de la Dalbade, que « par son conseil & (celui) des
parochiens la sienne église aurait esté démolie &k ordonné que
en serait édifiée une nouvelle a primis fundamentis usque ad
perfectionem (sic); ce que le dit syndic & paroissiens avaient
entreprins par plusieurs & diverses années'. » — Le même
document ajoute, quelques lignes plus bas, que, à cette date
1535, « l’église est en bon ordre, bien constraincte (construite)
nec egebat reparationi (sic). » — Elle fut donc commencée
sous le rectorat d’Anthoine de Sabonnières & elle était finie
(prétendait-on) en 1535.
[Il importait de savoir en quelle année Sabonnières avait pris
possession de son bénéfice. Nous avions cru jusqu'ici & nous
avons écrit? que ce recteur avait succédé immédiatement au
recteur Cochard3, par conséquent en l’année 1497 ou 1498.
Nous nous étions trompé. Un document inédit des archives
notariales # nous a donné la certitude que, dans la chro-
nologie de nos recteurs, Pierre Bardin se plaïe entre Cochard
& Anthoine de Sabonnières, & que le rectorat de ce dernier
ne commence qu'en l’année 1508. [l ne faut donc plus recu-
ler la fondation de l'église de la Dalbade jusqu'en l’année
1498, mais la porter après l'année 1508.
En tenant compte d'une autre donnée certaine, à savoir que
1. Arch, dép. — Dalb., reg. 139, p. 225.
2. Hist. de la Dalb., p.183.
3. Jean Cochard, recteur de la Dalbade, fut un insigne bienfaiteur
de cette paroisse. Il fit la table de l'œuvre héritière de la plus large
partie de sa fortune, & il mourut à Caraman en 1501 ou 1592.
1. Voir « textes inédits », N° I.
430 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
Sabonnières (Anth.) avait déjà cédé son bénéfice en 1527 à
son neveu Jean de Sabonnières, on n'écrira pas, comme cn l'a
fait?, que l'église fut commencée seulement après le 29 janvier
1530 (n. s. 1531). Ses fondements durent être posés entre Îles
années 1908 & 1527.
D'autre part était-il rigoureusement vrai que, à la date de
1935, « l'église était bien construite, nec egebat reparationt ? »
— Non, puisque dans ce même fonds des notaires, au cours
de recherches qui avaient tout autre objet que la Dalbade,
M. Macary, chargé du classement des registres, vient de dé-
couvrir « un accord3 », fait en 1537, entre Michel Colin &
les bayles de l'église pour l’achèvement de la Dalbade 6 la
construction de son portail. C'était donc avec une exagération
regrettable & dont nous avons été dupe, que le fondé de pou-
voirs des Sabonnières prétendait, en 1535, que l'église n'avait
plus besoin d'ouvriers*. L'église n'était certainement pas
achevée & le portail restait à faire.
On traita pour cette double besogne avec Michel Colin >.
Il y a tout intérêt pour nous à lire attentivement cet accord
de 1537; 1l nous permettra de calculer approximativement le
3. Hist, de la Dalb., pp. 219, 220.
2. Semaine cath., n° du 12 septembre 1697.
3. Arch. des not. — Boneti. — Voir « textes inédits », n° IT.
4. Ce n'est pas, du reste, la seule allégation erronée que renfermi
la transaction de 1535. Dans le but très probable de grossir la dette des
Sabonnières, — qui avaient promis de consacrer le tiers des revenus de
la cure à la construction de l’église, — le syndic de la paroïsse allégua
que Anthoine « avait tenu la dite cure trente ans ou plus. » C'était
faux ; la durée de ce rectorat ne fut que de dix-neuf ans (1508-1527).
À son tour, le représentant des Sabonnières affirma qu’on « n'avait
plus besoin de travailler à l'église », parce que la contribution volon-
taire des Sabonnières cessait de plein droit avec tout travail. L'accord
de 1537 donne un démenti à cette assertion.
5. Michel Colin, qui appartenait, à n’en pas douter, à une famille de
maitres en maçonnerie, fut un des ouvriers les plus recherchés, à Tou-
louse, vers le milieu du seizième siècle. [l semble s'être employé de
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 431
temps que Michel Colin consacra à la construction du monu-
ment qui nous occupe.
Lorsque, en 1537, les bavles de l’œuvre traitèrent avec lui,
ils avaient en mains & ils ne manquèrent pas de placer sous
ses yeux un bail ancien, rédigé en 1530, & dans lequel
avait été prévue la série des travaux quil fallait exécuter
encore à l'église.
Avec qui ce bail de 1530 avait-il été passé? Nous dirons
tout à l'heure notre opinion là-dessus, mais 1l convient de
faire observer que Colin, en 1537, ne le repousse pas &
qu'il s'engage à en exécuter les clauses. Ces clauses, elles
durent être revisées une à une & discutées sans doute contra-
dictoirement, car les représentants de la paroisse renoncent,
dans l'accord de 1537, à la construction d’une galerie & d’un
escalier, & Colin se tient pour dûment dispensé de ces deux
ouvrages.
Pareillement le prix des travaux à faire, tant pour l'achève-
ment de l’église que pour la construction du portail, fut débattu.
Les bayles évaluèrent la dépense à la « somme de seze cens
livres tournois », & Michel Colin traita à forfait pour ce prix.
Seulement, en hommes pratiques & avisés qu'ils étaient, les
bayles expliquèrent que, dans cette somme de 1,600 livres,
seraient compris, non seulement tous les paiements faits à
Colin « pour ladite église jusques au jour présent », mais
encore « tout ce que luy pourroit estre deu dudit bail, » —
Et voilà que, grâce à cette stipulation rejetée aux dernières
lignes de l’accord de 1537, nous acquérons la double certitu le
préférence à la construction des églises. Outre celle de la Dalbade,
qu'il a construite du moins en partie, il a bâti l'église des Béguins,
située dans la rue Pargaminiére, non loin de la porte d'entrée du con-
vent des Jacobins (Catel, Mém., p 219; Dumège, Hist. des Inst., t. IV,
p. 596); & quand il mourut, en 1547, il était occupé à ou deux
ne à l'église de Saint- Jory. (Arch. des not., passim.)
. Des amis studieux & obligeants, qui ont plus de loisirs que nous,
— au nombre desquels M. Macary, — ont recherché, dans les archives
notariales, le bail de 1530, qui aurait une importance notable pour
notre histoire paroissiale : jusqu’à présent leurs recherches sont restées
sans résultat.
432 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
que Colin était déjà, à cette date, le créancier de la Dalbade,
& que certainement le bail de 1530 avait été passé avec lui,
puisque le reliquat de la dette provenant de l'exécution de ce
bail devait se contondire dans la somme de 1,600 livres votée
pour les travaux futurs.
Michel Colin s'est donc employé à la construction de
l’église de la Dalbade à partir de 1530.
*
+ %
Tant que nous n’aurons pas découvert quelque instrument
plus détaillé que l'accord de 1537, nous nous garderons de
faire honneur à Colin de la construction de telle partie de
l'église plutôt que de telle autre; mais nous revendiquons
hautement pour lui la gloire d'avoir conçu & tracé le dessin
du portail. L'accord dit en termes exprès qu'il a promis « de
faire achever lad. eglise... ensemble l’ost de lad. eglise de
pierre en ensuyvant le pourtraict par lui faict... »
*
x +
Cette œuvre fut achevée en quelques années. Quand on
put la juger dans son ensemble, elle ne parut pas avoir « la
perfection requise'. » Le conseil de la paroisse, sur la propo-
sition des ouvriers, nomma des experts & vota des fonds
(150 liv.) pour que, sans délai, on en corrigeàät les défauts &
qu'on lui donnât les embellissements indispensables. Ces gra-
cieuses niches, destinées à recevoir des statues de saints &
qu'on appelle dans l'acte des sabernacles, furent proposées par
les experts & taxées 86 livres.
Colin se laissa tout imposer ; il consentit de bonne grâce à
toutes ces retouches, &, par acte du 29 juillet 1540, il prit
l'engagement de parfaire « te dit pourtal suivant le dernier
pourtraict signé par ledit Coulin. » — D'autres diront si cette
signature de Colin” n'était qu'une simple acceptation du des-
sin nouveau, ou si elle nous autorise à lui en attribuer l'in-
1. Archiv. des not. — De Besco, not.
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 433
vention & le mérite; quoi qu'il en soit, rien ne nous Ôtera la
conviction que le portail, dans la disposition générale de ses
grandes lignes, sinon dans la variété & l'originalité de tous ses
détails, fut dessiné par lui.
*
F +
« Architecteur » du portail, Colin en fut-il le constructeur
& surtout le sculpteur? - Nous ne le pensons pas. Les ini-
uales F. M. & le millésime 1537, gravés sur un double car-
touche, au-dessus de la frise, nous obligent à rechercher, à côté
de Colin, un compagnon qu'il avait associé à son entreprise.
À quel nom ces initiales peuvent-elles convenir? Voilà bien
des années qu'on se le demande & qu'on le cherche en vain.
— Dussions nous passer pour téméraire, aujourd’hui, nous
nous hasardons à écrire le nom de TAILHANT, dit MANCEAU.
Il exista, sûrement au XVIe siècle, un imagier de ce nom.
Nous le voyons conclure, le re juillet 1541, avec Ramond
Gamel, de Grenade, un accor par lequel il s'engage à sculp.
ter un oratoire dans lequel trouveront place, « d’un côté un
crucifix, &, de l’autre, Notre-Dame d'Espérance tenant l'En-
fant au bras...' » Si ce même artiste ne fut pas le sculpteur
du portail de la Dalbade, il faut convenir que, par la plus
surprenante des coincidences, tout conspire K nous invite à
lui attribuer cette belle page de pierre : son nom, qui répond
à T. M.;ÿ — sa profession : Taïlhant s'athrme « talheur de
Jymages »; — son domicile : 1l est « habitant de Tholose, »
En fautil davantage pour dissiper nos trop longues incerti-
tudes ?... Pourtant restons encore sur la réserve, & n’attri-
buons que sous bénéfice d'inventaire à ce modeste ouvrier le
chef-d'œuvre que nous croyons lui appartenir.
Michel Colin! — Taithant, dit Manceau! — saluons de
notre admiration ces deux grands artistes, & réjouissons-nous
de les voir l’un & l’autre sortir enfin de l'ombre où l'oubli des
siècles les avait relégués!
1. Arch. des not. — Foulquier, not. (f° 126 v°). Voir « textes inédits»,
n° III.
1X | 28
434 L'ÉGLISE ET LE CLOUHER DE LA DALBADE
II. — LE CLOCHER.
Nous possédons la date à peu près sûre de cette considé-
rable' entreprise. Un mémoire du dix-huitième siècle dit ex-
pressément que « l’hoirie du recreur Cochard servit en partie.
à bâtir la sacristie (la salle voûtée qui est au rez-de-chaussée
du clocher), laquelle sacristie, trois ans après la mort du dit
sieur Cochard, fut assez élevée pour qu'on y tint une assem-
blée de paroisse. » Puis, le mémoire renvoie à un registre des
délibérations paroïssiales où on lit : « Le premier mai de cette
année 1504 se réunirent dans la sacristie nouvelle de la même
église Jean de Silva, docteur, &c. {nfra sacristaniam novam
ejusdem ecclesiæ?. » Du rapprochement de ces textes, 1l ré-
sulte : 1° que Cochard était mort en 1501 ; — 2° que, vers la
même époque ou à une date très rapprochée de celle-là (1502
peut-être), on jeta les fondations du clocher.
Se doute-t-on, dans le monde des artistes, que la tour dont
nous parlons n'est pas rectangulaire ? KÎle n'affecte même pas
la forme d'un parallélogramme ; c'est un quadrilatère qui n’a
ni les côtés n1 les angles égaux. Cette irrégularité a été nota-
blement atténuée par les appendices appliqués aux angles du
clocher. Ces quatre tourelles, dont les étages décroissent en
1. M. Hipp. Crozes, dans sa Monographie de Sainte-Cecile, rappelle
ce mot de M. Mérimée sur le clocher de la cathédrale d'Albi : « C’est
la masse de briques la plus élevée que l’on connaisse, si l’on en
excepte les pyramides de l'Amérique septentrionale. » — Le clocher de
la Dalbade est pareillement construit en briques & il a plus de quatre-
vingts mètres de hauteur, tandis que celui de Sainte-Cécile n’a que
soixante-dtx-huit mètres.
2. Arch. de la Haute-Garonne. — Dalb., reg. 139, p. 163.
3. Nous devons à l'obligeance de M. Bach, architecte, les notes sui-
vantes sur les dimensions du clocher :
1° A la hauteur de la galerie supérieure, c'est-à-dire au niveau de
l'établissement de la flèche, l'épaisseur des quatre mur du clocher est
peu régulière; elle est en moyenne de 1"22. Mesurés à l’intérieur, ces
murs ont de longueur : celui qui fait face à la petite rue de la Dal-
bade, 5"25; celui qui fait face à la rue des Polinaires, 5*37; celui qui
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 435
s'élevant & dont les contours sont si gracieux, attirent de
prime abord les regards & détournent l'esprit de la recherche
des défauts de l’œuvre.
À la naissance des tourelles, & avec elles, le style du monu-
ment change. Un simple coup d'œil jeté sur le clocher, à la
hauteur de la galerie de l'horloge, suffit à donner cette im-
pression. Îl est manifeste que des modifications successives,
mais de plus en plus artistiques, ont été apportées au dessin
primitif, A quelle époque? nous l'ignorons; mais un jour
vint où, à la forme plate & rectiligne des pilastres ou ressauts
de la partie inférieure, on substitua la forme arrondie & proë-
minente des contreforts supérieurs : transformation des plus
heureuses dont l’auteur anonyme ne saurait être trop loué.
%
x +
Cependant, en 1547, tous les étages étaient bâtis & ils n'at-
tendaient plus que la flèche qui devait les surmonter. À qui
confier un tel couronnement qui demandait, sans aucun doute,
un art plus consommé & une main plus habile? C'est ce que
va nous révéler un document inédit que nous publions".
À la date où nous sommes, Nicolas Bachelier jouissait d’une
notoriété très en faveur dans le pays toulousain. Nobles &
bourgeois, qui avaient le goût ou l'obligation de bâtir, s'entou-
raient volontiers cle ses conseils, lui demandaient des plans &
des devis, & finissaient par le charger, lui & ses associés, de la
fait face à l’église, 5"71 ; enfin, celui qui fait face à la rue de la Dal-
bade, 578.
Les angles formés par les murs du clocher sont inégaux ; le plus
petit est de 86° & demi & le plus grand de 97°.
Les diamètres des trois tourelles sont à peu près égaux; leur lon-
gueur moyenne est de 1“60. La quatrième tourelle, celle qui fait face à
la rue des Polinaires, est sensiblement plus forte que les trois autres:
son diamètre a de longueur, 178.
Le centre des quatre tourelles se trouve toujours en dehors & à une
distance variable de la ligne bissectrice de l’angle formé par les deux
murs qu'elles embrassent ; enfin, ces centres sont inégalement distants
du sommet de l’angle saillant des murs du clocher.
1. Voir « textes inédits », n° IV.
43° L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
mise en œuvre de leurs projets. Les communications récentes
de M. le chanoine Douais à la Société archéologique justifie-
raient déjà en partie cette afhrmation. Pour notre part, nous
pouvons certifier que, dans le milieu du seizième siècle, Bache-
lier a ouvert, en diverses années, tant dans la ville que ilans
les environs, au moins neuf chantiers importants.
C'étaient tour à tour des entreprises de maconnerie & de
sculpture; K nous écrivons à lessein entreprises, non ouvra-
ges, car l’heure n’est pas encore venue de décider si Nicolas
Bâchelier était tout à la fois l'artiste & l'entrepreneur de ces
travaux, c’est-à-dire, s’il cxécuta de sa main les œuvres dont il
signa les plans & les devis.
Toujours est-il que, dans Îles contrats auxquels donnèrent
lieu ses entreprises, Bachelier prit successivement les titres les
plus divers. 11 se dit tantôt masson, tantôt talheur (sculpteur),
quelquefois imagier, (statuaire), K quelquefois architecteur.
Nous ne nous reconnaissons pas le droit de contester à cet
artiste, au moins très actif, les qualités qu’il se donne; ses
contemporains les lui laissèrent prendre, & même ils les rati-
fièrent, en quelque façon, en Îles consignant dans des actes
publics. C’est peut-être sur cette variété de titres que la posté-
rité crut à la muluiplicité des talents de Bachelier & lui fit
une réputation artistique sans rivale.
Tel fut l’homme avec lequel les bayles de la Dalbade vou-
lurent traiter, quand il fit question pour la paroisse d'achever
son clocher monumental,
_ Bachelier accepta l’entreprise & se donna pour associé Guy-
not Estienne, maître maçon.
*
x %
Le bail à besogne que nous reproduisons, à l’appendice,
porte la date du 22 janvier 1547 ; 1] a pour titre : « Pactes tou-
chant le bailh du clocher de la Dalbade de Tholose », & il a
été retrouvé dans les minutes de Me De Agia, notaire!'.
1. Les paléographes attendent de nous, sans doute, que nous leur
donnivuns une description, au moins sommaire, de cet instrument avant
de l’analyser. [l tient en sept pages & quelques lignes. L'écriture du
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 437
Il est permis de se demander en quelle langue furent rédi-
gès les articles. D'aucuns, frappés comme nous le sommes du
grand nombre d'expressions patoises dont cet acte est hérissé,
penseront qu'il fut rédigé en patois par les parties contractan-
tes : (cette langue était cncore très usitée, même dans les actes
publics). La rédaction primitive & patoise une fois confiée au
notaire, celui-ci se chargea de la traduire en français.
En marge de l'instrument on peut lire les reçus des diverses
sommes qui furent paiées aux entrepreneurs pendant le cours
des travaux. Nous tirerons bientôt de cette partie annexe de
l'acte des renseiwnements intéressants.
Sans plus de retard commercçons l'analvse de notre docu-
ment.
À
4 x
(A) Notons, dans le préambule, ces mots significatifs :
‘ Après avoir veuz les portraictz tant vieulx que nouveaulx »,
&, dans l’article (C), cette condition expresse : « La agulhe se
fera sellon le portraict quest faict à la moderne » : ces deux
préambule, où sont exposés les faits qui ont donné lieu an contrat, &
les dernières lignes du pacte sont, selon toute apparence, du notaire;
la transcription des articles du bail doit être attribuée à un clerc, —
mais à un clerc qui a eu d'étranges distractions.
Après avoir écrit, en effet, au commencement de son travail, & par
deux fois, le nom de Bachelier en toutes lettres, il lui arrive de substi-
tuer à ce nom, dans la suite des articles, celui de Barthélemy, — & cela
jusqu'a sept fois! Le notaire, qui s'aperçut de l'erreur, la rectifia &,
ayant biffé le nom de Barthélemy, il écrivit dans l’interligne celui de
Bachelier. Cette correction ninfirme en rien l'authenticité de l'acte,
& Bachelier reste indubitablement le maitre d'œuvre avec lequel les
ouvriers de la Dalbade ont traité. à
Rien, d’ailleurs, n'est plus facile à expliquer que l'inadvertance du
copiste. Le num de Bachelier, abrégé, comme c'était l’usage du temps, à
l'aide d’un signe conventionnel, ne conserve que les deux premières
syllabes; pour peu qu'un scribe soit distrait, il lira Barthe au livu de
Bachelier, K, de Barthe, en tenant compte du signe abréviatif, il fera
Barthélemy.
1. Nous nous sommes permis de distinguer par des lettres les passa-
ges importants & les articles de ce bail, en vue des commentaires ou
des discussions auxquelles ils allaient donner lieu.
438 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
passages confirment notre opinion sur Ja substitution d’un
plan à un autre dans l'œuvre que nous étudions.
(B) J1 était naturel qu'on s'occupât avant tout de l'escalier
qui devait donner accès aux étages du clocher. Les degrés, dit
le bail, en seront faits « de bonne pierre rousse d’Auses, » —
Nous ne connaissons pas de localité de ce nom.
L'article (C)\ traite spécialement du dessin & de la construc-
tion de la flèche. Cette partie du bail a été soigneusement
libellée. Qu'on en juge : « La agulhe se fera sellon le por-
traict qu'est faict à la moderne. » On est donc sûr qu’elle sera
construite dans le goût de la Renaissance, avec ses procédés de
structure & son art d’ornementation.
La flèche aura « douze canes d'auteur », c'est-à-dire envi-
ron, vingt-deux mètres; mais l'épaisseur (le ses murs ne dépas-
sera pas celle « d’une tuille de poincte, qu'est de pam &
demy », c'est-à-dire qu'ils auront, à peu près, trente-trois cen-
timètres de largeur. Une construction plus massive aurait peut-
être compromis la statique du monument déja bâti.
Ce monument est une tour carrée. Le bail à besogne ne
nous dit pas si la flèche devait avoir une coupe pareille : à
quoi bon? le dessin en avait été déposé chez le notaire.
Cependant, une pyramide quadrangulaire aurait paru écrasée
& disgracieuse ; la forme octogonale s'imposait au bon goût des
constructeurs & elle fut adoptée. Nous lisons, en effet, dans
un document de 1757, « que Pierre K Jean Ponsan s'obligent
à faire des réparations aux arceaux qui soutiennent la flèche
& aux angles du susdit clocher?. « Ces arceaux ne peuvent
être que des encorbellements bâtis aux quatre angles de la
tour & destinés à fournir quatre points d'appui à la flèche qui
en avait déjà quatre autres sur les murs.
(D) Les arêtes vives de ce pinacle devaient être amorties &
ornées par des « crestes », ou crochets, incrustés à des distan-
ces symétriques : « Ÿ saura crestes de pierre rousse sortant un
pam & demv. » Je dis incrustés, car ces crochets ne turent pas
bâtis avec les murs; ils y furent appliqués dans des entailles
1. Prélim. du bail (A).
2. Arch. dép. — Dalb., n° 4.
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 459
faites à leur mesure & attachés par des crampons de fer : « &
sera cramponat de fer à chacun jug & à chacun lyeyt deux
crampons de fer. »
On a beaucoup fait usage de ces crampons de fer dans toute
la construction de l’église & du clocher. Les voûtes, par exem-
ple, furent lancées sans aucun souci des arcs doubleaux, tier-
cerons & liernes qui en devaient faire l’ornementation & en
dessiner les courbes. Ces ornements furent plaqués après coup
sur les multiples arêtes de la voûte & fixés à leur place par des
crampons de fer. Au clocher, même système de construction
pour la partie décorative principale, les « crêtes. »
S'il y a quelque économie à bâtir de la sorte, 1l y a moins
de mérite & surtout moins de sécurité. Le fer, soumis à la
chaleur, se dilate, & les ornements qu'il soutient finissent par
chevaucher ; exposé à l'humidité, il se rouille, &, dans ce der-
nier cas, 1] augnente de volume au point de faire éclater par-
fois la pierre dans laquelle il est incrusté. Les crochets sculptés
par Bachelier ou ses aides, pour la flèche de la Dalbade, se
seraient successivement détachés de leur place respective, si la
Révolution ne les avait pas jetés par terre d’un seul coup.
(E) La même qualité de pierre qu'on devait employer pour
les crêtes était exigée pour le larmier; — & on peut même
dire que toute la corniche fut faite en pierre d'Auses, à s'en:
tenir à ce texte : « Et du larmié (qu'est au dit pourtraict), en
sus, Sera tout de lad. pierre. » Le larmier, comme on sait, fait
partie de la corniche : c'est un léger évidement pratiqué au-
dessous de la partie la plus saillante de cette ornementation &
qui a pour but de rejeter l'eau pluviale loin des murs.
(F, G) La flèche, faisant retraite sur sa base, laissait à ses
pieds un espace vide; il était sage d'utiliser cet espace, & on
décide qu'on y fera des « coydières, autrement appellés para-
vendes, de bonne tuille, & dessus les covdières de pierre
cramponades. » Ces coydières, qu'on appelle dans le même
document coudières, ne peuvent être que des accoudoirs.
Aujourd’hui encore, les ouvriers maçons donnent le nom de
parabandes aux murs en retraite qui supportent les accoudoirs
des croisées.
(H) Enfin, on s'occupe du couronnement des tourelles qui
440 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
encadrent le clocher à ses quatre angles. Celles-ci auront aussi
leurs flèches, mais pas en maçonnerie, car la brique convient
moins que la pierre à des pinacles si'efhlés; elles seront en
pierre de taille & porteront à leur sommet « ung aneau de
fer, si y veulent rnettre giroictes » (girouettes).
(1) La solidité de ces clochetons nous paraît avoir été l’objet
d'une préoccupation bien juste, & on oblige les maçons « fère
ung crosie en quatre branques avecques une clet là où (v) a
une cheminée. »
Si le crosie & la clef dont on parle dans cet article ne se
rapportent pas aux clochetons $ n'ont pas pour but de les
assujettir en les rattachant à la grosse maçonnerie, nous décla -
rons n'avoir aucune intelligence de cette clause du bail. — Le
membre de phrase « Là où (y) a une cheminée » est particu-
lièrement obscur. Il n'existe pas de cheminée proprement dite
au sommet d'un clocher, & ce mot cheminée ne peut avoir
ici, selon nous, d'autre sens que chemin'. Si on lui laisse
cette signification, le crosie serait une sorte de tirant partant
des tourelles & descendant sur la galerie où il était fixé.
(J) Toute l'œuvre de Bachelier & d'Estienne était-elle là ?
Nous ne le pensons pas. Notre bail parle, dans ses derniers
articles, de la construction d’une galerie distincte, à notre
avis, de celle qui se déroulait au pied de la flèche, & cette
seconde galerie ne peut être que la galerie de l'étage infé-
rieur. Les maçons, en effet, avaient pris l'engagement général
« de parfère & aco nplir le clocher, œuvre, & autre réparation
restant de la:licte Eglise »; & nous allons les voir se charger de
barrer tous les troux du cluchier & Esglise (K) dedans &
dehors. » — Quelle invraisemblance v aurait-il à penser que
la galerie de l'horloge n'était pas encore achevée quand la
construction de la flèche fut entreprise? & Bachelier se se-
rait chargé de la compléter... Mais alors ne faudrait-il pas sup-
poser en même temps quil construisit cette petite muraille
qui contourne le clocher &K qui, tout en reliant entre eux
1. Dans le quartier de Saint-Etienne, à Toulouse, se trouve une ruc
dite « des Trois-Cheminées »; dans les documents anciens, on l'appelle :
« de quatuor viis. »
AU SEIZIÈME SIÈ'LE. | 441
les pilastres des angles de l'étage inférieur, permettait de
donner à la galerie une plus large surface ? La lecture atten-
tive des deux derniers articles de notre bail nous a suggéré
cette conjecture. Nous n'osons pas nous promettre quelle
soit acceptée sans contestations.
*
x +
Toute cette hesogne fut faite à forfait & pour Île prix de
1,500 liv. tourn., en déduction de laquelle somme les conseils
de la paroisse comptèrent sur-le-champ aux entrepreneurs
cent livres tournois.
Les autres pavéments s'échelonnèrent d'année en année &
quelquefois plus fréquemment, suivant que la besogne était
poussée avec plus ou moins d'activité, & en proportion sans
doute des ressources dont disposait la paroisse.
Ces ressources ne permirent pas de faire toujours honneur
aux engagements pris. Bachelier & Estienne n'avaient peut-être
pas à leur disposition de grosses avances, & la construction de
la Hèche subit au moins un arrêt. Nous en avons la preuve
dans la redaction d’une des quittances. Le 8 septembre 155r,
Bachelier & l'stienne reçurent la somme de 5o livres « moyen-
nant laquelle ont promis continuer Îles torelles du cluchier,
la galerie & pasiment, sans soi divertir à autres actes. »
La dernière quittance que nous possédions porte la date
du 19° jour de décembre 1552 & elle est suivie de cette men-
tion : « en déduction de la somme due pour l'entière construc-
tion du clocher. »
*
x +
À s'en tenir à cette rédaction, on serait porté à croire que
l'œuvre confiée à Bachelier &K à son compagnon était finie en
1552. I] n'en était rien cependant.
En l’année 1556 eut lieu une assemblée de paroisse &,
selon le règlement propre à ces réunions, on mit en délibéra-
tion les aftaires urgentes. Or, dans l'ordre du jour, figure
« une requête présentée par Nicolas (Bachelier) & Estienne
(Guynot}, massons, quant à la continuation du cluchier le
ladite église. » La proposition des deux maitres vint à son
44? L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
rang K fut discutée comme elle le méritait. L'assemblée décida
« que les ouvriers (les bavles de la table) devaient faire voir
u K estimer la besogne faite audit cluchier, pour voir si a été
« faicte suivant le pourtraict, & si est trouvée faite suivant le
« pourtraict, doit être continuée'. »
Nos certitudes s'arrêtent là. Indubitablement le clocher fut
fini. Combien de temps dura encore sa construction après
l’année 1556? nous ne saurions le dire.
*
x +
La flèche de Bachelier n’est plus; la Révolution, aussi bar-
bare que sectaire, l’a détruite?. Mais un émule du maitre, un
maître aussi, M. Henri Bach, l’a remplacée par une flèche
nouvelle. Avons-nous la compétence necessaire pour essayer
une comparaison entre les deux ouvrages, & oserons-nous
dire à notre vénérable & modeste ami que son œuvre a, au
moins, autant de valeur que celle de son illustre devancier ?
C'est là, pourtant, notre sentiment, tant au point de vue de
l'élégance que de la solidité des deux constructions.
La flèche de M. Bach a plus de trente mètres d'élévation.
On pouvait redouter qu'elle parût grêle sur sa robuste masse ;
mais avant de la lancer dans Îles airs, son constructeur lui
donna un support de cing mètres, perpendiculaire à la tour,
& découpé, sur ses huit faces, de baies couronnées de gracieux
frontons. La flèche prend pied sur ce piédestal & s'élève,
alerte & plus sûre, dans l’espace. Quatre arcs-boutants l'ac-
costent à sa base, moins pour la soutenir que pour remplir
le vide, pénible à l'œil, ui existerait entre son support & les
quatre tourelles d'angle. Tout cet ensemble aux contours
harmonieux, aux lignes régulières & admirablement propor-
tionnées, fait au clocher de la Dalbade comme un superbe
diadème. |
On peut dire que c'est là un des plus beaux monuments de
notre cité.
C. JULIEN,
Curé de la Dalbade,
1. Arch. dép. — Dalb., reg. 121, ann. 1556.
2. Voir « textes inédits », n° V.
AU SEIZIÈME SIFCLE. 443
TEXTES INÉDITS.
[.
Collatio egregii viri domini Anthonii de Sabonierys….
Petrus de Bidoxio, vicarius generalis...
Discretus vir magister Petrus Bardini.. tunc rector parochialis
ecclesiæ Beate Marie Dealbate... ipsam parrochialem ecclesiam in
manibus nostris pure libere renuntiavit causa tamen permutationis de
eadem rectoria… vobiscum fiende cum dicta parochiali B. Petri de
Caubiaco…
Hinc est quod nos vicarius generalis vobis D° de Sabonerys... recto-
riam B. Marie Dealbate Tholose... conferimus & donamus... ac vos in
possessionem realem & actualem... inducimus...
Datum Tholose in domo archiepiscopali die vicesima secunda men-
sis novembris anno Di millesimo quingentesimo octavo...
(Arch. des not., Bonissent, vol. registrorum collationum.)
NI.
Accord faict entre maistre Michel COULIN & Les bailles de l’ovre
de l’église de la Dalbade de Tholose.
L'an mil V' trente sept & le vingt deusiesme jour du moys d’apvril,
en Tholose & devant moy notaire, personallement consuitué maistre
Colin Massonnier de Tholose, lequel de son bon gré y a promis à
Messieurs Monseigneur Maiïstre Bertrand de Rességuier, conseiller
du Roy, nostre Sire, en sa souveraine court de Parlement de Tholose;
Maistre Jehan Legalis, procureur en ladite cour; Jacques Detas, mar-
chant, & Guailhard Prat, teincturier, ovriers de l’egl'se de la Dalbada
de Tholose pour la présante année; lesdicts de Kességuier, Detas & de
Prat, presans, & led. Legalis absent, de fere continuer & fere achever
lad. église selon le bail de lad. église sur ce faict le vingt-neufviesme jour
du moys de janvier l'an mil V' & trente, ensemble lost de lad. église de
pierre en ensuyvant le pourtraict par luy faict & aujourduy baïllé ausd.
ouveriers, reservee la vyt ensemble la gallerie de lad. église, lesquelz il
ne sera tenu de fere. Et ce pour le temps & terme de troys ans, com-
mensant à la feste de Pentecoste prochènement venant. Et cest pour le
pris & somme de see cens livres tournois, comprins toutes poyes & solu-
444 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
tions a luy faictes pour lad. eglise jusques au jour présent & tout ce
que luy pourrait estre deu dud baïl. Laquelle somme de sèze cens livres
tournois lesd. ouveriers au nom que dessus ont promis de payer aud.
Coulim entre cy & troys ans prochains a scavoir est chescune desd.
deux premières années la somme de cinq cens livres tournois & la der-
nière année six cens livres tournois. Et ce en ensuyvant le advis &
consentement faict par Messieurs Masistres Anthoine de Solier, Guil-
lem de Lamamye, aussi conseiller en lad. cour, & Jehan de Aygua,
advocat du Roy en lad. cour, ausquelz Messieurs les parochiens de lad.
église par délibération de conseil aujourduy ont baïllez licence &
mandement de convenir & accorder avec led. Coulin, lesd. de Solier &
de Lamamye illec presens & led. de Aygua absent. Et a este accorde
entre lesd. parties que tout le postain dud. ost sera dud. Coulin & ne sera
tenu led. Coulin de fournir en lad, besougne auchun [er ny plomb. Lesquels
pactes.. etc.
En présence de Messire Domenve Cadilhac, prebstre & recteur du
Vigant, diocèse de Nismes, maistre Gabriel de Lafitte, licencié dud.
lieu, & Maistre Pierre Bonneti, notaire, & de moy,
BONETI.
(Arch. des notaires de Toulouse, reg. de Boneti, not , ad. ann.)
III.
L'an 1541 & le °° juillet M: Jehan Talhade dict Manceau talheur de
ymages habt de Tholose a promis de faire à sire Ramond Gamel m de
Granade un oratoire de pierre tailhe... & sera tenu de y faire un
crosfiz dung cousté & de l’autre cousté Nostre Dame desperance tenant
lenfant au bas & les troys botz seront faictz à la sorte de flecos de lin
avec quatre florons bien formes...
(Arch. des not. Folquerit, not. ad anu.
IV.
Pactes touchant le bailh du clocher de la Dalbade,
de Tlolose.
(Fo CLXXV r.) Sachent tous pré‘ens & alvenir, que, comme so:t
ainsi que par délihération de conseil de la paroisse de l'Egise te
N.-D. de la Dalbade de Tholose, à ces fins assemblée dans la secrestenie
d'icelle, R par les commis à ces fins, suyvant la délibération d'icelluy,
auisquels avec les ou-riers de ladicte Eszlise à esté baillé puyssance de
partère k aco uplir le clo:her, œuvre, K autre réparation restant de
ladite Egiis: (A), après avoir veuz les portraïctz tant vieulx que nou-
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 445
veaulx & les articles communiqués à Maïstres Nycolas Bachelier &
Guynot Estienne, talheurs, habitans de Tholose, de toutes lesquelles
choses acte en a esté retenu par moy notaire soubz signé, le huic-
tiesme jour du moys de jinvier mil cing cens quarante-sept, estant
assemblés dans la sacrestenie de ladicte Eglise Messieurs Maistres Ber-
trand Sabatier, procureur général, Jehan d’Aygua, docteur, avocat
général, & noble Jehan Vidal, seigneur de Sainct Lis, ouvriers de
ladicte Eglise ; Jacques Riverie, Simon Reynier, Jehan Bagis, président
des requestes, Bertrand d'Aygua, avocat, Jehan Vinhalibus, docteur,
Anthoine Castet, masson, Dominique Arnauld, gaynier, Jean Lebreau
& autres,
(F° cLxxVv v.) & présentement ne restoit sinon passer instrument de
bailh de ladicte œuvre & réparation.
Or est-il que aujourd'uy mil cinq cenS quarante-sept & le dou-
zième jour du moys de janvier, régnant très chrestien prince Henry
par la grace de Dieu Roy de France, en Tholose, & maison dudict
seigneur d'Aigua, personnellement estably ledict seigneur d'Aigua,
conouvrier, lequel, tant pour luy que pour & au nom des autres
ouvriers présens & advenir, & en absence desdits Sabatier, Vidal &
Anthoïne Terisse, ouvriers pour l’année présente, suyvant la puys-
sance susdicte & le pouvoir ce jour d'uy à luy donné par lesd. Sabatier
& Vidal en les assignant soy trouver pour passer led. instrument dud,
bailh suyvant l’arrest K conclusion qu'en avoit esté faicte dimenche
dernier passé, huictiesme du présent moys a baillé & délivré le faict
de ladicte réparation ausd. Maistres Nycolas Bachelier & Guynot Es-
tienne, talheurs, illec présens & pour eulx & leurs hoirs & succes-
seurs à l’advenir, stipulant & recepvans pour icelle œuvre acomplir &
mectre a perfection à la forme & manière contenue aux articles sur ce
faictz & accordés
(Fe cLXXVI r.) sellon le portraict que a esté mys par devers moy, no-
taire soubz signé, estans lesd. articles de la teneur que s'ensuyt :
S’ensuyt ce que reste à faire au clouchier de l'Eglise de Notre-Dame
de la Dalbade de Tholose :
(B) Premièrement, fault achaver de honne pierre rousse d’Auses
pour les marches,
(C) Item, la agulhe se fera sellon le portraict qu'est taict à la mo-
derne de bonne tuille triade K d'espesour d'une tuilie de poincte
qu'est de pam & demy k de bon mortier franc, K aura d'auteur de
douze canes ainsi que la besognhe démostre, (D) & y saura crestes de
pierre rousse sortant un pam & demy ou à l’envyron & (CE) du larmié
qu'est aud. pourtraict en sus sera tout de lad pierre, & sera crampo-
nat de fer à chacun jug dedans & dehors, & à chacun lyeyt deux cram-
pons de fer.
Item, lesd. massous seront tenuz de y fère ung trou pour y mectre
446 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
une croix ou autre chose que sera advisé ayant de profundité six pams
pour la massonnerie.
Item, lesd. massons forniront tout ce que sera besoing aud. cluchier
comme pierre, mortier franc, fer, plomb, cordes & autres choses ne-
cessaires, Ormys la croix ou giroicte que faudra mectre dessus led.
cluchier.
Item, seront tenus lesd. massons mectre ung aneau de fer bon
& fort
(F° CLXXVI v.) aud. trou pour tenir la croix ou giroïicte que y sera
mise aussi à leurs despens.
(F) Îtem, seront tenus fère les crydières autrement appellés para-
vendes de bonne tuille, & dessus les coydières de pierre cramponades.
(G) Item, seront tenuz lesd. massons pasimenter la galerie l'entour
de ladicte agulhe de bonne pierre de talhe.
CH) Item, seront tenuz de mortir avec agulhe les quatre torelles
ainsi qu'il apertiendra lequel amortiment sera de pierre de talhe, & y
sera mys ung aneau de fer, si y veulent mettre giroictes, pour les
tenir.
(D) Item, seront tenuz fère ung crosie en quatre branques avecques
une clef dans là où [y] a une cheminée.
(J) Item, seront tenuz lesd. massons y fère unes galeries, pasimen-
ter de pierre de talhe, avec deux petites gorgoles à chacun quartier de
cluchier pour trayre l’aygue, que ne consume la besonhe. Et aussi
seront tenuz lesd. massons y fère une muralhiète de coudières bien
cramponades de fer, & bien plombades de plomb,
(K) Item, aussi, seront tenuz lesd. massons de barrer tous les troux
du cluchier & Esglise, dedans & dehors, que y sont, & fornir la tuille
que y faudra.
Item , aussi seront tenuz de juncter toute
(F° cLxXvII r.) la massonnerie qu'ilz feront de œuvre nouvelle.
Item, toute la despolhe que se trouvera, comme fuste, tuille &
pierre sera & appartiendra ausd. massons. Et la besognhe que dessus
& suyvant led. portraict & articles dessus incérés seront iceulx mas-
sons tenuz fère & acomplir & mectre à entière perfection fidèlement
& diligement, & de bonne matière moyennant la somme de quinze
cens livres tournois, en déduction de laquelle réellement lesd, Bache-
lier & Estienne, massons, ont receu la somme de cent livres tournois
en quarante troys escuz d'or sol testons, réalz & monoye, de laquelle
somme lesd. Bachelier & Estienne se sont tenuz pour bien comptens,
payez X satisfaictz & en ont quicté lesd. seigneurs ouvriers & parro-
chiens de lad. Eglise, & promys d'icelle somme ne leurs rien deman-
der en jugement, ne dehors, Et aussi ont promys fidellement & dili-
gentement acomplir & mectre à entière perfection K de bonne matière
à lad. euvre, suyvant lesd, articles dessus insérés, & pour ce faire,
baillier bonnes cautions.
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 447
Et led. d’Aygua aud. nom, & suyvant la charge & puyssance
(Fe CLxxXVII v.) à luy donnée par les autres ouvriers ses compaignons,
a promys payer la somme restante, ainsi qu'il & ses compaignons com-
mis à ces fins verront estre comode & sellon qu'’ilz besogneront. Et ce
dessus, soubz ypothecque & obligation de tous & chacun les biens
meubles & immeubles d’iceulx Bachelier & Estienne, massons, meu-
bles & immeubles présens & advenir quelzconques, & led. Deygua,
aud. nom, les biens meubles & immeubles de lad. Eglise de la Dalbade,
lesquels Bachelier & Estienne, massons, tous deulx ensemble & ung
chacun ceul pour le tout, ont soubzmys aux rigueurs & forces des courtz,
& scel maïje de la séneschaucée, viguerie, juge ordinaire, maison com-
mune de Tholose, petit [scelj royal de Montpellier, par prinse, vente
d'iceulx & par arrestation de leurs personnes, & ung chacun d’icelles,
jusques à ce que entièrement auront satisfaict au contenu desd. pactes
& instrument, & par toutes autres voyes & remèdes de justice &
comme pour les propres deniers du Roy & debtes fiscaulx, ont re-
noncé à toutes exceptions de droict & impétrations quelconques par
(Fe GLXxVIII r.) lesquelles ou quelz se porroient ayder pour contra-
venir à la tenur dud. instrument, & ainsi l'ont promys & juré aux
sainctz Evangilles de Notre-Seigneur, le livre touché, & pour plus
grande assurance & suyvant lad. promesse, lesd. Bachelier & Estienne,
massons, ont présenté pour cautions Jehan Malle Combet, maistre
tailheur, & Anthoine Sirvent, pancossier, habitans de Tholose, lesquelz
tous d’eulx ensemble & ung chacun seul sans aucune novation desd.
Bachelier & Estienne ont plégé & cautionné pour lesd. Bachelier &
Estienne, illec présens, de leur fère fère lad. besogne & acomplir le
contenu aud. instrument & pactes, soubz semblable ypothecque, obli-
gation, submission, renonciation & prestacion de serement que
dessus : Ez présence de Maistre Jehan Bonnet, orfèvre, et Jehan Assié,
serviteur, habitant de Tholose, tesmoings à ce appelés, & de moy,
DE AGIA.
Etillec & tout incontinant lesd. Bachelier & Estienne, massons,
ont promis rellever indempnes lesd. Malle Combet & Sirvent, cau-
tions, de tous despens, domages & intérest quilz, pour raison de
ladicte caution, pourroient souffrir, & ce soubz semblables hypothe-
ques, obligation, renunciation & submission que dessus & présens les
qui dessus & moy
DE AGrA.
Li
*
1547, 21 février. — Quittance donnée par Nicolas & Estienne,
maçons, aux ouvriers, de la somme de 160 1. t.
1548, 10 avril. — Confirmation de la quittance des mêmes aux mêmes
& énumération de la nature des pièces qui ont servi à payer la somme
de 100 livres ci-dessus : 7 doubles ducatz, 22 escus testons.
448 L'ÉGLISE ET LE CLOCHER DE LA DALBADE
1548, 5 juin. — Quittance des mêmes aux mêmes, 100 liv, t. (42 esc.
1 ducat & monnoie courante), par mains de Gailhard de Prat, tein-
turier.
1548, 29 juillet. — Quittance des mèmes aux mêmes de 160 liv. t.
(30 escus de sol realz soubz carolins & aultre monnoye).
1548, 23 septembre. — Quittance des mêmes aux mêmes de 80 I. t.
“II escus d’or soleil).
Autre quittance sans date de 110 livres.
1551, 8 septembre. — Quittance des mêmes aux mêmes, 50 liv. t.
1552, 19 Juillet. — Quittance par Jaquot Estienne de 5o Liv. t. & de
59 liv.t.
1552 19 décembre, — Quittance par le mème de diverses sommes
formant celle de 104 livr. 17 solz tour., en déduction de la somme due
pour l'entière construction du clocher.
(Arch. des notaires de Toulouse, reg. de De Asia, not.)
+
+ *
En l'année 1551, vers la fète de la Pentecôte, Marict d’Angibauld,
conseiller du Roï au Parlement de Toulouse ; Bernard Vitrac, procu-
reur; Olivier Pastoureau, bourgeois & capitoul; & Antonin Borg,
teinturier de Tounis, ouvriers de l’église N.-D. la Dalbade, étant sur
le point de sortir de charge, dressent l'inventaire des reliques &
joyaux appartenant à l’église, ainsi que l’état de l'actif & du passif
de l'Œuvre. A la fin de leur inventaire, ils déclarent que « doivent
lesdits ouvriers à Nicolas Bachelier & Guinot Estienne, maistres
maçons de Tholose, la somme de sept cent livres tournois pour reste
de quinze cents livres tournois pour la construction du clocher,
comme appert par instrument. »
(Arch. de la Haute-Garonne, fonds de la Dalbade, reg. 139, {° 251.)
V:
Rapport de l'ingénieur COURTALON, sur le projet de démolition
du clocher de la Dalbade.
« Toulouse, le 26 fructidor an IT de la République.
Courtalon, ingénieur, aux citoyens composant l'administration
du district.
« CITOYENS,
« Le 9 de la dernière décade j'avais été au clocher de la Dalbade
peur voir de quelle maniere les entrepreneurs devaient faire sa démo-
AU SEIZIÈME SIÈCLE. 449
lition. Il est certain qu’il faut qu’ils prennent de grandes précautions
pour ne porter aucun préjudice aux maisons dont il est entouré. Le
moindre morceau de brique qui tonberait de cette hauteur pourrait
causer beaucoup de mal soit aux personnes, soit à leurs habitations.
« Les entrepreneurs ne peuvent éviter de faire démolir la couver-
ture de la maison qui se trouve dans le cimetière qui est l'endroit où
ils doivent jeter tous leurs matériaux. A la vérité, ils ne tomberont pas
d'une grande hauteur parce qu'ils les jetteront d'abord sur une des
voûtes du clocher, &, de là, dans le cimetière.
« Les voisins ne pourront éviter, quelque précaution qu’on prenne,
de recevoir beaucoup de poussière; mais je ferai en sorte qu'ils en
reçoivent le moins possible & qu'ils ne soient exposés qu'à cela. J’au-
rai soin de recommander aux manœuvres de ne rien Jeter, sous peine
de punitions très sévères. Je fais fermer la communication dud, clo-
cher avec l’église & les entrepreneurs y entreront par le cimetière.
« Îl est certain que si l’on avait voulu conserver à Toulouse une
tour d'observation, on ne pouvait pas en choisir une plus belle. Elle
est à préférer à celle de Saint-Etienne, & si mon avis pouvait être de
quelque poids auprès de vous, j'estime que l’on devrait se contenter de
la démolition de la flèche, ce qui laisserait un plateau magnifique à la
hauteur de la galerie qui entoure la base de lad. flèche, Les craintes
des particuliers, qui d’ailleurs ne sont pas sans fondement, cesse-
raient. En attendant votre décision, je vais toujours faire travailler à
la démolition de cette flèche.
« Salut & fraternité,
« COURTALON (signe). »
(Arch. de la Haute-Garonne, série V, liasse 5.)
Noms de ceux qui ont travaillé à la démolition de la flèche du clo-
cher de la Dalbade en 1792 : Courtalon, ingénieur ; Larroze, maçon;
François Bourbès, charpentier ; Jean-Baptiste Laurent, tailleur de
pierre; Pierre Nicolas & Lourde, maçons. (Ît., Ibid.)
1X 19
LES TESTAMENTS
DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT
ET
DE SA VEUVE JEANNE DE DURFORT
(1600 & 1622)
Nous avons déja détaché quelques pages' du travail d'en-
semble que nous nous proposons de consacrer à l’histoire d’une
des branches les moins connues de la maison de Foix, les Foix-
Rabat?. En voici d'autres, où nos lecteurs trouveront Île tes-
tament de Georges de Foix$ & de sa femme Jeanne de Dur-
fort. Ces deux actes importants sont transcrits au Cartulaire
de Durban“, conservé aux Archives départementales de l'Ariège.
Grâce à l'obligeance bien connue de M. Félix Pasquier, au-
jourd'hui archiviste de la Haute-Garonne & alors de l'Ariège,
nous avons pu en prendre copie.
*
x 4
Georges de Foix devint le chef de la famille des Foix-Rabat
en 1580, à la mort de son trère ainé Paul. On lui donnait
1. Revue des Pyrénées, 1857, p. 140 & suiv.
2. Let. VI du Bull. de la Soc. Arieg., en cours d'impression, a donné
ce que j'ai consacré à leurs origines légendaires (p. 1 à 52) & aux pro-
bables (p. 65 à 87).
*. Grand-père du marquis de Rabat dont nous avons fait connaître
la mort & l’autopsie.
4. Durban est aujourd'hui, on le sait, une commune du canton de
La Bastide-de-Sérou (Ariège), & Rabat, de celui de Tarascon (même
département).
LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT, ETC, 451
souvent le titre de vicomte & baron (mais non de comte) de
Rabat. Il se maria en 1581 avec Jeanne de Durfort, fille de
feu Symphorien, colonel des lécionnaires huguerots en
Guyenne, tué en 1563 devant Orléans, & de Barbe Cauchon
de Maupas. Le contrat fut signé à Bordeaux le 28 juin 1581.
L'un des témoins était Armand de Gontaut de Biron, maréchal
de France depuis 1577 & qui en 1585 fut le parrain du futur
cardinal de Richelieu. Le contrat dont nous parlons ne fut
enregistré — insinué, comme l'on disait alors — en la séné-
chaussée de Toulouse que le 2 septembre 1596.
Ce que fut la vie de Georges de Foix-Rabat, nous le dirons
ailleurs. Le 30 juin 1600, il fit son testament.
Dans cet acte, il a les titres de « chevalier", conseiller du Roy
en ses conseils d'estat & privé, seigneur &K baron de Rabat?,
Fournets3, Laroque de Nebosant, la Gardiolle5, Dournio6,
Moncla?, Canté#, Loubens?, bBareuilhières'°, la Tour du
Loup'', Monfa'?, Mauvesin'3, Montardit'#, Barjac'5, Lou-
baut '6,conseigneur de la Bastide de Besplatz'?, de Céronny'8,
1. Voir plus loin.
2. Canton de Tarascon (Ariège).
3. Fornex, canton du Mas-d’Azil (Ariège).
4. Aujourd'hui Laroque, canton de Boulogne (Haute-Garonne).
5. « Diocèse de Lavaur », est:il dit. Canton de Dourgne (Tarn).
6. Dourgne.
7. J'ignore de quel village (Moncla,ou Monclar,ou Montclar)il s’agit.
8. Canton de Saverdun (Ariège).
g. Canton de Varilhes (Ariège).
10. Sic. La Barguillière est la belle vallée de l’Arget, à l’ouest de Foix.
11. Sur la Tour du Loup, voir mon article : « Quelques châteaux du
pays de Fuix sous Louis XIIT. » (Bull. de la Soc. Arieg., t. V, p. 193 à
215.) C'était un petit chateau des environs de la Bastide-de-Sérou, &
qu’il ne faut pas confondre avec celui de cette petite ville (ce dernier
faisait partie du domaine royal).
12. Canton du Mas-d'Azil.
13. Mauvezin de Sainte-Croix, canton de Sainte-Croix (Ariège).
14 Mème canton.
15. Îbid.
16. Canton du Mas-d’Azil.
17. Îbid.
18. La Bastide de Céronny ou de Céron (auj. de Sérou), chet-lieu d’un
des cantons de l'Ariège.
452 LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT,
de Castels ', Daumasan? & autres lieux, viscomte de Rabat.» I]
est dit qu'il demeure « ordinairement en son château de F'our-
nets3,estant de present en cette ville de Paris logé rue S° Marie
l'Egvptienne, paroisse de Monsr Sainct Ustache. » Que nous
apprend ce document? Le baron fait profession de catholi-
cisme, recommande « son ame à Dieu le Père nostre Sauveur
& Rédempteur Jésus-Christ son Fils, & au benoist & glorieux
Sainct Esprit », déclare qu'il désire être « receu & colloqué en
Paradis », implore « la glorieuse Vierge Marie d'intercéder son
benoist fils », ainsi que « les glorieux saincts & sainctes. » Il
veut être enseveli « au sépulchre de ses feus père & mère. »
Il lègue à sa femme l’usufruit « de tout le chasteau & maison
de Fournets & de ses appartenances & deppendances®. » II la
charge d'élever leurs enfants dans la crainte de Dieu & l'amour
du Roï jusqu'a ce qu'ils aient vingt-cinq ans, & sans qu'elle
ait de comptes à leur rendre. À sa sœur, Gabrielle de Foix,
veuve du feu sieur de Léran6, le baron Georges lègue « un
escu sol? à raison de trois livres l'escu, chasque livre de vinet
sols tournois. » Même somme à sa nièce Gabrielle de Lévis 8,
1. Castex, canton du Mas-d'Azil.
2. Ibid.
3. Sur le château de Fornex, voir plus loin & d'autre part l’article
auquel j'ai déjà renvoyé : « Quelques chäteaux..... » (Bull. de la Soc.
Ariég., V. pe 201).
4. Pas d'autre détail, Où étaient enterrés Jean III de Foix-Rabat
(père de Georges) & sa femme Catherine de Villemur de Pailhès? Nous
l'ignorons.
5. Voir plus loin, ainsi que nous l’avons déjà dit.
6. Georges avait eu deux sœurs. De Rose, qui en 1543 avait épousé
un Comminges, il n'est point question. Etait-elle morte alors? Quant
à Gaston VIT de Lévis-Léran, que Gabrielle avait épousé en décembre
1547, il était mort, on Île voit, antérieurement à 1600.
7. La plus ancienne monnaie d'or appelée écu. Sous Louis XI &
Charles VIIT on frappa aussi des écus d’or au soleil, qui avaient cet
astre au-dessus de la couronne. (Littré.)
8. Gabrielle de Lévis. La Chenaye-Desbois fait d’elle la petite-fille
— ce qui est une erreur — de Gaston VII de Lévis-Léran & de Gabrielle
de Foix-Rabat; il dit qu’elle avait pour père un des fils de ces der-
niers, le huguenot Gabriel, & pour mère Catherine de Lévis, fille de
Jean VI de Lévis-Mirepoix & de Catherine-Ursule de Lomagne.
ET DE SA VEUVE JEANNE DE DURFORT. 453
fille ainée de Gabrielle de Foix, à son neveu le chevalier de
Léran'. D'autre part, 5,000 écus à chacune des personnes qui
suivent : à Phœbus de Foix?, son second fils; à Scipion de
Foix$, son troisième fils ; à son quatrième fils, «quy n’estencores
baptisé? » ; à son cinquième, « quy est né en ceste ville de Paris
& n'est encores baptisé5 »; à Henriette de Foix, sa fille 6. Au
cas où sa femme serait enceinte, lors de sa mort, « d’un ou de
plusieurs posthume ou posthumes masles ou femelles », il
laisse ou laisse à chacun d'eux ou d'elles même somme. Il
recommande que tous soient « nourris & alimentés & entre
tenus tant dans l'instruction des lettres, armes & voyages des
provinces estrangeres & suitte de la cour? » jusques à leur
vingt-cinquième année, à raison de 400 écus par an pour
chacun. 1] institue pour héritier universel & général son fils
ainé Henri-Gaston 8 ; lui rappelle « que de tout temps par la
loy antienne de la maison de Rabat les filles ne succèdent
point aux biens de ladite maison », & règle l’ordre de sa suc-
cession. Enfin, il prescrit à son héritier de reprendre « le pro-
1. Le chevalier de Léran doit être par suite l’un des fils de Gas-
ton VII & de Gabrielle de Foix : soit Gabriel dont nons venons de
parler & qui s'était marié en octobre 1593, soit Philippe qui ne laissa
point de postérité, soit Antoine, seigneur de Montmaur.
2. Phœæbus, baron de Rabat, mourut le 25 août 1621, on le verra plus
loin.
3. Scipion s'est noyé, nous ne savons dans quelle rivière, & antérieu
rement à 1621.
4. Ce fut Jean Roger I‘, Le testateur ne dit pas où celui-ci était né.
Il eut le titre de vicomte de Rabat, mourut en 1668 ou 1669 & se trouva
le chef d'une seconde branche des Foix-Rabat.
5. Ce fut Jean-Georges. Il eut le titre de baron de Rabat, mourut
avant 1650 & fut le chef d’une troisième branche.
6. Henriette épousa en 1613 Pierre-Béraud de Rochechouart, baron
de Faudoas & de Montégut.
7. Voir, dans le testament de Jeanne de Durfort & Duras, ce qui
concerne le rôle tenu par Henri-Gaston, le fils aîné, à la cour, en
Angleterre & en Italie.
5. Heuri-Gaston reçut de Louis XIII le titre de comte de Rabat &
mourut en 1658; son fils aîné fut le célèbre marquis de Rabat (Jean-
Pierre-Gaston) de qui nous avons fait connaître ici-même la mort &
l’autopsie. Henri-Gaston fut ainsi le chef d’une branche aînée des Foix-
Rabat.
454 LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT,
cès qu'icelluy sieur testateur a pendant en la cour de Parle-
ment contre imessire Rogier de Bellegarde, grand escuver' » &
qu'il n’a pu lui-même pousser, « à cause de l'amitié que le
Roy nostre souverain seigneur porte audict sieur grand es-
cuyer & de la faveur qu'il a à la cour. » À ce propos, il déclare
que le grand-écuyer s'est « jacté de lui avoir faict quelque
supercherie. » Si aucun de ses fils n'ose plailer, il invite à
intervenir « l'hospital de Tholose nommé la Grave, à la charge
de nourrir les pauvres souffreteux des terres de Rabat & Four-
nets, » En outre, Georges de Foix prescrit à son héritier de
poursuivre le procès qu'il a « contre son nepveu de Léran pour
raison de la restitution de la seigneurie & place de Canté?. »
Mention est faite du testament laissé par Jean de Foix, père
du testateurÿ.
Georges de Foix mourut, d'après le testament de sa veuve,
un 27 septembre. Nous dirons ailleurs que, pour des raisons
qu'il est inutile d'exposer ici, ce fut le 27 septembre 1601.
*
+ +
Sa veuve fit son testament le 19 juillet 1622, étant à Tou-
louset. Avant de l'analyser, rappelons quelle idée nous pou-
vons nous faire de l'extérieur de ce château de Fornex que
Georges de Foix avait en 1600 laissé à sa femme & qu'elle
légua ÿ à leur fils ainé Henri-Gaston, fait comte de Rabat par
Louis XIII, lorsqu'en 1616 il épousa Jeanne de Pardaillan.
1. Roger de Saint-Lary & de Termes, duc de Bellegarde (1563-16:6),
grand-écuyer sous Henri IT, gouverneur de Bourgogne sous Henri IV,
qui lui avait enlevé Gabrielle d'Estrées (morte en 1599), se démettra
de sa charge de grand-écuyer en faveur de Cinq Mars en 1639,
2. Sur le château de Canté, — où se retira la veuve du testateur le
jour où elle eut marié Henri-Gaston & qu'elle lui eut donné le chà-
teau de Fornex, — voir plus loin.
3. Ce testament de Georges de Foix est transcrit aux pages 19-26 du
Cartulaire de Durban. Le testateur y est intitulé dans le titre, par er-
reur, Jean-(seorges, comte de Rabat.
4. Cart. de Durban, pp. 27 à 30. Elle y est intitulée dans le titre,
par erreur, veuve à meñsire Jean-Georges de Foix, comte de Rabat.
5. Voir plus loin.
ET DE SA VEUVE JEANNE DE DURFORT. 455
Nous avons déjà! décrit le châtéau de Fornex, signalé notam-
ment les deux loups de pierre? qui en décoraient le haut de
l'escalier, indiqué les principaux meubles qui s'y trouvaientÿ,
Rappelons simplement une tapisserie, en huit pièces, repré-
sentant l'Histoire d’Hercules, & qu'on appréciait 350 livres;
une autre, en huit grandes pièces & deux petites, figurant Les
Triomphes & portraits des déesses Cérès & Vénus, & qui pou-
vait valoir 300 livres; une troisième, en six grandes pièces,
offrant l'Histoire du Roy David, &K qui montait à 600 livres.
Nous signalerons encore un tableau « contenant la figure de la
Passion de Nostre Sauveur », une boîte dans laquelle il y
avait « une pièce d’alicorne garnie d’un petit chaînon d'argent
tenant à un clou aussi d'argent quy la traverse sur le milieu »,
une horloge, des armes (mousquets, arquebuses à rouet ou à
mèche, petites pièces de fonte « portant la balle comme une
noix », arbalètes, flèches, piques de Biscaye, rondaches de bois
peint & doré, morions, « cuirasses de fer noir fort courtes »,
corselets à écailles de cuir, collets à écailles de fer-blanc, gan-
telets, etc.), des vêtements (un collet de peau de fleurs ayant
les manches de damas couleur de rose sèche, la doublure de
futaine blanche, le corps doublé de taffetas incarnat passe-
menté de filets d'or & de soie, un collet de maroquin d'Es-
pagne noir, deux chapeaux de castor), des instruments de
musique (une épinette alors dégarnie de cordes, un jeu de
régales garni de soufflets), des lits, couvertures, rideaux, cof-
fres, « une grande litière douhle de velours orange toute neuve
& rideaux aussy de damas orange, faicte à piliers en forme de
1. Bull. de la Soc. Ariég., t. V, p. 201 & suiv.
2. 1ls rappellent, ainsi que je l'ai dit, le mystère qui plane sur l’ori-
gine des Foix-Rabat & que j'ai récemment indiqué dans mes articles
insérés au t. VI du Bull. de la Soc. Ariég.
3. M. l'abbé Galabert, curé d’Aucamville & membre correspondant
de la Société archéologique du Midi, avait signalé à cette compagnie
quelques-uns des meubles de Fornex iséance du 28 mai 1895; Bull.,
n° 16, p. 141 à 143). Ayant examiné de plus près le document que mon
savant confrère a eu le mérite de signaler & d'étudier le premier, j'en
ai extrait plus que lui pour le Bull. de la Soc. Arieg.; mais à M. l'abbé
Galabert revient l'honneur d'avoir indiqué la source où je n'ai puisé
que sur ses indications.
456 LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT,
carosse avec ses brancars & arnoïs de mulet, que ledict sieur
de Rabat a donné par son testament à la dame marquise », &c. '.
Tels étaient les principaux meubles qu'un notaire de la Bas-
tide-de-Besplas? inventoria le 22 novembre 1609 dans le chä-
teau de Fornex.
*
4 +
Revenons au testament de Jeanne de Durfort, veuve de
Georges de Foix-Rabat.
La marquise de Rabat y rappelle que son mari était,
« quand vivoit, chevalier de deux ordres du Roi3. + Elle se
recommande à Dieu, se « retire dans les sainctes & sacrées
playes de sa mort & passion, à ce que, lavée & nettoyée de
mes iniquités par son digne & précieux sang, je puisse estre
logée en la digne plaisance de son sainct paradis » , prie
la Vierge, les anges & archanges, les saints & saintes. La
marquise veut être ensevelie au couvent des Carmes, mais
sans grandes dépenses; à « toutes ces pompes funèbres, inu-
tilles & pleines de vanité », elle préfère une aumône « d’un
soul à chaque pauvre », deux cents messes basses dites par
des prêtres qui recevront chacun 8 sols, plusieurs messes
« hautes de Requiem », & une tombe près de l'autel. Elle
rappelle que son mari est mort le 27 septembre5, & « son
cher & bon fils Phœbus de Foix, baron de Rabaté, le
25 août7. Elle lègue 300 livres au couvent des Carmes &
1. Voir mon article où presque tout est énuméré.
2. Bernard de Camps, assisté d’un docteur en droit de la cour (du
Parlementi, maître Guillaume de Comminges.
3. Pour obtenir l’ordre du Saint-Esprit qu'Henri IIT avait institué
en 1578, il fallait avoir reçu préalablement celui de Saint-Michel, que
Louis XI avait créé le 1° août 1469. Nous avons dit plus haut que le
P. Anselme ne nomme point G. de Foix dans sa liste des chevaliers du
Saint-Esprit. Serait-ce une gasconnade de la veuve?
4. À Toulouse.
5. En 1601, nous l’avons vu plus haut.
6. « Que Dieu absolve! » ajoute-t-elle. C'était le second de leurs
fils.
7. Moréri disait que Phœbus avait été « tué au siège de Montauban
en 1625.» C'est donc au premier siège, celui de 1621, que le Roi
ET DE SA VEUVE JEANNE DE DURFORT. 457
recommande que son corps soit mis « en une caisse de plomb. »
Quinze jours après sa mort, il sera fait un service à l’église
paroissiale de Canté par douze prêtres, à chacun desquels il
sera donné un quart d'écu. Treize des plus pauvres filles de
Canté porteront chacune « la carte des armoiries demÿ-parties
de feu monseigneur mon mari & les miennes, avec chacune
un flambeau allumé », & recevront chacune 3 livres; à cha-
cun des pauvres qui se trouveront à l’église on remettra 1 sol;
« autour du dehors que du dedans de l'église dudict Canté
une bande noire avec les armoiries de deffunct mon mary
& les miennes » sera peinte'. Le recteur de Moncla dira aussi
des messes. La marquise se rappelle que par le contrat de ma-
riage de son fils ainé? elle a donné à celui-ci tous les biens
meubles & immeubles qu'elle pourrait acquérir désormais;
quelle lui a laissé le château de Fornex, quand elle s’est
retirée à Canté, « ma vaisselle d'argent acheptée de mes pro-
pres deniers, mon lict de satin blanc lavé où est représentée
en broderie l’histoire de Psique & de Juppiter*t, mes meubles,
d'une valeur de 6,000 livres, mon tableau de Nostre-Dame,
qui est faict de la main de saint Luc, lequel estant d'inesti-
mable valeur pour la rareté, je prie mon fils de le vouloir
précieusement garder comme une agréable relique à l'honneur
leva si honteusement, le 15 novembre, après trois mois d'efforts & une
perte de 8,000 hommes. Phœbus de Foix-Rabat mourut donc au début
des opérations. De Scipion elle ne parle point; nous montrerons
ailleurs qu'il était mort avant Phœbus. La douleur de la mère était,
en 1622, particulièrement vive, quand elle pensait à Phœbus, au der-
nier qui eût cessé de vivre.
1. Il semble n'ètre rien resté de cette litre à l’église de Canté. M. de
Lahondès n’en parle pas (Sem. cath. de Pamiers, 29 mars 1884.)
2. Henri Gaston s'était marié en 1616.
3. Sur le château de Canté, voir mon article « Quelques chà-
teaux... » (Bull. de la Soc. arièg., t. V, p. 198 & suiv.
4. L'histoire de Psyché est un sujet que l’on aimait à représenter
aussi sur les tapisseries. Voir Jules Guitfrey, Histoire de la Tapisserie,
Tours, Mame, 1886, p. 518, où il renvoie à différentes pages de son
ouvrage; entre autres une histoire de Psyché, partagée aujourd'hui
entre les palais de Fontaineblean & de Pau, fut exécutée, d'après des
modèles attribués parfois à Raphael, aux Pays-Bas.
458 LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT,
de la saincte Vierge & de Monsieur sainct Luc'.» La marquise
parle « des grandes sommes que j'ai employées de mes deniers
propres provenant de la maison de Duras ès années de mon
administration, tant pour les affaires & liquidation de la
maison que pour son entretenemerit à la Cour, en Italie,
Angleterre & autres lieux »; elle donne à son fils 6,000 livres
sur les 16,000 écus à elle dus sur tous les biens de la maison
de Rabat, le charge d'employer 3,000 livres « à l’achapt
des robes nuptiales de Jeanne de Foix, sa fille aisnée, ma
filheule?, » La marquise legue à Jean Rogier de Foix, son
fils, « abbé de Libry3 », 11,000 livres à elle dues sur la mai-
son de Rabat, plus la moitié des droits à elle acquis & dus
par le marquis de Duras, son freret, pour la part de la léoi-
time qui appartenait à feu son frère, Charles de Durtort, sei-
gneur de Rohan « lequel décéda ab intestat, n'estant après
son décès que mon ayné le seigneur de Ja maison & mon
frère qui est à présent5. » À Henriette de Foix, sa fille,
« dame de Faudouas », la marquise a donné en la mariant
10,000 livres; elle lui en lègue encore 2,000 « pour ma part
de légitime qui appartenoït à mes deftuncts enfants Phœbus
& Scipion de Foix, que Dieu absolveé. » Pour héritier uni-
1. Ce devait être une copie du portrait conservé à Constantinople,
encore aujourd’hui, dans l’église catholique Saint-Pierre de Galata.
Une version, citée par dom Calmet, dit que cette image avait été
peinte par saint Luc & rapportée de Jérusalem par l’impératrice Eu-
dokia, femme de Théodose le Jeune, qui la donna à sa belle-sœur
Pulchérie. Sur Eudokia, voir l'inscription de Théodoroupolis Paphla-
goniae, publiée par moi dans le Bull. de corresp. hellen., Athènes, 1889.
2. Jeanne de Foix, fille aînée de Henri-Gaston & filleule de la mar-
quise, épousa en 1640 un Rochechouart.
3. Jean Roger |", qui se maria plus tard, fut vicomte de Rabat &
mourut en 1668 ou 1669.
4. Le marquis de Duras, frère de la testatrice, se nommait Jacques
de Durfort. Il mourut en 1628.
5. Un frère de Jacques & de Charles, jean de Durfort, vicomte de
Duras, était mort dès 1573.
6. Pour Scipion, Moréri dit qu'il fut baron de la Gardiolle & « fut
noié »; mais il ne nous apprend ni où ni comment. J'ai déjà dit que
nous montrerons ailleurs que Scipion était mort avant 1021 & que
Phœæbus, tué cette année-là devant Montauban, lui avait survécu.
ET DE SA VEUVE JEANNE DE DURFORT. 459
versel et général, la marquise nomme « Jean-Georges de Foix,
mon plus jeune fils..., conformément à la volonté de mon
feu seigneur & mari », lui permet de disposer de tout ce
qu'elle lui laisse en faveur de ses enfants « provenant de
loyal mariage, &K, sy mondict hérettier universel venoit à dé-
céder sans enfans procréés comwe dict est (ce que Dieu ne
veuille! )' », elle dit que tout retournera à Henri-Gaston, son
fils aîné, ou aux enfants mâles de celui-ci. Comme exécuteurs
testamentaires, la marquise de Rabat désigne M. de Cam-
made, second président, & M. de Carlemade.
Nous dirons ailleurs que, pour des raisons qu'il est superflu
d’indiquer ici, il semble probable qu’elle dut mourir en 1630
& avant le mois de novembre. |
*
+ +
Ces deux testaments, dont j'ai dû la connaïssance à l’ama-
bilité de M. Pasquier, semblent présenter un intérêt parti-
culier à cause de la haute situation des testateurs, des détails
qu'on y relève & qui concernent leurs enfants, leurs familles,
leurs amis, leurs ennemis, de quelques objets d'art ou de
curiosité ? qui v sont mentionnés. La mort & l’autopsie du
marquis Jean-Pierre Gaston était un curteux épisode de l’his-
toire des Foix-Rabat. Nous espérons que nos lecteurs ne
trouveront pas inutile l'analyse des deux actes notariés
qui leur ont fait entrevoir sa phvsionomie, que nous complè-
terons ailleurs, du baron Georges de Foix-Rabat & de sa
femme Jeanne de Durfort, l'aspect des choses au milieu des-
quelles ils ont vécu, l'essentiel de leurs dernières volontés.
Il y a la, en quelque sorte, les traits un peu effacés & jau-
nis de deux intéressants portraits de famille, l’un d’un noble
1. En juillet 1622, Jean-Georges n'était pas encore père, comme
l'indique cette phrase; nous verrons plus loin qu’en février avait été
passé son contrat de mariage avec Marthe de Malenfant & que de
cette union il n'eut ni fils ni fille.
2. Que l’on compare à cela les curieux inventaires de l'hôtel de
Rambouillet à Paris, notamment pour la Chambre bleue d'Arthénice,
publiés dans le Bull. arch. du Comite des travaux historig. de 1892.
460 LES TESTAMENTS DE GEORGES, BARON DE FOIX-RABAT, ETC.
gentilhomme mis à la mode de Henri IV & de Sully, l’autre
d’une grande dame vêtue à la maniere de Marie de Médicis.
Comme nous l'avons dit ailleurs, en décrivant quelques chà-
teaux du pays de Foix, aujourd’hui ruinés, tels qu'ils étaient
sous Louis XIII, — & notamment ceux de Fornex & de
Canté dont il vient d'être question, — on songe à la belle
pièce des Voix intérieures, où Victor Hugo évoque
Un grand château du temps de Louis Treize :
Le couchant rougissait ce palais oublié;
Chaque fenètre au loin, transformée en fournaise,
Avait perdu sa forme & n'était plus que braise;
Le toit disparaissait dans les rayons noyé.
Nos lecteurs aimeront mieux encore que, pour terminer
cette étude des testaments laissés par le noble seigneur & par
la grande dame qui ont descendu, il y a trois siècles, plus
d'une fois, l'escalier de pierre du château de Fornex, dominé
par la silhouette des deux énigmatiques loups de pierre &
animé par ce que Victor Hugo appelle « les manteaux rele-
vés par la longuc rapière », nous leur rappelions les vers
spirituels & délicats d’une des Symphonies pyrénéennes, où
M. Raoul Lafagette évoque « le vieux castel » :
C'est un vieux castel dans les bois,
Si vieux que nul n’en sait plus l'age.
Mais de grands seigneurs autrefois
YŸ portaient le nom du village.
Qui t’eùt dit, pauvre vieux château,
Si fier Jadis de tes vicomtes,
Qu'il te faudrait périr si tôt?...
Nice, octobre 1897.
Georges DoUBLET,
Ancien membre de l’Ecole d'Athènes,
Professeur de rhétorique au lycée.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
(SUITE)
VIT.
LE LANGUEDOC APRÈS LE TRAITÉ DE PARIS.
Pays royal. — Fin de la maison de Saint-Gilles. — Alfonse de France.
— Annexion totale. — Administration de Philippe le Bel.
I. Nouvelle condition du Languedoc. — À dater de ce mémo-
rable traité de 1229, qui est un des faits décisifs de son his-
toire, le pays de Languedoc se trouva divisé en deux portions
inégales : le pays royal qui comprenait tous les territoires
situés entre le diocèse de Toulouse, le cours du Tarn & le
Rhône, & le pays comtal, comprenant le Toulousain, le
nord de l’Albigeois, le Rouergue, le Quercy moins Cahors &
l’Agenais.
Il. Administration du pays royal, — Tes vastes contrées
annexées au domaine de la couronne furent divisées en deux
circonscriptions à la fois administratives, judiciaires & mili-
taires, placées sous la main de grands othciers nommés séné-
chaux. L'un, dont la résidence avait été fixée lans le fort châ-
teau de Beaucaire, commandant les embouchures du Rhône,
prit le titre de sénéchal de Beaucaire &K Nimes, &K gouverna
les diocèses de Maguelonne, Nimes, Uzès, Viviers, Mende &
le Puy. L'autre, établi dans l’inexpugnable cité de Carcas-
sonne, se qualifia sénéchal de Carcassonne & de Béziers, &
régit outre ces deux diocèses ceux de Lodève, d'Agde & de
Narbonne, avec la montagne Noire tout entière & la plaine
402 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
jusqu'au Tarn & à l’'Agout, ainsi que le démembrement du
Toulousain qui avait été donné au maréchal de Lévis. Dans
la sénéchaussée de Carcassonne, les usages de la vicomté de
Paris qui avaient été introduits par Simon de Montfort & ses
feudataires furent maintenus; ils cessèrent d'avoir cours dans
le pays comtal.
Seigneurie de Castres. — Peu de temps après la conclusion
du traité, Louis IX donna en fiet à Philippe de Montfort,
neveu de Simon, la partie de l'albigeois, située à gauche du
Tarn, à l'exception de la ville d'Albi. C'était une manière ha-
bile de couvrir les positions de la montagne Noire en Îles con-
fant à une famille que son origine préservait de toute conni-
vence avec la maison de Saint-Gilles.
Exécution du traité. — Mathieu de Marly, lieutenant du
roi, alla recevoir le serment des barons, des chevaliers & des
communes dans les territoires annexés. La petite comtesse
Jeanne, qui n'avait que neuf ans, fut remise à Carcassonne
entre les mains des commissaires royaux, & conduite à la cour,
on lui donna pour fiancé un enfant du même âge qu'elle,
Alfonse de France, frère de saint Louis. Mathieu de Marly,
poussa jusque dans la vallée de l'Ariège pour arracher la sou-
mission du comte de Foix qui n'avait pas voulu souscrire au
traité de Paris & qui finit par s'y résioner.
III. Concile de Toulouse. — Une assemblée présidée par le
légat du pape fut tenue à Toulouse au mois de novembre 1229.
Les archevèêques de Narbonne, de Bordeaux & d’Auch, le
comte de Toulouse, le sénéchal de Carcassonne, deux consuls
de la cité & du bourg de Toulouse v assistèrent. On y ratifa les
conditions de la paix & des mesures furent prescrites pour la
recherche des hérétiques. C’est de ce concile que date l'établis-
sement fixe & permanent du tribunal de lInquisition. Cha-
que évêque fut chargé de déléguer dans chaque paroisse un
prêtre & deux ou trois laïques pour visiter toutes les maisons,
de la cave au grenier, & dénoncer les mécréants qui s'y trou-
veraient. Les hérétiques repentants durent porter deux croix
d’étoffe sur la poitrine & furent déclarés incapables de remplir
aucune charge.
Les procédures de l’Inquisition commencèrent immédiate-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 463
ment, &, pendant l'hiver, on brûla un hérétique nommé-
Guillaume qu'on appelait le pape des albigeois.
IV. Etat du pays. — Le pays était d'ailleurs assez agité.
Durant la longue période de guerres qui venait de finir, une
foule d'hommes étaient devenus incapables de tout autre mé-
tier que celui de soldats. Licenciées partout, ces troupes qui
n'avaient plus aucun moyen d'existence formèrent des bandes
de brigands & désolèrent les campagnes.
Les agents du roi, dans leurs tournées, eurent aussi à ré-
gler beaucoup de querelles particulières & à déterminer les
droits de plusieurs seigneurs qui avaient reçu des donations sur
les terres de la conquête.
Les principaux fiefs créès à la suite de la guerre, par confis-
cation sur des seigneurs hérétiques, furent ceux de la maison
de Lévis, dans le pays de Mirepoix, de la maison de Voisins,
dans le Razès, de la maison de Bruyères, dans le Chercorb,
où s'élevait le fort château de Chalabre.
Au mois d'avril 1233, le pape Grégoire IX confa le service
de lInquisition à l’ordre des Frères prêcheurs que saint Do-
minique avait fondé à Toulouse quelques années auparavant,
& qui édifia la magnifique église des Jacobins.
Le même pape confirma l'établissement de l’Université de
Toulouse & la fit participer à tous les privilèges de l'Univer-
sité de Paris dont elle copia les statuts.
V. Troubles de Narbonne. — Quelques arrestations d’héré-
uiques, dans le bourg de Narbonne, amenèrent le soulèvement
des artisans de ce quartier, organisés depuis 1219 en «confrérie
de l'amitié. » L'intervention de l'archevêque & du vicomte
n'empêcha pas la délivrance d'un des captifsles plus marquants,
Le bourg fut excommunié, les habitants envahirent les do-
maines de l'archevêque & de l'abbé de Saint-Paul.
L’archevêque se vic mème chassé dela ville. Il y rentra quel-
ques mois après, & les gens de la cité ayant embrassé sa cause,
Narbonne fut désolée par une véritable guerre civile. L’aftaire
se termina deux ans après, par l'arbitrage du sénéchal royal
d’Albigeois.
La poursuite des hérétiques se continuait d’ailleurs avec
464 ABRÉGÉ DE LHISTOIRE DE LANGUEDOC.
une extrême sévérité; les missionnaires condamnaient même
les morts.
VI. Troubles de Toulouse. — 11 y avait eu déjà de grands
attroupements à Toulouse à l'occasion d'un malheureux que le
viguier comtal y fit brûler & qui se débattait, prétendant être
bon catholique. L'émotion redoubla lorsqu'on vit faire à travers
la ville des processions de cadavres. Le comte, alarmé de l'exci-
tation des esprits, obtint le déplacement de l’un des inquisi-
teurs qui passait pour le plus violent ; ceux qui restèrent firent
encore déterrer plus de vingt morts & condamnèrent plu-
sieurs contumaces qui, pour la plupart, se réfugièrent dans Île
château de Montségur.
Les consuls prirent alors le parti d'intervenir; ils chasse-
rent les clercs qui faisaient les citations des inquisiteurs, défen-
dirent aux habitants d’avoir aucun commerce avec les domini-
cains & allèrent au couvent, avec leur escorte, sommer Îles
religieux de quitter la ville. Les Frères prêcheurs partirent
processionnellement, deux à deux, chantant des prières; Îles
plus âgés se réfugièrent dans l'église de la Daurade, les autres
allèrent s'enfermer dans la maison de Braqueville, propriété du
chapitre cathédral.
L'évêque de Toulouse, qui était aussi dominicain, se retira
à Carcassonne, auprès de l'inquisiteur.
Les missionnaires furent égalemenr chassés de Narbonne, où
la foule ameutée lacéra les registres de leurs procédures.
VII. Guerre de Provence (1240). — Cependant Raymond VII
supportait avec peine les conséquences du traité de Paris & son-
geait à sagrandir. [| augmenta ses domaines directs par l'ac-
quisition de plusieurs châteaux, rechercha des alliances puis-
santes, eut des intelligences avec le roi d'Angleterre, & se
rapprocha de l’empereur d'Allemagne, Frédéric IT. Sur l'injonc-
tion de ce prince, il passa le Rhône et envahit les Etats du
comte de Provence, beau-père de saint Louis. Divers seigneurs
français établis en Languedoc & des nobles indigènes liés par
leur serment au roi répondirent à l'appel de Raymond-Beran-
ger,& marchèrent à son secours. Raymond VII les attira dans
une embuscade & les battit, puis il soumit une vingtaine de
places, dans la vallée du Rhône, dont quelques-unes apparte-
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC. 465
naient au roi, & mit le siège devant Arles avec l'assistance des
Marseillais. L'envoi d’un corps d'armée par le roi de France
fit abandonner cette entreprise.
VIII. Soulèvement de Trencavel. — Depuis la spoliation de
sa maison, le fils du vicomte de Béziers s'était tenu de l’autre
côté des Pvrénées dans les terres d'Aragon, attendant l'heure
de la revanche. Il crut le momert venu & descendit, pendant
l'été de 1240, dans le Carcassais & le Narbonnaïis. Outre les
chevaliers aragonais K catalans qu'il amenait d’outre-monts, il
avait avec lui plusieurs nobles proscrits, Olivier de Termes,
Jourdain de Saissac, Raymond de Villeneuve. Montréal, Li-
moux, Montoulieu, Saissac, lui ouvrent leurs portes. Il eut
ainsi de forts points d'appui sur la montagne Noire & les Cor-
bières, les deux versants du bassin dont la cité de Carcassonne
occupe le centre. Bientôt les Français & leurs partisans furent
réduits à s'enfermer dans cette place, où se rendirent des pre-
miers l'archevêque de Narbonne & l'évêque de Toulouse & où
le sénéchal royal se vit assiégé. Le comte de Toulouse, invité
a secourir l'agent du roi, éluda cette obligation ; une armée
fut expédiée en toute hate, &, le 11 octobre, Trencavel aban-
donna précipitamment le bourg de Carcassonne, après y avoir
mis le feu. Il alla se faire bloquer à son tour dans Montréal,
d'où il sortit par capitulation & regagna la Catalogne.
IX. Traité de Montargis (1241). — Le manquement au de-
voir féodal que Raymond VII venait de commettre ne pouvait
passer inaperçu. Maundé à la cour, le comte dut signer un nou-
vel acte de soumission, promit de ne plus recevoir les pros-
crits, de démolir sur première réquisition les châteaux qu'il
avait édiñiés depuis la paix de Paris, & celui de Montségur,
quand il parviendrait à s'en rendre maître.
Raymond se proposait d'aller à Rome pour assister au con-
cile ; mais Frédéric faisait tenir la mer par une puissante flotte.
Les évêques de Carcassonne, Agde, Nimes furent enlevés pen-
dant le trajet, à bord des vaisseaux génois, & conduits prison-
niers dans le rovaume de Naples.
X. Ligue contre le roi de France, — Le comte de la Marche
projetait depuis longtemps un soulèvement de grands teuda-
taires contre le roi. Raymond VII conclut avec lui, au mois
IX 30
466 ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
d'octobre 1241, une alliance où entra le roi d'Aragon; il s'as.
sura l’assistance de ses principaux vassaux, les comtes de Com-
minges, de Foix, de Rodez; les vicomtes de Narbonne, de
Lautrec, de Lomagne; les seigneurs de Lunel , d'Olargues,
de l'Isle-Jourdain. Le roi d'Angleterre devait appuyer son
mouvement.
XI. Massacre d’Avignonet (1232). — Les inquisiteurs, en
tournée dans le Lauragais, habitaient le château comtal d’Avi-
gnonet, lorsque avis fut donné de leur présence aux cheva-
liers albigeoïs rétugiés dans le château de Montségur. Une
bande prit les armes, &, pendant la nuit du 28 mai, sous la
conduite de Raymond d’Altar, baïlli du comte de Toulouse,
pénétra dans la salle où reposaient les inquisiteurs & les égor-
gea. Trois dominicains, deux cordeliers & quatre subalternes
périrent dans cette sanglante tragédie, qui faillit rallumer la
guerre.
Raymond VII rentra en lice, envahit le bas Languedoc, prit
le titre de duc de Narbonne, conclut un traité avec le roi
d'Angleterre; mais abandonné de ses alliés, privé par la ba-
taille de Taillebourg de son meilleur auxiliaire, il dut implo-
rer le pardon du roi. La reine Blanche intercéda en sa faveur
& la grâce fut accordée. (Traité de Lorris, 1243).
XII. Soumission du vicomte de Carcassonne (1246). —
Trencavel, désespérant de rentrer en possession de ses domai-
nes, se résigna, au mois d'août 1246, à venir dans son ancienne
capitale traiter avec l’évêque & le senéchal. Il souscrivit, le
7 avril 1247, à Béziers, un acte définitit de cession des vicom-
tés de Béziers, de Carcassonne & de tous les autres fiefs de ses
ancêtres dans les diocèses de Narbonne, Agde, Maguelonne,
Nimes & Albi. Cette soumission entraîna l’amnistie des habi-
tants de Carcassonne proscrits pour avoir embrassé la cause du
vicomte. Le sénéchal assigna aux fugitifs un emplacement
situé entre la cité & l'Aude pour y construire le nouveau bourg
qui fut ensuite transfèré, par ordre du roi, sur la rive oppo-
sée. C'est la que s'est développée la ville moderne de Carcas-
sonne. |
Trencavel, à qui une rente annuelle de 600 livres avait été
assignée, suivit le roi dans son expédition de Terre-Sainte.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOU,. 467
XIII. Mort de Raymond VII. — Le comte de Toulouse se
disposait aussi à partir pour la croisade lorsqu'il fut atteint, à
Milhau , de la maladie qui J'emporta le 27 septembre 1249.
Il avait demandé d’être enseveli dans l’abbaye de Fontevrault,
à côté de sa mère, la reine Jeanne. Son corps fut transporté,
au milieu d’un deuil universel, à travers les terres du comté.
Le convoi passa par Albi, Rabastens, Gaillac, Toulouse, où
lon déposa le cercueil sur une barque funèbre qui descendit
la Garonne jusqu'en Agenais. Les restes de Raymond VII
demeurèrent quelques mois en dépôt dans le monastère du
Paradis; puis, au printemps, ils allèrent prendre place dans
la royale abbaye, où reposaient aussi l’aïeul & l'oncle du
défunt, Henri Plantagenet & Richard Cœur de Lion. « Les
peuples, dit Guillaume de Puyÿlaurens, chapelain du comte &
son historien, se pressaient en foule autour de son convoi,
pleurant Ja perte de leur seigneur naturel, mort sans laisser
d'héritier de son nom. »
XIV. Alphonse de Poitiers. — Alphonse de France, comte
de Poitiers, & la comtesse Jeanne, fille de Raymond VIT, se
trouvaient en mer, près des côtes de Syrie, lorsque le comte
de Toulouse ferma les yeux. Cette mort, en vertu du traité de
Paris, assurait au frère de saint Louis tous les Etats actuels de
la maison de Saint-Gilles.
La reine Blanche envoya trois commissaires dans le Midi
pour recevoir le serment de fidélité des barons & des commu -
nes. Cette cérémonie souftrit quelques retards; les consuls de
Toulouse ne voulurent jurer fidélité qu'après le retour des
ambassadeurs envoyés auprès de la reine Blanche pour obtenir
la confirmation de leurs privilèges. Sicard d’Alaman, à qui
Raymond VII avait donné sa confiance , fut maintenu dans
l'administration des États du nouveau comte.
Ce fut seulement le 23 mai 1251 qu'Alphonse & Jeanne,
revenus d'Ecypte après de grandes vicissitudes, firent leur en-
trèée à Toulouse, L'assemblée de la commune fut réunie Île
dimanche 28 dans la maison de ville, où Alphonse jura de
conserver ses coutumes & ses libertés. Le même jour, vingt
jurisconsultes complaisants cassèrent pour vice de forme Île tes-
tament de Raymond VIT, qui imposait à son héritier de gran-
468 ABRÈÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
des libéralités envers les églises. Le couple comtal traversa
l’Agenais, le Quercy, l'Albigeois, le Rouergue, & repagna Île
nord de la France par l'Auvergne. Alphonse, dont la santé
était très mauvaise, n'habita jamais le Afidi, il résida tour à
tour à Vincennes, à Fontainebleau, à Corbeil, & en son hôtel
de Paris, dans la rue d'Autriche, non Join du Louvre.
Alphonse de Poitiers alministrait directement ses domai-
nes, avec l'assistance d'un conseil ou parlement, composé de
clercs & de chevaliers, qui le suivait dans ses voyages & dont
il envoyait les membres en mission dans les provinces. Il tenait
cour plénière aux grandes fêtes le l'année, recevant à la fois
les hommages (le ses vassaux & Îles comptes de ses agents.
Sicard d’Alaman exerçait une sorie d'inspection d'ensemble
sur le pays de Languedoc, & Pons d'Astoaud, qui avait été
chancelier de Ravmond VIT, y avait la haute main sur Îles
affaires Judiciaires.
La division des Etats de la maison de Saint-Gilles en séné-
chaussées fut maintenue, mais Alphonse plaça plusieurs séné-
chaussées sous l'autorité d’un seul sénéchal qui réunissait les
anciens titres. [l y eut ainsi un sénéchal de Toulouse &
d’Albigeoïs, un sénéchal d'Agenais & de Quercy, un sénéchal
de Rouergue.
Entre autres fonctions, ces ofhciers étaient chargés de con-
voquer les habitants du pays pour les chevauchées ou expédi-
tions militaires à l'intérieur de la Province, ils faisaient plu-
sieurs fois par an des tournées dans leur arrondissement & y
tenaient des assises judiciaires avec le concours des juges terri-
toriaux, de légistes, de nobles & de clercs. L'objet principal
de ces tournées était de surveiller la conduite des officiers
subalternes & de contenir la noblesse. Un des moyens préfé-
rés par les sénéchaux du conte Alphonse & plus tard par les
agents royaux pour asseoir la conquête française & réprimer
la turbulence des feudataires, fut la création de petites villes,
appelées bastides, que l'on gratihait de franchises & de sauve-
gardes spéciales, &K dont le terrain, divisé au corleau en rec-
tangles réculiers, était distribué à de véritables colons. Tous
les bourgs qui ont cette origine se reconnaissent encore à la
ymétrie de leur plan, ils ont invariablement des rues spa-
ABRÉGÉ DE L’'HISTOIRE DE LANGUEDOC, 469
cieuses, droites & coupées à angle droit, qui contrastent d’une
facon frappante avec les ruelles étroites & sinueuses des ancien-
nes villes indigènes.
Les sénéchaux ne demeuraient pas longtemps à la tête
d'une même circonscription & ne pouvaient épouser une
femme de leur sénéchaussée, afin qu'on n'eût pas lieu de sus-
pecter leur impartialité au milieu des conflits d'intérêts locaux.
En sortant de charge, ils faisaient encore un mois de séjour
dans le pays qu'ils venaient d'administrer pour recevoir Îles
plaintes des habitants.
Alphonse & sa femme revinrent à Toulouse, au mois d'avril
1270, à la veille de parur pour la croisade, après dix-neuf ans
de séjour dans le nord de la France.
Peu de temps après, ils rejoignirent saint Louis en Sardai-
gne & cinglaient vers Tunis. Quand Île roi eut expiré, ils
passèrent l'hiver en Sicile, &K rentraient en France lorsqu'une
maladie soudaine les força de se faire déposer à Savone pour y
mourir; Alphonse, le 21 août 1271 & Jeanne, le 25. Ils ne
laissaient pas d'enfants. En exécution du traité de Paris, Phi-
lippe HI devint comte de Toulouse & recueillit l’héritage de
la maison de Saint-Gilles.
XV. Réunion du comté de Toulouse au domaine royal, —
Ce fut le sénéchal de Carcassonne, Guillaume de Cohardon,
qui alla prendre possession du comté de Toulouse au nom du
roi. Il saisit les archives comtales, conservées au trésor du chà-
teau de Penne d’Albigeois, les effets mobiliers enfermés au
château de Buzet, & parcourut le pays pour recevoir le ser-
ment des nobles & des communes. Près de quatre cents nobles
s'étaient rendus à Toulouse, où ils jurèrent fidélité au roi dans
le cloitre des Dominicains, le 8 octobre 1271.
XVI. Guerre de Foix. — Les comtes de Foix & d’Arma-
gnac ayant pris K brûlé le château de Sompuy, au mépris des
panonceaux fleurdelisés apposés par le sénéchal de Toulouse,
Philippe IT marcha sur le Midi. Déja, le sénéchal Eustache
de Beaumarchais avait soumis le cointé le Foix jusqu'au Pas-
de-la-Barre, où commence la région montagneuse. [Le roi ft
son entrée à Toulouse le 25 mat 1271. Il v avait donné ren-
dez-vous aux contingents de ses vassaux. Le roi d'Aragon,
470 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC,
appelé à l’aide par le comte de Foix, essava d'inutiles neso-
ciations dans l’abbave de Boulbonne; quand le comte de Foix
vit les pionniers du roi saper Îles roches de sa forteresse, il
demanda grâce. On l’emmena prisonnier dans une des tours
de Carcassonne; le roi Philippe établit un sénéchal au chà-
teau de Foix.
XVIT. Coutumes de Toulouse. — Pendant un des voyages
du roi Philippe [II dans le Midi, les habitants de Toulouse
lui présentèrent les articles de leurs coutumes dont ils souhai-
taient la confirmation. Il en fit faire une revision minutieuse
par l'abbé de Moissac, Bertrand de Montaigu, juriste renommé,
le sénéchal de Toulouse & le juge mage. Ces coutumes approu-
vées par les commissaires du roi, sauf quelques modifications,
furent promulguées en assemblée générale de la commune, à
l'église Saint-Pierre-des-Cuisines, au mois de février 1286.
XVIIL. Guerre d'Aragon. — Une croisade fut prêchée en
1284 contre le roi d'Aragon, & Philippe IT, à qui les subsi-
des du clergé avaient été accordés pour cette campagne, tra-
versa de nouveau le Languedoc. On mit encore sur pied la
noblesse & les milices de toutes les sénéchaussées. Cette guerre
avorta misérablement; la mortalité s'était mise dans l’armée
française exposée à des pluies continuelles, en plein mois
d'octobre, au cœur des Pyrénées. Emporté dans sa litière qui
faillit tomber aux mains des Aragonais, le roi ne fut pas plus
tôt arrivé à Perpignan qu'il y mourut. On lui éleva, dans la
cathédrale de Narbonne, un tombeau de marbre blanc riche-
ment décoré, dont quelques restes marquent encore la magni-
ficence.
XIX. Philippe le Bel. — Le nouveau roi, Philippe IV, passa
plusieurs jours dans le château royal de Carcassonne & y fit
ses premiers actes de gouvernement.
La guerre d'Aragon tint le pays dans des transes conti-
nuelles. À tout instant, la noblesse était convoquée & les
milices communales oblisgées de prendre les armes. La Âotte
de Roger Doria vint même saccager la côte aux bouches de
l'Aude & brûler Serignan.
XX. Voyage de Philippe le Bel en Languedoc. — Pendant
l'hiver de l’année 1304, le roi parcourut la Province, faisant
ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC, 471
séjour dans les principales villes, y réglant une foule de diff-
cultés, soit entre ses officiers, soit entre les seigneurs, recevant
les députés des communes & leur accordant des ordonnances
générales pour la bonne administration du pays. Il s'occupa
aussi de réprimer les excès des inquisiteurs, & fit visiter les
prisons où ils détenaient leurs prévenus. Du reste, le pouvoir
royal se transformait visiblement; de féodal qu'il avait été
depuis Hugues Capet, il devenait de plus en plus monarchi-
que, unitaire & administratif.
XXI. Complot de Carcassonne & de Limoux (1305). —
Quelques réactions se hasardèrent contre cette autorité gran-
dissante, mais furent durement punies. Un cordelier, nommé
Bernard Délicieux, négocia la remise du bourg de Carcas-
sonne à l’infant de Majorque par les huit consuls. La même
trame s'était ourdie à Limoux, de sorte que toute la vallée
superieure de l'Aude eût été livrée à l'étranger. On éventa la
conspiration, les coupables comparurent devant les assises du
sénéchal de Carcassonne, & plus de cinquante personnes,
dont les consuls, furent pendues. En punition du même crime
de lèse-majesté, les deux villes se virent momentanément pri-
vées de tout droit municipal, pénalité dont elles se rachetè-
rent à prix d'argent.
XXII. Bernard Saisset, — T'abbé de Saint-Antonin de
Pamiers, devenu évêque après la création du diocèse de
Pamiers, démembré de l'évêché de Toulouse, joua un rôle
considérable dans la lutte du roi Philippe le Bel contre le
pape Boniface VIII. Il fut accusé d'avoir été l'âme d'un com-
plot qui ne tendait à rien moins qu'a expulser les Français
du Midi, à détruire l’œuvre de conquête & d’assimilation
poursuivie par la royauté depuis Fa paix de Paris, & à recons-
tituer une fédération de grands feuilataires de langue toulou-
saine, sous la protection du roi d'Aragon. L'évêque, enlevé
dans son diocèse &K conduit à la Cour par le grand maître «les
arbalétriers, y fut longtemps retenu prisonnier, se vit charger
par les dépositions de la plupart des hauts dignitaires méridio-
naux avec lesquels il avait noué ses intrigues, &, vigoureuse-
ment défendu par le Pape, fivit par se retirer à Rome, d'où il
revint plus tard reprendre possession de son évêché,
472 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
XXIIL Guillaume de Nogaret. — Le lègiste Guillaume de
Nogaret, né à Saint-Félix de Caraman, & professeur de l’'Uni-
versité de Montpellier, fut expédié à la même époque en Italie
par le roi de France avec la mission secrète d'y soulever les
peuples contre le pape Boniface VIIT, qu'il retint deux jours
prisonnier dans son palais d'Anagni, grâce à la conrnivence de
la famille Colonna, & qui mourut de douleur au bout de
quelques semaines.
XXIV. Nouvelles divisions ecclésiastiques. — En 1317, les
divisions ecclésiastiques du Languedoc subirent des modifica-
tions profondes, dont l'importance est d'autant plus grande
qu'elles réagirent sur l'organisation civile. Le pape Jean XXII,
se fondant sur la trop grande étendue de l'évêché de Toulouse
& sur les revenus excessifs que le titulaire en retirait, érigea
cette ville en s'ège métropolitain & démembra du diocèse les
diocèses nouveaux de Montauban, Saint-Papoul, Rieux, Lom-
bez, Lavaur & Mirepoix. Déja le pape Boniface VIIT avait
créé l'évêché de Pamiers, par démembrement de l'évêché de
Toulouse. Ainsi disparurent les limites historiques du pars
toulousain qui remontaient aux époques les plus reculées.
Cette même année 1317, Jean XXII créa deux autres dio-
cèses au détriment de celni de Narbonne, l'évêché d’Alet, dans
la vallée supérieure de l'Aude, & l'évêché de Saint-Pons-de-
Thomières, dans les contre-forts des Cévennes,
RoOScHACH.
(La fin a la prochaine livraison.)
VARIÉTÉS
ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE
Chaque année, le Conseil de l'Université publiera un vo-
lume de comptes rendus, & nous venons de lire le premier".
Tiré à petit nombre, peu répandu à Toulouse même, il n’est
guère connu que des professeurs intéressés.
Tous jies esprits qui se préoccupent de l'état & de l’avenir
de notre pays songent au rôle des Universités régionales &
voudraient voir clairement la voie qu'elles doivent suivre pour
le meilleur & Île plus rapide résultat. À ce sujet, le rapport
de M. BENOIST, doven de la Faculté des lettres, mérite d’être
lu & médité; c'est une page bien digne du professeur dont
le caractère & le talent honorent notre Université. Le voici :
« Puisque nous célébrons cette année la création, ou pour
mieux dire la renaissance de l'Université de Toulouse, il me
semble que le moment est favorable pour faire notre examen
de conscience & voir exactement où nous en sommes. Je lais-
serai donc de côté pour une fois les menus faits de notre vie
de tous les jours; je réserverai pour une annexe de ce rapport
tout ce qui est détail, chiffres, statistique pure, & j'essayerai
de montrer brièvement ce qu'a été dans le passé la Faculté des
lettres de Toulouse, ce qu'elle est maintenant & ce qu'elle
pourrait être dans l'avenir.
1, En fait, sauf le mot Université, il n’y a jusqu'ici rien de nouveau.
Nous avions déjà le rapport annuel tout semblable de l'Académie.
474 ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
« Ce qui frappe d'abord, quand on compare notre Faculté
avec ce quelle était il n'y a que vingt-cinq ans, c'est un fait
purement matériel en apparence; c'est qu'au lieu de cinq pro-
fesseurs qu'elle comptait en 1871, elle a aujourd'hui seize pro-
fesseurs chargés de cours ou maîtres de conférences; c’est
qu'au lieu de dix leçons par semaine elle en donne aujour-
d'hui quarante-huit. Pour prendre les choses à une date plus
rapprochée de nous, quand nous avons été nommés à Tou-
louse, M. Paul Guiraud & moi, en 1880, nous n'étions en
tout que huit, que la nomination de M. Molinier vint bientôt
porter à neuf. Lorsque dans ce temps si proche encore, &
déja si lointain, nous faisions entre camarades des projets
d'avenir, & que nous parlions d’une Faculté où nous pour-
rions être seize ou dix-huit, nous avions l'air de bâtir des
châteaux en Fspassne. Ces rêves sont cependant devenus la
réalité.
« Toulouse, comme toutes les Facultés importantes, a béné-
ficié du grand mouvement qui s'est produit dans les esprits à
la suite de la guerre de 1870. On a compris que notre ou-
tillage scientifique était à refaire, comme notre outillage mili-
taire, & l’on s'est mis bravement à l’œuvre. Comme il arrive
toujours, une ilée juste K grande a trouvé pour la réaliser des
ouvriers dignes d'elle. Les trois hommes éminents qui se sont
succèdé depuis vingt-cinq ans à la direction de l’enseignement
supérieur, M. Dumesnil, M. Albert Dumont & M. Liard,
ont poursuivi cette entreprise avec une clarté d'esprit, une lar-
geur de vues, une persévérance qui ont porté leurs fruits :
nous pouvons maintenant nous mesurer sans trop de désavan-
tage avec nos rivaux, & espérer que nous les égalerons un
jour. es trois directeurs qui ont mené à bien l'œuvre le
reconstruction ont trouvé en province de précieux collabora-
teurs, & bien que je parle ici devant M. le recteur Perroud, &
que je veuille ménager sa modestie, je tiens à dire que presque
aucun des progrès accomplis à Toulouse ne l'aurait été sans lui.
« J'ai souvent été accusé, Messieurs, mème par des collè:
gues & par des amis, d'être trop partisan du pouvoir central
& un adversaire peu dissimulé de l'autonomie des Facultés. Je
me hâte de dire que ces accusations étaient fondées, & j'ajoute
ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE, 475
que je mourrai probablement dans l’impénitence finale.
J'aime mieux, je l'avoue, être gouverné par un ministre, qui
d'ailleurs s'est à beaucoup d’égards lié les mains lui-même, que
de vivre sous la tyrannie anonvme d’une corporation comme
celles de l’ancien récime, impuissantes à tout, sauf à faire le
mal & à enrayer le progrès. Ce qu’une corporation est le plus
incapable de faire, c'est de se réformer elle-mêine ; 1] faut donc
qu'il y ait au-dessus d'elle un pouvoir qui se charge de la ré-
former quand cela est nécessaire, qui l'empêche de s'enliser dans
la routine, qui la maintienne en harmonie avec les idées & les
besoins du pavs qui la paye & auquel elle doit ses services.
« D'ailleurs, Messieurs, depuis 1789, c'en est fait chez nous
des corps autonomes, & aucun des nombreux gouvernements
qui se sont succédé depuis n'a songé à rétablir ni les anciens
Parlements ni les anciennes Universités. Ce que Napoléon fer
avait établi sous le nom de Facultés des lettres, & ce qui a
subsisté jusqu'en 1876 environ, c'étaient des jurys d'examen &
principalement des jurys de baccalauréat, qui dans l’intervalle
des sessions étaient chargés accessoirement de faire des cours
publics à l’usage des dames ou des officiers en retraite. Voilà le
régime sous lequel ont vécu des hommes dont on n'a pas perdu
le souvenir à Toulouse, A1. Edward Barry, M. Gatien-Arnoult,
mon prédécesseur NA. Delavigne. On a quelquefois reproché
aux professeurs de ce temps-ia d'avoir peu produit, de s'être
bornés à être des orateurs diserts, de beaux esprits académi-
ques, ou de simples curieux. Reproche bien injuste! [| faut
s'étonner, au contraire, qu'après trente ans de cette vie fasti-
dieuse ils fussent restés ce que je les ai connus, des hommes
d'esprit & de goût s'intéressant à la science, vibrant encore au
contact des beiles œuvres. [ls pouvaient, dit-on, faire des tra-
vaux personnels, consacrer à la philosophie, à l'histoire, à la
littérature, les nombreux loisirs que leurs fonctions leur lais-
saient. [1 s'est trouvé, en eftet, dès ce temps-là des hommes
comme M. Weil, à Besançon, M. Denis, à Caen, M. Thomas-
Henri Martin, à Rennes, qui, malgré des conditions si défa-
vorables, ont soutenu en face de l'Allemagne le renom de
l'érucdition française. Mais c'étaient des exceptions; & com-
ment aurait-il pu en être autrement? Pensez aux ressources
476 ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
dont disposaient pour leur travail les hommes dont je vous
parle. Un détail vous dira tout : à la Faculté des lettres le
Toulouse la bibliothèque avait un budget de 600 francs, tout
compris, achats de livres, abonnements & reliure. Nous avons
maintenant douze fois plus, & c'est insuffisant.
« Tout était donc à faire il y a vingt ans, & ce qui a été
fait est admirable. Prenez le programme de nos cours de cette
année & comparez-le à celui de 1872 ou 1873 par exemple.
L'affiche d'alors était simple & peu encombrante. Cinq cours
en tout : philosophie, histoire, littérature ancienne, littérature
française, littérature étrangère. 11 faut vous dire, Messieurs,
que la Faculté des lettres de Toulouse avait été longtemps pri-
vilégiée : depuis 1821 jusqu'en 1864, seule parmi les Facultés
de province, elle avait eu deux professeurs de littérature
ancienne, un pour le grec, un pour le latin. Mais en 1864, à
la retraite de M. Sauvage, professeur de littérature latine, on
mit un terme à un abus qui avait trop longtemps duré ;
M. Sauvage ne fut pas remplacé, & son collègue M. Hamel,
depuis 1864 jusqu'en 1876, année où il prit sa retraite, dut
enseigner toute l’antiquité classique, depuis Homère & Héro-
dote jusqu'a Claudien & saint Augustin, en quarante leçons
par an, vingt pour chaque littérature : 11 n’avait évidemment
pas le temps de fatiguer ses auditeurs. Il est vrai que le Mi-
nistère, qui avait diminué la part de l'antiquité, voulut par
compensation faire quelque chose pour les molernes; on créa
pour notre ancien collègue, M. d'Hugues, maintenant profes-
seur à Dijon, une chaire de littérature étrangère. Je dis litré-
rature étrangère au singulier, car c'est sous ce nom bizarre
qu'on désignait alors, & qu'on désigne encore officiellement
aujourd'hui, l'enseignement du protesseur chargé d'étudier les
principales littératures modernes. On avait alors, au Minis-
tère de linstruction publique, iles 1lées particulières sur ce
genre d'enseignement. M. Gandar, l'auteur des beaux travaux
que vous savez sur Pvossuet, a raconté dans une de ses lettres
qu'aussitôt après son doctorat, ayant fait une thèse sur L’imi-
tation des anciens dans Ronsard, on l'avait, pour le récompen-
ser, nommé professeur de littérature étrangère à Grenoble, je
crois, ou à Caen, M. Ganlar, qui était honnête homine, alla
ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE. 477
trouver le ministre, & lui remontra que sa connaissance des
langues étrangères se bornant au peu d'allemand qu'il avait
appris au lycée, il lui paraissait difhcile de parler avec com-
pétence de Shakspeare & de Gœæthe, le Dante & de Cervantès.
Le ministre lui rit au nez, & lui répondit qu'il n'avait pas la
folle prétention d'exiger de lui la connaissance de quatre lan-
gues vivantes, ni même d’une seule; à quoi bon? ne trouve-
rait-1l pas assez de traductions françaises & d'ouvrages de
seconde main pour préparer ses cours & se faire applaudir
d’un public de province?
« Messieurs, on a l’air de faire une satire quand on raconte
ces choses-la, & cependant c'est de l’histoire, & de l’histoire
assez récente. La nomination de M. Gandär est de 1856 en-
viron ; mais je connais une aventure toute pareille arrivée, il
y a juste vingt ans, à un professeur qui, pour avoir écrit une
thèse très distinguée sur un orateur grec, fut bombardé pro-
fesseur cle littérature étrangère, & qui s'est resté, bien malgré
lui. Heureusement depuis ce temps-là les traditions ont changé
au Ministère, & on exige maintenant d'un professeur qui
doit enseigner la littérature allemande ou anglaise dans une
Faculté, qu'il sache l'allemand ou l’ariglais. Ce mot suranné
& ridicule de littérature étrangère (sans 5), qui hgure encore
sur nos affiches, est un legs du passé : il ne correspond plus à
rien; car à côté de notre collèoue M. Hallberg, qui a rem-
placé M. d'Hugues, K qui enseigne la littérature allemande,
nous avons des professeurs d'anglais, d'espagnol, d’italien &
de provençal. Du jour où l’on a voulu que l’enseignement des
Facultés devint sérieux, on a dû se conformer à la loi qui
régit toutes les formes de l’activité humaine, la loi de la divi-
sion du travail, Ainsi, non seulement on a de nouveau séparé
l’enseignement de la littérature latine & celui de la littérature
grecque, si malencontreusemert réunis 1] v a trente ans, imais
on y a ajouté, ce qui en est le complément indispensable,
une chaire d’antiquités grecques & latines. La philosophie
s'est naturellement dédoublée; car c'est déja une lourde
charge pour un seul professeur d'enseigner la philosophie
générale, la psychologie, la logique, la imorale, & il serait
aussi inutile qu'absurde de lui imposer en même temps d’en-
478 ÉCHOS DE L’UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
seigner l'histoire de la philosophie depuis Thalès jusqu'à
Stuart Mill. L'enseignement de l'histoire, pour ne pas être
trop incomplet, doit forcément se diviser en trois parties :
antiquité, Moven-âve, temps modernes, & chacun des trois
professeurs chargés de cette besogne ne trouve pas, & pour
cause, qu'elle soit légère. Quant à la géographie, si dans les
lycées on a raison de la faire enseigner par les mêmes maîtres
que l'histoire, dans les Facultés elle exige évidemment un pro-
fesseur qui y consacre tout son temps. L'histoire de la littéra-
ture française est maintenant représentée par tiois professeurs,
& aucun homme compétent ne jugera que c'est trop. L'étude
du Moyen-âge est une étude à part; il faut s'y donner tout
entier ou ne pas sen mêler. Reste la littérature moderne
depuis Villon & Marot jusqu'a Verlaine & Paul Bourget,
c'est-a-dire plus de quatre siècles & comme il s'agit de la
France, & que, Français, nous parlons à des Français, on ne
s'étonnera pas qu'il faille étudier avec plus de détails & de
soin, & que les deux professeurs qui s'en occupent aient cons-
cience de ne remplir qu'insutfisamment leur tâche.
« Cette conscience que nous avons de nos lacunes, c'est
notre honneur, Messieurs, & pour moi je ferais peu de cas
d’un corps savant qui, content de lui-même & ne voyant rien
au delà, simmobiliserait dans cette contemplation. Parmi les
choses qui nous manquent, 1] y en a que nous pouvons nous
donner à nous-mêmes & qui ne dépendent que de notre bonne
volonté ; pour d’autres, 1] faudra de l'argent, c'est-à-dire soit le
concours de l’État, soit le vôtre, mes chers collègues, lorsque,
en 1898, l'Université de Toulouse étant entrée en possession
de ses ressources, nous pourrons songer à subventionner des
enseignements nouveaux sur nos propres forls.
« Parlons d'abord de ce qui ne dépend que de nous. Il sut-
fit de jeter les yeux sur les programmes d’une Université alle-
mande quelconque pour s'apercevoir que, si nos collègues
d'outre-Rhin n'ont pas à porter le fardeau du baccalauréat, ils
s'imposent en revanche une tâche plus lourde & que leurs
heures de cours sont bien plus nombreuses que les nôtres : il
ÿ a peu de professeurs là-bas qui n'aient quatre ou cinq heu-
res de cours ou de conférences par semaine; beaucoup en
ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE. 479
font davantage. Quant à nous, suivant l'habitude française,
nous sommes soumis à un régime uniforme : trois heures de
leçon par semaine pour tous, jeunes ou vieux, que Île cours
soit indispensable aux étudiants ou qu'il leur soit moins utile.
Je ne vois aucune raison pour que nous restions asservis à une
règle que personne ne nous impose. Qu'on fixe un minimum,
soit; mais pourquoi nous interdirions-nous de Île dépasser ?
Lorsqu'un professeur à entamé un sujet intéressant, n’y au-
rait-1l pas profit pour lui comme pour ses auditeurs à ce qu’au
lieu d’espacer ses leçons de huit en huit jours il en fît deux
par semaine, sauf à revenir, une fois soii sujet traité, aux trois
heures réglementaires? Nous pouvons assujettir nos élèves pro-
prement dits, ceux qui préparent nos examens, à ce régime
régulier & monotone; mais si nous voulons avoir de l’action
sur le public, il faut bon gré mal gré le prendre tel qu'il est,
multiplier les cours l'hiver, lorsqu'il est disposé à les fréquen-
ter, sauf à en diminuer le nombre pendant l'été, lorsque le
soleil vient nous faire concurrence. Ne devrions-nous pas
aussi, lorsque nous nous adressons au grand public, choisir
des sujets qui l’intéressent, de préférence à ceux qui le met-
tent en fuite? S'il se préoccupe de Madagascar, pourquoi ne
pas lui parler de Madagascar ? S'il veut savoir ce que c’est que
les atfaires d'Arménie, pourquoi laisser le soin de le rensei-
gner à un conférencier de la Société de géographie? Je com-
prends qu'on refuse d’abaisser son enseignement & de se bor-
ner à amuser quand on a le devoir d'instruire. Mais je ne
sache pas qu'il soit nécessaire d'être ennuyeux pour être
savant, & je ne vois pas qu'on ait reproché à François Arago
d'avoir fait un cours d'astronomie populaire.
« Je crois donc que nous pourrions beaucoup pour rendre
notre enseignement plus souple, plus vivant, plus adapté à la
ville où nous sommes, au public qui ne demanderait pas mieux
que de venir nous entendre. Cela ne dépend que de nous.
Mais il y a des choses qui n'en dépendent pas. Si notre aff-
che est plus complète qu'il y a vingt ans, 1l y manque encore
bien des cours que les savants étrangers s'étonnent de n'y pas
trouver. M. Michel Bréal me disait, 1l y a quelques années,
dans une de ses tournées d'inspection générale : « Il vous
480 ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
« manque des cours inutiles. » Sous sa forme paradoxale, la
réflexion était juste & d’une grande portée. En effet, cest
surtout dans l'enseignement supérieur que le superflu est
chose nécessaire. Nous rie devons certes pas faire ñ de la vul-
garisation, & je viens de m'expliquer assez clairement à ce
sujet; mais si nous nous contentions d'être des vulgarisateurs,
nous ne ferions que la moitié de notre tâche. On ne peut pas
avoir dans quinze Universités une succursale du Collège de
France ; mais lorsque dans les plus modestes Universités aile-
mandes, à Kiel, à Fribourg en Brisgaw, à Giessen, on trouve
toujours un ou plusieurs cours de sanscrit, de persan, d’arabe,
d’hébreu, comment admettre que chez nous, à part l’École
supérieure d'Alger & l’'Universite de Lyon, il n'existe en pro-
vince aucun enseignement des langues orientales, de celles
mêmes qui, comme Île sanscrit, sont presque nécessaires pour
l'étude scientitque du grec & du latin? Je sais bien ce qu'on
me répondra : Cet enseignement existe à Paris au grand com-
plet, & plusieurs des savants qui l’y représentent valent bien
leurs confrères d'au delà du Rhin. Maïs je me plains justement
que ces langues ne soient enseignées qu’à Paris, K qu'il soit
impossible aux provinciaux, qui payent cependant comme les
autres, d'en prendre une teinture. L'Etat nous doit non pas
sans doute le luxe en pareille matière, mais le strict nèces-
saire. D'ailleurs, les circonstances semblaient nous favoriser,
puisqu'il y a quinze jours un professeur de la Faculté de Mon-
tauban nous offrait d'enseigner chez nous la grammaire com-
parée des langues aryennes, touraniennes & sémitiques. Notre
Faculté & le Conseil de l’Université avaient appuyé cette
proposition par un vœu unanime. Mais une lettre que jai
reçue ce matin même (19 nov.) m'apprend que M. le Ministre
a répondu négativement : « Ce n'est plus moi, » dit-il, « qui
« puis créer un cours complémentaire; c'est l'Université de
« Foulouse avec ses ressources. »
« J'aurais bien d’autres lacunes à signaler. Il est certain
qu'a côté des cours d'histoire il serait très utile d'avoir un
enseignement des sciences auxiliaires de l'histoire, la paléo-
graphie, la diplomatie, la numismatique, la bibliographie.
Mais je dois me borner, & puis je craindrais de vous paraître
ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE. 48:
plus mécontent que je ne le suis & plus insatiable qu'il ne
convient. [l faut savoir attendre. L'important, c'est que nous
ne soyons pas, comme les Universités du dix-huitième siècle,
isolés &K comme dépavsés dans le monde où nous vivons; c'est
que Jorsque des études nouvelles, des sciences, fussent-elles
encore à l’état enbrvonnaire, passionnent l'esprit public,
nous ne paraissions pas en ignorer mêine le nom. Il n'y a
guère en Allemagne de Faculté des lettres où la sociologie ne
soit représentée par un, sinon par plusieurs protesseurs. Je ne
connais en France (Paris mis à part, bien entendu), que les
Facultés de Bordeaux & de Montpellier où cet enseignement
existe. ]l est vrai qu'a Toulouse nous avons moins lieu de
déplorer cette lacune, puisque cet enseignement a été inau-
guré il y a deux ans, & que nous pouvons espérer de l'y voir
reprendre un jour. Peu importe qu'il soit donné chez nous ou
chez nos voisins; l'essentiel est qu'il snit donné.
« Après vous avoir parlé de l’enseignement & des profes.
seurs, j'ai, Messieurs, à vous parler de nos élèves. C'est la
notre point faible, & je l'avoue d'autant plus volontiers que
ce qu'il v a de fâcheux dans notre situation ne nous est impu-
rable à aucun degré. La pénurie d'élèves dont nous conti-
nuons à souffrir, malgré tous les eftorts faits pour la combat-
tre, s'explique par différentes causes. Des sciences, comme les
sciences philosophiques, qui en Allemagne s'enseignent à
l'Université, font partie chez nous de l’enseignement secon-
daire. Les Facultés de théologie, catholiques ou protestantes,
qui là-bas fournissent de nombreux auditeurs aux Facultés
des lettres, nous font défaut. Ces raisons ont leur valeur,
mais elles ne sont que secondaires après tout. La grande rai-
son, tout le monde la connaît, quoique tout le monde ne
veuille pas la dire : c'esi la concentration monstrueuse dont
nous souftrons & dont nous mourrons un de ces jours si l'on n'y
prend garde. Et comme si l’attraction exercée par Paris n'était
pas suffisante, comme si lutter contre la Sorbonne, l'Ecole des
hautes études, le Collège de France, n'était pas pour la pro-
vince une tâche assez difficile, on a imaginé les écoles spé-
ciales qui devaient rendre impossible dans les départements la
constitution d'un enseignement supérieur vraiment vivant,
IX OI
482 ÉCHOS DE L'UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
« Quel est donc le gros de nos élèves, puisque les meilleurs,
ceux sur qui nous pourrions compter, nous échappent ? Eh!
mon Dieu! de braves garçons, bien doués parfois, souvent tra-
vailleurs, quelques-uns sortis de la rhétorique supérieure du
lycée de Toulouse, d’autres venant des petits collèges ou sémi-
naires, où ils ont fait en général des études secondaires très
médiocres. L'accès de l'Ecole normale supérieure leur étant
fermé, ils se rétugient dans les Facultés de province.
« Le couronnement des études supérieures, c'est le doctorat,
& ce que je viens de vous dire le la licence réformée & du
nouveau diplôme d'histoire m'y amène tout naturellement.
C'est surtout en regardant ce jui se passe pour le doctcrat ès
lettres qu'on peut admirer les effets de la centralisation dans
toute leur beauté. Toutes les Facultés de France sont investies
du droit de faire passer le doctorat; en fait, c'est devenu le
monopole de la Faculté de Paris. Je sais bien qu'on peut citer
quelques exceptions, mais qu'est-ce quelles prouvent? Parce
que par-ci par-là, quelque abbé ou quelque professeur non
agrégé qui désire être proviseur vient se faire recevoir à Tou-
louse ou à Bordeaux, en conclurons-nous que ces Facultés
sont sur le même piel que la Sorbonne? Si nous sommes sur
le pied d'égalité, pourquoi donc alors, lorsqu'un de nos an-
ciens élèves vient nous demander conseil & nous propose de
soutenir ses thèses devant nous, pourquoi sommes-nous les
premiers à l'en détourner? Non; la vérité, non pas la vérité
officielle, mais la vérité vraie, c'est qu'une thèse de province ne
compte pas, & qu'il faut avoir l’estampille de la Sorbonne
pour être nommé professeur de Faculté n'importe où.
» 11 faut espérer, Messieurs, que tôt ou tard on reviendra
au bon sens & à la vérité. Les thèses de doctorat seront
alors non pas quelque chose d'aussi naït & primitif qu’en
1814, où l'on était docteur pour une dissertation de douze
pages sur le poème épique ou sur l'immortalité de l'âme,
mais ce qu'elles devraient être raisonnablement, c’est-à: dire le
dernier travail d’un élève qui aspire à devenir un maître. On
verra disparaître du même coup les thèses de huit cents ou de
mille pages, & ces soutenances trop bruyantes, où le candidat
ÉCHOS DE L’UNIVERSITÉ DE TOULOUSE. 433
& ses juges se disputent les sourires approbateurs ou même
ies applaudissements du public. Or passera ses thèses, comme
.on passe sa licence, à Montpellier ou à Nancy, aussi bien
qu'a Paris, suivant qu'on aura fait ses études dans une Faculté
ou dans une autre. Ce jour-là, c’en sera fait aussi de cette dis-
position surannée qui permet que les portes de l'enseigne-
ment supérieur s'ouvrent à tout docteur; il faudra, comme en
Allemagne, donner d’autres preuves de son mérite, & gagner
ses éperons avant d'être chevalier. En attendant ce jour, que
beaucoup d’entre nous ne verront pas luire, nous‘n'avons qu'a
faire ce que nous avons fait jusqu'ici : travailler en silence,
remplir notre tâche mocleste & utile, essaver de vaincre Îles
obstacles qu'une organisation déplorable a accumulés sur
notre route, pénurie d'élèves, insuffisance des moyens de tra-
vail, & n'attendre notre récompense que de notre conscience.
Les hommes ne sont rien : leurs petits ennuis & leurs déboi-
res doivent compter pour peu de chose; pour nous, nous en
accepterons.notre part sans amertume, si nous pouvons à ce
prix servir la cause de la vérité & celle de notre cher pays. »
«
Nous trouvons à la suite de ce rapport quelques renseigne-
ments qu'il est bon de retenir. Plusieurs des candidats au
diplôme supérieur d'histoire & de géographie ont choisi des
sujets intéressant le Midi. Ce nouveau diplôme indépendant
de la licence n'est exigé que des candidats à l'agrégation. Mais
tous les bons étudiants s'empressent de le gagner & il ‘faut
s'en réjouir. |
M. AYROLLES a présenté un mémoire sur l'apphication dans
la Haute-Garonne des lois de réquisition & de conscription
(1793, an VIII), & comme question de géographie, il a choisi
les Causses du massif central.
M. MoRÈRE : Mémoire sur l'établissement du Consulat à
Toulouse (an VIII). — Géographie : Les landes de Gascogne,
M. GouTTEs : Géographie : La côte languedocienne.
M. JOURATTE : Etude sur la commune d'Albi au Moven-
âge (1220-140:1.) — Géographie : Le Tarn.
434 ÉCHOS DE L’UNIVERSITÉ DE TOULOUSE.
M. Poux : Géographie : Les Pyrénées-Orientales.
M. SELLIER : L'Assemblée provinciale du Roussillon & sa
Commission intermédiaire. — Histoire : Rapport de Philippe |
le Hardi avec les villes de Lansuedoc. — Géographie : Les
Pyrénées-Orientales. — Texte : Passage de Beydavan sur l’ail-
ministration du Roussillon.
M. CaAvaiLLÉ : Mémoire : Le parti girondin & le fédéra-
lisme dans la Haute-Garonne (17093).
M. Duris : Mémoire : La fin du capitoulat toulousain.
M. GALABERT : Le club de Montauban depuis sa fondation
(8 septembre 1690) jusqu’à la fin de la Constituante. — T'exte :
Cahier des curés de la province du Quercy.
BIBLIOGRAPHIE
E. DURÈGNE : Dunes primitives et forêts antiques de la côte de
Gascogne. (Ext. du Bull. de la Soc. de geogr. commerciale de Bor-
deaux, n° 7, 1897.)
Les dunes de Gascogne ont déjà fait devant la très active &
très sérieuse Société de géographie de Bordeaux l'objet de deux
très importantes communications en 1890 & 1896. La légende
créée autour de Brémontier s'est évanouie. L'auteur du pre-
mier projet d'ensemencement des dunes est l’ingénieur de la
marine Charlevoix, baron de Villers. Ce n'est pas davantage
Brémontier qui a importé le pin maritime dans le sud-ouest.
M. Durègne avait dit que cette essence est spontanée sur le
littoral & cela a été confirmé. M. Durègne, dans un nouveau
mémoire accompagné d'une carte au 1/320,000°, cherche à
établir qu'a l'origine de la période géologique contemporaine
la côte s'étendant des bouches de la Gironde à celles de l’Adour
était bordée de dunes mobiles qui, dès l’époque historique,
étaient fixées par la végétation forestière. Sous l'influence des
apports littoraux & à la suite des dévastations qui ont marqué
la chute de la domination romaine en Gaule, les sables si
longtemps fixés ont repris leur marche; aussi à la fin du dix-
huitième siècle ne subsistait-1l plus que quelques témoins
épars de l’ancien état de choses, témoins dont l'énumération
fait la première partie de l'exposé de l’auteur.
Des caractères communs rapprochent ces parcelles fores-
tières : l'examen le plus superficiel prouve l'ancienneté de
leur fixation, &, quoique bien faible encore, la couche d’hu-
mus y permet la croissance d’une flore déjà très variée : le pin
maritime est toujours l'espèce dominante, car c’est lui seul qui
pouvait fournir, dans une région longtemps si difficile d’ac-
ès, un produit commercial de quelque valeur. Viennent en-
436 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
suite toutes les espèces & toutes les variétés du chêne, y com-
pris le chêne-liège, puis les arbrisseaux tels que le houx, l'ar-
bousier, l'épine noire & l'épine blanche, le poirier sauvage,
le ciste, &c. La grande fougère, inconnue dans les semis, y
tapisse absolument le sol K ses frondes atteignent souvent
3 mètres de longueur.
Mais ce qui signale tout particulièrement l’ancienne forma-
tion, cest que, bien que constitué par du sable identique à
celui des dunes mobiles, le sol en est formé d'ondulations fai-
blement inclinées sur la ligne est-ouest, c'est-à-dire perpendi-
culairement au littoral.
Au cours de son exposé, M. Durègne constate l'inexactitude
de la carte de l’état:major & il le montre par des représenta-
tions figurées comparatives.
Tous ces groupes signalés par l’habile observateur devaient
forcément appartenir autrefois à un ensemble dont il ne reste
plus que cette bande étroite &K sensiblement rectiligne paral-
lèle au rivage actuel N.$.
M. Durègne, pour éclairer la question, a recours aux docu-
ments historiques, & il n’a aucune peine à établir l'importance
des anciennes forêts qui jadis s'étendaient vers l'Océan. Les
cartes du dix septième siècle ne laissent aucun doute à cet
égard, & plus loin on a des textes précis; on a les noms que
portaient au treizième siècle les forêts disparues. Les trou-
vailles archéologiques nous aident à remonter bien plus haut.
- On ne ira pas sans intérêt quelques pages de cette excel-
lente brochure qui propose aux amis de la nature des excur-
sions toutes nouvelles & des plus attrayantes :
« Rien n'est plus frappant que le contraste qui attend le
touriste qui a parcouru les semis modernes situés au sud d’Ar-
cachon.
« Il règne une tristesse infinie sous ces arbres tous sembla-
bles; le sol, recouvert d’un tapis glissant d’aiguilles brunes,
paräit impropre à nourrir toute autre essence, à part cependant
le genêt, autre importation humaine.
« Tout à coup, au revers d’une dernière ondulation, se fait
un véritable changement de décor : la forêt est devenue un
hallier inextricable couvert de fleurs blanches au printemps;
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 487
des chemins tortueux, aux multiples ramifications,: la sillon-
nent de toutes parts & conduisent à de pittoresques cabanes de
résiniers occupant le centre de vastes clairières gazonnées,
ombragées par des chênes séculaires. Les pins eux-mêmes per-
dent le caractère industriel du semis moderne; ils poussent à
l'aventure, sans règle, & tous les âges se côtoient.
« Cette physionomie bizarre provient de ce que, régulari-
sant d'antiques usages remontant à l'origine du peuplement
de la contrée, un acte solennel, souscrit le 14 octobre 1468
par le captal de Buch, octrova à tout habitant de son fief le
droit de se faire délivrer gratuitement le bois vif à sa conve-
nance pour ses besoins particuliers, qu'il s'agit de maisons ou
de bateaux, pourvu qu'il n’en fût pas fait commerce & que la
construction fût exécutée dans le captalat.
« Îl en résulta aussi que le propriétaire du sol peut bien
retirer revenu de sa résine, mais qu'il lui est interdit de cou-
per ses arbres, puisqu'ils doivent être constamment tenus à la
disposition des usagers.
« Quant aux arbres morts ou tombés, ils sont, bien en-
tendu, la propriété du premier usager qui passe & qui n'en
emporte que ce qu'il lui plaît.
« Ce gaspillage d’un domaine splendide est regrettable,
c'est possible, au point de vue de la bonne utilisation d'un sol
plus fertile qu'on ne pense, mais aussi est-ce à lui qu'on doit
ce caractère de forêt vierge qui frappe l'étranger.
« D'ailleurs, ce régime bizarre est loin de rebuter les pro-
priétaires, singulièrement attachés à la forêt qui leur confère
divers droits, entre autres ceux de chasse &K de pacage. Dès le
onzième siècle oi connait des actes nommant certaines par-
celles, & la transaction du 25 janvier 1604 établit définitive-
ment Îles droits des possesseurs du sol. Actuellement, Îles
3,854 hectares de la forêt usagère de La Teste sont divisés en
cent trente-sept pièces portant d'antiques dénominations; la
plupart de ces parcelles ont leur cabane, habitée par Île rési-
nier qui les exploite. Pour limite, elles ont des alignements
formés par des pins que la hache n'a jamais entaillés & qui
atteignent des dimensions colossales.
» J'engage vivement ceux qui ne peuvent entreprendre Île
433 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
voyage aux mammoth trees des vallées californiennes à venir
rendre visite aux arbres géants de la forêt usagère de La Teste,
Beaucoup sont découronnés, décapités, plusieurs sont morts
depuis de longues années & l'écorce, en se détachant, leur
donne de loin, à travers la verdure, l'aspect de gigantesques
colonnes de marbre; ces témoins des anciens âges, dont beau-
coup ont plus de 6 mètres de tour & 10 mètres sous la pre-
_mière branche, sont des points de repère précieux pour le pro-
meneur égaré.
« Ïls nous reportent aussi par la pensée à l’époque où la
forêt boïenne, à cheval entre l'Océan & la lande, approvi-
sionnaîit le monde antique de sa résine & de son goudron.
Réduite par tant de cataclysmes à des dimensions plus modes-
tes, c'est encore la forêt de Buch qui fournit à l'Europe du
Moyen-âge les produits indispensables de sa marine, & c’est
du havre d’Arcaixon ou Arcasson' que s'en fit l'exportation
pendant plusieurs siècles. Notre vieux vocabulaire nous en
fournit une preuve : la résine s'appelait arcanson. »
FC.
LESTRADE : Les Huguenots en Comminges d’après les papiers
des Etats conservés à Muret. (Revue de Comminges, t. XII, 1897.)
M. l’abbé Lestrade continue la publication d’un travail
dont le commencement parut en 1895 (1° trimestre). Il a
puisé tous ses documents dans les papiers des Etats conservés à
Muret. Nous somines dans ses derniers mémoires à la hauteur
de 1571. Il nous décrit le comté de Comminges depuis la paix
de Saint-Germain jusqu'a la Saint-Barthélemy & les divers
événements qui ont suivi. Les religionnaires n'avaient pas
été tous assassinés & les survivants défenseurs de leur vie, de
leurs biens, de leur liberté & de leur foi se démenaient fort
naturellement & causaient de grands dégâts. La lutte était de
part & d'autre énergique. M. l'abbé Lestrade nous fait con-
naître de très intéressantes missives qui rendent son récit bien
vivant. [l a pu retracer minutieusement le siège de Saint-
Girons par les catholiques qui ne pouvaient en venir à bout.
1. Cf. Portulans du quatorzième au seizième siècle.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 439
Une foule de faits sont narrès successivement & toujours à
appui interviennent les documents originaux. La paix de
1576 ne fut pas de longue durée; les troubles recommence-
rent dans le Comminges, & « aulcungs quoyque catholiques
ou en faisant le semblant » firent leur partie de « pilheries &
rançonnements ». [1 y avait des bandes de brigands bien ins-
tallées ça & la, & qui n'avaient rien de commun avec les reli-
gionnaires. Par exemple, au château d’Aurignac, le capitaine
Magret était la terreur du voisinage. Le château fut pris d’as-
saut & démoli, mais les voleurs n'avaient point disparu & les
luttes religieuses continuaient. En 1580, les huguenots pil-
lent & ravagent le couvent de l'Isle-Jourdain, tout le pays
entre cette ville & Tholose, & pénètrent dans le Comminges.
On leva contre eux « trente salades, trente archers &K cent
arquebusiers à répartir entre Samatan & Lombez. I] ne parait
pas que ces forces eussent abouti à grand’chose; en 1587, les-
dits huguenots de Lisle prennent la place de Puymaurin,
dans leur voisinage. Cette fois on fait contre eux de grands
préparatifs & on décrète la réunion d’une véritable armée.
Pourtant, sinon la noblesse, du moins la bourgeoisie pen-
chait pour une transaction. Le Parlement fut de cet avis &
on traita de la reddition de Puvmaurin contre 3,000 écus.
.Rien ne donne mieux l'idée de l’état lamentable du pays que
le fait suivant : tandis que les huguenots se retiraient avec
deux otages, des gens suspects leur succèdent & voilà de nou-
veau lès soldats du roi dans l'embarras. Maïs « cette opinià-
treté fut de courte durée » ; les révoltés cédèrent, & peu de jours
après contre les sacs d’écus les huguenots rendaient les otages.
La destruction des châteaux & des fortifications par les habi-
tauts des lieux dont les religionnaires s'étaient une fois empa-
rés étaient la conséquence de ces sortes de surprises. Les murs
de Puymaurin furent jetés par terre.
M. l'abbé Festrale poursuit ainsi le relevé de tous les faits
que les importantes archives de Muret lui font connaître. La
fin des derniers chapitres publiés nous montre les habitants du
Comminges en train de se confedérer contre les huguenots
(1587). Ceux-ci, partout renaissant, étaient sur le point de
vaincre des ennemis décimés & ruinés. É:C;
490 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Abbé ARAGON, Histoire de Saint-Julia-de-Gras-Capou. Toulouse,
L. Sistac, XI1-267 pages, petit in-8°.
Peu à peu le nombre de ces monographies communales
augmente, mais combien lentement. [l faut souvent plus d'éru-
dition & plus de patience pour faire une notice sur la paroisse
la plus modeste qu'un gros ouvrage sur une province. On
compte dans chaque département trois ou quatre instituteurs
& une dizaine de curés s'intéressant au passé de leur petit pays
& capables d'en écrire l’histoire. Ce n'est pas assez!
Le volume que nous signalons est un des meilleurs de la
"série, aussi a-t-il été couronné par la Société archéologique du
Midi de la France. C’est un livre sans prétention, dit l'auteur;
en fait il convient à tous égards, Saint-Julia-de-Gras-Capou
(ce qui veut dire... des gras chapons) est une ancienne ville
maîtresse du diocèse de Toulouse, sur la route de Toulouse à
Revel. Le village est perché sur un escarpement d'où la vue
s'éteni au loin. C'est un lieu naturellement indiqué pour
l'habitation, aussi a-t-on pu yÿ recueillir d'importants vestiges de
l'âge de la pierre. Les monnaies romaines ne manquent pas
non plus. La commune a plusieurs anciens cimetières, qui
remontent soit à ces pério.les, soit à l’époque mérovingienne ;
mais c'est le Moyen-âge K les périodes subséquentes qui ont
livré leurs secrets. L'auteur passe en revue la ville, les sei-
gneurs, les consuls, les syndics, les juges, les notaires, les
assemblées de la communauté, les coutumes & privilèges aux
divers siècles. |
La deuxième partie de son ouvrage est consacrée à l’église,
aux confrèries, au cimetière, à l'hôpital, aux écoles, aux prédi-
cateurs & aux curés. Constamment, il apporte des preuves &
on ne trouve pas chez lui de phrases inutiles; le lecteur reste
surpris de linterêt qu'oftre une étude aussi réduite en appa-
rence mais bien fouillée. Les documents anciens font défaut,
avantèté détruits pendant les guerres civiles du seizièeme siècle,
mais ils abondent au contraire pour la période révolutionnäire
que M, l'abbé Aragon envisage avec une certaine équité. Il ne
faut jamais perdre de vue qu'une partie des violences est justi-
fée par la nécessité de faire tace à l’étranger & de le vaincre.
E, C.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Les Fondateurs de l’Observatoire du Pic-du-Midi.
Le Ministère des Beaux-Arts a commandé, en 1895, les-bustes des
deux fondateurs de l'Observatoire du Pic-du-Midi, MM. le général
Champion de Nansouty & l'ingénieur Vaussenat.
Ces bustes, actuellement achevés, sont destinés à être placés pro-
chainement dans la façade principale de l'Observatoire. Celui de
M. de Nansouty, exécuté par un sculpteur bien connu, M. Nicolas
Grandmaison, vient d’être exposé au Salon des Champs-Elysées; l’au-
tre est l'œuvre d’une artiste de grand talent, Mit Jouvray : tous deux
vont être incessamment envoyés à l'Observatoire.
L'exposition du buste du général Champion de Nansouty au Salon
des Champs-Elysées ayant donné lieu, dans plusieurs journaux, à des
articles assez inexacts sur la fondation du grand observatoire pyré-
néen, nous croyons devoir rappeler ici que la construction de cet
Observatoire n’est pas due seulement à M. de Nansouty. Son principal
collaborateur, dans cette grande œuvre, a été M. Vaussenat, ainsi que
le constatent d’une part la plaque de marbre placée en 1881 au som-
met de l'Observatoire, &, d'autre part, le procès-verbal officiel de la
remise de l'établissement à l'Etat, procès-verbal que MM. de Nan-
souty & Vaussenat ont signé conjointement & solidairement.
La Société Ramond s'est intéressée dès l'origine au projet de cons-
truction d’un observatoire au sommet du pic du Midi; elle a contri-
bué, dans la mesure de ses forces, à la réalisation de ce projet; elle a
publié une bonne partie des travaux exécutés au pid du Midi, tant par
le général Champion de Nansouty que par ses successeurs. Elle espère
donner prochainement une nouvelle preuve de l’intérèt qu’elle n’a
cessé de porter à l'Observatoire en inaugurant solennellement les
bustes des deux fondateurs de ce bel établissement. Elle se propose
enfin de publier, aussitôt que possible, une étude historique de l'Ob-
servatoire : cette étude sera faite par une Commission désignée à cet
effet & appuyée de tous les documents connus.
LA REDACTION DE LA SOCIÉTÉ RAMOND.
492 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
L’Industrie minérale dans le département de l’Ariège en 1897.
I. — Mines concedees.
Le département de l'Ariège compte, comme les années précédentes,
vingt mines concédées, savoir :
Cinq mines de fer : Rancié, Château-Verdun, Lercoul, Castelmir &
Miglos ;
Quatre mines de manganèse : Las Cabesses, Montels, Brachy &
Cazalas ;
Huit mines de plomb & autres métaux : Montcoustans, Sentein,
le Pouech, Aulus, Seix, Carhoire, les Albères & Bulard;
Une mine de cuivre : Ranet;
Deux mines de sel gemme : Camarade & Gausseraing.
Les mines en activité sont celles de Rancié & Château-Verdun pour
le fer; — Montels, las Cabesses, Brachy & Cazalas pour le manganèse;
— Montcoustans, Sentein & Bulard pour le plomb & autres métaux
connexes; ces deux dernières mines, Sentein & Bulard, ont repris le
travail pendant l'été 1896. L'’Ariège compte donc actuellement neuf
mines actives au lieu de sept l’année dernière.
Mines de fer. — Pendant l’année 1896, elles ont occupé en moyenne
deux cent douze ouvriers; leur production a atteint 14,802 tonnes
d’hématite, valant en bloc 174,572 francs. Ces mines sont donc à peu
près stationnaires, la production de l'exercice précédent ayant atteint
14,791 tonnes.
Actuellement, la situation des mines de fer semble s'améliorer un
peu; en présence de nombreuses commandes de fonte, la Société
métallurgique de l'Ariège vient de rallumer son haut fourneau de Ber-
doulet, près de Foix. La demande du minerai augmente donc en ce
moment # l'emporte sur l'offre; les mines de fer tendent à forcer leur
production; les minières rentrent en activité; des recherches sont
entreprises sur d'anciens gisements, & on peut espérer qu'une période
un peu plus prospère va commencer pour les mines de fer du départe-
ment de l’Ariège.
La mine de Rancié a produit 11,801 tonnes en 1896 (au lieu de
13,184 tonnes en 1895). Elle a occupé deux cent deux ouvriers, dont
cent soïxante-dix-neuf mineurs; la question capitale, pour cette mine,
est l'amélioration des moyens de transport. Actuellement encore, le
mineral est porté à dos dans les travaux, puis descendu de la route à la
route de Tarascon par des mulets & de là à ‘l'arascon par charrettes.
Le portage à dos disparaîtra sous peu : des couloirs inclinés, desser-
vant les différents étages, descendront le minerai du niveau de Bec-
quey à celui de la République, & toute l'extraction se fera sur rails
par la galerie de la République (1,034 mètres de longueur). Quant au
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 493
muletage, 11 va être remplacé par un transport par câbles : à l’extre-
mité d’une voie ferrée horizontale de 300 mètres se trouvera la tête du
cäble aérien qui descendra le minerai jusqu'à la route, c'est-à-dire
d’une hauteur de 200 mètres environ. Le minerai sera emmagasiné au
bas dans une trémie & chargé ensuite sur voitures. On vient de ter-
miner les 300 mètres de voie posée dans le roc, & on commence les
fondations des pylones devant soutenir les câbles, ainsi que celles des
trémies placées aux deux extrémités. Dans ces conditions, la direction
des mines de Rancié espère que cette importante installation pourra
fonctionner bientôt & permettra une production annuelle de 18 à
20,000 tonnes avec un prix de revient sensiblement abaissé,
Mines de manganèse. — Les mines de manganèse ont employé en
moyenne quatre cent cinquante ouvriers & produit, en 1896,
25,393 tonnes de minerai cru; la production est donc supérieure à
celle de 1895 (21,300 tonnes) ; le personnel a augmenté dans une pro-
portion beaucoup plus forte, ce qui tient simplement à l'importance
des travaux de recherche exécutés cette année.
Nous estimons à 550,000 francs environ la valeur globale du minerai
de manganèse extrait dans l’Ariège. L’Angleterre, la Belgique, l’Alle-
magne sont avec la France les principaux pays consommateurs de ce
mineral.
Mines de plomb & autres métaux. — Elles ont été au nombre de trois,
occupant pendant l'été seulement quarante-neuf ouvriers. La produc-
tion de minerai marchand a été extrêmement faible, presque tout le
personnel ayant été employé à des travaux de recherche.
La reprise sérieuse des mines de plomb de l'Ariège paraît subordon-
née à l'établissement de tarifs protecteurs & à l'amélioration des
moyens de transport. Signalons en passant l'importance pour les
mines de l'Ariège de la future ligne Foix-Saint-Girons, qui intéresse
plusieurs mines exploitées & des minières de fer.
(Extrait du rapport de M. l'ingénieur des mines DOUGADOS.)
Un chef-d'œuvre retrouvé : la Vierge de Roncevaux.
L'abbaye de Roncevaux, dont le nom évoquait surtout, jusqu'ici, le
souvenir de Roland & de ses preux, devra être, à l'avenir, vénérée
également des archéologues : M. J.-J. Marquet de Vasselot vient d'y
découvrir, en effet, dans le trésor, une statue de Vierge, qui n'est rien
moins qu'un des chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie française, & la photo-
graphie qu'il en publie dans la Gazette des Beaux-Arts est pour justifier
pleinement son admiration.
Cette Vierge, cela va sans dire, est miraculeuse; les anges l'avaient
apportée sur terre & l'y avaient enfouie, & elle y demeura jusqu'à ce
qu’un saint l’ait trouvée & portée dans son monastère. Mais, pour lui
faire honneur, les moines crurent devoir, des siècles durant, couvrir la
494 NOUVELLES ET FAITS DiVERS.
statue de manteaux, de couronnes & de colliers, si bien que, ainsi
attifée, elle était devenue parfaitement méconnaissable. Plus perspi-
cace que Îles précédents visiteurs de la « sombre vallée », M. Marquet
de Vasselot soupçonna l'intérêt de la Vierge, &, après des négociations
qui ne furent pas trop aisées, il obtint qu'on la déshabillät pour lui :
nous avons tout lieu de nous féliciter de sa patience, car, sous les ori-
peaux de pacotille, il trouva une merveilleuse statue d'argent du
commencement du quatorzième siècle, qu'une inscription du socle
donne comme l'ouvrage des ortèvres de Toulouse.
La plupart des œuvres de nos orfèvres du Moyen-âge ont disparu dans
la tourmente des derniers siècles ; la Vierge de Roncevaux est, avec
celle que donna Jeanne d'Evreux à l’abbaye de Saint-Denis, & qui est
conservée au Louvre, une des seules survivantes de son espèce; maïs elle
est peut-être plus proche par son type que celle du Louvre des belles
œuvres d'ivoire & de bois de son temps; elle est à placer tout à côté de
la Vierge d'ivoire de l’ancienne collection Soltykoff, aujourd'hui au
Louvre, & de la Vierge de bois de la collection Bossy, — ce qui n'est
pas en faire un mince éloge.
Chemins de fer et routes en Roussillon.
Le Conseil général des Pyrénées-Orientales s'est réuni au mois d’oc-
tobre en session extraordinaire pour s'occuper de la construction du
réseau de lignes de chemin de fer d'intérêt local.
Le Conseil a décidé la construction des lignes suivantes :
1° Thuir-Perpignan-Lebarcaret;
2° Olette à Bourg-Madame;
3° Arles-sur-Tech-Prats de Mollo-Saint-Laurent-de-Cerdans.
Ces deux derniers fonctionneront d’après le système à traction élec-
trique.
Les agents du service vicinal des Pyrénées-Orientales vont partir
pour procéder aux études du projet de construction de la route devant
relier la France aux vallées d’Andorre, études pour lesquelles un crédit
de 30,000 francs a été ouvert par le ministère des affaires étrangères.
Sur la proposition de MM. Escanyé & Pa ms, députés, le Conseil
général a voté un ordre du jour appelant l'attention du Ministre de la
Guerre sur les études qui se font sur la construction d'une route reliant
la France à Andorre, compromettant la défense nationale, constituant
une porte ouverte à l'invasion, & demandant que les études, faites aux
frais du Gouvernement français, soient arrètées.
Les peintres verriers d’Aucbh.
M. de Carsalade fait connaitre une école de peintres-verriers qui
reprit à Auch à la fin du seizième siècle, & pendant la première moitié
du dix-septième siècle. les traditions d’Arnaud de Moles, & qui, sans
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. | 495
égaler l'incomparable maitre, n’en produisit pas moins des œuvres
remarquables. Il signale d’abord Pierre Vergès, Pierre de Lô & Pierre
Bordaneve qui conclurent, le 5 décembre 1596, un acte d'association
pour exercer en commun leur art; puis, Arnaud & Jean de Moles frè-
res, peintres-verriers, originaires de Gimont, établis à Auch en 1597,
qui firent les vitraux de la chapelle de la Conc+ption au prieuré de
Saint-Orens, & en 1600 ceux de l'église des Carmes de Pavie. Leur
neveu, Pierre Autipoud, fils d’un notaire de Gimont, fut leur élève &
leur successeur; c’est à lui qu’on doit trente & une verrières & les trois
rosaces du chœur, du transept & de la grande nef de la cathédrale, Les
treize verrières du chœur furent faites en 1610 & les dix-huit de la nef
en 1641.
M. de Carsalade fait remarquer que c’est à tort que M. l’abbé Canéto,
dans sa Monographie de la cathédrale d'Auckh, attribue à de prétendus
verriers, appelés de Nevers par M5£' de Trapes, la facture des verrières
de la cathédrale. Les trente & une verrières dont il vient de parler
sont d'un artiste gascon.
—
Une nouvelle pile romaine en Gascogne.
Les archéologues connaissent bien les piles, ces petits monuments
romains, très énigmatiques d'ailleurs, qui se dressent encore ça & là
dans le sud-ouest. À une séance récente, la Société archéologique du
Gers a reçu avis par M. Brégail de l'existence d’une pile jusqu’à présent
inconnue ; elle est située au Masca, dans un lieu appelé Peyrelongue,
commune de Jegun. On retrouve dans les environs des objets romains,
A ce sujet, M. le Président dit qu'il serait utile de fouiller le sol où
sont situées les piles romaines de Biran & de Saint-Lary, qui appar-
tiennent au département.
Le procès de l’Observatoire Abbadie contre le Chemin de fer.
M. d’Abbadie, membre de l'Institut & du Bureau des longitudes,
aujourd'hui décédé, avait construit dans les Basses-Pyrénées un obser-
vatoire où il voulait se livrer à l'étude des variations de la verticale.
La Compagnie des chemins de fer du Midi ayant construit une nou-
velle ligne à proximité, M. d'Abbadie s’aperçut que la trépidation
résultant du passage des trains rendait ses observations imparfaites. Il
assigna donc la Compagnie, à laquelle il demanda 50,000 francs de
dommages-intérêts.
La Compagnie répondit que ses trains express seuls pouvaient
apporter aux travaux du savant, pendant deux minutes par jour, une
gène qui ne pouvait être considérée comme un dommage direct, maté-
riel & appréciable, de nature à juetifñier l'allocation d’une indemnité.
Elle ajoutait que de nombreuses autres causes de trouble K d'erreur
résultaient de la situation de l'observatoire, trop rapproché de la mer.
496 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
Le Conseil d'Etat s'est rangé à cet avis; il a refusé d’allouer une
indemnité à la veuve, qui, après la mort de M. d'Abbadie, avait repris
l'instance.
L'arrêt porte que, si les trépidations produites par le passage des
trains peuvent avoir pour conséquence de troubler la netteté des
images observées sur le mercure au moyen de l'appareil construit par
M. d’'Abbadie, la gêne que celui-ci a pu en éprouver dans ses observa-
tions scientifiques ne saurait être considérée comme constituant un
dommage de nature à ouvrir en sa faveur un droit à indemnité par
application de la loi du 28 pluviôse an VIIT.
La Statue du cardinal Lavigerie à Bayonne.
En 1894, un Comité s’est formé pour faire élever un monument en
l'honneur du grand prélat qui a consacré une glorieuse vie au service
de la religion, de la France & de l'humanité. Malgré les pressants
appels de la presse de Paris, la souscription a marché très lentement,
le patriotisme du cardinal n'ayant pas été, comme on sait, du goût de
ceux qui diraient volontiers : Périsse la France plutôt qu'un principe.
Cependant nous apprenons une bonne nouvelle :
Falguière vient de terminer la maquette de la statue du cardinal
Lavigerie, qui lui a été commandée par la ville de Bayonne.
Lavigerie debout, son grand manteau romain flottant sur ses épau-
les, étend la main droite dans un geste d’apaisement, & de la gauche il
_brandit une croix qu’il va planter sur le sol africain; la tête légère-
ment levée vers le ciel est d’une énergie superbe & d’une admirable
ressemblance, & l’on retrouve Lavigerie tout entier dans le regard
qu'a rendu dans la perfection le maître statuaire.
Le Gerant : GARRIGOU.
l'ouluuse, imprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Rome, 34. — 0307
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| POUR LES ANNONCES
S’adresser directement à l'Administration de la Revue
| des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
Recommandations en vue d'éviter, dans les trans-
ports par chemin de fer, les pertes de colis ou les
retards dans leur livraison.
Beaucoup de personnes ont pris lhabitude d'inscrire,
sur les colis-bagages ou autres qu’elles remettent au chemin
de fer. leur adresse et le nom de la gare destinataire.
; D
Cette précaution évite presque toujours les fausses
directions avec leurs conséquences, c’est-à-dire les retards
dans la livraison ou même la perte des colis. Aussi se géné-
ralise-t-elle de plus en plus.
Pour faciliter l'inscription de la gare destinataire à cha-
que nouveau voyage, la Compagnie d'Orléans met en vente,
dans ses gares et stations, des carnets d'étiquettes gommées
et des liasses de fiches, au prix de o fr. 05 le carnet de
dix étiquettes ou la liasse de dix fiches.
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POUR ILES ANNONCES
S’adresser directement à l’Administration de la Revue
des Pyrénées, rue Valade, 38.
CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
Billets d'Aller et Retour de Famille
POUR LES STATIONS THERMALES DE
Chamblet-Néris (NÉRIS), ÉVAUX-Iles-BAINS,
Moulins (BOURBON-L'ARCHAMBAULT),
Laqueuille (la BOURBOULE et le MONT-DORE ),
ROYAT, Rocamadour (MIERS), VIC-sur-CÈRE.
RÉDUCTION de 50 2/,
Pour chaque membre de la famille en plus du deuxième.
Il est délivre du 15 Mai au 15 Septembre, dans toutes les
gares du réseau d'Orléans, sous condition d'effectuer un parcours
minimum de 300 kilomètres (aller et retour compris), aux familles
d'au moins trois personnes payant place entière et voyageant
ensemble, des Billets d’Aller et Retour collectifs de {re, 2e et
3e classes pour les stations ci-dessus indiquees.
Les Billets sont etablis par Pitineraire à la convenace du Public;
l'itinéraire peut n'être pas le même à l’Aller et au Retour.
. Le prix s'obtient en ajoutant au prix de quatre Billets simples
ordinaires le prix d’un de ces Billets pour chaque membre de ia
famiile en plus de deux.
La durée de validite des Billets, à compter du jour du départ,
ce jour non compris, est de 830 jours.
Cette duree peut ètre prolongee une ou plusieurs fois d’une
période de quinze jours, moyennant supplément.
Pour plus amples renseignements, consulter le Livret-Guide de
la Compagnie, dont l'envoi gratuit est fait sur demande adressée à
l'Administration centrale, 1, place Valhubert, Paris.
CHEMIN DE FER D’ORLÉANS
à M
JUIN-SEPTEMBRE 41897
EXCURSIONS EN AUVERGNE ET DANS LE LIMOUSIN
Avec arrêt facultatif à toutes les Gares du parcours.
SE
La Compagnie d'Orléans délivre, du 1er Juin au 30 Septembre, des billets d'EXCUR-
SION EN AUVERGNE et dans le LIMOUSIN, valables pendant 30 jours, au départ des
gares dénommées ci-dessous, ainsi qu'aux gares et stations intermédiaires, aux prix
réduits ci-après et comportant lesitinéraires À, B et C, déterminés comme suit :
ci | ITINERAIERE A
L'itinéraire À comprend : k
1° Le parcours circulaire ci-après défini : ; |
Vierzon, Bourg°s, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains du Mont-Dore et de la Bourboule), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Ussel, Limoges (par Tulle, Brive et Saint-Yrieix, ou par
Eymoutiers), Vierzon;
20 Le parcours, aller et retour, entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit ci-dessus. - | |
Le point de contact avec le circuit est Vierzon pour les points de départ Paris, Orléans
Blois, Tours, Le Mans, Angers et Nantes; Saint-Sulpice-Laurière, pour le point de départ
Poitiers; Limoges-Bénédictins, pour le point de départ Angoulème; Brive, pour les
points de départ Périgueux, Bordeaux, Agen, Montauban, Toulouse.
: LIN ERAIER EH 868
L’'Itinéraire B comprend :
19 Le parcours aller et retour du point de départ à Vierzon;
20 Le parcours circulaire ci-après défini :
Vierzon, Bourges, Montluçon, Chamblet-Néris (Bains de Néris), Évaux (Bains d'Évaux),
Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du Mont-Dore), Royat (Bains de Royat),
Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant, Figeac, Rodez, Decazeville, Rocama-
dour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par Uzerche), Vierzon.
; & I'TINERAIEREE C
L'itinéraire C comprend :
10 Le parcours circulaire ci-après défini :
Limoges-Bénédictins, Meymac, Eygurande, Laqueuille (Bains de la Bourboule et du
Mont-Dore), Royat (Bains de Royat), Clermont-Ferrand, Largnac, Vic-sur-Cère, Arvant,
Figeac, Rodez, Decazeville, Rocamadour, Brive, Limoges (par Saint-Yrieix ou par
Uzerche);
20 Le parcours aller et retour entre le point de départ et le point de contact avec le
circuit cI-dessus.
Le point de contact avec le circuit ci-dessus est Limoges-Bénédictins, pour les points
de départ Poitiers et Angoulème; Brive, pour les points de départ Bordeaux ét Périgueux;
Capdenac, pour les points de départ Agen, Montauban et Toulouse.
PRIS DES EILLETS
ITINÉRAIRE À ITINÉRAIRE B ITINÉRAIRE C
DR sil — Re a SC ER
GARES DE DÉPART —
{re CI. 2e CI. ire CI. 2e CI. ire CI. 2 CI.
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ANGOULEME. .......
PERIGUEUX
BORDEAUX
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MONTAUBAN........
TOULOUSE. ........,
_La durée de validité de ces billets (30 jours) peut être prolongée d’une, deux ou trois
périodes successives de 10 jours, moyennant le payement, pour chaque période, d'un
Mn PPT ES à 10 </o du prix du billet.
. IL est délivré à toute station du réseau d'Orléans, pour une autre station du réseau
située sur l'itinéraire, des Billets de voyages circulaires ci-dessus, ou inversement, des
Billets d'aller et retour de 1re et 2e classes, aux prix réduits du Tarif G. V. n°2,
On délivre des Billets à toutes les gares du réseau d'Orléans, pourvu que la demande
en soit faite au moins trois jours à l’avance.
EVENE VU Y
RRRRRRSIRRLILLIE
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C.
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AVIS ESSENTIEL. — Les prix ci-dessus ne comprennent pas le parcours de terre
dans les services de correspondance avec le Chemin de fer.
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CHEMIN DE FER D'ORLÉANS
JUIN-SEPTEMBRE 1897
BILLETS D'ALLER ET RETOUR
A PRIX RÉDUITS
Pour ROYAT et LAQUEUILLE
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Pendant la Saison thermale, du 4° Juin au 30 Septembre, la Compagnie
d'Orléans, délivre, à toutes les gares de son réseau : 4° pour la station de
.aqueuille desservant les stations thermales du Mont-Dore «et de
La Bourhboule; 2° pour la station de Royat, des billets aller et retour
dont la durée de validité est de 40 jours, non compris les Jours de départ
et d'arrivée. Cette durée peut être prolongée de 5 jours, moyennant
paiement d’un supplément de 10 °/, du prix du billet.
Les Voyageurs peuvent obtenir des billets d'aller et retour réduits
de 25 */, de Laqueuille pour le Mont-Dore et La Bourboule.
2% GA. —
Du MONT-DORE et de LA BOURBOULE à ROYAT et CLERMOND-FERRAND
el vice versé,
En outre, de BORT à LAQUEUILLE (Le Mont-Dore et La Bourboule),
ROYAT et CLERMONT-FERRAND e! vice versd.
On délivre des billets d’Aller et Retour à prix réduits.
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La REVUE DES PYRÉNÉES, de la France
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l’Assocra-
TION PYRÉNÉENNE & de l’Union des Sociétés savantes du Midi.
Elle est dirigée par le Dr GARRIGOU, avec le concours d’un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secré-
taire de la Rédaction : Émile CARTAILHAC.
REVUE DES PYRÉNÉES
ou
SOMMAIRE DE LA 5° LIVRAISON DE 1897
e
+
ARTICLES ORIGINAUX
Pages
‘ Le Félibrige et son nouvel historien, par M. le baron DEsazars....... 401
Un Professeur d'espagnol à Toulouse en 4620, par M. E. MÉRIMÉE,
professeur à l’Université de Toulouse., ................................ 413
L'Église et le Clocher de la Dalbade au seizième siècle, d'après
des documents inédits, par M. l'abbé C. JuLiEN, curé de la Dalbade.. 427
Les Testaments de Georges, baron de Foix-Rabat, et de sa veuve
Jeanne de Durfort {1000 et 1622), par M. G. DousLer, professeur au
lycée de Nice, ancien membre de l’École d'Athènes... ins ao 452
Abrégé de l'Histoire de Languedoc (suite), par M. Ernest Roscuacn,
archiviste de la ville de Toulouse, ....... US 461
VARIÉTÉS
Échos de l'Université de Toulouse : le Rapport de M. Ant. BENoIsT,
doven dé la Facuité des Lettres... ssinstiit iuenaiuntenein ua ess 474
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
E. DuRÈGNE : Dunes primitives et forêts antiques de la côte de Gascogne. . 485
Abbé LESTRADE : Les Huguenots en Comminges, d'après les papiers des États
CONSCLVÉS d'MUTEL Huet ee date ment M Re Me 488
Abbé ARAGON : Histoire de Saint-Julia de Gras- -Capou (Haute-Garonne)... 4Q0
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Les fondateurs de l’Oservatoire du Pic-du-Midi.— L'industrie minérale dans
le département de l'Ariège en 1897. — Un chet-d'œuvre retrouvé : la
. Vicrge de Roncevaux. — Les peintres-verriers d'Auch. — Une nouvelle
, Pile romaine en Gascogne. — Le procès de l'Observatoire Abbadie contre
OS à VE 9 D CS PE PR PE ,. 4
Toulouse, imprimerie DOULADOURE-PRIVAT, rue Saint-Rome, 59. — 6567
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NOS
PROCHAINES PUBLICATIONS
‘La REVUE DES PYRÉNÉES va publier une
série de documents qui feront du volume de 1808 un
ouvrage indispensable à toute bibliothèque publique
ou privée. Les Méridionaux en particulier qui étu-
dient & 5e jont imprimer, ceux-là même qui veulent
simplement suivre le mouvement littéraire & aussi
connaître leur pays trouveront dans notre recueil des
renseignements précis, inédits, un secours d'une réelle
importance.
Nous avions d’abord voulu grouper tous ces articles
& former avec eux un livre spécial & distinct. Nos
collaborateurs & nos souscripteurs nous sauront gré de
leur avoir réservé cette moisson de notes qui concer-
nent nos Societés savantes, nos Bibliothèques, nos
Archives, nos divers Musées scientifiques, archéologi-
ques C artistiques, nos Nonuments historiques. la
Géographie cartographique, l'Alpinisme, &o., &c.
ARTICLES ORIGINAUX
TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL
Guillaume de Catel est, dans l’ordre des dates, le premier
historien sérieux de Toulouse. On peut dire même que sa cri-
tique avait une assez bonne avance sur son siècle ; il recherchait
les vieux titres, les lisait bien & les accompagnait d’un commen-
taire sobre : autant de qualités qui appartiennent à la méthode
sévère. Il n’y a pas, je ne dis pas seulement de Toulousain
instruit, mais encore de bon Languedocien qui ne possède ou
ne consulte, après les savants bénédictins auteurs de l'Histoire
générale de Languedoc, ses deux ouvrages : Histoire des comtes
de Tolose avec la chronique de Guillaume de Puilaurens &
une chronique anonyme (in-8° raisin, Toulouse, 1623), & les
Mémoires de l'histoire du Languedoc (in-8° raisin, Toulouse,
1633). Cependant il attend encore une biographie sérieuse &
digne de lui. Mais si je me plains de cette lacune dans l’his-
toire littéraire de Toulouse, ce n’estque pour dire que Île testa-
ment de Guillaume ile Catel, retrouvé récemment, pourra ser-
vir un jour à la combler. Un testament est rarement inutile
à consulter : celui de Catel fournit de nombreux renseigne-
ments sur sa famille, ses biens, son mobilier, son « cabinet
de livres » & ses habitudes domestiques. C'est pourquoi je le
fais connaître & le publie.
1] nous est parvenu en une copie appartenant au château
de Belbéze', dont les propriétaires au dix-septième siècle, je
1. Canton de Montgiscard, Haute-Garonne,
1X 32
498 TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL.
veux dire les Flotte, étaient de la descendance de notre histo-
rien !. |
Fait le 4 février 1626, il fut retenu par Ardit, notaire de
Toulouse. Toutefois, l'original n’a pu être retrouvé; car les pa-
piers de ce notaire, dont l'exercice commence en 1609, ont
« bruslé à Saint George, ches Mossot, procureur, excepté Îles
provisions & un registre seulement?. » Le 21 février, Guil-
laume de Catel ajouta un codicile à son testament, lequel fut
ouvert le 6 octobre de la même année, dans son hôtel, rue
Peyras, où il venait de mourir la veille au soir.
I. DESCENDANCE DE CATEL,
1° Sa fille aînée, Jaquette de Catel, mariée à M. de Bertier, conseiller
au Parlement, veuve avant le décès de son père.
De ce mariage sont issus :
1° Marie-Bourguine de Bertier, mariée à M. Jean-Paul de Flotte,
grand maître des eaux & forèts pour la province de Languedoc,
capitoul en 1634.
De ce mariage sont issus :
À. Jean de Flotte, grand maître des eaux & forêts en Languedoc,
marié à Marie Anne du Tiroy.
De ce mariage sont issus :
a) Marie de Flotte, légataire particulière.
b) Jean de Flotte, héritier universel.
B. Marie de Flotte, mariée à M. de Carrière, décédée avant Île
24 mai 1069.
C. Jean-Paul de Flotte, chanoïne de Saint- Étienne de Toulouse.
2° Guillaume de Bertier. avocat au Parlement, testament ouvert le
6 juin 1634.
3° Jein de Bertier, prieur de Bérat, chanoine de Saint-Etienne,
décédé avant 1651.
4° Jean-Bertrand de Bertier, avocat, décédé avant le prieur.
5° X..., une fille, qui n'était pas mariée en 1634.
6” L..., une autre fille, qui était aussi à marier en mars 1634.
Elles furent mariées plus tard : l’une, Marie de Bertier, à M. An-
toine de Boïsset, conseiller au Parlement, & l’autre à M. Hugues de
Rudelle, aussi conseiller au Parlement. Elles étaient mortes l’une &
l'autre avant 1651, laissant l’une & l’autre des enfants.
2. Extrait des registres des délibérations des notaires, Li Vi1,. Archives
des notaires de Toulouse:
TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL. 499
C'est un premier renseignement à retenir, mais non le
seul.
Catel demanda à être enseveli dans le tombeau que son
bisaïeul avait fondé à l’église Saint-Jacques, & où reposaient
déjà son bisaïeul, son aïeul, son père, son frère Pierre de Ca-
tel, conseiller au ee & sa première femme demoiselle
Françoise de Séguier. Il voulut ensuite que le tombeau fût
décoré d’une pierre avec inscription. Il chargea ses deux filles
héritières de faire poser « une table de marbre dans le cloistre
Saint Estienne, respondant du costé où endroict de lad, cha-
pelle... jusques à la somme de 3co livres & plus. » Cette
pierre tombale est aujourd’hui au musée.
Au milieu des nombreux legs pies du défunt, je relève cette
mention que Catel avait été trois fois « surintendant » de la
Confrérie de la Miséricorde, dont les actes sont en partie con-
servés aux Archives des Notaires.
Quant à la famille, voici les renseignements que le testa-
ment fournit.
La mère de Guillaume Catel était demoiselle Jaquette de
Lamaimie, encore vivante en 1626. |
Il avait eu deux frères : Pierre de Catel, mort, qui lui
laissa un neveu avocat; Charles de Catel, vivant, père de
deux filles, Madeleine & Constance, religieuses de Sainte-
Catherine; une sœur, Mme Dulaur, vivante, dont une fille
était religieuse au monastère de Saint-Sernin.
Il s'était marié deux fois : par son premier mariage il avait
épousé demoiselle Françoise de Séguier; par le second, demoi-
selle Virginie de Channaulse, veuve, & dont la fille, Anne de
Maynard, avait épousé M. de Cambolas, conseiller.
Il avait deux filles à la date de son testament : Jaquette,
veuve alors de M. de Bertier, conseiller à la cour, & Mar-
guerite, qui avait épousé M. de Puymisson, aussi conseiller,
Elles furent ses héritières. Du mariage üe Marguerite avec
M. de Puymisson était issu un fils, Guillaume, jeune homme
de yrande espérance, auquel les papiers de Guillaume de
Catel durent revenir un jour.
Voici, d’ailleurs, le passage du testament qui se rapporte
500 TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL.
aux écrits & recherches de l'historien, & que tout le monde
remarquera :
« Plus, je legue & donne à M. de Puymisson, mon gendre,
que je ayme à l'esgal de mes filhes à cause de son meritte &
affection qu'il me apporte, tous mes livres tant imprimés que
escripts en la main, quy se treuveront dans mon grand estude
quy est au plus hault de la maison, avec touts mes memoires
& tiltres anciens ou extraicts d'iceulx que je reculhy avec ung
grand soing, le suppliant de les voulloir recepvoir pour
l'amour de moy, & quelque jour, quand il luy plaira, le ren-
dre à mon filheul Guillaume de Puymisson, son fils, quy
promet tant & donne sy bonne esperance de luy tant à moy
que à ceulx qui le coynoissent. Je prie aussy led. s' de Puy-
misson, où je viendrois à deceder avant que mes Memoires de
Languedoc, quy sont sur la presse, fussent achevé[s] d’impri-
mer, de en voulloir avoir le soing. »
Tout cela : cabinet d'étude en haut de Ja maison, textes
nombreux ramassés, impression des Memoires intéresse vive-
ment. Les Memoires ne parurent qu'en 1633. Leur impres-
sion dura donc huit ans au moins. Si ce n'était l’éloge, d’ail-
leurs très sobre, de Guillaume de Catel, qui est placé en tête
de ce volume de 1,100 pages, on ne se douterait pas que l’au-
teur était mort au moment de sa publication.
_ Catel légua à son neveu l'avocat sa bibliothèque en droit
civil & canon, « laquelle, ajoute-t-1l, est dans mon petit es-
tude, quy est au bout de ma grande gallerie. » Aïnsi, deux
cabinets d'étude, le grand & le petit. De même, Guillaume de
Catel avait organisé deux galeries, la grande & la petite. Le
petit cabinet d'étude donnait accès dans la première; & l’on
se plait à y voir Catel, dans sa robe de chambre violet cra-
moisi, promener ses pensées & réjouir ses yeux, car elle for.
mait comme un musée d'amateur avec ses tableaux de valeur
& les objets d'art qui en relevatent l'éclat : « orloge », meu-
bles & tapisseries. Sa chambre à coucher elle-même semble
avoir été conçue avec une âme d'artiste : lit en « housse de
broderie », « tapisserie de jensolin en broderie », deux tapis
de même couleur en broderie, sièges de même, courtepointe
faite « en Levant. » Je ne parle pas de la vaisselle d’argent,
TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL. 501:
des diamants, du carrosse, chevaux, tapisserie, qui laissent en-
trevoir le grand seigneur après l’homme de goût. Il possédait
plusieurs hôtels; il habitait le principal, sa « grande maison »,
a la rue Peyras, & avait à Labège, aux portes de Toulouse,
une belle propriété. Je dois ajouter que son testament témoi-
gne d’une vraie bonté d'âme. Elle apparaît non pas seulement
dans les legs aux maisons religieuses & aux pauvres, mais aussi
& surtout dans les dispositions qu'il contient à l’égard de ses
serviteurs ou anciens serviteurs de sa mère : femme de cham-
bre, laquais, berger « tant à cause du service qu'il m'a rendeu,
dit-il, que aussy qu'il m’a dict qu’il avoit perdu deux pistolles
a la foire quy estoient à moy, lesquelles je ne lui ay poinct
rendeu ».
Enfin, Guillaume de Catel parle de chacun des membres de
sa famille, même de la fille de sa seconde femme, Mne de
Cambolas, avec un accent qui ne trompe pas : il éprouvait
pour eux Ja plus exquise tendresse. Que de trésors dans ce
cœur! À la vérité, on ne les soupçonnerait pas à la simple lec-
ture de ses Memoires, d'un ton si uniformément froid, Tel
était l’homme cependant. Rien n'indique qu'il ait été pour
une part dans les illustrations qui accompagnent l'Histoire des
comtes de Tolose, Le titre nous dit même que les portraits
des comtes ont été tirés « d’un vieux livre manuscrit gascon. »
Nous pouvor:s penser maintenant qu'il s'y intéressa ou même
dirigea l'œuvre si utile pour l'étude du costume & qui com-
prend neuf planches, car il n'eut jamais que le luxe de
l’homme de goût. C. Douais
Au nom du Pere, & du Filz, & du Sainct Esprit. Aïinsy soict il. Je
Guilleaume de Catel, conseiller du Roy en sa cour de Parlement de
Tholose, filz à Jehan & petit filz de Pierre, aussy conseillers en lad.
cour, me trouvant ce jourd’huy, par la grace de Dieu, en bonne sancté
de corps & d'esprit, me ressouvenant de la parolle de Dieu quy nous
apprend que la mort vient au despourveu lorsque nous y songeons le
moingz, estant l'heure d’icelle aussy incertaine comme il est certain
qu'elle doibt arriver, & du dire du sage quy nous enseigne de né diffe-
rer au lendemain ce que nous pouvons fere ce jourd'huy, desirant de
disposer des biens que Dieu m'a donné suivant la permiere des loix, je
voulleu fere ce mien testament dans mon cabinet, à loisir, afin que
j'aye plus de temps pour songer à ma conscience lorsque je seray ma-
Ko2 TESTAMENT DE GUILIAUME DE CATEL.
lade, & qu'il ne me reste rien à faire que à implorer la misericorde de
Dicu. Venant donc à mon testament & derniere volunté, laquelle je
veulx quy revocque tous mes autres testements & coicilles que je
pourrais avoir faict, & que elle valhe tant en forme de testement que
de codicille ou donnation à cause de mort; & avant venir à la disposi-
tion de mes biens, je remercie Dieu de tout mon cœur des graces &
biens que j'ay receus de luy despuys le jour de ma naissance, n'ayant
heu jamais rien besoing en ma vie que de sa grace & misericorde, le
reste me l'ayant donné par sa bonté infnys; comme aussy je reco-
mande de tout mon cœur mon ame à Dieu, qui l’a creé, afin qu'il luy
plaise par le merite de son fils Jesus Christ quy a lavé noz pechés par
son precieux sang, voulloir recepvoir par sa grande misericorde mon
ame le jour de mon trespas dans son paradis implorant très humble-
ment la benoiïste Vierge Marie, mere de Jesus Christ, & tous les saintz
& sainctes du paradis, mesme sainte Anne, de la confrairie de laquelle
je suis puys longues années, afin qu'il leur plaise d’interceder pour
moy envers Dieu, affin qu'il lui plaise de destourner les yeux de mes
pechés & me fere misericorde. Au reste, je veux & ordonne que mon
corps soit enterré dans la chapelle foncée par mon bisayeul en l’eglise
S' Jacques, en laquelle resposent les os de mon père, ayeul, bisayeul,
de mon frere Monsieur M° Pierre de Catel, conseiller en la cour &
president aulx Requestes, & de feue très vert[u]euse Demoiselle Fran-
çoise de Seguier, ma première femme, Je veulx aussy pour la conserva-
tion & memoire tant de ceulx quy sont enterrés dans lad, chappelle
que de moy, qu'il soit mise par incs heretieres sybas escriptes une table
de marbre dans le cloistre de S' Estienne, respondant du costé ou
endroict de lad. chappelle, contenant une honnorable memoire de
ceux quy seront enterrés dans led. tembeau pour exfcliter les parens
& inviter ceulx quy passeront aud. cloistre de prier Dieu pour nous;
voullant pour dresser lad, table de marbre, avec ses ornemens & ins-
criptions, esire employé par mes heretieres jusques à la somme de
trois cens livres & plus, sy besoing est; priant Monsieur de Puymis-
son, mon gendre, d'en voulioir avoir le soing; laissant le surplus de
mes licuñeurs funebres à la discretion de mes filhes & heretieres.
* Plus, je veux que à perpetuité soict dict le jour de mon trespas dans
nostre chappelle une messe haulte à nolte pour mon ame & ceulx quy
sont enterrés dans icelle ; & que à ces fins soict balhé aulx prebstres,
oultre l’offrande, tous les ans, la somme de trois livres,
Plus, je veux qu'il soict dict durant lan après mon decès une messe
a l’eglise de Labege, pour mon ame, & tous les Jundis, voullant qu'il
soict balhé par mes heretieres cinq sous pour chasque messe à Mon-
sieur le Recteur ou à celluy quy la dira.
Plus, je donne à l’hospital de S' Cyprien cinquante livres une fois
payablefs]; à chasque couvent des relligieux mendians, cinq livres; à
chasque maison de pauvres lepreux, trois livres; à la confrairie de la
TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL. 503
Misericorde, de laquelle je suis esté trois fois surintendent, doutze
livres; à la confrairie du S'Esprit, dix livres ; à la confrairie de Saincte
Anne, dix livres, une fois payables, comme sy dessus est dict.
Plus, je legue à mes bons voisins, savoyr les relligieux de S' Augus-
tin, en consideration de se qu'ilz m'ont souvent administré le sacre-
ment, la somme de quatre cens livres une fois payable, les suppliant de
voulloir se souvenir de l'amytié qu'ilz m'ont porté durant [ma] vie, en
priant Dieu pour moy après mon decès. |
Plus, je legue aulx pauvres de Labege la somme de vingt livres une
fois payable; item, à une pauvre filhe nommée Marie, au lieu de
Labege, quy est aveugle, la somme de doutze livres payable tous les
ans tant qu'elle vivra, ensemble une robbe de deux en deux ans.
Plus, je veulx que Anthoïne Deloin quy a demeuré longtemps dans .
ma maison, où il arriveroit en tel estat qu'il ne peult gaigner sa vie,
qu'il soit norry & vesteu par mes heretieres en les servant de ce qu'il
pourra; & où il ne vouldroit demeurer avec elles, je luy donne trente
livres une foys payables.
Plus, je prie ma filhe de Bertier de voulloir norrir mon petit lac-
quays appellé Legougion, jusques à ce qu'il se veuille sesparer d'elle; :
& pour lhors, qu’il luy soict balhé par mes heretieres la somme de cin-
quance livres. |
Et oultre lesd. legatz pies, je legue et donne à ma très honorée mere
Damoiselle Jacquette de Lamaïmie, l'usufruit de tous les biens que
j'ay à Labege pour en jouir sa vie durant, sy mieulx nos filhes & here-
tieres n’ayment luy baïller, tous les ans, tant qu’elle vivra, la somme
de six cens livres, comprises les deux cens trente livres que je suis
obligé de luy payer tous les ans, en jouissant mes heretieres de ses
biens, ce que j'ay creu estre plus ntille pour mad. très honorée mere, .
à cause de son eaige de quatre vingz sept ans, quy ne luy permet d'avoir
le particullier soing de ses afferes. |
Plus, je prelegue à ma bien aymée filhe Marguerite de Catel, femme
à Monsieur de Puymisson, conseiller en la cour, le garniment de ma
chambre où Je couche, quy conciste à mon lict en housse de broderie
avec la tenture de tapisserie de jensolin en broderie, avec deux tappis
de mesme coulleur en broderie, les cheses, bancz & escabeaus quy sont
de mesme coulleur, en broderie, & le diere contrepoincté faict en
Levant, que je tiens en hiver sur mon lict.
Plus, je legue & donne à Monsieur de Puymisson, mon gendre, que .
je ayme à l’esgal de mes filhes à cause de son meritte & affection qu’il
me apporte, tous mes livres tant imprimés que escripts en la main, quy
se trouveront dans mon grand estude, quy est au plus hault de la mai-
son, avec touts mes memoires & titres anciens, ou extraicts d'iceux
que je reculhy avec ung grand soing, le suppliant de les voulloir recep-
voir pour l'amour de moy, & quelque jour, quand il luy plairra, le
rendre à mon filleul Guilleaume de Puymisson, son fils, qui promet
504 TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL.
tant & donne sy bonne esperance de luy, tant à moy qu'à ceulx quy le
cognoissent. Je prie aussy led. s' de Puymisson, où je viendrois à dece-
der avant que mes Memoires de Languedoc, quy sont sur la presse, fus-
sent achevé d'imprimer, de en voulloir avoir le soing.
Plus, je donne & legue à mon nepveu, Mousieur de Cartel, advocat
en la cour, fils de feu mon très cher frere, Monsieur de Catel, presi-
dant aulx Requestes, la somme de six mille livres payable par mes here-
tieres dans ung an après mon decès. Je luy en eusse laissé davantage
sans l’esperance que mes trois freres quy n'ont poinct d’enfens luy
feront bonne part de leurs biens, & sans ce que j'ay touts enfens vivans
de mes filhes, lesquels s’en faudra beaucoup qu'ils ne ayent chescung
sy bonne part en mes biens, le suppliant de voulloir continuer de mar-
cher comme il faict par le chemin de la vertu, afin que il puisse repre-
senter la dignité de ses ancestres. Plus, je luy donne ma bibliotheque
en droict civil & canon, laquelle est dans mon petit estude, quy est au
bout de ma grande gallerie, excepté deux ou trois livres qu'il y a
d’imaiges de talhe douce, quy appartiennent à feu ma bien aymée der-
niere femme, que je veux estre rendus à Madamoiselle de Camboulas,
sa filhe. Je prie aussy mes heretieres de le vouloir preferer à ung aul-
tre en la resignation de mon office, en payant l'office comme il vaudra
& en pourront trouver d’un aultre.
Plus, je donne & legue, plus pour le tesmoigniage de ma bonne
volunté que pour la valleur de la chose, à Madamoiselle Dulaur, ma
bonne sœur, le plus beau plat ou bassin d'argent que j’aye, ensemble
ce peu qu’elle me doibt du reste d’une cedulle quy est dans mon
cabinet.
Plus, à mon très cher frere Messire Charles de Catel, ma robbe de
chambre de satin virlet cramoisin.
Plus, je legue à mes devottes niepces, sœurs Magdelaine & Cons-
tance de Catel, quy ont quitté le monde pour servir Dieu dans le cou-
vent des relligieuses de Sainte Catherine de Sienne, la somme de cin-
quante livres pour toutes deux, pour estre employée en livres de
devotion pour leur dit couvent, les suppliant prier Dieu pour moy &
d'aimer mes filhes.
Je donne aussy à ma filheule, Madame Dulaur, quy est relligieuse
au monastère de Saint Sernin, la somme de quinze livres pour achep.
ter des livres de devotion, la priant de se souvenir de moy en leurs (sic)
prieres,
Je donne aussy à Jehan, mon grand lacquays, trente livres pour le
meltre en mestier ; & à Jehan Scribe, mon berger, la somme de vingt
livres, tant à cause du service qu'il m'a rendeu, que aussy qu'il m'a
dict qu'il avoit perdeu deux pistolles à la foire, quy estoient à moy,
lesquelles je ne luy ay poinct rendeu.
Et d’aultant que je suis esté marié en secondes nopces avec feu no-
ble & très vertue[u]se Damoiselle Virginie de Channaulse, laquelle me
TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL. 505
constitua en dot pour ses pactes de mariage la somme de six mil li-
vres, & d'ailleurs par les mesmes pactes auroit esté conveneu que,
oultre lad. somme doltalle de six mil livres, elle me debvoit assigner,
comme elle fist, la somme de huit mil livres, laquelle je debvois jouir
durant mon mariage avec mon dot; & du despuys estant venu à dece-
der, à mou grand regret, il luy a pleu & a ordonné par son testament
que je jouisse de lad. somme de huit mille livres pendant ma vie &
vefvage ; lesquelles sommes de six mil livres doltalles & huit mil livres
faisant en tout quatorze mil livres, elle me assigna sur certaines par-
ties quy luy estoient dheues, dont il feust passé instrument. C’est pour-
quoi je veulx & declaire qu'il soict rendeu ap'ès mon decès à Mada-
moiselle Anne de Maynard, sa fille, femme de Monsieur de Cambou-
las, conseiller en la cour, laquelle je ayme à l’esgal de mes filhes, ce
qui doibt fere r:tour après mon decès, suivant le contract que je en
passis avec son tuteur, auquel est faict deduction de sa pention, declai-
rant que Ja somme que elle m'avoict assigné pour lesd. quatorze mil
livres concistent en quatre mil livres que j'ay sur la seigneurie de Ro-
sieres en Albigeoïis, trois mil livres qui me sont deubs par Monsieur
Dumont, chanoine & archidiacre d’Auch, trois mil livres que me deb-
voit Monsieur de Gargas, qu'il me a ae & que j'ay employé, avec
quelque peu de mon argent, en l’achapt de la melterie de Pelissier à
L'ibege, plus la somme de deux mil cent livres que tient Monsieur le
president Laroche, que Monsieur 'Tissandier debvoit à ma feue femme,
lesquelz m'ont esté cedés; & la somme de quinse cens livres que deb-
voit Monsieur Lacarry, procureur en la cour, qu'il m'a payé & que
j'ay remis entre les mains de Monsieur de Resseguier, lieutenant prin-
cipal, sur lesquelles sommes, je veulx que Madamoiïselle de Cambau-
las soit payée à son choix (excepté de la melterie de Pelissier que j’ay
joincte à mon aultre meterie de Labege) de tout ce qu'il se treuvera
luy estre deub.
D'ailleurs je veulx aussy que quelques petitz tableaux qui sont à ma
grande gallerie, & trois orloges, le grand de la gallerie, l’orloge sur
[la] table de mon cabinet & la monstre quy est au bout du degré, luy
soient rendeus; ensemble quelques petits meubles que sa feu mere
avoit trouvé bon que je jouisse pendant ma vie, desquels je me suis
chargé par inventaire signé de ma main envers son tuteur, les aultres
luy ayant esté rendeus, excepté ceulx que j'avois achepté de ma feu
femme pendant sa vie, & lesquels elle m'avoit balhé en payement des
intherest de la somme de quatorze mil livres, de laquelle je debvois
jouir despuis le jour de mon mariage avant que elle n'en eust faict
l’assignation, de la plus part desquelles elle avoit retiré les intherest.
Et oultre ce, je donne & legue à la Damoiïselle Anne de Mavynard,
femme à Monsieur de Camboulas, conseiller en la cour, filhe à mad.
feue femme, laquelle j'ay toujours aymé à l’esgal de mes filhes, ung
diament jusques à la somme de cent esculs, la suppliant de avoir agrea-
506 TESTAMENT DE GUILLAUME DE CATEL,
ble ce petit legat, que sy je luy voulois leguer à proportion de l'amitié
que je apporte à feue sa mère, à elle & à Monsieur de Camboulas, son
mary, je lui laïisseroïs la pluspart de mes biens. Mais sa fortune est sy
bonne & ses moyens si grands que elle n’a pas besoing des miens.
Je legue aussi à Blaye, quy est avec elle, la somme de trente livres
pour les bons services qu'elle a rendeu tant à ma feu femme que à
moy. |
Je veulx aussy que mes heretieres sy après escriptes fassent fere une
chappe de velours noir & ung devant d'autel en la chappelle où je seray
enterré.
Et d'aultant que l'institution de heretier est le principal du teste-
me nt, à ceste cause je institue mes heretieres en tous & chescungs
mes biens meuhles & inmeubles mes très cheres et bien aymées
filhes Damoiselles Jacquette de Catel, vefve à feu Monsieur de Ber-
tier, quand vivoit conseiller en la cour, & Marguerite de Catel, femme
a Monsieur de Puymisson, aussy conseiller en la cour, à la charge de
payer esgallement mes debtes, legats & charges hereditaires, vou-
lant & ordonnant que mes biens soint entre elles ainsy divisés.
C'est que je veulx que Damoiselle Jacquette de Catel, ma filke
aisnée, aye & à elle appartienne ma maison de Tholose, avec celle
que Monsieur Vederie tient de moy à louage comme deppendent de
la grand maison, & se avec tous les meubles (excepté ceulx que j'ay
donnés), ensemble ma vaisselle d'argent, quarosse, chevaulx, tappis-
serie, ensemble l'or & argent monayé quy se trouvera dans mes coffres,
Plus mes melteries que je ay à Labege avec leurs meubles; ensem-
ble ce que je tiens & jouys à Rosieres en Albigeois. Lesquels biens
je extime & appretie à trente mille livres, soict il qu'ils soint de
plus grande ou moindre valeur.
Et après je veulx que ma bien aymée filhe Marguerite de Catel,
femme aud. s' de Puymisson, prenne sur le prix quy proviendra de la
composition de mon estat, la somme de trente mille livres, & que le
reste de mes biens, payés lesd. legats, debtes & charges hereditai-
res, soit divisé esgallement entre elles, à la charge, comme j'ay dict,
de payer esgalement les charges hereditaires, mesme le legat que j'ay
faict à ma très honorée mere, & de se porter caution au cas l’on de-
manderoit quelque chose sur mes biens, & que on les evinceroit,
voullant que tout soit porté esgallement.
Et se est mon dernier testement que j'ay escript K signé de ma
main dans ma maison, à Tholose, ce quatriesme jour de febvrier mil
six cens vingt six.
G. pe Carer, ainsy signé au bas de chasque page dud. testement &
au doz d’icelluy.
L'an mil six cens vingt six & le vingt deuxiesme febvrier, après midy,
en Tholose, regnant très chrestien prince Louys par la grace de Dieu
TESTAMENT DE CUILLAUME DE CATEL, 507
roy de France & de Navarre, par devant moy notaire constitué en per-
sonne Monsieur M° Guilleaume de Catel, conseiller du Roy en sa
cour de parlement de Tholose, lequel estant dans sa maison rue de
Pairas, bien disposé par la grace de Dieu de ses personnes, scens, me-
moire & entendement, a dict & declairé avoir faict son testexent
escript & signé de sa propre main, fermé & cachetté de son cachet en
cire ardent, lequel il veult & entend estre son dernier & valable tes-
tement, volunté & disposition, requerant & priant les tesmoings bas
nommés luy en porter tesmoignages de verité, & à moy dit notere luy
en octroyer acte conceder suivant la costume de Tholose, pour le
regard du nombre des tesmoings. Presens s' François Laborye, maistre
appoticaire de Tholose, Anthoïne Dulon marchant, & M° Pierre
Fizes, clerc dud. testateur, signés à la cede originalle avec led. s° de
Catel, & moy Guilleaume Ardit, notaire, tabellion royal hereditaire
en Tholose requis soubsigné.
ARDIT,.
Au nom de Dieu, Scachent tous presens & advenir que ce jourd’huy,
sixiesme jour d'octobre mil six cens vingt six, sur les neuf heures du
matin, regnant très chrestien prince Louys, par la grace de Dieu roy
de France & de Navarre, dans la maison & habitation dud. s' de Catel,
conseiller, à present detunt, ce sont presentées lesd. damoiselles vefve
dud, feu s° de Bertier & femme dud..s' de Puymisson, lesquelles ont
dict led. feu s' de Catel, leur pere, estre decedé le soir passé, & m'ont
requis de tout presentement fere ouverture & puplication du susd.
testement, qu'elles m'ont exibé bien & dheuement fermé & cachetté,
& après icelluy enregistrer en ma cede & protocholle. Se quy a esté
faict à l'instant, en presence dud. s' de Puimisson, Messire Charles &
de Catel, abbé d’Idrac, Noble Pierre de Catel escuyer, M' M: Pierre
Louys de Catel, chanoine & official de Tholose, Messire Pierre de Pro-
heñques chevallier, conseiller du Roy, son tresorier general de France
en la generalité de Tholose, M' M° Jehan Dulaur, conseiller, magis-
trat principal, M° Charles de Catel, docteur & advocat, M° Pierre Ve-
deric, archidiacre de T'arbe, M' M° Raymond de Maran, docteur regent
en l’université de Tholose, M' M° Germain de Maran, conseiller du
Roy en la cour & conseiller aux Requestes du pallais, signés les aul-
cungs à la cede originalle, lesd. aultres heretiers n’ont voulleu signer,
& moy notaire en Tholose susd. soubsigné requis.
De Prehenques. Vedere. Maran. R. Marand. Dulaur. Ardit ainsy
signés.
ARDIT.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC
(SUITE )
IX.
GUERRES DE RELIGION.
Premiers troubles. — Événements de Nimes, de Montpellier, de Tou-
louse. — Scènes de la Ligue. — Campagne de Louis XIIT. — Soulè-
vement de Gaston d'Orléans.
I. La Réforme en Languedoc. — À deux siècles & demi de
distance, la province vit recommencer, sous le même prétexte
d'hérésie, les horreurs qui l'avaient désolée au treizième
siècle. Le protestantisme, importé en Languedoc par des mis-
sionnaires de Genève, y conquit de nombreux prosélytes, sur-
tout dans les villes de Nimes, Montpellier, Castres, Uzès,
Annonay, & l'antagonisme des deux religions ne tarda pas
d’occasionner des luttes sanglantes.
Dès 1557, il y eut des attroupements armés dans les Cé-
vennes. En 1560, à Nimes, le ministre Maget s'empara de
l’église Saint-Etienne, où les images furent détruites & Îles
autels brisés. |
A Montpellier, douze cents personnes célébrèrent publi-
quement la cène dans une école & se saisirent de l'église
Saint-Matthieu. Les émissaires du prince de Condé, chef du
parti militaire protestant, commencèrent de battre le pays.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 50,
L'exercice publics du culte réformé fut sollicité aux Etats
de 1560 sans aucun succès.
Le comte de Villars dirigea même une courte expédition
contre les Cévennes, où des bandes s'étaient formées sous Île
commandement de gentilshommes. Le pays subit alors un
véritable réveil de l'esprit féodal ; tous les châteaux, toutes les
bourgades se hérissèrent de défenses, La population des villes,
dominée par des ambitieux de l’un & de l'autre parti, ne
songea plus qu'à s'organiser en compagnies de guerre, à se
fusiller, à se pendre, à démolir des églises ou des temples. Les
haines privées & les convoitises empruntèrent souvent le mas-
que de la religion; les travaux de la paix furent abandonnés
& le territoire se couvrit de ruines.
Il. Troubles à Nimes (1561). — Le 21 décembre, les pro-
testants de Nimes, déjà maitres de l’église des Cordeliers, en-
vahirent la cathédrale pendant la grand’messe, après avoir
enfoncé les barricades élevées aux portes, mirent l'évêque & le
chapitre en fuite, & dévastèrent complètement l'édifice. Ils
firent subir ensuite le même traitement à toutes les autres
églises de la ville, Dans l’apres-midi, on fit un grand amas
des ornements religieux, des statues, des tableaux, des reli-
quaires, des vases sacrés, des titres enlevés dans les archives
des couvents ; on y mit le feu, & une troupe de forcenés dansa
tout autour en répétant mille imprécations contre l'idolâtrie.
Trois jours après, un ministre prêchait solennellement dans
la chaire de la cathédrale.
JIL. Événements de Montpellier. — Le même jour, on pu-
bliait à Montpellier une déclaration du roi promettant qu'il
ne serait rien innové sur le fait de la religion, & le vicomte de
Joyeuse, informé des prises d'armes de Nimes, du Saint-
Esprit, de Lavaur & de Castres, mettait sa garnison sur pied
& ordonnait l'expulsion des étrangers. Cette mesure attei-
gnait une foule d'ouvriers protestants qui étaient venus s'éta-
blir en ville; Joyeuse comprit bientôt que l'exécution de ses
ordres serait difficile & se retira dans la citadelle avec sa
femme, ses enfants & les principaux catholiques. Il se déroba
pendant la nuit par une fausse porte. Suivi de quelques gen-
tilshommes, il se rendit à Pézenas d'où il expédia une es-
510 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
corte qui, la nuit suivante, assura la retraite de la vicomtesse.
Livrés à eux-mêmes, les protestants de Montpellier, maîtres
de la ville, appelèrent du secours des environs pour réduire la
citadelle, Jacques de Crussol, seigneur d’Acier, leur amena un
renfort de noblesse & commença un sière en règle contre le
fort. La garnison catholique dut capituler le 17 novembre ;
celle de Nimes en avait fait autant le 27 octobre. Dans les
deux places, les capitaines purent sortir avec leurs troupes; mais
les conditions de Montpellier furent beaucoup plus dures pour
les réfugiés catholiques, ceux de cette dernière ville ayant dû
se rendre à discrétion & on les rançonna sans pitié. On com-
mença la démolition de l'antique église de Saint-Germain que
le pape Urbain V avait bâtie; mais l'épaisseur des murailles
découragea les destructeurs, qui se coutentèrent de ne laisser
en place ni tuiles, ni bois, ni plomberies, ni ferrures, ni vi-
trages, & abandonnèrent, dit un écrivain du temps, « les
grandes & fortes voûtes découvertes & les murailles nües,
ouvertes ès portes & fenêtres, pour faire logis aux bêtes sau-
vages, corneilles K chats-huants. »
IV. Synode provincial, — Soixante & dix ministres protes-
tants, constitués en synode provincial, s’assemblèrent à Nimes
le 2 février 1562. Ils décidèrent l'interdiction absolue du culte
catholique, & la démolition de toutes les églises de la ville &
du diocèse. Quelques meurtres suivirent cette brutale résolu-
tion. Le 25 du même mois, la cloche de l'hôtel de ville ayant
donné le signal , la foule ameutée se porta dans tous les bâti-
ments religieux, où l’on acheva la destruction des images &
d'où l’on expulsa les derniers moines. Les Bénédictines de
Saint-Sauveur se retirèrent à Beaucaire & Îles religieuses de
Sainte-Claire allèrent s'établir dans la ville d'Arles.
V. Événements de Toulouse (1562). — À Toulouse, l'exer-
cice public du culte réformé commença le 7 février en plein
air, hors la porte Montgaillard. On dit que Îles protestants
s'élevaient au nombre de vingt inille’ dans la capitale du Lan-
guedoc, La plupart des capitouls étaient du nombre, ainsi que
le sénéchal, le viguier & plusieurs membres du Parlement.
Bientôt un temple en charpente fut édifié hors la porte de
ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 511
Villeneuve. Pendant leurs assemblées, un garde veillait sur le
rempart.
Les premiers coups de feu se tirèrent à l’occasion d’un
enterrement. La femme d’un charpentier du faubourg Saint-
Michel venait de mourir, exprimant par son testament la vo-
lonté d'être ensevelie selon Île rite réformé. Les prêtres de la
paroisse allèrent eniever son corps & l’emportèrent ans leur
cimetière; les protestants du convoi les y suivirent pour leur
disputer le cercueil. Aussitôt le clergé ht sonner le tossin &,
a cet appel d'alarme, une foule irritée, armée de haches, de
fourches & de bâtons, accourut lui prêter main-forte, frappant
tous les protestants qu'elle rencontrait & profitant de l’occasion
pour piller. Deux conseillers en robe rouge, montés sur leurs
mules, vinrent de la part de la cour avec mission d’apaîser le
tumulte; mais ne pouvant se faire entendre, ils tournèrent
bride, & prenant avec eux deux de leurs collègues, allèrent
demander main-forte à l'hôtel de ville. On jieur donna cinq
cents hommes; mais pendant ce temps Îles insurgés catholi-
ques s'étaient retranchés avec des charrettes. On barricada les
portes & quelques arquebusiers, montés sur les murailles du
château, ouvrirent le feu. Les balles firent quelques victimes
au milieu de ces masses furieuses qui saccasèrent les maisons
des calvinistes du fauboure. Les capitouls mirent fin à ces
tristes scènes en sortant par la porte Saint-Sauveur à Ja
tête de leurs compagnies. Les rebelles, se voyant tournés par
des forces régulières, quittèrent aussitôt la place & ne songè-
rent plus qu'a se disperse:. On réussit à en arrêter une cin-
quantaine. :
La situation se fût peut-être améliorée à la suite de cet
exemple qui marquait une salutaire obéissance aux édits de
pacification, sans les intrigues du parti militaire protestant,
La possession d'une aussi importante place que la capitale du
Languedoc tentait l'ambition du prince de Condé : il entama
des négociations avec plusieurs gentilshommes du pays. Le
baron de Lanta, qui était entièrement à sa discrétion & qui
avait eu la précaution de se faire élire capitoul pour dispo-
ser de l’hôtel de ville & de l’arsénai, fut dépêché en ambas-
sade auprès du chef des réformés K lui promit de mettre la
512 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
ville en sa main vers le 18 ou le 20 mai. Avis fut immédia-
tement donné de cette déclaration à Blaise de Monluc, alors
au château de Faudoas; il se hâta d'en prévenir le premier
président.
Le Parlement, aussitôt assemblé, interdit la cène, qu'on de-
vait célébrer le 17 maï, imposa aux Capitouls l'assistance d’un
conseil extraordinaire de douze bourgeois notables, désigna
quatre capitaines pour occuper l'hôtel de ville avec quatre
cents homimes & lança un décret de prise de corps contre le
baron de Lanta.
Les quatre capitaines devaient prendre la garde le 12 mai
au matin. Pendant la nuit, le ministre Barrelles, qui était un
ancien religieux cordelier, & qui ne le cédait en rien à la
fougue des’ prédicateurs catholiques, surexcita l’audace des ré -
formés réunis chez le viguier Portal & leur fit résoudre de
s'emparer de l'hôtel de ville avant le jour.
Cette opération eut lieu sans résistance, les capitouls ayant
les clefs de la maison commune & la troupe du guet à leurs
ordres. Le capitaine Saux, avec des soldats gascons, prit le
commandement de la place & disposa ses avant-postes dans
les collèges de Saint-Martial, de Sainte-Catherine & de Péri-
gord ; une garde occupait le poste de Villeneuve afin d'assurer
les communications avec l’extérieur, & toutes les avenues de
l'hôtel de ville étaient barricadées. Ce coup de main s'accom-
plit sans tirer un coup de teu.
La stupeur fut grande lorsque la ville s’éveilla. Le Parle-
ment dépêcha des exprès à toutes les villes voisines pour de-
mander main-forte; on apporta au palais Ja poudre à canon
qui se trouvait dans la tour du Bazacle & la caisse de la Tré-
sorerie. Quatre conseillers, escortés de leurs gentilhommes,
parcoururent les quartiers restés libres à huit heures du matin,
& l’on enjoignit aux catholiqnes d'arborer une croix blanche
& de marquer le même signe sur Îles portes des maisons,
d'abattre les auvents des boutiques & d'éclairer les fenêtres
pendant la nuit. Ordre était envoyé en même temps à tous les
lieux du pays de s'armer au son du tocsin pour arrêter les
renforts des religionnaires. Durant la journée, trois cents
hommes du quartier de Castres & de Lavaur, & quelques
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 513
troupes du Lauragais vinrent fortifier la faction de l’hôtel de
ville. Les capitouls furent cassés par arrêt de la Cour comme
rebelles & traîtres à la patrie, & on leur donna pour succes-
seurs des catholiques zélés. |
Ainsi, la ville se trouva bien nettement tranchée en deux
parties ayant chacune sa municipalité, des forces militaires,
& se préparant à la lutte. Divers pourparlers sans résultat pro.
longèrent l'inaction jusqu'a la tombée de la nuit. À ce mo-
ment, le capitaine Saux poussa une pointe sur la porte du
Bazacle sans parvenir à s’en emparer. |
Le lendemain arrivèrent plusieurs gentilhommes catholi-
ques, Saint-Lary de Bellegarde, le comte de Caraman, le gou-
verneur de Narbonne Fourquevaux, les seigneurs de Cler-
mont, de Gardouch, de Blagnac, tous en assez piètre équi-
page. Trois d'entre eux allèrent faire apporter à l'hôtel de ville
les propositions du Parlement; on refusa de les écouter.
Alors, le commandement de la ville fut déféré au comte de
Caraman. Le sénéchal de Toulouse s’autorisa de cet empiète-
ment sur ses droits pour se retirer.
Les premières mesures que l’on prit furent d'occuper les
portes de la ville en mettant un capitaine à chacune. Le len-
demain, plusieurs conseillers montèrent à cheval, en costume
de palais, & parcoururent les rues pour appeler le peuple aux
armes, tandis que le tocsin sonnait à toutes volées. Une foule
armée se répandit aussitôt dans tous les quartiers, massacrant
les protestants qu'elle rencontrait & aussi plusieurs catholi-
ques opulents, afin d’avoir le moyen de saccager & de piller
leurs maisons. L'habitation d'un artisan huguenot de la rue
des Couteliers n'ayant pu être forcée, on y mit le feu. Plu-
sieurs malheureux qui se sauvaient par les égouts furent sur-
pris & noyés.
Pendant ces événements, la faction protestante gagnait du
terrain & se saisissait des portes de Matabiau & d’Arnaull-
Bernard. Elle avait dix-sept cents hommes de troupes régu-
lières. Les étudiants de l'Université formaient quatre compa-
gnies constituées par nations. Uu jeune Breton de l'École uv
droit, Mignot de la Boïssière, était à leur tête.
Une vive attaque fut donnée le 13 mai, à dix heures du
1X 33
514 ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
soir, sur la place Roaix, les réformés cherchant à se rappro-
cher du palais; ils ne purent y réussir, maïs ils s'emparèrent
du couvent Saint-Pantaléon & de l'église Saint-Georges. Les
abords de la cathédrale furent menacés; mais au bruit de la
grosse cloche de Cardaillac, qui ne cessait de sonner, nombre
de catholiques accoururent K refoulèrent la tête de colonne.
Des tentatives sur la rue des Changes & le monastère de la
Daurade ne furent pas plus heureuses.
Pendant la journée du 14, il y eut des engagements par-
tiels sur divers points, à la tour de Najac, à la rue de Boul-
bonne, où le comte de Caraman chargea à la tête de la no-
blesse & de l'infanterie. Deux cent vingt protestants de
renfort arrivèrent de l’Isle-Jourdain, de Rabastens & de Ver-
feil. Deux pièces de l'artillerie municipale furent montées à
la tour de l'hôtel de ville & braquées contre les clochers des
Augustins, des Cordeliers, des Jacobins & de Saint-Sernin,
qui servaient de poste à des arquebusiers. La flèche des Jaco-
bins s’écroula, entraînant la cloche qui sonnaït le tocsin. Les
couvents des Cordeliers, des Jacobins, de la Merci furent
envahis & pillés.
Le 15 mai, le combat reprit avec un reduublement d’ardeur.
Le baron de Lanta avait réussi à se jeter dans la place avec
cent vingt hommes levés sur ses terres, malgré l’arrivée de
gens d'armes de Termes, de Terride & de Monluc, qui com-
mençaient à battre les environs. De nouvelles batieries, éle-
vées sur le toit de l'hôtel de ville & sur les tours du collège
Saint-Martual, faisaient un feu incessant. Désespérant de re-
prendre cette forteresse, les catholiques prirent alors le parti
d'incendier les maisons de la place Saint-Georges, dans la
pensée que les flammes finiraient par avoir raison de l'hôtel
de ville. Elles brûlèrent pendant deux jours; mais les protes-
tants firent le vide autour d'eux à coups de canon.
Cependant Monluc avisait au plus pressé. Il coupa la
route, entre Montauban & Verfeil, à douze ou quinze cents
arquebusiers qu'amenait le vicomte d'Arpajon & fit arrêter au
pont de Buzet une colonne arrivant du pays castrais & de
l’Albigeois. Cette besogne décisive accomplie, les compagnies
de gens d'armes entrèrent en ville, les renforts catholiques
ABRÉGÉ LE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC, 515
arrivaient de tous côtés. Hector d’Ossun, évêque de Couse-
rans, conduisait quatre mille hommes levés dans ses monta-
gnes du Salat. Le Parlement refusa ce nouveau secours.
Réduits à leurs propres forces & toute communication avec
l'extérieur se trouvant coupée par la manœuvre de Monluc,
les protestants n'avaient plus aucune chance. Ils combattirent
encore énergiquement pendant toute la matinée du 16; mais
dans l’après-midi, comme leur résistance coûtait encore beau-
coup de monde, les catholiques cessèrent le feu & entamèrent
des pourparlers. Une trêve fut conclue jusqu’au lendemain ;
puis, à midi, Fourquevaux présenta les articles d'une capitu-
lation qui fut acceptée. Les protestants devaient évacuer tou-
tes leurs positions, sans armes ni bagages, avec faculté de
rester en ville ou d’en sortir, à leur convenance. Ils se trou-
vèrent presque tous ramassés dans l’enclos de l’hôtel de ville,
où l’on comptait, outre les combattants, deux mille personnes
environ hors d'état de porter les armes. Les plus prudents pro-
fitèrent aussitôt de l'armistice & gagnèrent Montauban ou
Castres sans être inquiétés. Beaucoup d’autres voulurent pas-
ser encore le dimanche à Toulouse & y célébrer la cène avec
plus de solennité. Ce même jour 17, entre huit & neuf heu-
res du soir, ils commencèrent à sortir par la porte de Ville-
neuve; mais une troupe de gentilshommes catholiques se jeta
a leur poursuite, & Îles paysans des villages avoisinants leur
donnèrent la chasse. Il en périt trois à quatre cents dans cette
funeste retraite ; quinze cents ou deux mille échappèrent à la
faveur des ténèbres & allèrent chercher asile chez les popula-
tions protestantes des environs. Le vicomte d'Arpajon en
trouva cinq à six cents qu'il mena sous bonne escorte à
Montauban.
Monluc ne fut pas plutôt entré en ville le lendemain, qu'il
dut faire monter à cheval deux compagnies pour contenir la
populace catholique & les paysans attroupés, qui, sous prétexte
de sauver la ville, menaçaient de la mettre au pillage. Il fit
aussi fermer les portes & en garder les approches afin d'inter-
dire l'accès de la place à un renfort de quatre mille hommes
qui lui arrivait des pays de Foix & de Comminges & dont
lindiscipline lui paraissait inquiétante pour la sûreté des
516 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
habitants. Monluc cxpulsa ensuite tous les étrangers & brûla
le temple. À dater de cette époque, l'exercice public du culte
réformé ne fut plus toléré à Toulouse.
Le châtiment de l'insurrection fut terrible. Le viguier de
Toulouse, Portal, eut la tête tranchée sur la place du Salin. On
écartela le capitaine de Saux, & un arrêt du Parlement déclara
coupables de lèse-majesté tous ceux qui avaient pris part aux
troubles & prononça la confiscation de leurs biens. Pendant
plusieurs mois de suite, les exécutions sanglantes ne chômè -
rent pas.
L'intervention royale mit enfin un terme à ces vengeances,
dont plusieurs catholiques, poursuivis par des inimitiés parti-
culières, avaient eux-mêmes été victimes. Le roi signa, au
mois d'octobre, des lettres d'amnistie en faveur des insurgés
de Toulouse. La Chambre des vacations du Parlement ren-
voya l'enregistrement à la rentrée de la Saint-Martin, &, le
jour même, fit tomber la tête de deux avocats renommés.
Le gouvernement répondit à cette bravade par des lettres
patentes qui enlevaient au Parlement de Toulouse la con-
naissance de tous les délits commis par les huguenots. Les
dommages matériels causés à la ville de Toulouse par ces tra-
giques événements furent évalués à deux millions d'or.
On peut juger de l'importance qu'aurait eue la prise de Tou -
louse pour le parti du prince de Condé en songeant qu'a la
même époque ce parti commandait en maître dans les villes
de Montpellier, Montauban, Castres, Nimes, Uzès, Saint-
Pons, Agde, Viviers, capitales de huit diocèses, dans celles de
Montréal, Montagnac, Lunel, Anduse, Sauve, Ganges, Ba -
gnols, le Pont-Säint-Esprit, Annonay, Privas, & dans toutes
les Cévennes & le Vivarais.
. Les événements du 17 mai eurent d'ailleurs de sinistres
contre-coups dans la province. Le prince de Condé y avait
envoyé, pour soulever les peuples, Jacques de Crussol, sei-
gneur de Beaudiné, qui prit le titre de général des gens de
guerre de Languedoc pour le soutien de la religion & la
délivrance du Roi. [l reçut à Montpellier Îles députations des
villes calvinistes. |
.. On finit par se battre à peu près partout, & les deux fac-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC, 517
tions commirent d'égales horreurs. Pendant que les protestants
de Lavaur mutilaient cruellement le gardien & quelques reli-
gieux du couvent des Corxleliers, on voyait, à Gaïllac, un la-
boureur catholique, parodiant les formes de la justice, avec la
robe & le bonnet d'un magistrat qu'il venait d’assassiner, faire
précipiter dans le Tarn, du haut des escarpements de l’abbave
de Saint-Michel, plus de soixante prisonniers, que des bate-
liers achevaient à coups de rames.
VI. Siège de Montauban. — Monluc ne crovait pas Tou-
louse assurée tant que les petites villes voisines formaient an-
tour d'elle une ceinture. Il alla mettre le siège devant Mon-
tauban le 24 mai. L'arrivée du vicomte d’Arpajon le fit déguer-
pir. Les Montalbanais fêtèrent sa retraire en incendiant
l'évêché, le faubourg du Moustier, les églises des Cordeliers
& des Carmes & le château de Montbheton, assis sur un mon-
ticule, à peu de distance de leur ville.
VII. Sac de Limoux. — De rudes coups furent donnés
pendant plusieurs mois dans la haute vallée cle l'Aude où les
protestants s'étaient saisis de Limoux. Des troupes envoyées
de Carcassonne, des aventuriers gascons, des miquelets espa-
gnols essayèrent d'enlever la place, que des montagnards du
pays de Foix vinrent défendre. Jean de Lévis, fils du sénéchal
de Carcassonne, commis par le Parlement de Toulouse pour
diriger les opérations, battit Limoux avec seize pièces d'ar-
tillerie & s’en rendit maître après trois assauts. La ville fut
mise au pillage & l’emportement des vainqueurs ne respecta
rien.
VIII. Évènements de Nimes (1567). — Le 30 septembre, à
midi, la faction protestante se saisit des portes de Nimes &
appela le peuple aux armes. Deux cents hommes se ruèrent
sur l'évêché qu'ils mirent au pillage. Le grand-vicaire Jean
Peberan fut massacré dans sa maison & jeté par la fenêtre ;
on dévasta toutes les églises. À la tombée de la nuit, on fit
proclamer par les rues une convocation générale des com pa-
gnies, avec ordre aux catholiques de rester dans leurs maisons
sous peine de la vie. De nombreuses arrestations avaient été
faites dans tous les quartiers; à neuf heures du soir, les pri-
sonniers furentamenés à l'hôtel de ville, on fit l'appel de ceux
518 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
que l’on destinait à la mort & on les conduisit dans la cour
de l'évêché. Le massacre commença par le prieur des Augus-
tins dont on jeta le corps dans le puits. On y précipita en-
suite le cadavre du premier consul catholique, Guy Rochette,
après l'avoir ignominieusement traîné par les rues encore paré
du chaperon municipal. Soixante-louze prisonniers furent
égorgés dans la cour de l'évêché &K servirent à combler les
puits, que l’on acheva de remplir de terre. Parmi les victimes
se trouvaient le prieurdes Jacobins, le gardien des Cordeliers,
quatre chanoines, les deux curés de la cathédrale & le capi-
taine du château royal.
L'évêque Bernard d'Elbène s'était réfugié dans la maison
d’un conseiller au présidial qui fut envahie le lendemain ma-
tin. On s'empara du prélat, & après l’avoir couvert de haillons
sordides, on l’entraina auprès du puits.
L'intervention du capitaine Grille, sénéchal de Beaucaire,
qui était à la tête du mouvement, épargna aux insurgés ce
nouveau crime. L'évêque put sortir de Nimes le 2 octobre,
mais ne survécut que de quelques mois à ces violentes émo-
tions. Son aumônier, son secrétaire & son maître -d'hôtel fu-
rent immolés.
D'autres exécutions sanglantes eurent lieu dans la campa-
gne; on tua plusieurs cavaliers albanais de la compagnie du
maréchal Damville qui étaient cantonnés dans la Vaunage.
Le nombre des victimes a été évalué à cent vingt personnes.
Pendant les huit jours qui suivirent, tous les habitants, sans
distinction de croyance, durent travailler par corvées à la
démolition des édifices religieux. La cathédrale, l'évêché que
l’on rasa jusqu'au niveau du sol, les couvents des Dominicains,
des Augustins, des Carmes, la maison des Bénédictins de
Saint-Bausile, celles des religieuses de Saint-Benoît & de
Sainte-Claire, la paroisse & le monastère des Antonins furent
mis en ruines; on n'épargna que l'église Sainte-Eugènie pour
en faire un moulin à poudre.
IX. Scènes de la ligue à Toulouse. — La mort des princes
de la maison de Lorraine, massacrés aux Etats de Blois,
causa dans la ville de Toulouse, où les ligueurs étaient en
nombre, une violente effervescence. On ferma les portes au
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 519
sénéchal Cornusson qui venait de la part du roi expliquer les
motifs de l’assassinat des Guise. L'évêque de Comminges Urbain
de Saint-Gelais & l'avocat Tournier, qui faisaient partie de la
députation aux Etats généraux & qui s'étaient échappés de
Blois après le meurtre, excitaient le peuple à la révolte, sou-
tenus par les prélications passionnées du provincial des Mi-
nimes, du jésuite Moté & du curé de Cugnaux. Il arriva des
lettres de l'hôtel de ville de Paris demandantque l'obéissance au
Roi fûtrefusée ; & l’on fit partir des députés pour jurer l'union.
En même temps, des émissaires du Parlement cherchaient
à pousser les principales villes dans le parti de la ligue :
Cahors, Albi, Gaillac, Lavaur, Castelnaudary, Narbonne
se prononcèrent. Carcassonne en eût fait autant sans Île vi-
comte de Mirepoix. Enfin, deux lettres furent écrites au Pape,
l'une au nom du Parlement, l’autre au nom de la ville de
Toulouse, pour savoir si Henri de Valois, excommunié, avait
droit (l” exiger l’obéissance.
Le premier président Etienne Duranti, en correspondance
réglée avec la cour de France, ne cessait de faire des efforts
pour maîtriser l'emportement des factieux. Il fut bientôt l'ob-
jet d’une haine déclarée & se vit en butte à mille attaques.
Des placards injurieux à son adresse couvraient les portes des
églises & les murailles des carrefours.
Le parti de Joyeuse obtint d’abord que Duranti serait écarté
de l'administration publique & que le Conseil desdix-huit con-
centrerait tous les pouvoirs & aurait la garde de la ville. Une
assemblée municipale régulière avait été convoquée; six cents
insurgés envahirent la salle des séances & prétendirent avoir
voix délibérative. Pendant trois jours, le premier président
affronta les scènes tumultueuses de la maison commune.
Le 27 janvier, des attroupements considérables se formèrent
devant son hôtel. La foule réclamait à grands cris l’assem-
blée des Chambres que Duranti avait promise & qui de-
vait prononcer sur Îles droits du roi.
Cette assemblée fut tenue, mais ne conclut rien; &,
comme Île premier président traversait les rues dans son car-
rosse, deux coups d'épée & de hallebarde en percèrent les
coussins. La vitesse de ses chevaux allait pourtant le sauver,
520 ABRÉGÉ DE L'HISTHIIRE DE LANGUEDOC,
quand une roue accrocha la margelle d'un puits & la voi-
ture versa. Duranti parvint à senfermer dans l'hôtel de
ville & y demeura trois jours. Le Parlement ordonna que son
chef serait transféré dans le couvent des Jacobins & l’on en-
voya une escorte pour le prendre Île 1° février. Durant fit
d’abord quelque résistance, connaissant les dispositions de
Ja foule; mais les évêques de Comminges & de Castres avant
juré qu'on ne lui ferait aucun mal, il se laissa conduire, en-
tre les deux prélats, avec deux capitouls & une suite d'hom-
mes armés. Un poste de vingt-cinq soldats, commandés par
trois ennemis personnels du magistrat, fut placé à la porte
de sa prison. [l vécut dix jours dans cette captivité, les li.
gueurs n'attendant qu'une occasion pour achever leur victime.
Cependant l'avocat général Daffis avait écrit au maréchal
de Matignon pour lui demander des secours : ses lettres fu-
rent interceptées. Aussitôt les ligueurs répandirent dans tous les
quartiers que Duranti complotait de livrer la ville aux héré-
tiques. Une troupe d'assassins, suivie d'environ deux mille
personnes de la lie du peuple, se porte au couvent des Jaco-
bins, met le feu aux portes &K pénètre sans résistance, grâce à
la complicité des gardes. Duranti prend congé de sa femme qui
avait voulu partager sa prison & se présente avec une con-
tenance ferme qui impose d'abord aux bandits. « Voici
l’homme! » s'écrie le chef de la troupe. « Quel est donc le
grand crime que j'ai commis?» demande le magistrat. La ré-
ponse fut un coup de mousquet dont il eut la poitrine traver-
sée. Aussitôt, la plèbe se jette sur lui, le foule aux piels, le
crible de blessures & le traîne par les rues, au bout d’une
corde, jusqu'au pilori de la place Saint-Georges, où son ca-
davre, couvert de la robe rouge, demeure attaché toute la nuit,
exposé aux injures. On avait suspendu derrière lui le portrait
d'Henri III qui décorait la salle du Conseil de lhôtel de
ville.
L'avocat général, que l’on avait enfermé à la Conciergerie,
ne fut pas moins impitovablement massacré & l’on mit au
pillage la maison du premier président.
Peu de jours après, les ligueurs cherchèrent à frapper les
imaginations par un grand déploiement de pompe à l'occa-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 52r
sion du service funèbre qu'ils firent célébrer en l'honneur des
princes lorrains. LL
À la suite de ces événements, le Parlement de Toulouse fut
transféré à Carcassonne; mais un très petit nombre d'officiers
obéit à la déclaration du roi. Les autres continuèrent de
siéger à Toulouse, au nom de la Ligue, dont le maréchal de
Joyeuse signa les articles.
Tout le pays fut alors désolé par une infinité de petites co-
lonnes qui se donnaient la chasse & se disputaient châteaux
& bourgades.
La capitale de la province, pendant plusieurs mois, demeura
aux mains d'une démagogie effrénée dont les vrais chefs étaient
le provincial des Minimes, celui des Jésuites, l’évêqne de
Comminges & les autres prédicateurs de la Ligue. On avait
érigé, sous le nom de confrérie du Saint-Sacrement, une asso-
ciation où figuraient les factieux les plus ardents. Le maré-
chal de Joveuse voulut interdire ce recrutement & faire sortir
de Ja ville les étrangers suspects qui ne cessaient d'y affluer. Il
fut aussitôt décrié dans tous les sermons, & le dimanche pre-
mier octobre, une immense procession où ne défilèrent pas
moins de trois mille religieux en armes, se rendit dans l’église
de la Dalbade au bruit du tocsin. Le provincial des Minimes
prêcha contre le tyran qui voulait livrer la ville au Navarrais,
& l’évêque de Comminges, vêtu d'un corps de cuirasse, le cru-
cifix d’une main & l'épée de l’autre, entraîna la foule à sa
suite à l'attaque de l’archevêché où Joyeuse avait pris des
dispositions de défense. Le maréchal, croyant sans doute la
lutte impossible, se retira par le cloître Saint-Etienne & gagna
le château de Balina, d'où il se retira sur Verfeil. L’évêque de
Comminges avait levé une compagnie de cavalerie qui battit
la campagne aux environs le la ville.
Ainsi la faction qui dominait à Toulouse se trouvait en
hostilité non seulement avec le parti du roi, mais avec Île
chef avoué de la Ligue en Languedoc. Cette situation étrange
dura jusqu'a la fin du mois de novembre, époque où la paix
fut ménagée entre le maréchal & la ville par l’intermédiaire
des Etats ligueurs.
La province continua d'être divisée entre les deux partis
522 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
pendant plusieus années, avant double parlement & double
assemblée d'Etats, avec des guerres partielles sur tous les
points.
X. Fin des guerres de religion. — La reconnaissance d'Henri IV,
qui fut tardive en Languedoc, rétablit la paix; mais sous
Louis XITT la guerre civile se ralluma. Le duc de Rohan était
à la tête du parti militaire protestant. D'abord malheureuses
au siège de Montauban, les armes royale: obtinrent des succès
assez rapides dans la campagne de Vivarais, en 1629. Ja
prise de Privas & la reddition d’Alais contraignirent surtout
le duc de Rohan à poser les armes. |
Le dernier édit de pacification fut donné à Nimes au mois
de juillet 16:29. La peste ajoutait alors ses horreurs aux tris-
tesses de la guerre civile. Elle précipita la retraite du roi, qui
laissa en Languedoc le cardinal de Richelieu & le maréchal
de Bassompierre. L'abatis de châteaux & de remparts qui s’ac-
complit à cette époque fut un des plus grands bienfaits que le
pays ait jamais reçus. C'était le coup suprême porté à cette
redoutable réaction féodale dont la réforme avait été le prétexte,
& qui, en ressuscitant les plus mauvais souvenirs du Moyen-
âge, semblait avoir fait reculer la civilisation de deux siècles.
XI. Soulèvement de Gaston d'Orléans (1632).—Il s'en fallut
de peu que l’œuvre de pacification ne fût bientôt compromise
& les armées étrangères introduites en France par l'ambition
d'un prince du sang. Gaston d'Orléans, frère du roi
Louis XIII, esprit ambitieux & brouillon, s'était mis à la tête
des mécontents, Il ne craignit pas d'ourdir des intrigues pour
rallumer les guerres de religion, envoya des émissaires chez
les protestants des Cévennes, du bas Languedoc & du pays
castrais, & traita secrètement avec le roi d'Espagne.
Il s’assura l'appui du jeune duc de Montmorency, gouver-
neur de Languedoc, &, quittant sa retraite des Pays-Bas,
pénétra en France avec deux mille cavaliers allemands, lié-
geois & wallons. Ses mouvements étaient concertés avec Mont-
morency ; mais 1] devança le terme assigné, & Île gouverneur
se vit réduit à brusquer l'aventure.
Montmorency vint aux Etats le 22 juillet &, par Ja conni-
vence de quelques membres, se fit attribuer une sorte de dic-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 523
tature & le pouvoir d'assembler, sans commission du roi, les
sénéchaussées & même les Etats généraux de la province.
L'affaire était couverte par un prétexte honorable; la revendi-
cation des anciens privilèges de la province ; mais le résultat
n'en pouvait être que le détournement des impôts au profit de
la faction & la résurrection de ces oligarchies batailleuses qui
avaient si longtemps épuisé le Languedoc. L’archevêque de
Narbonne, Claude de Rebeé, présicent- né des Etats, -lutta
énergiquement contre ces propositions insensées; le gouver-
neur le fit arrêter par ses gardes. Les portes de Pézenas furent
fermées, & des gentilshommes de la suite de Montmorency
coururent de maison en maison, la menace à la bouche, arra-
cher la signature des députés.
L'évêque d'Albi avait pris la placé de l'archevêque de Nar-
bonne; à sa suite, le corps des Etats présenta au gouverneur
l’octroi du don gratuit, qu'il accepta & signa seul contre
l'usage. Cet acte le rendait maitre des impositions dans Îles
vingt-deux diocèses, & il se hâta d'en faire préparer la levée.
En même temps, il ordonnait de recruter des troupes pour le
service du roi & mettait sur pied douze régiments d'infan-
terie. La noblesse turbulente, qui ne pouvait souffrir le ré-
gime d'ordre sévère & de justice établi par le cardinal, avait
brigué le commandement de ces forces.
Le lendemain du coup d'Etat de Pézenas, le Parlement de
Toulouse, averti des mauvais desseins qui se tramaient, rendit
arrêt contre les! fauteurs de sédition, & le premier président
Bertier de Montrabe, en correspondance directe avec Riche-
lieu, s’assura de la fidélité de Toulouse & prit des mesures
pour garantir Narbonne de toute surprise.
Les évêques d'Albi, de Lodève, d'Uzès, de Saint-Pons & de
Nimes entrerent ouvertement dans la révolte & y entraïînèrent
les villes capitales de leurs diocèses, sauf Nimes, qui ne put
être détournée de son devoir.
Du reste, aucune ville libre de Languedoc ne trempa dans
la rébellion. Partout où la vie communale existait encore, les
habitants se sentaient trop intéressés au maintien de la paix
pour courir à de nouvelles catastrophes au profit d’un cadet
ambitieux & d’une poignée de favoris. Les seules places qui
524 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
prirent parti pour la faction furent celles où dominaient des
gouverneurs infidèles.
Richelieu avait expédié en toute hâte les maréchaux de
Schomberg & de La Force. Nimes, Montpellier, Narbonne,
Beaucaire appelèrent les troupes royales & fermèrent leurs
portes aux conjurés, qui se saisirent seulement de Béziers, de
Lunel, de Bagnols & d’Alais.
La première place où entra le duc d'Orléans avec ses reîtres
fut Lodève. Montmorency vint le rallier à Mauguio. Ils ten-
tèrent vainement la fidélité du marquis des Fossés, gouver-
neur de Montpellier, & poussèrent jusqu'aux abords de
Nimes, où la vigilance de La Force empêcha toute surprise.
Maîtres du château de Beaucaire, ils s’y virent bientôt assié-
ges & contraints de dégucerpir. Le vicomte de l'Estrange, leur
complice, fut décapité au Pont-Saint-Esprit. Carcassonne, où
se trouvait en mission un maître cles requêtes, ferma ses portes
aux révoltés & maintint les villes voisines dans l’obéissance.
En même temps, le roi lancçcait une déclaration contre Île
duc d'Orléans & partait lui-même pour le Languedoc.
Schomberg alla investir le château de Saint-Félix que les
frères de Juge avaient livré, acheta la soumission des gen-
tilshommes qui le tenaient, y laissa quatre compagnies & des-
cendit en plaine, à demi-lieue de Castelnaudary.
* Les deux partis se trouvèrent en présence, le 1° septembre,
eur les bords du Fresquel. Montmorency, monté sur son che-
val gris pommelé, tout couvert de plumes couleur d’incarnat,
bleu & isabelle, chargea follement à la tête de la noblesse,
malgré les avis du comte de Rieux, soldat expérimenté, qui
jugea du premier coup les résultats de cette imprudence, & se
fit tuer aux pieds de son chef comme il l'avait promis.
Le tluc roula, criblé de dix-sept blessures, sous le corps de
son cheval. Ce furent les gardes françaises de l’armée royale
qui le dégagèrent; on le coucha sur une échelle, avec de la
paille & quelques manteaux, & on l'emporta prisonnier dans
Castelnaudarv. L'engagement n'avait guère duré plus d'une
demi-heure & la guerre était finie.
Ce brusque dénouement coupa court aux progrès de la fac-
tion. Agde chassa son gouverneur & se saisit de la citadelle.
EE or ou ER PP C2 REA TES. ORNE 7 “OMS ORNE ENS, M NMEENMS re eme ERCE EE EE
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 525
Les petits coips éparpillés dans la province posèrent les armes.
Gaston d'Orléans accepta toutes les conditions que le roi lui
imposa & obtint sa grâce. Montmorency, condamné par le
Parlement qui s'était formé en commission extraordinaire sous
la présidence du garde des sceaux, fut décapité dans la cour
de l’hôtel de ville de Toulouse.
X.
LE LANGUEDOC DEPUIS LE MINISTÈRE DE MAZARIN
JUSQU'A LA RÉVOLUTION.
Progrès de l'autorité des Intendants. — Canal de Languedoc. — Guerre
des Cévennes. — Administration des Etats. — Division de la pro-
vince,
I. La Fronde. -- Les troubles de la Fronde, pendant la
régence d'Anne d'Autriche, n'eurent en Languedoc qu’un
faible retentissement, & furent seulement marqués par une
lutte assez vive entre le Parlement de Toulouse & les Etats de
la province; maïs la misère était grande. Les passages inces-
sants des troupes, les achats de vivres pour l’armée de Catalo-
gne affamaient le pays, & l’insufhsance des moyens de répres-
sion dont l'autorité judiciaire disposait assurait presque l’impu-
nité des crimes dans toutes les parties montagneuses de la
province.
Il. Les Intendants. — Ce fut pour rendre l’action du pou-
voir plus efficace que le grand cardinal de Richelieu créa les
intendants de justice, police & finance, nommés par comimis-
sion du roi, sans enregistrement aux cours souveraines & uni-
quement responsables de leur coriduite envers le prince. Ces
magistrats finirent par concentrer en leurs mains tous les
pouvoirs administratifs. Les efforts des grandes compagnies de
justice, pendant la minorité de Louis XIV, avaient su‘tout
pour objet de faire échec à cette nouvelle institution ; mais les
guerres de la Fronde ayant pris un caractère à la fois féodal
& démagogique, la France fut bientôt dégoûtée des velléités
526 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE LE LANGUEDOC,
de résistance qui avaient marqué le commencement du règne,
& l'autorité des intendants cessa d’être contestée.
Il y'avait d'abord un intendant par généralité ou circons-
cription financière : ainsi le Languedoc en avait deux, lun
pour la généralité de Toulouse & l'autre pour la généralité de
Montpellier. Des raisons d'économie déterminèrent le cardinal
Mazarin à grouper toutes les intendances par deux; &, à da-
ter de ce moment, la province entière fut administrée par un
intendant unique. On établit à Montpellier le siège de ce
puissant fonctionnaire, parce que cette ville était plus avan-
tageusement située que Toulouse pour correspondre avec les
diverses parties du territoire & aussi parce que l’intendant n'y
pouvait pas être exposé aux éternels conflits de préséance aux-
quels eut donné lieu sa cohabitation avec le Parlement.
HI. Les principaux intendants de Languedoc ont été
François Bosquet, homme d'érudition, qui devint plus tard
évêque de Lodève & de Montpellier ; Claude Bazin de Bezons,
.qui géra l’intendance pendant vingt ans & présida une grande
enquête nobiliaire; Henri d'Aguesseau, père d'un illustre
chancelier de France & digne lui-même des souvenirs de lhis-
toire par l’activité & l'élévation de son esprit. I fut l'habile
intermédiaire de Colbert pour l'application de toutes les ré-
formes qui ont donné un si grand éclat aux premières années
du règne de Louis XIV; Nicolas de Lamoignon de Bâville,
intendant de Languedoc pendant trente-trois ans, & le plus
célèbre de ces administrateurs. Sa haute intelligence, sa pé-
nétration, l'expérience des affaires qu'il avait acquise faisaient
de lui une sorte de vice-roi du Languedoc. Cardinaux, gou-
verneurs, États, Parlement pliaient oi lui. Malheureuse-
ment, il ternit ses qualités administratives par la rigueur im-
pitoyable dont il fit preuve, après la révocation de l’Édit de
Nantes, en persécutant lus protestants. Ces mesures, à la fois
injustes & impulitiques, eurent pour résultat d'expulser de
France une foule de familles laborieuses qui allèrent porter à
l'étranger leur fortune & leur industrie. Beaucoup de villes
de Languedoc, Nimes, Uzès, Alais, Castres, furent dépeu-
plées par cette émigration ; & Îles ressentiments qu'elle entre-
tint à l'extérieur, joints aux répressions terribles qui punis-
ABRÈGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 527
saient en France toutes les tentatives de culte public, amenè-
rent cette lamentable explosion de la guerre des Cévennes, .
qui assombiit les premières années du dix-huitième siècle.
IV. Canal de Languedoc. — La pensée de percer l’isthme
pyrénéen par une ligne de navigation avait été étudiée sous
François Ier, Charles IX, Henri IV & Louis XIIT. L’impul-
sion que le génie de Colbert donnait à l'industrie & à la ma-
rine ramena l'attention sur ce problème. Un simple fermier
des gabelles, né à Béziers, Pierre-Paul Riquet, conçut le pro-
jet d'exécuter le travail grandiose que les siècles s'étaient
légué. Sans études techniques, n'ayant qu'un mauvais compas
de fer, il ne fut aidé dans ses premières opérations que par
deux ouvriers de Revel. La conception originale qui lui ap-
partient fut de constituer un vaste réservoir au-dessus du col
de Naurouse, point de partage entre le versant océanique &
le versant méditerranéen. Pour v parvenir, Riquet eut l’idée
de dériver plusieurs cours d’eau de la montagne Noire. Pro-
priétaire de la terre de Bonrepos, qui relevait du temporel de
larchevèché de Toulouse, il profita des relations que sa con-
dition d’hommager lui donnait avec l'archevêque pour lui
faire ses premières ouvertures; & sur les encouragements de
ce prélat, écrivit directement à Colbert, le 26 novembre 1661,
une lettre demeurée célèbre, qui a été le point de départ de
l’entreprise. Une rigole d'essai fut exécutée, &, le 9 novem-
bre 1665, les commissaires du roi & des États purent consta-
ter la facile descente des eaux au point de partage. Ce fut le
chevalier de Clerville, ingénieur des fortifications, qui dressa
le devis de ce grand ouvrage, & Riquet devint adjudicataire
des travaux de construction. Louis XIV le récompensa royale-
ment par l'érection du canal en fief, avec châtellenie, justice,
droit de pêche & de chasse, & l’abandon à perpétuité des
droits de navigation. Riquet modifa le devis du chevalier de
Clerville, & au lieu de terminer le canal à La Nouvelle, lui
fit franchir la Cesse & l'Orb, & le jeta par l'étang de Thau
jusqu'au pied de la montagne de Cette où un port fut créé.
L'ensemble des travaux coûta seize millions. La première sec-
tion, de Toulouse à Trèbes, était terminée en 1672; Ja se-
conde, de Trèbes à Cette, ne fut achevée qu'en 1681. L’ar-
528 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
dent & infatigable auteur de l’entreprise était mort six mois
avant. Les commissaires du 101 ouvrirent la navigation Île
15 mai 1681. |
Les ouvrages d'art du canal de Languedoc, complété en
1758 & 1777 par les canaux de Saint-Pierre & de Narbonne,
_ & surtout les beaux réservoirs de Saint-Ferréol & de Lampy,
véritables lacs artificiels situés dans les gorges pittoresques de
la montagne Noire, n'ont pas cessé d'être un objet d'étude
intéressant.
V. Guerre des Camisards. — Depuis la révocation de l’édit
de Nantes, la tranquillité n'avait pu être maintenue dans les
Cévennes qua grand renfort de troupes. Lorsque les mal-
heurs de la guerre étrangère forcèrent de dégarnir le pays &
d'en confier les postes à de pauvres compagnies de milices, Îles
choses changèrent de face. Beaucoup d'anciens soldats ou de
déserteurs coururent Ja campagne, y amassèrent des paysans,
& formèrent bientôt des corps redoutables qui se signalèrent
par des meurtres, des incendies d'églises & des pillages de
fermes. L'affaire la plus éclatante qui marqua le début de ce
soulèvement fut l'assassinat d’un archiprêtre des Cévennes,
l'abbé de Langlade du Chevla, tué de nuit au pont de Mont-
vert dans une maison où il retenait plusieurs prisonniers pro-
testants. Après le meurtre, les insurgés se jetèrent dans les
bois & y commencèrent cette campagne de trois ans qui devait
tenir l'Europe attentive.
Le comte de Broglie, commandant en chef, après avoir té-
moigné un grand mépris pour ces paysans attroupés, que l’on
appelait camisards à cause de leurs grandes blouses noires,
taillées comme des chemises, ne put venir à bout de leur
résistance.
Le maréchal de Montrevel ne fut pas plus heureux & en-
treprit la dévastation méthodique des hautes Cévennes dans la
pensée de détruire les plus assurés repaires où les insurgés se
retiraient & cachaient leur poudre, leur plomb & leur vivres.
Mais au moment où il commençait la démolition & l'incendie
de tous les hameaux épars dans le territoire de trente-deux
paroisses, une flotte ennemie menaça Îles côtes du Languedoc.
Grâce à cette diversion, la guerre put recommencer plus fu-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 529
rieuse que jamais. Un simple paysan, un tout jeune homme,
Jean Cavalier, avait pris la tête du mouvement & exerçait
sur ses bandes fanatiques un inexplicable prestige.
Montrevel fut rappelé. Le maréchal de Villars, envoyé après
lui, essaya d’inspirer au personnel placé sous ses ordres son es-
prit d’a-propos & d'activité, adopta un plan d'ensemble & des
mesures militaires mieux combinées pour couper les commu-
nications des rebelles, & ne dédaigna pas d'envoyer des émis-
saires auprès des principaux chefs pour négocier leur soumis-
sion. Ce mélange de fermeté & de douceur eut un plein
succès. Jean Cavalier fit sa soumission au pont d’Avènes,
accepta le brevet de colonel & une pension, & emmena avec
lui en Alsace un petit régiment formé de ses insurgés. Le
reste des bandes cévenoles finit par se dissiper ; quelques chefs
suivirent l’exemple de Cavalier, & les plus récalcitrants trou-
vèrent la mort sur le champ de bataille ou dans les supplices.
La population protestante des villes était demeurée à l'écart
de cetie prise d'armes, qui fut souillée de grands crimes. La
paix & la liberté ne devaient être rendues au culte réformé
que sous le règne de Louis XVI.
VI. Administration des États de Languedoc. — Le trait le
plus original de l'histoire du Languedoc est sans contredit
l'administration des États provinciaux. C'est une des premières
applications du régime représentatif; & les grands travaux
d'utilité publique exécutés par ce corps pendant les deux der-
niers siècles de la monarchie ont acquis une notorièté qui dé-
passe de beaucoup les limites du territoire.
VII. Constitution de cette assemblée, — Les États généraux
de la province de Languedoc se composaient de trois éléments
correspondant aux trois ordres qui formaient alors la société
française : clergé, noblesse, tiers état. Comme le clergé occu-
pait la première place, c'est sur le nombre de ses représentants
qu'avait été réglé celui des deux autres ordres. Anciennement,
tous les hauts dignitaires ecclésiastiques de la province en-
traient aux États, qu'ils fussent évêques ou abbés; mais plus
tard le privilège fut restreint aux seuls évêques, avec pouvoir
de se faire suppléer, en leur absence, par un de leurs vicaires
généraux. Il y eut donc aux Etats un membre du haut clergé
IX 34
530 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
par diocèse, soit vingt-deux évêques, prenant rang entre eux
par ordre d'ancienneté. La noblesse comprenait un pareil
nombre de barons, & la bourgeoisie, c'est-à-dire la députation
des villes, égalait le nombre des deux autres ordres réunis.
VIII. Baronnies. - Les membres de la noblesse entrant aux
États n'étaient pas nommés par le roi, comme les évêques, ou
par un corps électoral spécial, comme les députés de bour-
geoisie. Leur droit d'entrée était attaché à la possession de
certaines terres que l'on nommait les baronnies des Etats.
Comme on avait adopté pour cadre la division en diocèses, on
n'avait pu donner place à tous les propriétaires de fiefs, & l'on
avait divisé les baronnies en deux classes : baronnies fixes,
dont les titulaires entraient annuellement aux États, & ba-
ronnies tournelles, dont l'entrée périodique se faisait suivant
un ordre régulier qu'on nommait la roue. I] ÿ avait huit ba-
ronnies de ce genre en Gévaudan, dont Îles propriétaires
n'étaient reçus chacun aux assemblées qu'une fois en huit ans,
& douze en Vivarais, qui donnaient entrée tous Îles douze
ans. Le droit d’États étant, comme la propriété domaniale
elle-même, sujet à tous les hasards des mutations, pouvait ap-
partenir à un enfant ou à une femme qui en étaient recon-
nus titulaires, mais qui ne siégeaient pas & qui devaient être
représentés par un fondé de pouvoirs. [es barons absents
pour cause légitime pouvaient donner leur procuration à un
gentilhomme de confiance.
IX. Tiers État. — La députation de la bourgeoisie compre-
nait aussi des places fixes & des places tournelles, le nombre
des villes du Languedoc étant beaucoup trop considérable
pour se prêter au cadre épiscopal. Toutes les cités importantes
ayant au moins siège d’évêché avaient leur place fixe aux
Etats; les autres, groupées par diocèse, n'étaient admises que
d'après leur tour de série.
X. Tenue des assemblées. — [assemblée se tenait une fois
par an, sur convocation du roi, habituellement vers la fin de
l'automne, lorsque Îles récoltes étaient rentrées & que les
troupes, prenant leurs quartiers d'hiver, rendaient des loisirs
aux gentilhommes. [ n'v avait pas de lieu réglementaire; la
lettre de convocation le désignait. Lorsque les affaires de reli-
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 531
gion dominaient les préoccupations des ministres, on tenait
les Etats à Nimes; lorsqu'un prélat était en disgrâce, on réu-
nissait l'assemblée hors de son diocèse. Pendant le gouverne-
ment du prince de Conti, qui résidait au château de la
Grange-des-Prés, les Etats siépèrent à Pézenas. Plus tard, l'in-
convénient de déplacer les documents administratifs fit adopter
la ville de Montpellier comme lieu définitif d'assemblée. C'est
la que l’intendant avait ses bureaux, & le véritable centre de
l'administration provinciale s'y trouvait fixé. |
La présidence des États appartenait de droit à l'archevêque
de Narbonne, qui correspondait avec le ministère & dictait
souvent les votes de l'assemblée. Il avait le privilège de dési-
gner des gentilshommes pour remplir les places vacantes lors-
que la possession d'une baronnie était contestée.
XI. Commissaires du roi. — De grandes précautions avaient
été prises pour que l'autorité royale fût nettement affirmée
dans tous les actes des États. Le gouvernement s’y faisait re-
présenter par des envoyés spéciaux que l’on appelait les com-
missaires présidents pour le roi. Ils avaient à leur tête le com-
missaire principal, gouverneur de la province ou commandant
en chef, qui faisait l'ouverture de la session & qui, selon le
style reçu, tenait les États. Ce haut dignitaire était quelque-
fois assisté d’un commissaire extraordinaire, conseiller d’État
ou maître des requêtes en mission; il avait toujours auprès de
lui l’intendant de la province, vrai représentant des ministres,
& deux trésoriers de France, appartenant aux bureaux des
finances de Toulouse & de Montpellier.
XII. Cérémonial. — On déployait une grande pompe dans
les assemblées; la salle était richement tendue avec un dais
brodé aux armes de la province (la croix d’or à douze pommeaux
des comtes de Toulouse sur fond rouge) au-dessus du fauteuil
présidentiel, & les armoiries des évêques, des barons & des
bonnes villes marquant la place de chaque député. Tous les
membres des États ayant pris séance, le commissaire princi-
pal, accompagné «le ses gardes, faisait son entrée avec un bril-
lant cortège de gentilshommes, & le premier commissaire du
roi prononçait une courte harangue en termes généraux, dont
l'intendant donnait après lui le développement; sauf des cas
532 ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LANGUEDOC.
particuliers, le thème de ces harangues était assez uniforme.
Les commissaires du roi faisaient ressortir la longanimité
du gouvernement qui, ayant le droit d'exiger l’obéissance,
voulait bien entrer en conversation avec ses peuples & les faire
participer à la direction des affaires; ils indiquaient les de-
voirs de la province envers l'Etat, les charges du trésor pu-
blic, la nécessiré d'y subvenir largement. L'archevêque de
Narbonne répondait par un tableau des misères de la pro-
vince & promettait que l'assemblée ferait de son mieux. Les
commissaires du roi n'assistaient pas aux séances quotidiennes
& se faisaient annoncer quand ils venaient demander le vote
de l'impôt, désigné sous l’euphémisme de don gratuit.
XIII. Travaux de l'assemblée. — La vérification des pou-
voirs remplissait les premiers jours de la session. La mobilité
de la propriété territoriale faisait très fréquemment changer les
baronnies de main, & d'interminables contestations s’élevaient
entre officiers municipaux pour les places de bourgeoisie, On
votait le chiffre du don gratuit, on entendait les rapports des
commissaires nommés pour les affaires spéciales, travaux pu-
blics, encouragements au commerce, à l'industrie, à l’agri-
culture.
Le travail efficace de l'assemblée, au point de vue adminis-
tratif, était fait par les trois syndics généraux de la province,
officiers permanents, qui centralisaient toutes les écritures,
étaient placés sous la main de l'archevêque de Narbonne, &
se concertaient avec l'intendant. Ils rédigeaient les mémoires
sur les affaires contentieuses &K préparaient les matériaux pour
la rédaction du cahier des doléances que l'on dressait chaque
année, Un de ces officiers faisait partie de droit de la députa-
tion envoyée au roi par les États & chargée de lui présenter le
cahier.
XIV. Trésorier de la bourse des États. — L'assemblée pro-
vinciale ne votait pas seulement Îles impôts; en les répartis-
sant par diocèses, elle en dirigeait aussi la perception & avait
un maniement de fonds considérable par l'intermédiaire d’un
officier spécial, le trésorier de la Bourse des Etats, qui soldait
les dépenses de la province sur mandats ordonnancés par l’ar-
chevêque de Narbonne.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC, 533
XV. Assemblées de sénéchaussées. — Pour les affaires de
travaux publics, les États se partageaient en trois sections, par
sénéchaussées anciennes. Les territoires des sénéchausséc: de
Toulouse, Carcassonne & Nimes ayant des besoins collectifs
tout à faits distincts, par suite de leurs conditions topographi
ques, on avait maintenu ce morcellement originel qui ne cor-
respondait plus aux sénéchaussées réelles, beaucoup plus
nombreuses depuis qu'on avait créé celles de Castres, Castel-
naudary, Béziers, Limoux & d’autres encore. C’est dans ces
réunions, qui se formaient pendant la tenue des États, que
l’on réglait les dépenses à faire pour les chemins, pour la
construction des ponts, &c.
XVI. Organisation diocésaine. — Au système général des
États correspondait l’organisation diocésaine qui en était la
réduction. Chaque diocèse possédait ses assemblées particuliè-
res, quon nommait assiettes, parce qu'on y déterminait l'as-
siette de l'impôt, & qui étaient des États en miniature. En
Albigeois, en Velay, Gévaudan & en Vivarais, ces assemblées
prenaient même le nom d'Etats. Elles se composaient de dé-
putés des trois ordres, avaient un syndic permanent comme
les États, la province elle-même, & un receveur qui versait
dans les mains du trésorier de la bourse les sommes recueillies
par les collecteurs. |
XVIT. Organisation municipale. — Enfin, au dernier degré
de cette triple hiérarchie se trouvait placée la municipalité,
avec ses conseils électifs & son corps d'administration, dont le
caractère éprouva surtout des modifications profondes lorsque
le développement du pouvoir ministériel étoufta l'énergique
mais orageuse indépendance des petites républiques du Moyen-
àge- En Languedoc, les magistrats municipaux annuels por-
taient le nom de consuls; ils avaient la robe mi-partie rouge &
noire, & le chaperon. Ils étaient assistés par un conseil ordi-
naire & un conseil général convoqué dans les grandes occa-
sions. La députation des communes aux assemblées diocésaines
& aux États généraux de la province, les voyages & les rap-
ports auxquels ces députations donnaient lieu entretenaient
en Languedoc un goût assez vif des affaires publiques; & l’on
peut dire que l’ensemble de ceite organisation provinciale,
534 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
malgré des lacunes & des vices originels très sévèrement jugés
par les contemporains, était un acheminement marqué vers la
conception de l'Etat moderne & disposait les esprits aux grandes
réformes de la Révolution. |
XVIII. Grands travaux d'utilité publique. — L'attention
des États s’appliqua principalement à faciliter les communica-
tions par un réseau de routes tracées & entretenues avec un
soin infini. Les frais de construction & de réparation en
étaient supportés soit par la province entière, soit par la séné-
chaussée, soit par le diocèse. Le tracé de ces chemins, le fini
des ouvrages d’art qui les complétaient, la beauté des planta-
tions dont ils étaient décorés faisaient l’orgueil du Languedoc.
Les États ne négligèrent pas l’embellissement des villes. La
magnifique promenade du Peyrou, à Montpellier, son aque-
duc, son château d’eau, les ouvrages de la fontaine de Nimes,
la restauration des Arènes & de la Maison carrée, la grand’rue
de Saint-Cyprien à Toulouse, les portes de ville, l'étoile des
routes de Gascogne & les quais de la Garonne, conçus dans
des proportions grandioses, témoignent des hautes conceptions
d'édilité de l'assemblée provinciale.
XIX. Histoire générale de Languedoc. — On ne saurait
oublier, parmi les services que les États ont rendus au pays,
la rédaction de la grande histoire provinciale dont ils furent
inspirateurs. L'honneur de cette création appartient à l’arche-
vêque de Narbonne, Legoux de La Berchère. Sur sa proposi-
tion, l’assemblée décida qu'il serait donné au public « une
histoire de Languedoc, où, en détaillant tous les faits, on
n'oublierait rien de ce qui concerne les mœurs, les coutumes
& le gouvernement politique des peuples. » Cet immense tra-
vail d'érudition, considéré comme le modèle des histoires pro-
vinciales, a été accompli par les deux Bénédictins dom De
Vic & dom Vaissete, qui le composèrent à Paris, dans l’ab-
baye de Saint-Germain-des-Prés.
Avant Îles Bénédictins, deux écrivains seulement avaient
étudié l’histoire de la province. Le premier est Guillaume de
Catel, conseiller au Parlement, qui publia en 1623 son His-
toire des comtes de Toulouse & laissa en manuscrit ses mémoi-
res pour servir à l'histoire de la province, publiés après sa
Re. Re Re - en
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 535
mort en 1633; travail recommandable, sobrement écrit, &
dont l'esprit critique, malgré d'assez nombreuses imperfec-
tions, tranche heureusement avec la crédulité des chroni-
queurs plus anciens.
Le second est Pierre Andoque, conseiller au présidial de
Béziers, qui donna, en 1648, un volume in-folio intitulé :
Histoire du Languedoc, avec l'état des provinces voisines, ou-
vrage très inférieur au précédent & par l'insuffisance des re-
cherches & par le défaut de discernement de l'écrivain.
Un assez grand nombre de livres étaient déjà consacrés à
l'histoire particulière des villes ou des diocèses. Nous citerons :
les Annales de Toulouse, par Lafaille; l'Histoire des évêques
de Maguelonne & de Montpellier, par Pierre Gariel; celle des
évêques de Lodève, par Plantavit de la Pause.
Le premier volume du grand ouvrage des Bénédictins a
paru en 1730, après vingt ans d'une préparation laborieuse
que dom Marcland & dom Auzières avaient commencée, mais
que leur grand âge les empêcha de poursuivre. On y trouve
l’histoire de la province depuis le deuxième siècle de la Répu-
blique romaine jusqu’à la mort de Charles le Chauve.
Le second volume parut trois ans après : il comprend l’his-
toire de près de trois siècles, commençant au règne de Louis
le Bègue & finissant aux premiers troubles causés dans la
province par l’hérésie des Albigeois.
En 1737, dom Vaissete, qui avait perdu son collaborateur
dès 1734, Claude de Vic étant mort à Paris, dans l’abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, peu de temps après l'apparition du
second volume, publia seul le troisième, qui s'étend depuis le
Concile de Lombers jusqu'à la réunion du comté de Toulouse
à la couronne.
Le quatrième fut livré en 1742 & comprit la première pé-
riode de ladministration monarchique en Languedoc, depuis
la mort du comte Alphonse jusqu'a la création définitive du
Parlement de Toulouse.
Enfin, le cinquième & dernier volume, publié en 1745,
contient le récit des évériements arrivés dans la province pen-
dant deux siècles, depuis la création du Parlement de Tou-
536 ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC.
louse jusqu'a la mort du roi Louis XIII. Dom Vaissete ne
crut pas devoir pousser plus loin son histoire à cause de la
difficulté qu'il voyait à parler de ses contemporains avec la
liberté convenable.
Deux importantes histoires de villes, publiées également dans
le cours du dix-huitième siècle, méritent une mention particu-
liére ; nous voulons parler de l'Histoire de Nimes, par Ménard,
& de l'Histoire de Montpellier, par d’Aigreteuille.
XX. Opposition contre les Étots. — Malgré leurs mérites,
les États, aux approches de la Révolution de 1789, soulevè-
rent une opposition assez violente. Tous les ordres du pays
furent unanimes à protester contre le mode de recrutement de
cette assemblée qui n'était représentative ni du clergé, ni de
la noblesse, ni du tiers état, puisque les évêques & les barons
n'avaient aucun mandat de leurs pairs & que l'élection des
officiers municipaux était faite sans liberté. Cette opposition
se donna surtout carrière lorsque, les Etats généraux de
France étant à la veille de se réunir, on put croire que la dé-
putation du Languedoc serait nommée par l'assemblée provin-
ciale. Le Parlement de Toulouse & un grand nombre de
municipalités réclamèient avec éclat.
XXL. Convocation des États généraux. — 1|l fut décidé que
les élections générales se feraient, non par provinces, mais
par bailliages ou sénéchaussées. C'était une manière de pré-
luder à la destruction des anciennes unités territoriales, Quel-
ques voix s'élevèrent au sein de l'assemblée nationale pour ob-
tenir le maintien du Parlement de Toulouse & la réorganisa-
tion des États de Languedoc dans une forme constitutionnelle
& représentative. Mais ces réclamations isolées ne prévalurent
pas contre l'esprit d'uniformité & d'innovation qui dominait
les Etats généraux. Le territoire de la province, combiné avec
celui de l’Auvergne, de la Guyenne & Gascogne, du pays de
Foix & du Roussillon, fut découpé en neuf départements, dis-
tribués, autant que possible, d’après les conditions topographi-
ques & les convenances naturelles. Toulouse perdit son titre
de capitale & son Parlement, Montpellier son siège d’inten-
dance & sa cour des comptes, & les nouvelles circonscriptions,
mieux équilibrées eu égard à l'étendue & à la population, ne
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE DE LANGUEDOC. 537
reproduisirent pas les inégalités & les disproportions choquan-
tes qui déparaient l’ancienne division en diocèses.
Le Languedoc, une des premières provinces annexées à
l'Etat français, n'avait pas besoin, d’ailleurs, de cette assimila-
tion matérielle pour se considérer comme inséparablement
associé à la patrie commune.
Le sentiment national ne sera jamais amoïndri par les sou-
venirs qu'on y conserve du passé.
ROSCHACH.
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE
Comme ce fut gentil, imprévu surtout, cette remise à la
fois solennelle & rieuse d’une décoration nouvelle à M. le
Président de la République par le délégué des Félibres pari-
siens, ce mois d'août dernier! Notre premier magistrat pou-
vait bien se vanter de les posséder toutes; il avait, tout au
moins, le droit de se croire, de par l'omnipotente parlemen-
taire, le grand maître de tous les ordres français. Point, on Île
lui a bien montré; & en lui remettant la Cigale d'or féli-
bréenne, M. Benjamin Constant a prouvé que par-dessus toutes
les puissances politiques & financières qui mènent les choses
de ce monde moderne, il restait encore un coin intangible,
celui des artistes & des poètes.
Avec le sourire normand & l'imperturbable à-propos qui lui
ont fait heureusement franchir bien d'autres banquises aussi
protocolaires, M. Félix Faure a carrément mis à sa bouton:
nière cet insecte sacré, ce bestiaire divin, comme dit Mistral,
que vénéraient nos ancêtres les Troubadours, sans compter nos
lointains aïeux athéniens.
Je sais que beaucoup de Jélibres intégrals (qu'on a donc
de peine à parler français en ce fourmillement de néologis-
mes d'invention récente provoqués par des situations nou-
velles), je sais, dis-je, que certains intransigeants se plaignent
de l'esprit un peu envahisseur des Cigaliers & Félibres pari-
siens. Îls estiment que la décoration donnée à M. Félix
Faure eût été relevée, tel le gigot à l'ail, si le décorateur eût
été un méridional un peu plus méridionant & un peu moins
boulevardier. Car enfin c’est en province que le Félibrige est
né, cest grâce à la littérature provinciale qu'il a pu s'élever
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 539
assez haut pour traiter presque d’égal avec les puissants du
jour... Autant d'excellentes raisons. Mais ce sont les Parisiens
qui disposent de la trompette de la Renommée. Il est évident
que mille Félibres méridionaux se réunissant en une ville du
Rhône ou des Cévennes feront moins de bruit que cent Pa-
risiens descendant le grand fleuve, leur farandole fût-elle
plus ou moins bien rythmée. Même quand le Midi bouge il
n'est pas mauvais que Paris s'en aperçoive, car en l’état actuel
de notre civilisation centralisée ce dernier possède une puis-
sance de consécration sans seconde. Jasmin, Mistral & Auba-
nel en savent quelque chose.
Si tant est, ainsi qu'on l'assure, que ces manifestations
sont intéressées de la part des Cigaliers & de celle des Féli-
bres des bords de la Seine, comme ces intérêts se résolvent
dans la distribution de quelques centimètres de ruban ou en
quelques coups de réclame, toutes choses fort humaines &
inoffensives d’ailleurs, les Félibres intégrals auraient tort de
sa formaliser outre mesure de cet envahissement périodique.
Il ne touche en rien à l'intégralité de leur programme, il leur
permet, dès que sont éteints les flambeaux de la pégoulade
officielle, d'en rallumer d’autres pour leur compte, &, en dé-
finitive, il est tout à l'honneur de la province, puisque ces
Parisiens prouvent ainsi que le monde ne finit pas aux rem-
parts extérieurs de la vieille Lutèce.
C'est aux Félibres felibréjants à montrer que la renaissance
littéraire dont ils sont fiers avec quelque raison ne diminue
pas en intensité. Sous ce rapport, on peut constater qu'ils ne
sont pas au-dessous de leur tâche; la preuve en est dans le
nombre (& la qualité) des œuvres parues depuis notre der-
nière chronique '. Et ce qui montre bien, tout considéré, que
l’esprit du Midi domine les caravanes cigalières, c'est précisé-
ment l'itinéraire récemment suivi, dont plusieurs stations
furent choisies parce que Mistral y avait fait passer Patron
Appian, le prince d'Orange & l’Anglore, en son Poème du
Rhône?.
1. Revue des Pyrenees, 1"° livraison, 1896,
2. Paris, Lemerre, 189;.
540 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
La bonne & saine poésie qui coule à pleins bords en ces
douze chants, majestueuse, profonde, tranquille comme le
beau fleuve dont elle est la glorification! Le maître a choisi
cette période de transition où l’antique navigation qui, depuis
les premiers marins de Phocée, en passant par les galéasses
de la reine Jeanne, s'était continuée presque sans aucun
changement, voit son régne s'achever devant celui de la va-
peur triomphante,
.…. la vapour que, pouderouso,
Escarpissènt dous revoulun d’escumo
E jitant dins lis èr sa tubassino,
Trajavo eila-davans...
.……. la vapeur, qui, puissante,
En écharpant deux tourbillons d'écume,
Et jetant dans les airs sa nue fuligineuse
Sillait déjà devant...
Il y aurait lieu de s'arrêter, au sujet de cette citation, sur
le procédé par lequel Mistral a inauguré une manière nouvelle
pour lui, & qui consiste dans le remplacement de la rime par
Ja dissonance finale'. Maïs après les flots d'encre qui ont
coulé au sujet de cette question de technique poétique, nous
serions malavisés d'y insister, d'autant qu'une discussion sur
cette matière serait peu à sa place ic1?.
Il vaut mieux se laisser aller au charine du récit qui : ou-
vre au moment où, dès la prime aube, s'embarquent à Lyon
les voiturins qui règnent sur le Rhône. Ici se place une des-
cription des sept barques de la flotte, où pas un agrès n'est
oublié, où chaque chose est désignée par son nom. C'est la,
disons-le pour ne plus y revenir, ce qui donne tant d'intérêt
aux poèmes mistraliens. Dans l'évocation d'un paysage la ri-
chesse du coloris le dispute à l'exactitude du dessin. Dans la
peinture de l’intérieur d’un mas, pas un meuble n'est oublié.
S'il s'agit d'un travail agricole, pas un instrument n'est omis,
pas une manœuvre qui ne soit minutieusement décrite. Ce
1. Et non par l’assonance, comme certains l'ont écrit.
2. Voyez les enquêtes littéraires du Figaro, de la Plume, &c.
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 541
qu'on a dit à propos du grand dictionnaire tranco-provençal de
Mistral ' peut se répéter au sujet de ces inventaires des objets
de la vie rurale, maritime ou fluviale du peuple rhodanien. A
supposer que la vieille Provence achève de disparaître au con-
tact de la civilisation un peu cosmopolite des temps modernes,
elle restera dans les œuvres de Mistral comme une belle
morte couchée dans un cercueil embaumé.
À la première station de la flottille, un jeune homme blond
monte sur la grand'hbarque. C'est Guilhem, prince d'Orange,
fils du roi de Hollande, venu en pèlerinage vers la principauté
d'où sa race a tiré son nom. Et voici que s'aftole pour lui la
petite Anglore, fille d'un orpailleur de ces rivages. Elle s’ima -
gine, la pauvrette, revoir dans le beau prince le séduisant gé-
nie du fleuve auxquelles elles croient toutes, plus ou moins,
en ce pays (& ailleurs), le Drac à la beauté surhumaine qu'il
lui semble avoir entrevu un soir au fond du fleuve lui mur-
murant d’une voix douce :
« Vènel! te farai vèire, bello chato,
Lou palais cristalin ounte demore
Emé lou lié d’argènt ounte n'ajasse .
E li ridèu d’azur que l’encourtinon.
Vène! te farai vèire li fourtuno
Que se soun aclapado souto l'erso ,
Despièi que li marchand ié fan naufrage,
E qu'ai encamelado dins mis ouide. »
La jouino bugadiero atrevarido,
Leissè toumba de sa man escumouso
Soun bacèu é m'aco, pèr l’ana querre
S'estroupan vitamen a miejo-cambo
Piei au geinoui... An! perdeguè l'apès.
« Viens, je te montrerai, Ô belle fille,
Le palais cristallin où je demeure,
Avec le lit d'argent où je me gite,
Et les rideaux d'azur qui le recouvrent.
Viens donc, que je te montre les richesses
Qui se sont entassées sous la vague
1. Le Trésor du Felibrise. Aix, Remondet, (1876-1888), 2 forts vol,
in-4°, à 2 col.
542 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
Depuis que les marchands y font naufrage,
Et que j'amoncelle en mes souterrains. »
La jeune lavandière, somnolente,
Laissa tomber de sa main écumeuse
Son battoir, & la voilà, pour aller le chercher,
Troussant sa jupe vitement à mi-jambe,
Puis au genou... Bref, elle perdit pied...
Le Drac rend ses victimes au bout de sept ans, aussi belles
qu'avant ; il ne leur reste que le vague souvenir d’un amour
mystérieux...
Voyez-vous ces naïfs récits contés par la petite Anglore à ce
prince aventureux embarqué comme un troubadour sur une
barque de mariniers, rêvant d'aventures folles & d’amours
impossibles, ainsi que, plus souvent qu'on ne croit, en sont
coutumiers certains tempéraments du Nord. Cette jolie sauva-
geonne, à l'esprit si fruste qu'elle croit à la légende & ne se
doute pas de la vie réelle, qui n’a pas de robe & cependant ga-
gne sa vie & celle de ses petits frères en un métier. préhis-
torique, cet amour enfantin & passionné, c'était bien cela
qu'il attendait, qu'il était venu chercher. Et comme il est aussi
enfant qu'elle, que son âme est toute neuve, son cœur aussi,
il l'aime sans arrière-pensée, il l'adore, il veut en faire sa
femme, & on l'en devine parfaitement capable... Dès lors le
roman se déroule, parfumant la barque & les mariniers aux
mœurs rudes, pour finir en une catastrophe, au moment où,
sa cargaison renouvelée à Beaucaire, la flottille commence à
remonter le Rhône. Une collision se produit entre une énorme
barque à vapeur & la flottille; le prince & l’Anglore disparais-
sent dans le naufrage, tandis que Patron Appian & sa troupe,
saluant tristement les épaves de l’ancienne industrie qui ré-
gna tant de siècles sur le grand fleuve, remontent à pied vers
leur pays.
C'est tout? Oui. Mais autour de cette trame simple sont
groupés de merveilleux épisodes : les Vénitiennes, la légende
du Drac, la foire de Beaucaire. Cependant ce ne sont que
des épisodes; même les gracieuses amours des deux enfants
sont estompées en une pénombre de rêve. C'est le poème du
fleuve, vous dis-je, c'est le poème du Rhône que le maître a
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE, 543
voulu faire, & on ne saurait, sans lavoir lu, en comprendre
l'ampleur sereine ainsi que l’ensemble parfait en sa complexité
de détails.
On nous permettra de citer une anecdote intime qui mon-
trera combien Mistral a l'intuition de tout ce qui concerne les
vieux usages de sa chère Provence. À l'époque où il commença
son poème il savait de quelle popularité jouissait autrefois, &
encore de nos jours, auprès des lavandières du Rhône la lé-
gende du Drac. I] soupçonnait cette popularité assez profonde
pour s'être traduite d’une manière palpable, & il en cherchait
la preuve lorsqu'il reçut d’un de ses admirateurs un battoir de
lavandière portant un Drac sculpté sous la forme du lézard
qu'il prend souvent dans la tradition orale. La preuve était
complète, & comme nous nous trouvions en ce moment à
Maillane nous pûmes jouir de la satisfaction du poète. Quelle
bonne fortune fut aussi la nôtre d'entendre de sa bouche plu-
sieurs récits populaires relatifs au Drac, qui, en ce moment de
joyeuse exubérance, revenaient spontanément à la mémoire
du maître!
Si nous avions à faire une comparaison entre l’aède à la
voix charmeresse dont nous venons d'analyser la dernière pen-
sée poétique & Félix Gras, le barde aux fiers & mâles accents,
nous ne voudrions choisir d'autre thème d'opposition que celui
qui résulterait de la juxtaposition du Poème du’ Rhône & de
l'épopée des Rouges du Midi".
Certes, des faits historiques racontés par le vieux Pascalet,
de l'époque où ce volontaire de la Révolution, devenu un gro-
gnard du premier Empire, va fouiller ses souvenirs, on peut
bien dire :
Le Midi bouge
Tout est rouge.
Au lieu de descendre le Rhône, comme Patron Appian &
sa paisible flotulle, les Rouje dou Miejour le remontent, car ils
viennent de Marseille & se dirigent vers Paris emportant avec
eux un chant sublime. En les entendant, le frêle lutin, le
1. Li Rouje dou Miejour, roman historique. Avignon, Roumanille 1896.
544 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
gracieux & charmant génie qui séduisait les sœurs de l’An-
glore dut se cacher & s'enfuir au plus profond de ses eaux
bleues, car c'était un bien autre génie (on le croyait du moins
alors) qui guidait ces fils du Midi, celui de la fraternité
humaine. En d’autres termes, les Rouje dou Miejour sont
l’histoire épisodique, écrite pour la première fois à notre
connaissance (la plus véridique en tout cas,), du bataillon
marseillais depuis son passage en Avignon jusqu'au 10 août.
Des cendres à peines refroidies recouvrent les laves volca-
niques qui sortirent à ce moment de l'ébullition de l'esprit
français pour ébranler le vieux monde, épouvantant ceux-ci,
surexcitant ceux-là jusqu'au martyre. De ces appréciations di-
verses sur l'œuvre Révolutionnaire devait se ressentir la fortune
du livre de M. Félix Gras. En France il n’a pas été gâté. Je
pourrais citer tel journal d'opinions avancées, mais absolu-
ment jacobin (centraliste par conséquent), qui, se méfiant un
peu trop de ce que l’auteur était un Avignonaïs, & non un
auteur classé du boulevard, refusa l'offre gracieuse de Ja tra-
duction française. De telle sorte que le Temps put en avoir
la primeur, mais chose curieuse, primeur de seconde main,
car auparavant l'ouvrage, traduit en anglais, avait paru en
Amérique avec un succès jugé colossal, même en ce pays où
l'on aime faire grand'. Le Temps, en cette occurrence, a donc
tenu le record de la perspicacité. Je ne doute pas que ses lec-
teurs n'aient apprécié l'œuvre à sa juste valeur, mais il n’est
pas le journal populaire qui eût pu faire aux Rouje dos Mie-
Jour la nature du succès qui leur convenait. .
Le livre a pénétré aussi en Angleterre; son succès y fut re-
latif. Cela se comprend. Les Anglais, même les plus libéraux,
ont un fond indéracinable de conservatisme. Ensuite, ils ai-
ment peu la Révolution française; peut-être la jalousent-ils
d'avoir dépassé en force d'expansion la leur de 1688. Cepen-
dant M. Gladstone, sur l'esprit duquel les idées d'émancipa-
tion & de liberté sont toujours prépondérantes, a voulu lire
les Rouje dou Miejour. Nous avons eu en notre possession la
1. The Reds of the midi, translated by M" T". A. Janvier. New-York,
Appleton and Ce, eos:
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 545
copie d’une fort belle & longue lettre par lui adressée à
M. Félix Gras. |
On dit que ce dernier prépare une suite à son œuvre,
& cette suiie est impatiemment attendue par un grand édi-
teur de New-York. Une fois encore va se produire le singulier
phénomène d’un auteur acclamé en pays étranger, tandis
qu'il reste à-demi ignoré parmi ses concitoyens, C’est que,
comme nous faisait l'honneur de nous l'écrire la traductrice
de l’œuvre, Mme Thomas À, Janvier, on a toujours conservé de
l’autre côté de l'Atlantique le souvenir de l'émancipation de
1789, encore que des défaillances individuelles aient, depuis,
semblé en compromettre les résultats. |
« Vous êtes destiné, mon bel ami, écrivait un jour à Félix
Gras M. de Berluc-Perussis, à tenir dans l’évolution féli-
bréenne le drapeau des nouveaux & des jeunes. En vous s’in-
carnera le second cycle de notre renaissance littéraire, &
ce cycle ne peut être que celui de la prose. C’est la loi de
toute langue, de toute littérature. Quel que soit votre gé-
nie poétique, & si grands quaient été comme prosateurs
Mistral & Roumanille, ils restent en tête de la période inau-
gurale, celle de la rime. Et vous serez, vous, malgré la splen-
deur de votre Romancero, de Toloza & des Carbounie, l’au-
rore des jours qui se lèvent, des jours définitifs de la belle
prose flambovante de la Provence. »
En effet, la prose des Rouje dou Miejour a des reflets d’in-
cendie. Pour ceux qui peuvent lire le texte original, la vi-
gueur de Ja touche, l’exacerbation du mouvement rappellent
les scènes de l'invasion française dramatisées par Gova. Mais
pour ceux-là, comme pour ceux qui sont obligés de recourir à
la traduction, se dégage la sensation nette & précise que les
récits de Pascalet furent absolument vécus. Certains détails, &
précisément parce que ce ne sont que des détails, sont trop
bien fixés, certaines impressions sont trop lumineusement
saisies pour avoir pu être devinées, si grand, si pénétrant
qu'on suppose le talent du romancier. Nous nous somimes
laissé dire que M. Gras avait un ancêtre qui toucha de près
aux choses de la Révolution. Ii est certain, en tout cas, qu'il
a été, lui, le petit enfant écoutant, pour nous les redire plus
[x 35
546 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
tard, les récits du vieux grognard, que ce dernier ait été de
sa parenté ou seulement de son voisinage.
Si M. Mistral & M. Félix Gras sont en ce moment les deux
plus hautes personnalités du Félibrige, celui-là représentant
la première génération, celui ci incarnant la seconde, M. Ma-
rius André est un de ceux qui ont déjà réalisé le plus d’espoirs
parmi ceux représentés par la troisième. Poëète-lauréat du
Félibrige, l’auteur de Ploù e Souleio & de la Glori d’Esclar-
moundo est, en ce moment, attaché à l'ambassade de France à
Madrid (& cette nomination fait le plus grand honneur à
M. Hanotaux, qui l'a signée). Par l'effet de la naturelle
sympathie qui réunit les hommes d’aspirations semblables,
M. Marius André est vite, en la cité madrilène, devenu l’ami
de Don Victor Balaguer. Cet homme d’État, qui a touché aux
plus orandes atfaires de l'Espagne contemporaine, n’est pas
un inconnu dans l'histoire félibréenne'. Lettré des plus rat-
finés, il est aussi un poète de haute envergure, & les sujets
qu'il a traités de préférence sont ceux qui se rapportent à
l’époque agitée de la Croisade albigeoise. Dans l’œuvre de
D. Victor Balaguer, M. Marius André a choisi la Trilogie des
Pyrénées pour nous en donner la traduction en provençal ?.
Ce n’est donc point d'une œuvre originale qu'il s'agit pour ce
qui concerne le poète de la Glori d’Esclarmoundo, mais il a
fait précéder sa traduction d'une préface assez longue, & c’est
de celle-ci que nous voulons retenir le passage relatif aux
Deux albigismes. la question n'est pas précisément neuve.
On la rencontre à diverses reprises chez les écrivains, surtout
provinciaux, qui ont voulu voir dans les Albigeois les précur-
seurs de Luther & de Calvin d’abord, & ensuite de ia libre-
pensée moderne. Comme M. Marius André est profondément
catholique & croyant, cette pensée l'indigne qu'on puisse assi-
miler les sectaires cathares, autrement dit les Parfaits, avec
les Albigeoïis, derniers défenseurs de l'indépendance méridio-
nale. Auguste Fourès, qui ne fait, au reste, que reproduire
les théories de Napoléon Peyÿrat, les confond. Pour lui, dé-
1. V, notre Histoire du Félibrige.
2. Li Pireneu, trilougio catalano. Avignon, Roumanille, 1897.
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 547
fenseurs des comtés de Toulouse, de Carcassonne & de Foix,
& hérétiques, ne forment qu'un même groupe sÿmpathique.
M. André, au contraire, pleure sur la destinée des premiers,
mais réserve ses anathèmes aux seconds. En tout quoi, les
uns & les autres me semblent faire fausse route. En premier
lieu, même après les investigations de Schmidt & de Bair,
les véritables doctrines cathares (à supposer qu'elles aient ja-
mais eu une cohésion suffisante pour mériter d'être considé-
rées comme un ensemble vraiment doctrinal) ne me parais-
sent pas assez connues pour être traitées ainsi de seconde &
de troisième main. En second lieu, les cours chevaleresques,
raffinées, savantes même, des Saint-Gilles & des Trencavel
furent loin, comme le voulaient, semble-t-il, les Parfaits, de
se vêtir de deuil, de proscrire l'amour ainsi que les jouissances
de la poésie & de l'art. Peyrat & Fourès se trompent donc, à
notre sens, en identifiant la cause des Cathares avec celle de
l'indépendance méridionale. Il nous semble bien, d’ailleurs,
que le comte de Toulouse protesta toujours de son attache-
ment à la foi catholique; il nous semble aussi que, jus-
qu'a présent, personne na pu prouver que le malheureux
vicomte de Carcassonne fût bel & bien un hérétique avéré.
Il paraît manifeste, d'autre part, que ni l’un ni l’autre (& tel
fut certainement leur grand crime aux yeux de la papauté),
ne se souciaient de molester leurs nombreux sujets arabes,
juifs, ou croyants fort tièdes, qui venaient faire fleurir en leurs
cointés le commerce & les arts. Il est possible qu'a la suite de
revers nombreux la doctrine de renoncement aux joies mon-
daines, de deuil & d’intolérance prêchée par les chefs cathares
ait été considérée comme la dernière incarnation de la patrie
méridionale expirante; il est probable que les derniers Pas-
teurs du désert furent regardès par ceux qui détestaient la
domination nouvelle comme les vrais patriotes, &, sous ce
rapport, M. Marius André conviendra avec nous que les po-
pulations méridionales avaient quelques raisons de préférer les
Cathares, qui, en somme, avaient lutté & souftert avec elles,
aux missionnaires apostoliques dans la main desquels le
glaive remplaçait un peu trop souvent la croix. Par consé-
quent, sans croire avec Fourès que la cause des Cathares fût,
548 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
dès le début, ndissolublement liée à celle du Midi, nous
croyons, à l'encontre de M. André, que Guiraude, les victi-
mes de Montsègur & tous les Par/aits qui portèrent sur leurs
vêtements le deuil de la patrie, méritent d’être honorés à
l’égal de héros & de martyrs.
En résumé, cependant, il faut remercier M. André de nous
avoir permis de lire en une langue, plus familière que la ca-
talane ou l’espagnole aux lecteurs du nord des Pyrénées, le
beau poème de Don Victor Balaguer. De même, nous devons
des remerciements à l'Escolo Audenco, de Carcassonne, pour
avoir publié la Muso Silvestro, d'Auguste Fourès'; nous en
devons aussi à la Société des langues romanes, de Montpellier,
qui a recueilli en un recueil posthume Îles Poésies éparses
d'Octavien Bringuier.
Nous sommes un peu gênés en ce qui concerne Fourès, car
nous avons été un des plus ardents promoteurs de la publica-
tion de son œuvre. Heureusement, le grand félibre laura-
gais est loin d’être un inconnu pour les lecteurs de cette
Revue. Il nous sutfira donc de dire que la Muso Silvestro est
la digne continuatrice de ses aînés les Grilhs & les Cants del
Soulelh. Il nous semble aussi que la plus qu'ailleurs s'est ré-
velé le caractère humanitaire & libertaire du poète.
Au contraire de Fourès, qui fut un exalté de la foi socia-
liste, Octavien Bringuier? fut un délicat, bon catholique,
mais fort peu porté aux intransigeances. Non point que ce
méridional, Montpelliérain de naissance, d'habitudes & de
langage, n'eût conservé le souvenir des vieilles gloires & des
anciennes splendeurs du Midi, mais quand il chante la Pro-
vence dans la belle ode restée un de ses meilleurs titres litté-
raires, il insiste plutôt sur les jours heureux que sur les anni-
versaires troublés ; cependant, l'allure dramatique de son Rou-
mièu, le lyrisne des pièces à Perrarca &K à las Ragças latinas,
montrent qu'il était un poète de forte &K bonne rate. On a dit
1. Carcassonne. Servière, 1896, in-8°, avec notice biographique de
G, Jourdanne.
2. Poesies languedociennes d'Octavien Bringuier, précédées d’une
étude sur la renaissance montpelliéraine, par A. Roque-Ferrier. Monit-
pellier, 1896.
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 549
de lui avec raison qu’il fut le premier qui ait osé élever jus-
qu'a l'ode le langage populaire de Montpellier, & il est de fait
que sa forme poétique est «les plus raffinées.
C'est également de Montpellier que M. Paul Chassarv,
déja avantageusement connu par un recueil de contes popu-
laires languedociens, En Terra Galesa, nous envoie ies poé-
sies qu'il a réunies sous ce titre : Lou vi dau mistèri. Malgré
ce que la rubrique pourrait laisser supposer, en ses œuvres
comme en son tempérament, M. Chassarv est aussi peu mys-
térieux & symboliste que possible; il est, au contraire, un
vrai latin de nature & d'éducation ; très peu porté aux abstrac-
tions, mais d'esprit aussi clair que précis. Il a trouvé si gentil
un quatrain de Paul Arène qu'il n’a pu résister au plaisir d'en
faire l’épigraphe de son œuvre :
Per qu’en meissoun avès begu
Det tremoulant, cor esmôugu,
Lou vi de mistèri que caufo
Dins lou flascoulet vesti d'aufo..
Puisqu’au temps de la moisson vous avez bu,
Doigt tremblant, cœur ému,
Le vin mystérieux qui réchauffe
Dans le flacon vêtu d'alfa.….
Le mystère est expliqué. Le délicieux ironiste de Jean des
Figues & le joyeux conteur de Terra Galesa s'extasient devant
la mystérieuse vertu du soleil qui dore la chair des statues &
des femmes, qui colore le ciel en bleu & le vin en rouge. Ce
dieu symbolique est bien celui qu'en véritable latin, un peu
beaucoup païen malgré de vagues réminiscences catholiques,
adore M. Chassary; nous n'en voulons d'autre preuve que les
beaux Psaumes d'amour dont il a fait la conclusion de son
œuvre. Certaines de ses poésies, surtout dans Amour & Fan-
taisie, sont imprégnées d’une vive émotion ; mais ce n'est point
l'émotion nuageuse & alambiquée de certains coupeurs de che-
veux en quatre, c'est l'exacte reproduction des jours qui se
suivent sans se ressembler, mêlés de rires & de pleurs.
Et puisque nous voici habitués au langage de Montpellier,
savourons, à la suite de M. Marsal, les tvpes populaires des
550 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
rues du Clapas; écoutons les boniments que ces camelots au-
tochtones récitent avec une vivacité toute méridionale; métiers
à moitié disparus, personnages de trottoir connus partout en
une cité d'étendue relativement restreinie, tous y passent, &
d'autant plus vivants que M. Marsal les a dessinés en des cro-
quis où se révèle la légèreté comme l'exactitude de son talent
artistique '.
Arsène Vermenouze , le félibre d'Auvergne que nous eûmes
l'honneur de présenter à l’Académie des Jeux Floraux?, n'était
connu, avant la publication de Flour de Brousso3, que de
quelques rares initiés. Il a fallu, selon l'expression vulgaire,
la croix & la bannière pour le décider à affronter le grand
public. Qui dit montagnard dit généralement chasseur, &, de
fait, on cite Vermenouze comme un des plus intrépides, même
en son pays où 1l y en a tant. Si nous mentionnons ce détail
c'est que Vermenouze compose ses poésies en chassant; chose
assez naturelle, car les courses en montagnes, dans ce beau
pays arverne, présentent à chaque détour des surprises dignes
d'éveiller l’inspiration d’un poète. Aussi ne faut-il point cher-
cher dans les pages de Flour de Brousso de délicates mièvreries,
ni de précieuses sentimentalités; on sent le grand air qui
passe imprégné de l'odeur salubre des plantes sauvages. Nous
avons pu constater à la Sainte-Estelle d'Aurillac en quelle
estime ses concitovens tiennent M. Vermenouze; le poète &
l’homme en sont également dignes.
La belle Gascogne dont les « cadets » firent remarquer à
l'ancienne cour leur vaillantise & leur verve endiablée, au
point qu'on excusait en ce nulieu formaliste les cap de dious
& autres gasconneries, que ces malins avaient grand soin de
pratiquer, ne pouvaient pas ne pas venir donner quelques
coups d’estoc ou de pointe en la mêlée littéraire que sainte
Estelle éclaire de ses rayons. Nous renverrons ceux qui seraient
curieux de savoir comment, à cet égard, elle a repris cons-
1. Dins las Corrieiras dau Clapas. Montpellier, Firmin & Montané,
1896, 50 gravures. — Le Clapas est le nom populaire de Montpellier.
2. Con:ours de 1895.
3. Aurillac, imprimerie moderne, 189.
CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE. 551
cience de son individualité, aux études que M. P. Mariéton
lui a consacrées dans la Revue félibréenne', & nous nous bor-
nerons à signaler l’excellent recueil poëtique que M. J. Nou-
lens a consacré au dialecte de son pays natal : La Flahuto
gascouno?. Après avoir tant fait pour les études linguistiques
en réunissant dans la Revue d'Aquitaine, qu'il avait fondée,
une pléiade de jeunes & distingués philologues, M. Nou-
lens a montré qu'il était, en outre d'un maître ès parler
gascon, un poète séduisant. Il a admirablement réussi, car
désormais il sera impossible de parler de la littérature gas-
conne sans citer M. Noulens au premier rang parmi les
meilleurs. Son œuvre est d’autant plus précieuse qu'on y ren-
contre des qualités qu'on ne trouve pas toujours réunies.
M. Noulens est un lettré, mais il connaît si à fond son voca-
bulaire qu'il n’éprouve pas le besoin de le compléter autre-
ment que par des termes pris dans l’usage populaire; c'est là
le bon procédé, celui de Mistral, & il donne à ses vers une
saveur particulière. En plusieurs endroits, l'inspiration de
Goudelin est évidente, mais il est sûr qu'on ne saurait aller à
meilleure école. |
Si cette chronique ne s'était déjà trop prolongée, nous aime-
rions nous arrêter sur li Darbouso3, cette fleur des montagnes
alpestres dont Maurice Raimbault, le jeune majoral de Can-
nes, a réuni un si attachant bouquet. Mais aussitôt nous se-
rions sollicités par celui que Paul Froment a formé sous le
nom de Flous de Primo ? en ses campagnes agenaises. Unis-
sons ces deux jeunes en de communs souhaits; espérons que
cette gerbe n'est pas la dernière & que nous pourrons ici retrou-
ver leur nom plus d’une fois encore.
Il semble que, pour une année, la floraison de la sève de la
littérature d'Oc puisse être d'ores & déjà, considérée comme
suffisante. Nous n'avons cependant énuméré que le dessus du
panier. Bien d'autres œuvres eussent mérité d'être citées que
1. Juillet, octobre 1893; année 1895.
2. Paris, Bouillon, 1897.
3. Cannes, Robandy, 1895.
4. Villeneuve-sur-Lot, Chabrié, 1897.
æ”
552 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
nous avons, à regret, écartées faute de place & uniquement
pour ce motif. Dans le nombre, nous mentionnerons la lé-
gende américaine de M. Thomas À. Janvier : Sant Antoni dis
orto, dont la reine du Félibrige, Mme Joachim Gasquet, a
écrit la traduction"; Primel e Nola de M. Albert Lafosse? ;
Tant vai la jarro au pous... de Louis Astruc; Soui lei mèle
d'Eugène Plauchud ; le quatrième volume des Counferenci San
Janenco de Dom Xavier de Fourvières*; Li Varai de l’amour
de Jules Cassini...”
La floraison est même si abondante qu'en dehors de l'école
félibréenne (& 1l s'en vante), c'est-à-dire en dehors de ses
règles orthographiques & grammaticales, M. François Favier
a publié en Avignon, en cette cité où 1l semble que soit
toute-puissante la doctrine de Roumanille, un drame en cinq
actes : Li Trevoé. Nous sommes assez perplexe sur le cas de
M. Favier. D'un côté, il semble qu'il se soucie peu de l'ap-
probation populaire; de l'autre, c'est sans doute parce quil
trouve trop savante la prosodie félibréenne qu'il cherche
ailleurs son appui. Il faudrait pourtant s'entendre. On ne
pourra pas faire que la littérature des Félibres n'existe pas ; on
ne pourra pas faire que leur facon d'écrire ne soit consacrée
par des productions aussi nombreuses que variées, dont certai-
nes même sont des chefs-l’œuvre. Si vraiment la langue dans
laquelle Mireille a été écrite est trop savante, trop au-dessus
du peuple pour que ce dernier la fasse sienne, il n'y a rien à
dire contre la brutalité des faits qui se chargeront de mettre
chacun à sa place. Si, au contraire, & l'expérience est faite à
cet égard , le peuple s’y reconnait, le mieux est pour tous (je
ne parle ici que des poètes provençaux) de s’y conformer, de
même que les plus hardis réformateurs de la langue française
sont contraints d'en passer, plus ou moins, par la grammaire
de la tradition classique.
1. Avignon, Roumanille, 1896.
2. Montauban, Forestié, 1896.
5. Avignon, Roumanille, 1896.
4. Avignon, Aubanel, 1897.
5. Avignon, Seguin, 1896.
6. Avignon, Seguin, 1897.
CHRONIQUE FELIBRÉENNE. 553 :
Cela ne nous empêche pas de rendre à M. Favier ce qui
lui est dû. La charpente dramatique des Trevo est bien agen-
cée, & les caractères, encore qu'un peu abstraits, se dévelop-
pent ot
À titre d'indication bibliographique, nous mentionnerons
les ouvrages suivants : Lou Rose de l’abhé Moutier, en lan-
gage dauphinois"; la Cla do parla gaga, par Pierre Duplay,
en langue du Forez? ; Lou loung del Lot, pari Férnand de
Mazet3; las Belhados de Leyrouro, par Alcée Durrieux ;
Per s’esclafar, de l'Auvergnat Alfred Marpillat. Nous regret-
tons de ne pouvoir en citer que le titre, ces ouvrages ne nous
avant pas été adressés.
Par contre, nous avons pu prendre connaissance des Lectu..
res © versions pour l'enseignement du français en Provence,
qui doivent s'ajouter à la série des livres d'éducation destinés à
utiliser, selon le vœu de plusieurs éminents universitaires, le
dialecte d’oc pour l’enseignement de la langue française. Nous
avons pu voir aussi, dans la Grammaire historique de la langue
des Félibres +, par M. Koschwitz, examinée avec la précision
scientifique apportée par les Allemands dans leurs investiga-
tions philologiques, ia langue provençale épurée, unifiée &
restaurée par l'école de Fontséeugne.
Le 31 juillet 1897 a paru un numéro de la Revue Encyclo-
pédique Larousse, spécialement consacré au Félibrige & au
Midi, Jean Carrère y décrit les colonies grecques de France;
Agathon (Charles Maurras) & Maurice Faure racontent cer-
taines phases ‘lu mouvement félibréen. La Tarasque, qu'on
ne pouvait évidemment s'empêcher d'inviter, termine le long
cortège de vues, de croquis & de portraits réunis à profusion
en ce très intéressant fascicule.
Et voilà donc qu'une fois de plus les Méridionaux sont en
train de conquérir la Gaule. Je sais bien que des esprits cha-
grins trouvent que tout ce bruit n'est pas nécessaire, mais je
1. Valence, imprimerie Valentinoïse, 18u7.
2. Saint-Estève-en-Forez, 1806.
3. Villeneuve-d'Agen, Delbergé, 1896.
4. Avignon, Roumanille, 1896.
554 CHRONIQUE FÉLIBRÉENNE.
les soupçonne d'être aussi un peu paresseux. Cantonnés dans
une forme exclusive de littérature, ils trouvent que c’est trop
de deux, &, refusant de connaître la seconde, ils trouvent
plus simple de la nier. Elle existe pourtant & il est probable
qu'elle existera tant qu'il y aura des hommes qui, sans mécon-
naître les séductions de Paris, trouvent qu’il y a quelque dou-
ceur à vivre en un beau pays imprégné du souvenir ancestral
& privilégié de la nature.
Gaston JOURDANNE.
JASMIN'
MESDAMES, MESSIEURS,
Vous allez assister à un spectacle assez rare, au spectacle
d’un Gascon,—c'est moi, — faisant l'éloge d’un autre Gascon,
— c'est Jasmin, — & restant au-dessous de la vérité. Et pour
le cas où vous croiriez que ce n’est la que la première des gas-
connades qui vont suivre, je m'abriterai tout de suite derrière
les écrivains & les critiques les plus éminents de l’époque.
Sainte-Beuve a consacré à Jasmin, dans la Revue des Deux-
Mondes, plusieurs articles élogieux. Ch. Nodier disait de lui :
« C'est un Lamartine, un Victor Hugo, un Béranger gascon. »
Et Lamartine enfin l’a appelé « le plus vrai & le plus grand
poète de son temps. »
Ce jugement, au temps où il fut rendu, était accepté de
tous. [| peut cependant vous paraître étrange & exagéré au
1. Dans peu de mois on célébrera le centenaire de la naissance de
Jasmin. Nous ne saurions mieux faire, pour associer dès à présent
notre Revue à cette manifestation très louable, que de reproduire ici
la notice que vient de publier dans les mémoires de la Société des .
sciences morales, des lettres & des arts de Seine-&-Oise, M. MESSINES,
pasteur à Versailles & président de cette compagnie. L'auteur nous
avertit par une note que ce travail, destiné à une lecture publique,
n’est que le résumé d’un autre plus étendu pour lequel il a mis à con-
tribution les articles des grands critiques de l’époque, & surtout la
biographie, très bien faite, due à la plume de M. Léon Rabain, un
compatriote de Jasmin.
Nous publierons dans une autre livraison des extraits des journaux
de Toulouse racontant le séjour de Jasmin dans cette ville en 1836,
1846 & 1853, quelques anecdotes complémentaires & plusieurs œuvres
choisies du poète dont le nom est illustre certes, mais que la plupart
des Français, même méridionaux, n'ont jamais lu. (N. D. L.R.)
556 JASMIN.
premier abord, aujourd'hui que l’on ne parle plus ou presque
plus du poète agenais. Cela tient à ce qu'il a chanté dans une
langue qui n'est pas la langue nationale. Oh! s'il eût chanté
en français, avec la même inspiration, avec le même génie
que dans le patois languedo:ien, n’en doutez pas, ses vers
admirables seraient dans toutes les mémoires & sur toutes Îles
lèvres. Jugez-en par cette citation d’une de ses poésies, ayant
pour titre : Mé cal mouri! — Il me faut mourir ! Je puis vous
la dire dans l'original. Je crois que vous la comprendrez. Vous
en saisirez dans tous les cas l'harmonie douce & vraiment
musicale; ce sera, d’ailleurs, la seule citation, — & pour
cause, — que je me permettrait. La voici :
Déjà la nèy encrumis la naturo :
Tout ès tranquille & tout cargo lou dol;
Dins lou clouché la brézägo murmuro
Et lou tuquet succédo al roussignol.
Del mal, hélas! bébi jusqu’à la ligo ;
Moun co gémis sans espouèr de gari;
Plus de bounuhur, èy perdut moun amigo :
Mé cal mouri! mé cal mouri!
Luno d'amou, précipito ta courso
Et disparèy, car me fas trop de mal;
Dé moun bounhur nou sès plus la ressourço :
Dé moun bounhur nou sès plus lou signal.
Dé ta clartat la douçou mé fatigo
Et mé rappèlo un trop dous soubéni.
Luno, plan mé, car, lén dé moun amigo,
Mé cal mouri! mé cal mouri!
Aourés flourits, amistouzo hiroundélo,
N'anounças plus lou rétour dèl printèn,
Dédins tous prats poulido pimparèlo,
Moun co n'es plus dins lou rabissomen.
Rès aci-bas, nou, rès plus nou mé ligo;
La mort, la mort, tèl ès moun abéni :
Séy malhurous, èy perdut moun amigo :
Mé cal mouri! mé cal mouri!
Mèjonèy sôno... Ah! senti dins mas bénos,
Dambé plasé, coula lcu glas mortel.
JASMIN. 557
Anfin moun co, libre dé sas cadénos,
Bay débala dins la nèy dèl toumbèl.
Moun èl féblis..., ma forço s'amatigo.
Astre dé nèy, qué té sèr dé luzi?
Animès tout, &, lén dé moun amigo,
Jou baou mouri! jou baou mouri!
Traduction.
Déjà la nuit ebscurcit' la nature :
Tout est tranquille & tout revet le deuil;
Dans le clocher la chouette murmure
Et le hibou succède au rossignol.
Du mal, hélas! je bois jusqu'à la lie;
Mon cœur gémit sans espoir de guérir.
Plus de bonheur, j'ai perdu mon amie :
Îl me faut mourir! il me faut mourir!
Lune d'amour, précipite ta course
Et disparais, tu me fais trop de mal;
De mon bonheur tu n'es plus la ressource,
De mon bonheur tu n’es plus le signal.
De ta clarté la douceur me fatigue
Et me rappelle un trop doux souvenir.
Lune, plains-moi car loin de mon amie :
Il me faut mourir! il me faut mourir!
Arbres fleuris, amicale hirondelle
Vous n’annoncez plus le retour du printemps;
Dans tes prés, gentille päquerette,
Mon cœur n’est plus dans le ravissement.
Rien ici- bas, non, plus rien ne m'attache;
La mort, la mort, tel est mon avenir :
Je suis malheureux, j'ai perdu mon amie :
Il me faut mourir! il me faut mourir!
Minuit sonne... Ah! je sens dans mes veines
Avec plaisir couler le froid de la mort.
Enfin mon cœur, délivré de ses chaînes,
Va descendre dans la nuit du tombeau.
Mon œil faiblit; ma force tombe.
Astre des nuits que te sert-il de briller!
Tu ranimes tout, &, loin de mon amie,
Moi, je vais mourir! moi, je vais mourir;
1. Les mots italiques correspondent à des expressions intraduisibles.
558 JASMIN.
À cette chanson, — je vais m'écarter de l’ordre que je m'étais
tracé, mais tant pis, pourvu que je parvienne à vous inté-
resser, — à cette chanson se rattache une anecdote bien jolie,
contée par Jasmin lui-même, & qui vous montrera l’homme
par le côté moral après que vous l'aurez vu par le côté poë-
tique.
Tout jeune encore, il se trouvait à une frairie, lorsque,
tout près d'un banc couvert de gaufres, il aperçut un vieux
soldat, invalide, qui vendait des bagues & des contes de fées.
Notre petit garçon, qui déjà avait la fièvre de la lecture, con-
voitait cette marchandise plus encore que celle d’a-côté. Les
livres ne coûtaient pas cher cependant, trois sous pièce. Mais
les trois sous manquaient. Soudain un coup de vent emporte
les livres çà & la. Jasmin se précipite & répare le mal en un
moment. Pas tout à fait pourtant. Un des petits volumes avait
été se fourrer derrière une haie. Il l'avait vu ; &, que voulez-
vous? la tentation fut trop forte. Il alla le chercher &... le
garda. Disons vite à sa décharge qu'il ne voulait pas se l'ap-
proprier, mais seulement le lire en cachette. Il le lut trop de
fois & quand il voulut le rendre, le marchand était parti.
La réparation devait se faire toute seule & de la façon la
plus touchante. Dix ans après, notre poète, — il l'était déja, —
se trouvait à une autre frairie. [Il a toujours aimé les fêtes
populaires. [l aperçoit à quelques pas un chanteur, dans
lequel 11 reconnait son vieux soldat, mais moins misérable que
jadis, ayant un petit cheval, une carriole, une vielle fort jolie
& à son bonnet de police un petit gland doré qui brillait.
Jasmin ne pense plus qu'a payer sa vieille dette & il avance
une pièce de vingt sous. Le chanteur lui offre alors quatre ou
cinq cahiers de chansons, &, au mouvement de refus de Jas-
min, le vieux soldat se redresse K d’un ton fier lui dit :
« Monsieur, vous vous trompez, je ne demande pas la cha-
rité. » Une petite explication s'ensuit, au cours de laquelle
le chanteur explique que son changement de situation est dû
à un changement de méthode. Avant de vendre ses chansons,
il les chante. Une jeune fille lui en a appris une qui luia
toujours valu les plus grands succès & de magnifiques recettes.
Il lui doit tout, sa capote, sa vielle, son cheval & sa carriole.
JASMIN. 559
«a Tenez, continue-t-1l, je vais la chanter ici pour la première
fois & vous allez voir. » Et il chante. Mais aux premières
notes, aux premiers mots, Jasmin a reconnu sa chanson à lui,
celle que je vous ai lue tout à l'heure. Il ne dit rien cepen-
dant. Mais tandis que la foule samasse, que l'argent ne cesse
de pleuvoir & qu'a la fin, demoiselles, paysannes, messieurs,
enfants, tous enfin, font chorus au refrain, lui sent ses yeux
se mouiller de larmes; & Île soir, en s'en allant, sous un ciel
serein, étoilé, en songeant au conte, au vieux soldat, le vent
frais chantait à son oreille que sa chanson avait largement
pavé sa dette.
[.
Et maintenant que je vous l'ai ainsi présenté, faisons plus
ample connaissance avec lui.
Il naquit à Agen au mois de février 1799. Ce nom de Jas-
min, qu'il a immortalisé, n'était pas son vrai nom. C'était un
sobriquet donné à son bisaïeul, mais qui était resté à la fa-
mille, dont le vrai nom était Boë. Il reçut le prénom de Jac-
ques. Son père était tailleur, comme ‘celui de Béranger, &
poète lui aussi à ses moments de loisir. Il était le chantre ordi.
naire des charivaris, sortes de sérénades ou plutôt de bruits
tumultueux de poèles, de chaudrons & de cornes, accompa-
gnés de cris, de huées & de chansons quelque peu grivoises
que l'on faisait à la porte des veufs ou vieux garçons qui se
mariatent. Mais ni l'aiguille ni la muse du père n’amenaient
l’argent à la maison. On y chantait souvent, on n'y dinait pas
toujours; c'était la misère la plus complète, & le plus clair du
revenu, c'était le pain mendié que l’aïeul rapportait le soir.
Le petit Jacques, qui grandissait, s'apercevait bien à divers
signes que l'on n'était pas riche, & cela le rendait songeur &
triste par moments. Mais à cet âge les tristesses ne vont jamais
bien profond & sa gaieté naturelle avait vite fait de reprendre
le dessus. Un jour cependant, dans sa dixième année, il eut
de la pauvreté des siens une révélation terrible qu'il ne devait
pas oublier. 1] était en train de jouer avec ses camarades, qui
560 JASMIN.
l'avaient fait roi, quand il aperçut un vieillard porté sur un
fauteuil par deux voisins. C'était son grand'père. « Où vas-tu
comme cela, parrain, & pourquoi pleures-tu? — Je vais à
l'hôpital, mon petit. C’est la que les Jasmin meurent!» Cinq
jours après l’aïeul était mort. Bien des choses alors furent
expliquées pour l'enfant. Cette femme, à la figure sévère,
qu'il voyait chaque matin une marmite à |A main, venait
apporter le bouillon de la charité. Cette besace, pendue au
mur, c'était la besace du vieux qui allait dans les métairies
demander le pain de chaque jour. « Pauvre grand'père, dit-il,
lorsque j'allais à sa rencontre, il me choisissait toujours Île
morceau le plus tendre. » [l en savait trop maintenant &
quand il lui arrivait de rire, il nous dit que ce rire ressem-
blait au maïingre rayon d'un soleil de jour de pluie. Oh! ne
croyez pas que ce fût de la honte chez lui. C'était un senti-
ment autieient noble. Sa pauvreté, 1l ne l’a jamais reniée &
plus tard il nous dira que l’on peut en souftrir les étreintes
sans en être flétri, que c'est le creuset où s'éprouvent les âmes
& qu'elle a aussi sa grandeur, la pauvreté, quand elle sait
garder à l'abri du mal sa belle page blanche. Non, il n'en
rougissait pas, mais il en souffrait, pour Îles siens surtout.
Aussi bien ne regrettons pas qu'il lait connue. Ce fut sans
doute à cette rude école qu’il puisa cet amour des malheureux
qui, comme nous le verrons, valut à sa muse le beau nom de
« sœur cle charité. »
Cependant un sien cousin, instituteur à Agen, le reçut gra-
tuitement dans sa classe. Il y ft de si rapides progrès que le
curé de la paroisse, le bon curé Atiraben, qui s'intéressait à la
famille, obtint son admission au séminaire. Il s’en fit chasser
pour une peccadille, bien innocente, certes, mais qui ne déno-
tait pas une grande vocation sacerdotale. Îl avait essayé de
faire la cour à une servante de la maison, &, mis pour cela
au cachot dans une pièce qui servait d'office, il avait fait main
basse sur les pots de confiture. Je crois même que ce fut ce
dernier délit qui tut considéré comme le péché irrémissible.
Il entre alors comme apprenti chez un coiffeur. Le jour, il
est tout entier aux leçons du patron. \fais la nuit, dans le gre-
nier qui lui sert de chambre, il lit &K versihe déja. Florian fait
JASMIN. 5GI
ses délices & son Estèle le plonge dans des délices sans fin.
Pour elle & en secret il s’essaie à la poësie dans ce doux patois
quelle parlait si bien. Il lui demande d’être son ange gardien.
Sa pensée en est pleine & si elle lui fait oublier bien des mi-
sères, elle lui vaut souvent des maladresses, au grand détri-
ment des visages pleins de mousse confiés à sa maïn distraite.
Deux années se passent ainsi & d’apprenti il devient maître
à son tour. Les débuts furent rudes. Mais le rire revient, &
avec lui les chansons, & avec les chansons les clients, attirés
par son humeur joviile, par sa verve intarissable. L'amour,
— un amour sérieux, — vint aussi. Dans le monde il a trouvé,
nous dit-il, une âme qui lui plaît. Aimant, aimé, il est heu-
reux enfin. Pas complétement encore pourtant, parce que sa
femme, la pratique Magnounet, trouvant qu’il y avait plus de
profit à raser qu'à rimer, lui cachait souvent le papier & l'en-
cre. De la des scènes domestiques assez fréquentes. Elles de-
valent servir à quelque chose. Ce fut grâce à l’une d'elles, en
effet, que Jasmin fit la connaissance de celui que l'on peut
appeler son parrain en poésie, de Charles Nodier.
C'était en 1832, Nodier était venu à Agen. Un matin, en
se promenant sur le Gravier, il entend une altercation fort
vive qui avait lieu dans une boutique de coiffeur. « Tu
m'avais promis pourtant de n'en plus faire, disait la femme au
mari. — Eh! ma chère, certainement, mais... — Mais votre
femme a raison, Monsieur le Coiffeur, dit Nodier, qui crut
d’abord qu'il était question de dettes. C'est par là que la mi-
sère entre dans la famille. — Ah! ma foi, répondit l'artisan
avec conviction, si vous étiez poète, vous verriez qu'il n'est pas
facile d'y renoncer. — Poète! je le suis peut-être un peu.
— Vous êtes poète? Eh bien, tant mieux ; vous allez me don-
ner raison. — Ne l'espérez pas; j'ai compris qu'il s'agissait de
dettes, &... — Ah! bien oui, des dettes! dit le coiffeur en
éclatant de rire. Ce sont des vers, Monsieur. — Oui, inter-
rompit la femme, des vers & de douze pieds encore; n'est-ce
pas une horreur? — Montrez-les moi, demanda alors Nodier ;
& Jasmin lui remit quelques stances qu'il venait de composer
en français K quelques autres sans doute en patois. Nodier
lit, écoute, &, saisi d’admiration, il se tourne vers la femme
IX 36
562 JASMIN.
courroucée & lui dit : «s Madame, la poésie frappe à votre
porte, ouvrez. Laissez votre mari faire des vers. Cela vous
portera bonheur... » Puis, après s'être enquis du nom de l'au-
teur, & l'avoir chaudement félicité & plus chaudement encore
encouragé à continuer, 1] se sépare de lui comme d’un ami.
Bientôt après, le premier volume des Papillotes parut &
« Charles Nodier annonçait à la France, qui ne s’en doutait
guère, qu’un poète venait de lui surgir, un grand poète qui
n'avait de commun avec Bellaudière, Goudelin, Dastros & tous
ses prédécesseurs, que le charme piquant d'un idiome plein de
nombre & d'harmonie, mais qui les surpassait de toute la
portée d’un talent inspiré. »
Après cette visite, & aussi quand elle vit que ses vers lui
valaient de hautes relations en ville & au dehors, & que sur-
tout ils faisaient affluer de l'argent à la maison, vous pensez
bien que Magnounet changea de ton. C'était elle maintenant,
nous dit Jasmin, qui lui offrait d'un air gracieux la plume la
plus fine & le papier le plus doux. Et malheur à lui quand les
muses l'oubliaient. « Fais des vers! fais des vers! lui criait
Magnounet. »
IL.
Etil en faisait d'admirables. Rêvait-il déjà de percer dans le
monde? Je ne saurais le dire. Il voulait tout d’abord & tout
au moins percer dans sa ville natale. Ce n'était pas facile. La
plus sérieuse ditficulté venait de ce que le patois était, alors
plus encore qu'aujourd'hui, une langue qui ne s’écrivait pas,
sans grammaire, sans lexique, & parlée par des gens dont la
plupart ne savaient pas lire. Un jour, 1l avait récité dans une
réunion un morceau que le journal d'Agen inséra. Que fait
alors le poète? Le soir, 1l va rôder autour d'une maison voisine
où 1] savait qu'on recevait le journal & il s'arrête sur le seuil,
haletant, prêt à jouir de son triomphe. Mais, Ô déception!
dès qu’on arrive à la poésie en question, l’un déclare que c'est
du latin, un autre quelque chose d’incompréhensible & d'illi-
sible. Jasmin n'y tient plus; il entre, prend le journal, lit sa
poésie & la fait applaudir à outrance. Ce même soir, il en fit
JASMIN. 563
autant dans une dizaine d'endroits différents. « J'avais, nous
dit-il, saisi le défaut de la cuirasse, la difficulté de la lecture.
Il fallait apprendre au public à lire le patois & commencer
par le lui lire moi-même. » Il le fit pendant cinq années.
C'est par le même procédé, en devenant lui-même l’acteur de
ses propres œuvres, qu'il devait s'imposer plus tard à des audi-
toires entiers ne comprenant pas un traître mot de sa langue
& pour lesquels il étair obligé de se traduire. En attendant,
il conquit à jamais ses compatriotes. Quelques-unes de ses
plus belles poésies étaient déjà composées : le Charivari, la
Mort du général Foy, le Trois-Mai, les Souvenirs & un grand
nombre d'autres morceaux, “h2-<ns, romances, épiîtres, dont
deux ou trois en français, notamment une lettre à Béranger.
On se le disputait dans Agen.
JT lui fallut bientôt en sortir. À nmiesure que sa renomimée
grandissait,.on l’appelait de tous côtés. Organisait-on quelque
part une fête, il fallait qu'il y fût. Et il y allait & il y soule-
vait l'enthousiasme. À cinquante, à cent lieues à la ronde,
dans tous les pavs qui s'étendent de Bordeaux à Toulouse, on
ne parlait que de Jasmin ; ses vers étaient sur toutes les lèvres.
J'entends encore ma vieille grand'mère, — une illettrée
cependant, — m'en réciter des pages entières. Les ovations
faites à quelques-uns de nos hommes politiques ou de nos
poètes contemporains ne sont rien à côté de celles dont il était
l'objet partout. Les journaux du temps en sont pleins. À Ber-
gerac toute la contrée se soulève. On ne trouve point de salle
assez vaste pour contenir la foule. Le poète ne peut qu'a
grand’peine parvenir à l'estrade qui lui est réservée; cette
estrade même est envahie. Bientôt on dresse des échelles contre
les murs de la maison, les fenêtres sont escaladées, des g1ap-
pes d’auditeurs se suspendent à tout ce qui peut offrir un
point d'appui. À Gontaud, où l'avait appelé une séance au
profit des pauvres, une calèche attelée de quatre chevaux &
ornée de guirlandes va le recevoir aux portes de la ville, escor-
tée par le conseil municipal; douze jeunes filles, vêtues de
blanc, lui offrent des fleurs & le haranguent. À Damazan des
jeunes filles jettent des fleurs sur son passage en chantant ce
refrain de son Aveugle adapté à la circonstance :
564 JASMIN.
Las carréros diouyon flouri,
Tau grand poète bay sourti ;
Diouyon flouri, diouyon grana,
Tan gran poèto bay passa!
Les chemins devraient fleurir,
Si grand poète va sortir;
Devraient fleurir, devraient grainer,
Si grand poète va passer !
À Dax, au milieu d'une cérémonie des plus brillantes, les
dames, à défaut d’autres couronnes, arrachent les fleurs & les
plumes de leurs chapeaux & les jettent au poète qui venait de
les électriser.
Vox populi vox Dei. C'est bien Île cas de le dire. Mais cette
consécration ne saurait lui suffire, & nous allons le voir en
désirer & poursuivre une autre. Son rêve c'est d'ajouter aux
suffrages, déja assurés des campagnes & des petites villes, les
suffrages des grandes villes & des académies, aux suffrages du
Midi les suffrages de la France entière. Son rêve, c'est la res-
tauration & la reconnaissance de la langue romane ; son rêve,
c'est cette magnifique apostrophe dans la dédicace d’un de ses
volumes à M. Ch. Nodier :
O ma lengo, tout me zou dit,
Lançarèy une estèlo a toun frount encrumit!
O ma langue, tout me le dit,
Je lancerai une étoile à ton front obscurci!
1] lui en a lancé des centaines, 1l l'en a comme entourée, il
lui en a fait une auréole. J'ai déjà eu l'occasion de mentionner
le Charivari, le Trois-Mai, les Souvenirs; il faut y ajouter la
lettre à M. Dumon, où il défend précisément sa chère langue
attaquée, l’Aveugle, Françounette, Marthe la Folle, les Oi-
seaux voyageurs, les deux Jumeaux, la Semaine d'un fils, Ma
Vigne, la Charité, le Voyage à Marmande, le Voyage à Paris,
un Prêtre sans église, & combien d’autres, tous des chefs-
d'œuvre, de quoi immortaliser dix fois & sa langue & son
nom. |
Mais ce n’était pas assez pour atteindre le but que d'ajouter
JASMIN. 2635
chets-d'œuvre à chefs-d’œuvre. 11 fallait les goûter &K amener
autour de son idiome un concert d’admiration unanime. Or,
nous l'avons déjà dit, sa langue était une langue parlée &
non écrite; de plus, elle n'était parlée que dans une partie
assez restreinte de la France & seulement par les illettrés. Il
n'aurait donc pas suffi qu'il publiât ses poésies, & il dut faire
en grand, dans tout le Midi & ensuite dans toute la France,
ce qu'il avait fait en petit dans sa ville natale & dans Îles
environs. Il dut aller de lieu en lieu, & c'est ce qu'il fit.
Évidemment nous ne pouvons songer à le suivre partout.
Ce serait fastidieux, & puis il nous faudrait plus de temps
que nous n'en avons pour vous raconter toutes ses pérégrina-
tions poétiques à travers presque toutes les villes du Midi, de
Bayonne à Marseille, de Marseille à Lyon, puis au delà de la
Loire, au dela même de Paris. Nous ne le suivrons qu'a Tou-
louse & à Paris, parce que ces deux villes étant, l’une la capi-
tale littéraire du Midi & l'autre la capitale, —-sans épithète, —
de la France, Jasmin estimait, non sans raison, que la con-
quête de ces deux villes serait la conquête de la France
entière.
IIT.
Nous cominencerons donc par Toulouse. Il redoutait quel-
que peu cette « ville savante » comme il l'appelle. Il attachait
cependant un tel prix à son suffrage qu'il résolut de s’y
rendre. Il y alla une première fois en 1836. Sa grande répu-
tation l’y avait précédé, On s’y tenait néanmoins sur la défen-
sive, &, sans nier son talent, on attribuait ses succès à sa
seule & habile déclamation. Il ÿ récita, dans une première
séance, son Aveugle de Castel-Cuillé & quelques autres mor-
ceaux. Ce fut un triomphe. Tout le monde voulut le posséder
& l'entendre. Quand il partit, 1l dut promettre de revenir. Il
y revint en 1840. Il avait composé pour la circonstance son
incomparable poème Françounette, qu'il dédia d’ailleurs à la
ville où il se rendait. [l le récita dans la vaste salle du Musée,
devant un auditoire des plus nombreux & des plus distingués.
L'impression fut si grande qu'on lui en demanda une nou-
velle audition. L'assemblée transporiée décida par acclama-
566 JASMIN.
tion qu'une souscription serait ouverte pour offrir à Jasmin,
au nom de la ville, un témoienage d’admiration & de recon-
naissance, qui devait consister en une branche de laurier d’or.
En outre, le conseil municipal lui donna le titre de « fils
adoptif de la ville de Toulouse. »
La cité de Clémence Isaure était à jamais conquise. De
nouveaux triomphes l'y attendaient. En 1846, il y était allé
pour une œuvre de charité. Une des séances qu’il y donna
eut lieu au Capitole. Le succès fut aussi grand que précé-
demment. À cette occasion, quarante dames, appartenant à la
plus haute aristocratie, organisèrent un banquet en l’honneur
du poète gascon. À la fin du repas, une jeune fille plaça sur
le front du poète une couronne d’immortelles & de pensées,
unies par un ruban terminé en tresses d'or & sur lequel était
tracée cette devise : « Vos pensées sont immortelles. » Au
bruit des applaudissements que firent éclater alors toutes les
dames, Jasmin, visiblement ému, improvisa séance tenante
une charmante & spirituelle réponse en vers qui se terminait
ainsi :
Muzo, dinguos anèy, en boun fil t'ey quittat
Las courounos d’aunou que pel mounde èy segat;
Mais aquesto es per jou! Prèste de la recebre,
AI co dejà senti la fiebre
Que me lanso, de rescoundous,
Las may doucetos calourados.
Tabé, ginoul à tèrro, & las dios mas croutsados,
L'attendi, troubadour hurous;
Car sabi que las flous per las fennos balhados
S'accoumpagnon de dus poutous!
Traduction.
Riche & joli bouquet, que d’envieux tu vas faire!
Son parfum dans mon cœur lance des bouffées
À rendre les anges jaloux.
Aussi, genou en terre & les deux mains croisées,
J'attends, troubadour heureux :
Car je sais que les fleurs par les femmes tressées
S'accompagnent de deux baisers!
Et aussitôt le poète alla recevoir, genou en terre, le prix que
sa muse réclamait & qu'on lui donna bien volontiers.
JASMIN. 567
Un suprême témoignage d'admiration lui était encore ré-
servé dans la cité toulcusaine. En juillet 1853, il recevait de
la vieille &K célèbre Académie des Jeux Floraux le titre de
« Maître ès jeux », titre qu'elle n'accordait d’une manière
spontanée qu'aux écrivains ou poètes d’un talent vraiment
supérieur. Dans la lettre qui le lui annonçait, il était appelé
« le restaurateur de la magnifique langue des Troubadours ».
Ce fut une grande & belle fête que celle de la réception. Elle
eut lieu dans la vaste salle des Illustres au Capitole. L'arche-
vêque, le préfet, le maire, l'état-major, la haute magistrature,
plusieurs évêques du Midi, avaient sollicité la faveur d’assister
à la séance. Toute la ville était sur pied. Lorsque Jasmin
sortit du Capitole, la foule qui l'attendait dans la cour, sous
les péristyles, sur la place, battit des mains; toutes les têtes se
découvrirent & le peuple lui fit cortège jusqu’à son logement
en criant : « Vive Jasmin!»
Cette multitude ne se faisait à ce moment que l'écho de
toutes les provinces où le patois était parlé, & où Jasmin avait
recueilli & devait recueillir encore bien des triomphes de ce
genre. La première partie de son programme était donc rem-
plie. Tout le Midi était à lui.
LV.
Que dis-je ? À l’époque où nous en sommes de sa vie, Paris
avait déjà jeté sa couronne aux pieds de ce poète extraordi-
naire. Et, revenant en arrière, il nous faut vous le montrer
maintenant dans la capitale.
La première fois qu'il y alla, ce futen 1842. S'il était
craintif en se rendant à Toulouse, il l'était bien plus encore
en venant à Paris. Quelle mine y ferait sa muse qu'il appe-
lait « ma paysanne » à côté de tant de grandes dames, dans de
si beaux salons? Quel accueil lui réserverait-on? I] ne pou-
vait pourtant pas hésiter après la belle réputation que Ch. No-
dier, Sainte-Beuve, Léonce de Lavergne & tant d’autres lui
568 JASMIN.
avaient faite, dans la capitale & dans le monde entier, par la
voix des plus grands journaux & des revues les plus répan-
dues. Il brûlait d'ailleurs d'aller demander aux maîtres de la
littérature française la sanction des applaudissements que le
Midi lui avait décernés.
Le voila donc parti. Après une semaine passée à voir les
merveilles de la grande ville, accompagné de son fils, qui ne
s’accommodait pas toujours des bruvantes exclamations du
coiffeur & essayait de maîtriser des élans d'expansion qui les
faisaient trop remarquer, Jasmin se souvint qu'il y était venu
pour sa muse plus encore que pour lui-même, &, laissant là
les boulevards & les monuments, il va de salons en salons &
donne séance sur séance. Ici je laisserait parler un journal de
l’époque. L'auteur de l’article, Martial Delpit, après avoir dit
dans quelles conditions difficiles Jasmin venait de se faire en-
tendre, en arrive à la plus intéressante de ces séances, celle
qui eut lieu chez Augustin Thierry, & 1l s'exprime ainsi :
« De nombreux amis s'étaient rendus à son invitation avec
empressement, mais non sans quelque défiance. Une lecture,
la lecture d’un poème K d’un poème patois! N'y avait-il pas
la de quoi effrayer un peu des femmes élégantes, des gens du
monde, des académiciens, des artistes? Jasinin était à peine
arrivé depuis quelques minutes que déjà cette inquiétude
avait disparu pour faire place à l’intérêt le plus vif. Obligé
pour être compris de se soumettre à la plus rude épreuve, de
traduire lui-même ses vers avant de les lire, Jasmin sut don-
ner à cette traduction improvisée la vie & la valeur d'une pro-
duction originale. Les expressions étaient toujours calquées
sur le patois, quil conservait au besoin, en le faisant valoir
par un commentaire piquant & spirituel, & si l’on était frappé
des pensées vraiment poétiques qui abondent dans ses vers, on
ne l'était pas moins des mots heureux qui lui échappaient &
de l’a-propos comme de la vivacité de ses saillies méridionales.
Son auditoire ainsi préparé, 1} lut ses vers d’une voix sonore &
accentuée, qui prêtait à sa belle langue un charme tout parti-
culier; 1} les Jut simplement, sans prétention, mais comme il
sait lire, en grand artiste. Son âme tout entière passe dans sa
voix, dans son regard, dans son geste ; il est impossible de
JASMIN. 569
rester indifférent, l'émotion est électrique & se communique à
tous. Au second chant de l’Aveugle, lorsque le poète arriva à
ces plaintes éloquentes de la jeune Marguerite abandonnée :
« Jour pour les autres toujours! & pour moi, malheureuse,
toujours nuit! toujours nuit! Qu'il fait noir loin de lui... »,
tous les regards se portèrent sur M. Thierry. Ce dernier trait :
« Qu'il fair noir loin de lui », produisit dans toute l’assem-
blée un frémissement involontaire. On savait que, dans ses
moments de tristesse, l’illustre aveugle dit quelquefois : « Je
vois plus noir! » Comment le poète avait-il trouvé ce mot si
simple, & pourtant si expressif & si amer? Le génie seul de-
vine ainsi, Au troisième chant, un autre incident procura un
nouveau triomphe au poète. Il récitait le texte, &, craignant
de fatiguer l'attention, il avait passé la description d’une
église. M. Thierry l’interrompit par un mouvement spontané,
& lui dit avec une vivacité pleine de grâce : « Pardon, Mon-
sieur, vous passez quelque chose. » Qu'on juge de la joie du
poète à ce trait d'attention & de mémoire si aimable pour lui.
Il l'exprima naïvement, & jamais interruption ne fut plus
flatteuse ni plus applaudie. Différentes pièces de vers succédè-
rent au poème de l’Aveugle & soutinrent l'intérêt. La plus
charmante de toutes, la chanson de Françounetto, vint à la
hn. Après l'avoir récitée délicieusement, le poète, qui lui-
même en a fait la musique, se mit à la chanter avec un goût
exquis. Je n’essaierai pas de décrire l'impression que fait
éprouver ce divin chant; il caresse & parfume l'âme, comme
si un Zéphire embaumé l’effleurait. Chaque couplet a sa grâce
particulière, chaque mot son accent vif & doux. Compatriote
de Jasmin, j'admirais surtout l'harmonie imitative des vers,
l’'agréable coupure du rythme que le poète change & varie
avec une élégance à la fois juste & capricieuse & le plus in-
croyable talent; sur ce point, Jasmin est peut-être sans rival.
« La soirée de M. Augustin Thierry, si flatteuse pour le
poète d'Agen, a été comme le signal d’un empressement uni-
versel. Chacun a voulu le voir & l'entendre. Les plus grandes
dames se sont disputé le plaisir de le recevoir. Les soirées ne
suffisant pas, des matinées ont été données pour lui. Impos-
sible d'énumérer tous ses succès. Bornons-nous à citer quel-
570 JASMIN.
ques noms $& à dire que chez M. Ch. Nodier comme chez
M. de Lamartine, chez Mme de Rémusat comme chez Mme la
vicomtesse d'Haussonville, chez Mme la comtesse de Boïignes
comme chez Mme la duchesse de Rauzan, il a reçu des ap-
plaudissements unanimes. Chose plus difficile à croire, de
graves députés, sous le feu de la discussion du budget, ont
ambitionné la faveur de l'entendre & se sont montrés sensibles
au charme de sa poésie. Des ministres l'ont invité à leur table
entre autres M. Villemain, si juste appréciateur du mérite litté-
raire en tous genres. Enfin, cet accueil déjà si brillant a été cou-
ronné pour Jasmin par une invitation royale, & il a eu l'hon-
neur d'être écouté & admiré par Leurs Majestés à Versailles. »
La séance chez le roi vaut d'être racontée. Jasmin avait déja
été présenté au duc & à la duchesse d'Orléans, lors de leur
passage à Agen. Le duc d'Orléans lui avait fait remettre en
son nom une bague en brillant d’un très haut prix & la du-
chesse une épingle d'or, en forme de fleur, enrichie de per-
les & de diamants. Quelques jours plus tard, cette même prin-
cesse avait écrit à Jasmin pour lui demander un exemplaire de
ses Papillotes. Il devait donc trouver chez le roi des figures
connues & amies. Et, de fait, le roi & la duchesse d'Orléans
lui firent l'accueil le plus aimable. Ils le saluèrent en patois
& lui récitèrent quelques-uns de ses vers. Sans s'inquiéter de
l'étiquette, Jasmin s’assit bravement, bien qu'en présence du
rol. Il récita l’Aveugle & la Charité. À peine avait-il com-
mencé que Louis-Philippe, charmé de cet accent original,
approcha son fauteuil, disant qu'il ne voulait rien perdre.
Puis la conversation s’engagea. Jasmin, qui était fort peu
homme de cour, parla d'Henri IV & avec plus d'enthousiasme
de Napoléon. Il avait un culte pour l’ampérur. On ne s'en
fâcha pas & vraiment il n'y avait pas moyen. En visitant les
Tuileries, Jasmin n'avait pas manqué de s'asseoir, sans façon
aucune, sur le trône. Le roi, qui l'avait appris, lui rappela
cette circonstance : « C’est vrai, sire, je me suis assis sur le
trône de France, maïs pendant une minute seulement, le
temps de voir voler une pauvre mouche qui bourdonnait au-
tour de moi & à qui j'avais déjà l’envie de couper les ailes.
Ce que c'est pourtant que la royauté, ajouta le satirique gas-
JASMIN. 371
con. » Peu de temps après, il recevait, comme souvenir de sa
visite & comme témoignage de satisfaction du roi, une belle
montre d’or, ornée de diamants.
V.
Jasmin pouvait quitter la capitale. Elle avait ratifié le juge-
ment de la province. Le but était atteint & une mission plus
belle encore attendait le poète, celle à laquelle j'ai déjà fait
allusion & qui, je l'ai dit aussi, a valu à sa muse le beau nom de
Sœur de charité. Permettez-moi de vous en dire quelques mots.
Il l'avait commencée depuis longtemps & cette propagande
poétique dont je viens de vous entretenir avait été le plus
souvent & du même coup une propagande charitable.
C’est à Tonneins que nous le voyons débuter dans cette
voie. La municipalité de cette charmante petite ville avait or-
ganisé un concert pour les pauvres, en 1837. Elle eut l’idée
de demander à Jasmin le concours de son talent. Jasmin
ne savait jamais dire non & il alla à Tonneins. I] composa
même pour cette occasion une poésie intitulée La Charité, qui
devait faire les frais de bien des séances & dont on peut dire
qu'elle a soulagé autant de misères que de larmes d'émotion
elle a fait couler. La voici :
LA CARITAT.
Pramo qu'on bey, sur mer, de grans oustals trimayres
Glitsa sul l'aygo morto ou sul flot amalit,
Et dis un aütre mounde empourta l’'hôme hardit;
Pramo qu’on bey de gens caminà dins lous ayres;
De sabens, englouria lous siecles que s’en ban;
L’home crido à-Tengut : « Bou dit ! que l'home es gran! »
Bou Diu! qu'’es pitchounet al countrari! Qu'aprengue
Que s’a d’engin, l’engin nés res sans la bountat ;
Sans la bountat, aci, pas de grandou que tengue!
Soul, l’hôme pietadous, quan fay la caritat,
Que se sarre, que se rescounde
Tout en nou fan que ço que diu,
Es gran ! Autan gran que lou mounde!
Presque gran coumo lou Boun Dit!
572
JASMIN.
Et la grandou de Diù nou luzis impenado
Qu'en fan la caritat, dambe soun sourelhet,
D'uno calourado
De soun halenado,
A la terro aymado
L'hibèr quan a fret;
Ou d’uno plejado
De sa foun sacrado
L'estiu, quan a set!
Que l'hôme fasque atal. Y'a de penos cruèlos
Que se sarron pertout, entremièy diôs parets ;
Qu’anguen las derroucà dins lous crambots estrets ;
Et qu'aülot de countà lous astres, las estélos,
Que counten, aci bas, lou noumbre des padrets!
Nés pas prou, per tia la mizero,
Qu'en passan, d’un ayre doulen,
Jèten dus sos dins la carrero
Al pauüre espelhoundrat que bado de talen.
Que s'en anguen l’hiber, quan tourro, quan gresilho,
Dins aquès oustalets tout claûfits de familho;
Et, s'on bey la manôbre, al bisatge rebur,
Dire à sous pitchounets que toumbon la grimulho :
— « Ah! paürots! Que lou temp es dur!»
Oh! que la caritat, aqui, sans s'apercebre
Toumbe, mais sans brut, sans souna.
Car es amer de la recèbre
Autan qu’es dous de la dounà!
Bous-aù que la dounas sès sous apôtros, âro.
Tabé, bestre councèr, Moussus, n'es que pu bèl;
Et bostro musico tout àro,
Se bay cambia dins l’ayre en rousado de mèl :
Cado paüret n'aura soun glout. Plus de martyre!
Co que fazès aci, léü pertout se farà.
Sounas, sounas, Moussus! on pot musicà, rire,
Quan lou frut d'aquel rire empatcho de plourà !
Traduction.
Parce qu’on voit sur la mer de grandes .naisons voyageuses
Glisser sur l’eau tranquille ou sur le flot courroucé
Et dans un autre monde emporter l’homme audacieux;
Parce qu'on voit des gens voyager dans les airs,
Des savants illustrer les siècles qui s’en vont,
L'homme ne cesse de crier : Mon Dieu, que l’homme est grand.
JASMIN. 573
Mon Dieu qu'il est petit, au contraire! Qu'il sache
Que s’il a du génie, le génie n'est rien sans la bonté.
Sans la bonté ici-bas il n’y a pas de grandeur qui tienne!
Seul, l’homme compatissant, quand il fait la charité,
Qu'il se cache, qu'il se dérobe
Tout en ne faisant que ce qu'il doit,
Il est grand, aussi grand que le mondé,
Presque grand comme le bon Dieu !
Et la grandeur de Dieu ne brille tout entière
Que lorsqu'il fait la charité, avec son petit soleil,
D'une bouffée de chaleur
De son haleine
A la terre aimée,
L'hiver quand elle a froid;
Ou d’une ondée
De sa fontaine sacrée,
L'été quand elle a soif.
Que l’homme fasse ainsi. [1 y a des peines cruelles
Qui se cachent partout, entre deux murs.
Qu'il aille les chercher dans les chambres étroites,
Et au lieu de compter les astres, les étoiles,
Qu'il compte ici-bas le nombre des malheureux.
Ce n’est pas assez pour tuer la misère
Qu'en passant, d’un air appitoyé,
Il jette deux sous, dans la rue,
Au pauvre déguenillé qui meurt de faim.
Qu'il s'en aille l'hiver, quand il gêle, quand il neige,
Dans ces réduits, encombrés de famille,
Et s’il voit le manœuvre, au visage rêveur,
Dire à ses enfants dont les larmes coulent :
« Ah! pauvres petits, que le temps est dur! »
Oh! que la charité, ici, sans être aperçue,
Tombe, mais sans bruit, sans sonner,
Car il est amer de la recevoir
Autant qu'il est doux de la donner.
Vous qui la donnez, vous êtes ses apôtres maintenant.
Aussi votre concert, messieurs, n'en est que plus beau.
Et votre musique, tout à l'heure,
Va se changer dans l'air en rosée de miel.
Chaque pauvre en aura sa goutte. Plus de souffrance :
Ce que vous faites ici bientôt partout se fera.
Chantez, chantez, messieurs, on peut chanter & rire,
Quand le bruit de ce rire empêche de pleurer!
574 JASMIN.
Vous devez penser si cette poésie, fut goûtée des Tonnein-
quais. L'émotion fut grande & la recette magnifique.
Je l'ai dit, ce n'était ici que le début, que le premier pas
dans une voie où il ne devait être arrêté que par la mort & où
il devait remporter les plus beaux t'iomphes en même temps
qu'y puiser, par une juste récompense, l'inspiration de ses
meilleures poësies. Quand on sut avec quelle grâce, avec quel
empressement il s'y prêtait, les demandes affluèrent. Voulait-
on établir quelque part une salle d'asile, une crèche, une
école & l'argent faisait-il défaut, on écrivait à Jasmin, Jasmin
venait & la salle d'asile, & la crèche, & l’école sortaient de
terre comme par enchantement. Il dut souvent faire des pro-
diges pour répondre à toutes les invitations. Ses journées
étaient prises quelquefois six mois à l'avance. De Carcassonne,
une dame charitable lui écrit : « Parmi nos plaisirs de cet
hiver se mêlait toujours le désir de secourir nos pauvres. Mais
le moyen de le tenter etficacement! Notre pensée s'est diri-
gée naturellement vers vous... », & Jasmin va à Carcassonne.
L'établissement des orphelines de Bordeaux n’a pas de dortoir
& les ressources sont épuisées. Jasmin arrive, & l'on a bientôt
& au dela de quoi construire le dortoir. Au fond du Périgord,
un prêtre travaille depuis longtemps à la création d’une colo-
nie agricole. L'œuvre est patronnée par tous les grands noms
du pays; pourtant elle marche avec lenteur & il faut que Jas-
min vienne pour la mener à bonne fin. Une autre fois, c'est
l'Association des gens de lettres & des arts qui, dans une lettre
signée des noms les plus illustres, Ingres, Ambroise Thomas,
Auber, Meyerbeer, Adolphe Adam, Jules Simon, Halévy, &c.,
fait appel à son dévouement & lui demande de faire une
tournée dans tout le Midi. Un jour, un brave curé dc campa-
gne lui écrit que son église ne tient plus debout & que ses
paroissiens la désertent « Venez m'aider, lui dit-il, à trouver
des souscriptions. » Jasmin ne se fit pas prier. « L'église m'at-
tendait, dit-il, son curé m'a choisi; j'ai pris la galopée. Et le
voila, pèlerin à côté du prêtre, courant de ville en ville & ra-
massant assez d'argent pour en construire une nouvelle. C'est
à cette circonstance que sont dues deux de ses plus belles poë-
sies : l'Eglise sans toiture &K le Prêtre sans église, Elles firent
JASMIN. 575
les frais de la tournée. Faisant allusion à son ancienne pau-
vreté, & aux secours que sa famille & lui reçurent de la pa-
roïsse, il y disait : « J'étais nu; l'Eglise, je m’en souviens,
m'a vêtu bien souvent quand jétais petit. Homme, je la
trouve nue; à mon tour, je la couvre. Oh! donnez, donnez
tous! que je goûte la douceur de faire pour elle une fois ce
qu'elle a fait tant de fois pour moi. » Un autre jour, c'est une
misère d’un autre genre qui le sollicite. Une famille amie,
jusque-là dans l’opulence, fut tout à coup ruinée par une ca-
tastrophe imprévue & inévitable. L'unique fille des Roaldès
était une artiste, une musicienne incomparable, qui souvent,
aux jours prospères, avait accompagné sur sa harpe les chan-
sons de Jasmin & y avait ajouté un charme de plus. Elle
vient chez le poète & lui conte ses malheurs, espérant trouver
près de lui aide & secours. Elle avait bien jugé le cœur de
Jasmin. Il n'hésita pas. [ls partirent tous deux, emportant elle
sa harpe & lui ses Papillotes, Ensemble, & après avoir débuté
à Agen, ils allèrent à Montauban, à Toulouse, à Albi, à
Rodez, à Montpellier, à Nimes, à Avignon, à Marseille, &
partout tant de pitié filiale & tant de talent, tant de noblesse
& tant de malheur, fiient couler des larmes & permirent à la
noble & courageuse enfant d'arracher les siens à la misère &
au désespoir. Dans la poësie composée pour cette tournée &
s'adressant à la jeune fille, Jasmin disait :
Que ses poulido, atal! Bous plagnon, doumayzèlo ;
Mais, jou qu'’ey bist luzi tant de cauzos dins bous,
Coumpreni que bostro âmo bèlo
Trobo dins lou mal-hur lou bounhur lou may dous,
Al cé d’un nôble pay, per qui tout amarejo,
Boulès secà las plous d’uno may que lar nejo,
Et, d'un ayre risen, bostro âmo cansounejo
Sur un cami prounent & capelat de brots.
Eh-bé! flouris per bous. Regaytas!... Mays & filhos
Bous jeton de bouquets tout moulhats de grumilhos,
Aquelos flous, recebé-los ;
Porton l’encen de nostres côs.
Atal n’aures, pertout. Cantas, bièrge timido :
Bezi la doublo estelo al miey de bostre cat;
Toumbado del sieti daurat,
Bous crezes pas apitchounido.
576 JASMIN.
Bostro grosso fortuno, aban d’estre abalido,
Nou bous grandissio pas tan qué la pauüretat.
Traduction.
Que vous êtes belle ainsi. On vous plaint, mademoiselle,
Mais, moi qui vois briller tant de choses en vous
Je comprends que votre belle âme
Trouve dans le malheur le bonheur le plus doux.
Au cœur d’un noble père pour qui tout devient amer
Vous voulez rendre deux gouttes du miel d'autrefois;
Vous voulez sécher les pleurs d'une mère en larmes.
Et sous un air riant votre àme chante
Sur un chemin raboteux & couvert de ronces!
Eh bien, il fleurit pour vous ; voyez! mères & filles
Vous jettent des bouquets tout mouillés de pleurs.
Ces bouquets, recevez-les,
| Ils portent l’encens de nos cœurs.
Ainsi vous en aurez partout; chantez, vierge timide.
Je vois la double étoile au milieu de votre front.
Tombée du siège doré,
Ne vous croyez pas diminuée :
Votre grosse fortune, avant d’être engloutie,
Ne vous grandissait pas autant que la pauvreté!
_ Et toutes les misères trouvaient ainsi en lui un génie pour
les chanter, & un cœur plus grand encore que son génie
pour les consoler. Tout le bien qu'il fit pendant près de qua-
rante ans que durèrent ses courses charitables, quelques chit-
fres vous le diront. Le nombre des séances qu'il donna au
profit d'œuvres de bienfaisance de toute nature dépasse le
chiffre de douze mille. Quant aux sommes que cet héroïque
labeur a produites & dont Jasmin a toujours fait le complet
abandon, ne retenant que ses frais de route, les documents
les plus irrécusables permettent de les évaluer à 1,500,000 fr.
On ne commente pas, dit un de ses biographes, de tels faits.
On les enregistre & l'on admire.
VI.
On fit plus. Déjà en 1843, le Ministre de l’'fnstruction pu-
blique l’inscrivait parmi les hommes de lettres dont l'Etat
JASMIN. 577
encourage les travaux en lui allouant une pension annuelle
de 1,000 francs. Un peu plus tard, il était fait chevalier de la
Légion d'honneur, en même temps que Balzac & Alfred de
Musset. Enfin, en 1853, l'Académie française lui accordait un
prix Monthyon de 5,000 francs. Il est certain que si les règles
ne s’y étaient pas opposées, on lui aurait donné un fauteuil
dans l'illustre compagnie. Elle devrait bien, — soit dit en
passant, — reviser son règlement de manière à pouvoir, à
l'avenir, ouvrir ses portes à des poètes de cette trempe. En
disant cela, je pense à un incomparable émule de Jasmin dont
le nom est sur vos lèvres, je pense à Mistral. Parmi nos
immortels, combien qui ne le valent pas. Je reviens à Jasrain.
Malgré le vieux dicton que nul n'est prophète dans son
pays, sa ville natale ne resta pas en arrière. Jusque-là il n’en
avait reçu que des sympathies... platoniques. Déjà il avait
tout un musée d'objets précieux donnés par les villes qu’il
avait visitées. Agen ny figurait encore pour rien. Peut-être
voulait-elle avoir le dernier mot. Elle l’eut & magnifique.
Une splendide couronne d’or lui fut ofterte par ses conci-
toyens, dans une séance solennelle & publique qui eut lieu
le 27 novembre 1856, dans une vaste salle du Grand-Sémi-
naire, en présence d'une foule immense. Ce fut une sorte de
couronnement du poète. Il avait reçu bien des triomphes,
mais celui-là fut le plus doux & le plus cher à son cœur. Le
temps dont je dispose ne me permet pas de vous en faire la
description; mais vous devinez ce que, en terre méridionale,
ce dût être!
Tant de succès ne le grisaient point. Il en était fier, heu-
reux..., mais pour Sa muse, pour son cher patois plus que
pour lui-même. Lui, 1l restait simple; il ne ferma jamais sa
boutique de perruquier. On la voit encore, je la revoyais ces
Jours-ci avec sa même enseigne : Jasmin, coiffeur. Ses conci-
tovens lui ayant élevé une statue tout en face, on peut dire
qu'il continue à la voir lui-même. Il ÿ vivait modestement,
partageant son temps, comme quand il était apprenti, entre le
travail du peigne & Île travail de la plume, dont il disait spi-
rituellement que l’un & l’autre étaient un travail de tête. Une
fois même, dans une de ses tournées, il montra qu'il n'avait
{X 37
5:8 JASMIN.
pas oublié son métier. C'était à Auch. Il y avait été appelé en
faveur d’un établissement de charité. Quelques instants avant
l'ouverture de la séance, il se trouvait dans le salon du maire
en compagnie du préfet. Le chef de la municipalité procédait
à sa toilette dans une chambre à côté. Craïgnant d'impatienter
ses hôtes par sa lenteur, il entrouvrit la porte de sa chambre,
& montrant un visage tout blanc de mousse : « Encore un
moment, Messieurs, dit il, je vais avoir fini. — Eh! que ne le
disiez-vous plus tôt, lui cria Jasmin. » Et aussitôt il dépouille
l’habit noir & en un tour de main le maire est rasé par ce
même homme dont, quelques minutes plus tard, la foule en
délire applaudissait les créations poétiques.
Le seul luxe qu'il se permit, ce fut l'achat, sur la côte, d’une
petite maison entourée d’une petite vigne. Il aimait à ÿ aller
faire le propriétaire. [l l'a chantée d’ailleurs en vers exquis,
aussi exquis que les chasselas dorés ou les pêches veloutées
qu'elle lui donnait. Hélas! les maraudeurs en profitaient plus
encore que lui. Mais il ne leur faisait pas la guerre. Au con:
traire. [l se souvenait qu'erfant, il l'avait été lui-même.
« Que voulez-vous, disait-1l, ce que j'ai pris, je le rends & je
le rends avec profit. À ma vigne, je n'ai pas de porte. Deux
ronces en barrent le seuil & lorsque, par une trouée, je vois le
nez des maraudeurs, au lieu de prendre un bâton, je m'en
vais pour qu'ils puissent y venir :
Lou qui, jouyne, panet, biel, sé daycho pana.
Celui qui jeune vola, vieux se laisse voler.
Il mourut le 5 octobre 1864. Un mois avant cette date, il
avait composé sa belle réponse au livre peu orthodoxe de
Renan sur Jésus-Christ. Cette œuvre finie, il se coucha pour
ne plus se relever. Je n'ai pas à toucher ici aux questions reli-
gieuses; mais je dois à sa mémoire de bon catholique & de
bon chrétien d'ajouter ce seul mot, & vous me le permettrez
bien : Dieu voulut que le dernier chant du poète de la charité
fut un acte de foi.
JASMIN. 579
VIT.
DS
Vous aurez remarqué que je me suis attaché à vous faire
connaître l'homme plus que le poète, sa vie plus que sa lan-
gue. Et pour être complet, je devrais maintenant vous parler
de cette vieille langue romane qui fut la sienne & vous faire
une analyse de ses principales poésies, des plus belles tout au
moins. Je n'en ai pas le temps & je dois me borner, en vous
demandant encore cinq ou six minutes de votre bienveillante
attention, à vous donner un aperçu rapide de son genre & de
sa manière.
À quelle école appartient-il? À aucune. Tout d’abord
dans la langue qu'il a chantée, il n'a pas eu de devanciers.
Sans doute & malgré sa défaite au treizième ou quatorzième
siècle, la langue d’oc survécut dans l'âme du peuple, & de
temps à autre l’on vit une flamme poétique s'échapper encore
du foyer mal éteint. Dans le Béarn, à Toulouse, dans le
Rouergue K en d'autres lieux, elle eut des chanteurs nom-
breux & de mérite. Mais ces poètes faciles & gracieux, comme
on l'a dit, ne firent aucun effort pour sortir de l'esprit du cru
& pour élargir l'horizon tout local où les avait confinés le pa-
tois. Aucun d'eux n'avait non plus ce nescio quid qui remue &
qui entraine. Îls n'ont été en aucune facon les précurseurs de
Jasmin. De nos jours, il est vrai, 1] semble que nous assistions
à un vrai réveil. Nous avons toute une phalange de poètes de
la vieille langue, nos aimables & charmants félibres qui, s'ils
eussent vécu quelques siècles plus tôt, l’auraient empêchée
peut-être d'être vaincue par sa rivale, la langue d'oyl. Mais
Jasmin n'a pas eu à apprendre d'eux; 1l les a devancés &
peut-être préparés. Je le répète, il n'appartient à aucune école.
Il est lui, & c'est à Jasmin surtout que, comme un de ses cri-
tiques l’a fait observer, on peut appliquer ces vers que Ducis
met dans la bouche de son Othello :
Mais moi, fils du désert, fils de la nature,
Qui dois tout à moi-même & rien à l'imposture,
Je marche dans ma force & dans ma liberté!
580 JASMIN.
Il ne s'est inspiré de personne. Je me trompe. Dans Îles
commencements, quand il sentit en lui le feu sacré de la poé-
sie, il chercha sa voie; il n'échappa même pas à l'influence le
quelques lectures de jeunesse. C’est ainsi que dans sa Mé cal
mouril sa première composition, son premier jet, sa première
étincelle, comme il dit, on sent qu'il a lu Florian & quil s'en
est épris. C’est ainsi également que le Charivari rappelle le
Lutrin de Boileau. Mais sil tâtonna, ce ne fut pas longtemps,
& il laissa bientôt les maîtres de côté. Il ne chercha même pas
a les connaîtie. [| donna tout simplement essor à son génie.
JT était né poète & il fut poète. [Il nous dit lui-même qu’il ne
sait pas quand il a commencé à faire des vers. Il lui a suffi de
regarder en lui & autour de lui. Il y a tout trouvé. «a Je
crois, écrivait-il à Léonce de lavergne, je crois m'être affran-
chi plus que jamais de toute école K m'être mis dans un rap-
port plus direct encore avec la nature. J'ai laissé la poésie
tomber de mon cœur, j'ai pris mes tableaux autour de moi,
dans les conditions les plus humbles, & j'ai fait pour ma lan-
gue ce qu'il ma été possible de faire. »
Prévost-Paradol a dit ceci : « Poètes, nous le serions tous
s'il suffisait, pour mériter ce nom, d'être remué jusqu’au fon
de l'âme par les grands ou touchants spectacles de la nature ou
de la vie; oui, cette émotion profonde qui s'éveille alors en
nous, qui envahit tout notre être, qui monte jusqu'à nos lèvres
tremblantes & jusqu'a nos yeux humides, n'est autre chose
que le feu sacré de la poésie, qui se soulève par intervalles &
à divers degrés dans presque toute âme humaine. Mais tandis
que nous laissons passer cette émotion divine, craignant de
ne pouvoir l’exprimer que par des mots indignes d'elle, le
poète, plus hardi parce qu'ii sent sa force, recueille comme son
bien ce soutfle d'en haut, le concentre, le modère, le mesure,
l'épanche enfin à son gré & en flots d'harmonie. » Pour cela,
pas nest besoin de maître. Il ne faut qu'avoir le don. Et
alors on rend ce qu'on sent. Je comparerai volontiers le poète,
le vrai poète, à ces harpes éoliennes qui, au moindre souffle
du vent, laissent échappper les sons les plus harmonieux, gais
ou tristes. Cela est vrai surtout de Jasmin. Îl n’a eié qu'un
echo, qu'un instrument sous la main de la nature, mais un
JASMIN. 531
écho, mais un instrument admirable. Il a lu dans ce grand
livre de Dieu, jamais fermé, jamais fini, & il nous a dit ce
qu'il y a lu. Il a senti en lui-même les besoins, les aspira-
tions, les souffrances, les joies du cœur humain, & il s'en est
fait l'interprète. Aussi comme sa poësie est humaine & vraie!
Que nous otfre ce monde? Que trouvons-nous dans la vie?
Tour à tour des sujets de joie & des sujets de tristesse. Cette
double note, vous la retrouvez toujours chez Jasmin & dans
presque chacune de ses poésies, le rire à côté des larmes, Île
comique à côté du tragique. Il a une pièce intitulée : Lous
brots & las flous; Les épines & les fleurs. C’est toute sa muse.
Mais n'est-ce pas l'existence même? La vie est un chant, mais
elle est aussi un drame. Jasmin est à la fois lyrique & drama-
tique. Enfin, il n'y a pas que de basses passions qui font agi:
les hommes. Grâce au ciel, il y en a aussi de bonnes, de
grandes, de saintes; il y a la pensée de Dieu, l'amour de la
patrie, de la famille ; il y a l'amour fidèle, l'amitié reconnais-
sante, le zèle pour les pauvres, pour les petitsj il y a le de-
voir, la vertu, la vérité. Jasmin a chanté tout cela.
Il en est résulté que, plus que tout autre, sa poésie se res-
sent du milieu où il a vécu, des mœurs pures & simples des
paysans. Ce sont eux surtout qu'il a chantés & il serait facile,
rien qu'avec ce qu'il nous en dit, de fai: une histoire de la
vie des champs à son époque, de ses travaux, de ses vertus, de
ses défauts aussi, de ses croyances puériles, y compris la sorcel-
lerie, une histoire qui serait autrement vraie & autrement
prise sur le vif que celle que nous trouvons dans la Terre de
Zola.
VIII.
Être simple & vrai, ce fut son grand souci. {l en eut un
autre, celui de la perfection. Pour y arriver, il ne compte pas
sur sa facilité. [l s’en méfie, au contraire. À Île lire, on sent
qu'il a le jet facile K prompt. Tant de gaieté naturelle, tant
de gentillesse de pinceau, tant d’allégresse de tour, semble-
raient indiquer que tout cela vient tout seul, sans recherche &
sans travail. 1l a ce vers charmant sur l’Adour : |
582 JASMIN.
Oh! l’Adour! aquèl riou ta grand, ta cla, qué court!
Oh! l'Adour ! ce ruisseau si grand, si clair, qui court!
On dirait sa poësie à lui, qui, si elle n'est pas précisément
grande & forte, — le patois ne s’y piêtant pas, — est du
moins de la plus belle & de la plus courante limpidité. On se
tromperait cependant si l’on se figurait qu'il se laissait aller à
une sorte d'improvisation. Non, il étudie, il touche & retou-
che. Une fois que son cadre est tracé, son canevas dessiné, ses
personnages mis en action, il cherche à retrouver toutes leurs
pensées, toutes leurs paroles les plus simples, les plus vives &
a les revêtir du langage le plus naïf, le plus fidèle, le plus
transparent, d'un langage vrai, éloquent & sobre. Puis il s’oc-
cupe de rechercher le vrai mot patois. Et comme il est heureux
quand il entend & qu’il peut emprunter d’un artisan, d’un
laboureur un de ces mots qui en valent dix. Redisons-le, il
vise à la perfection & il y a touché. Maïs de quelque talent,
de quelque génie que l’on soit doué, on n'y arrive pas sans
travail & sans lutte.
Une bien jolie anecdote, — & je terminerai par là, — va
vous en dire plus long & mieux sous ce rapport que je ne le
saurais. Au cours d'une de ses tournées, tandis qu’il se trouvait
à Montpellier, 1l reçut d'un prétendu poète de l'endroit la
curieuse lettre que voici :
« Monsieur, j'ose, dans ma témérité, qui est bien près de la
hardiesse, vous proposer un défi... Je me rendrai à Montpel-
lier aux jour & heure que vous voudrez. Nous nommerons
quatre personnes connues en littérature pour nous donner
trois sujets que nous devrons traiter en vingt-quatre heures.
Nous serons enfermés tous les deux. Un factionnaire veillera à
la porte. Les vivres seuls entreront. Enfant de l'Hérault, je
tiens à l'honneur & à la gloire de mon pays! Comme en pa-
reille circonstance une bonne action est de rigueur, on fera
imprimer & vendre les trois sujets donnés au profit de la crè-
che de Montpellier. Je voudrais bien entrer en lice avec vous
pour la déclamation, mais un défaut de langue bien prononcé
me le défend. » [l ajoutait en post-scriptum qu'il faisait distri-
buer copie de sa lettre à diverses personnes de Montpellier.
JASMIN. 583
Écoutez maintenant la réponse de Jasmin &, du même
coup, la leçon qu'il y donne à d’autres encore qu'a son
étrange antagoniste
« Monsieur, je n'ai reçu qu'avant-hier, veille de mon dé-
part, votre cartel poétique ; mais je dois vous dire que l’eussé-je
reçu en temps opportun, je n'aurais pu l'accepter. Quoi!
Monsieur, vous proposez à ma muse, qui aime tant le grand
air & la liberté, de s'enfermer dans une chambre, gardée par
quatre sentinelles qui ne laisseraient passer que des vivres, &
là, de traiter trois sujets en vingt-quatre heures! Vous me
faites frémir, Monsieur. Dans le péril où vous voulez mettre
ma muse, je dois vous avouer, en toute humilité, qu'elle est
assez naïve pour s être éprise de faire antique, au point de ne
pouvoir m'accorder que deux ou trois vers par jour. Mes cinq
poèmes, l’Aveugle, Mes Souvenirs, Françounette, Marthe la
folle & Les Deux Jumeaux m'ont coûté douze années de tra-
vail & ils ne font pourtant en tout que deux mille quatre
cents vers. Les chances, vous le voyez, ne seraient pas égales;
à peine nos deux muses seraient-elles prisonnières que la
vôtre pourrait bien avoir terminé sa triple besogne, avant que
la mienne, pauvrette, eut trouvé sa première inspiration de
commande. Je n'ose donc pas entrer en lice avec vous; le cour-
sier qui traîne son char péniblement, mais qui arrive pour-
tant, ne peut lutter contre la fougueuse locomotive du chemin
de fer. L'art qui produit les vers un à un ne peut entrer en
concurrence avec la fabrique. Donc ma muse se déclare vaincue
d'avance, & je vous autorise à faire enregistrer ma déclaration. »
Cette lettre avait, elle aussi, un post-scriptum, & ce post-
scriptum était le suivant : « Maintenant que vous connaissez la
muse, en deux mots connaissez l'homme : j'aime la gloire,
mais jamais les succès d'autrui ne sont venus troubler mon
sommeil. »
Il se réjouirait donc de voir l'aimable phalange dont j'ai
parlé continuer sa tâche, & Îles succès de celui qui est le chef
incontesté, de l'immortel auteur de Mirèyo, doivent le faire
tiessaillir de joie la-haut.
| NTESSINES,
Pasteur à Versailles.
.. … VARIÉTÉS
CE QUE L'ON l'AIT A L'OBSERVATOIRE DE TOULOUSE
L'Observatoire de Toulouse doit son origine à l’Académie
des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres qui, en 1733, établit,
sur une des tours du Rempart, un Observatoire pourvu de
quelques instruments utilisés d'abord par Garipuy, puis par
Darquier. Vers 1760, Garipuy installa chez lui ces instru-
ments & quelques autres &, en 1774, reconstruisant sa mai-
son, y éleva un Observatoire spacieux & commode. Le tome II
des Annales de l'Observatoire actuel renferme un plan détaillé
de cet Observatoire de Garipuy, & le tome IIT, qui paraîtra
très prochainement, renfermera un fac-similé d’une très-belle
assiette (de 1829, faïence de Valentine, H..G.) donnée à l'Ob-
servatoire par M. Cartailhac, reproduisant la vue de la maison
de M. Garipuy située sur l'emplacement actuel de l'immeuble
des Jésuites, entre la rue des Fleurs & l'allée Saint-Michel.
L'Observatoire de Garipuy, qui devint propriété de l'Etat
en 1793, avait été fréquenté assidüment par Darquier. Vidal
y observa en 1795. Après cette date, les directeurs successifs
furent Hadancourt, Vidal, Daubuisson, qui mourut en 1822.
Dans les premières années du siècle, l'Etat l'avait cédé à la
ville. De 1822 à 1838, les instruments étant devenus insuff-
sants, par suite des progrès de l'astronomie, les directeurs suc-
cessifs, Marqué-Victor, Desplats, Vauthier, ne firent que des
observations météorologiques. En 1838, Fréderic Petit, nommé
directeur, obtint du Bureau des longitudes le quart de cercle
de Lalande & la lunette méridienne de Ramsden, qui avait
été remplacée, à Paris, par celle de Gambey. La ville décida
CE QUE L’ON FAIT A L'OBSERVATOIRE DE TOULOUSE. 585
la construction d’un nouvel Observatoire au plateau de la Co-
lonne : les travaux, entrepris immédiatement, furent achevés
en 1846, époque à laquelle l’ancien Obiervatoire de Garipuy
fut abandonné, puis vendu. |
Petit travailla assidûment à l'Observatoire de 1846 à 1866.
Jl publia en 1863 un volume d’Annales renfermant, après une
introduction des plus intéressantes, la détermination de la
latitude du nouvel Observatoire, une étude de l'influence des
Pyrénées sur la direction & l'intensité de la pesanteur à Tou-
louse, des tables crépusculaires dressées en vue de l'éclairage
public, une étude complète du climat de 1839 à 1862.
Petit, mort en 1866, fut remplacé par Despeyrous qui ne
resta à l'Observatoire que quelques mois, puis par Daguin qui
abandonna ses fonctions en 1870. Daguin avait obtenu que
la ville commandât à la maison Secrétan un miroir de om83
d'ouverture & 480 de distance focale. L'Observatoire, de-
meuré sans directeur jusqu'en 1873, fut, à cette date, mis par
la ville à la disposition de l'Etat qui, moyennant une subven-
tion municipale annuelle de 10,000 trancs, s'engagea à y éta-
blir les instruments & le personnel nécessaires. La ville fait,
en outre, les frais d’un gardien & a fréquemment aidé l’'Ob-
servatoire par des subventions extraordinaires. En juin 1873,
F. Tisserand fut nominé directeur & garda ses fonctions jus-
qu’en 1878, date à laquelle, appelé à la Sorbonne, il fut rem-
placé par M. B. Baillaud, le directeur actuel.
F. Tisserand obtint l'achèvement du miroir de o"83 qui fut
nourvu d'une monture provisoire en bois, l'acquisition d'un
chercheur de comètes de 0"18 d'ouverture, d’un équatorial de
Secrétan de om108,& commanda aux frères Brunner un équa-
torial de o"m24 d'ouverture & 4 mètres de distance focale, Les
instruments furent emplovés, sous sa direction, à la détermi-
nation de la latitule, à des recherches de petites planètes
(M. Perrotin en trouva cinq), à des observations régulières des
taches‘ du soleil, des satellites de Jupiter & de Saturne, sans
parler des observations météorologiques. Pendant le voyage de
Tisserand au Japon, en 1874, pour l'observation du passage
de Vénus, la direction fut confiée par intérim à M. Gruey,
devenu depuis directeur de l'Observatoire de Besançon.
586 CE QUE L'ON FAIT A L'OBSERVATOIRE DE TOULOUSE.
Depuis 1878 le matériel s’est complété & il ne reste aujour-
d'hui qu'un desideratum important à cet égard. L'équatorial
Brunner a été installé en 1880. Un cercle méridien de o"20
d'ouverture a été construit par l’habile artiste P. Gautier, à
qui sont dus aussi une belle monture métallique pour le grand
miroir & un équatorial photographique de o"33 d'ouverture.
Un service magnétique complet a été installé. Le service mé-
téorologique a été développé. L'Observatoire possède, pour la
météorologie & le magnétisme, outre les instruments absolus,
de belles séries d'instruments enregistreurs permettant de sui-
vre d’une manière continue les variations du magnétisme ter-
restre & les mouvements de l'atmosphère. Le budget, primiti-
vement fixé à 20,000 francs, a été porté successivement à 45,300,
dont 10,000 fournis par la ville & 35,300 par l'Etat. Une
maison d'habitation pour les astronomes chargés d’un service
de nuit a été constiuite à côté de l'Observatoire,
Les travaux d'observation entrepris par F. Tisserand ont été
poursuivis régulièrement, & les séries d'observations de taches
du soleil, des satellites de Jupiter & de Saturne, comptent
parmi les plus importantes qui existent. La lunette méridienne
de Ramsden, avant l'établissement du cercle méridien, a été
employée à de précieuses observations de Ja lune.
En 1887, l'Observatoire de Toulouse a été chargé, par la
Conférence internationale réunie pour là construction de la
Carte du ciel, de la zone comprise entre 5 & 11 degrés de dé-
clinaison nord. À partir de cette époque, l'activité de l'Obser-
vatoire a été dirigée essentiellement vers l'étude complète de
cette zone. Un catalogue des positions précises de 3,600 étoiles
de cette zone, destiné à servir de base à tous les travaux de Îa
carte, a été entrepris & sera terminé en 1898, toutes ces étoiles
ayant été, à cette date, observées cinq fois. L'obtention des
clichés de la Carte à pose d’une heure & demie & de ceux à
pose courte destinés à former un catalogue des étoiles jusqu'à
la onzième grandeur a été conduite activement. Les clichés de
ce catalogue sont mesurés par un bureau où deux instruments
de mesure sont confiés à quatre employées. D'autre part, on
vient d'entreprendre, au grand télescope, la revision de la zone
+ 50 à + 11° au point de vue des nébuleuses, des étoiles dou-
CE QUE L’ON FAIT A L'OBSERVATOIRE DE TOULOUSE. 587
bles, des étoiles colorées qu'elle renterme, la photographie de
toutes les nébuleuses & la mesure de toutes les étoiles doubles
qui y seront rencontrées. Le chercheur de comètes, dont la
monture a été améliorée, sert aux mesures photométriques des
éclats des étoiles observées au cercle méridien.
Indépendamment de cet ensemble, un des assistants s'est
fait une spécialité de l'observation des comètes & des petites
planètes. Il ÿ emploie l'équatorial Brunner, malheureusement
un peu petit pour ce travail. Ces observations, dont le nombre
s'élève à près de trois cents chaque année, sont peut-être la
plus forte contribution apportée à ce genre de travaux par les
Observatoires français ou étrangers. Elles rendront indispensa-
ble, à bref délai, le remplacement de l'objectif de 24 centimè-
tres par un objectif de 38 centimètres. C'est une dépense d’une
quinzaine de mille francs que l’on ne voit guère le moyen de
faire supporter par le budget. Un généreux donateur qui, re-
nouvelant une libéralité faite il y a quarante ans par J. Bous-
quet, en ferait les frais, serait sûr de voir son objectif utile-
ment employé.
Les ressources budgétaires n'ont permis de publier, de-
puis 1873, que deux volumes d’annales, en 1881 & en 1886.
Quatre nouveaux volumes vont être prêts pour l'impression,
consacrés, l’un aux taches du soleil, un autre au catalogue
méridien, un troisième à toutes les observations de satellites
de petites planètes, d'étoiles doubles, un quatrième à l'étude
du climat de Toulouse depuis 1866. Ce dernier volume tera
suite au volume publié par F. Petit en 1866. Il contiendra les
observations faites par Daguin & d’importantes recherches sur
la distribution singulière du magnétisme dans le bassin de
la Garonne. Nos quatre volumes devraient paraître d'ici trois
ans. Il faudra v consacrer toutes les ressources budgétaires, de
plus de moitié insuffisantes.
Il faudra aussi adapter au télescope un grand spectroscope
qui permette d'étudier la nature des astres, ce qui sera le prin-
cipal objet de l'astronomie dans l'avenir.
= Alors sera réalisé le plan d'observation qu'avait conçu Tisse-
rand des idées de qui son successeur n’a eu qu'a s'inspirer pour
588 LE TEMPS DE DEMAIN A TOULOUSS.
voir l'Observatoire s'élever à un rang des plus honorables,
grâce au zèle infatigable de ses collaborateurs.
Le personnel actuel comprend, avec le directeur, un astro-
nome adjoint, M. Saint-Blancat, deux aides astronomes,
MM. Bourget & Montangerand, deux assistants, MM. Rossard
& Besson, un mécanicien, M. Carrère. M. Mathias, professeur
a la Faculté des sciences, a la direction des services magnéti-
que et météorologique. L/Obiervatoire emploie quatre dames
aux mesures des clichés photographiques & cinq à six auxiliai-
res aux travaux de calcul & d'observation.
L'Observatoire est ouvert au public le lundi et le jeudi de
chaque semaine à trois heures; du 1° mai au 31 octobre, le
dernier dimanche de chaque mois & le samedi qui suit de
treize jours, ont lieu des visites de nuit, à huit heures & demie
du soir, auxquelles tout le monde peut être admis en deman-
dant, au moins trois jouis d'avance, une carte d'admission au
directeur. Dans ces visites de nuit le public est admis à exami-
ner, à l'un des grands instruments, les astres les plus remar-
quables du ciel.
LE TEMPS DE DEMAIN A TOULOUSE
Peut-on prévoir le temps de demain? Si l'on donne au mot
prévision son sens le plus général en laissant de côté tout ce
qui ne s'inscrit pas sur des instruments, il semble que la ré-
ponse soit affirnative, à une condition, toutefois, qui est es-
sentielle & qui constitue le grand progrès de la météorologie
des quarante dernières années : Le météorologiste ne peut res-
ter isolé; & sans nouvelles des régions qui l'entourent, il ne
peut rien conclure de précis de ses observations. Le temps de
Toulouse est, en effet, lié d’une manière intime & forcée au
temps qu'il fait sur les côtes de l'Atlantique, de la Manche,
de la mer du Nord & de la Méditerranée, en un mot, au temps
de tout l'Atlantique Nord & de la partie occidentale de l'Europe-
Asie.
Mais, dira-t-on, si les choses sont si complexes, ne vaut-il
pas mieux s'en tenir aux indications du paysan expérimente
LE-TEMPS DE DEMAIN A TOULOUSE. 589
fondées sur la transparence de l'air, l'éclat du soleil, l'aspect
des horizons, le son des cloches & les mille petits phénomè-
nes qui frappent & guident celui qui vit au grand air dans un
pays qu'il connaît? Le paysan se trompe parfois & ses foins
sont mouillés ; de plus, son savoir n'a rien de scientifique, car
il ne se transmet pas. Par contre, son expérience & son flair
ne pourront qu'être précieux au météorulogiste; mais celui-ci
doit connaître avant tout ce qui se passe autour de lui, voir
les dépêches publiées chaque jour par le Bureau central mé-
téorologique, savoir lire la carte qui les résume, & au besoin
en rectifier les indications par une connaissance approfondie
de la situation normale & de ses perturbations possibles.
C’est ce mélange de science & d'expérience personnelle, cette
nécessité d’avoir présents à l'esprit, en même temps, une foule
de faits qui font de la météorologie une science de conclusions
si délicates, presque un art. L
Dans le peu d'espace dont nous disposons, nous voudrions
faire connaître les grands traits de cette situation normale, ses
perturbations, & montrer le parti qu'on en peut tirer dans la
prévision du temps, renvoyant pour les détails & les raisons
des choses, aux traités spéciaux, en particulier à l'admirable
cours professé, il y a quelques années, par M. DucLaux, à
l'Institut agronomiqne.
Nous pouvons nous représenter, en hiver, l’Europe-Asie
comme recouverte par une calotte d'air calme, froid & sec, à
une pression supérieure à la moyenne 76omm (lot des Calmes).
Cet îlot est contourné par un courant d'air rapide qui, par-
tant des régions équatoriales, court sur l'Atlantique parallèle-
ment au Gultstream, & qui, par suite, est chaud & humide,
mais qui se refroilit & s'allège de ses pluies à mesure qu'il
monte au Nord & s'enfonce dans le continent (courant équa-
torial, branche ascendante). Ce courant revient aux régions
équatoriales en se refroidissant & en se desséchant, contour-
nant par le Nord l’ilot des Calmes & se partageant en deux
branches : l’une (branche transverse), va de la mer du Nord à
la Caspienne, à travers la Russie, puis traverse le Turkestan,
l'Arabie & le Sahara ; l'autre (branche de retour) part du Nord-
Est de l'Asie & traverse la Mongolie & les déserts de Gobi.
590 LE TEMPS DE DEMAIN A TOULOUSE.
Dans tout le courant, la pression est inférieure en général à
76omm,
En été, la situation est la même bien qu'un peu moins
nette, seulement l’ilot des Calmes est déplacé & occupe l’At-
lantique Nord.
Voilà la situation normale. Elle peut être troublée de deux
manières :
19 Par l'apparition dans le courant équatorial de bourras-
ques qui cheminent de préférence sur la rive droite de ce cou-
rant ; ;
29 Par des courants dérivés du courant équatorial qui vien-
nent se superposer à l'ilot des Calmes ou même s’imbriquer
plus ou moins violemment dans cet ilot.
Les bourrasques sort comme des noyaux d'air dans lesquels
le vent tourne, en descendant, en sens inverse des aiguilles
d'une montre, & qui marchent dans le courant avec une vi-
tesse qui leur est propre. Les troubles causés par ce déplace-
ment rapide s'étendent souvent, en même temps, sur une frac-
tion notable de l'Europe. Filles sont comparables à ces tour-
billons que l’on voit se former, cheminer & disparaître le long
des berges des cours d'eaux rapides. Elles n’ont qu'une parenté
éloignée avec les cyclones, phénomènes purement tropicaux,
& avec les rrombes locales à ravages foudrovants dont nous
avons malheureusement trop d'exemples récents.
Les courants dérivés du courant équatorial sont de deux
sortes : |
Des courants se détachant de la branche ascendante du cou-
rant équatorial à la hauteur des Açores, atteignant nos côtes
par le quart Ouest, & qui, en raison de leur point de départ,
sont chauds & humides. En hiver, au contact de l'air froid de
l’ilot, ils apportent des pluies ou des neiges, peu persistantes
d'ailleurs ; en été, ce sont des pluies ou des orages.
Des courants se détachant de la branche transverse & qui,
suivant leur point de départ, sont plus ou moins froids & plus
ou moins secs. Ils abordent nos régions par le Nord ou le Nord-
Est. En hiver, ils adoucissent le temps en amenant des pluies
ou neiges, ou le rendent plus dur & plus sec, suivant leur
origine. Ce sont les mêmes qui, au printemps, nous amènent
LE TEMPS DE DEMAIN À TOULOUSE. 591
les giboulées. En été, ils causent des pluies fines & des orages
venant du Nord.
Un caractère commun à tous ces courants est que leur sur-
face de séparation avec l’ilot des Calmes n'est pas horizontal,
mais oblique, de sorte qu'ils paraissent venir de haut en bas
sur l'ilot, qui est toujours, en pareil cas, en contact avec le
sol.
Comment utiliser ces connaissances pour en tirer quelques
renseignements sur le temps de demain dans notre région du
Sud-Ouest? Nous admettrons que nous possédions un baro-
mètre & un thermomètre, que les nuages nous servent de gi-
rouette (& en fait c'est la meilleure), que nous ayons enfin
à notre disposition la carte du Bureau central, où, à son dé-
faut, les indications des journaux.
Supposons-nous placés dans Je courant équatorial à cours
régulier. Le baromètre est au-dessous de la moyenne, le vent
est modéré & bien orienté à la surface du sol & en hauteur, le
ciel est tantôt couvert, tantôt dégagé, les pluies sont peu abon-
dantes & il ne fait pas froid. La carte montre que les lignes
d'égales pressions barométriques (isobares) sont régulièrement
disposées à peu près parallèles à la direction du vent. Si, sans
variation brusque, le baromètre monte ou descend, c'est que la
rive droite du courant s’approche de nous ou s'en éloigne.
Pourtant, ne quittons pas des yeux la petite ville de Valen-
tia, à la pointe occidentale de l'Irlande : si nous y voyons le
baromètre baisser rapidement, le vent tourner au Sud-Ouest
en forçant, une bourrasque arrive, |
Nos instruments reproduisent, comme en écho, les phénu-
mènes de Valentia ; le vent force, la pluie arrive, les rafales se
succèdent s’orientant de plus en plus au Sud-Ouest, puis le
vent saute, faiblit peu à peu, & revient enfin à sa force & à
son rumb primitif; la bouriasque est passée. Elle a été d’au-
tant plus forte que son centre a passé plus près de nous & que
sa vitesse est plus grande.
Si, au contraire, le baromètre monte, les vents de surface
devenant indécis & faibles, le thermomètre montant un peu
en été, descendant un peu en hiver, on peut afhrmer que le
courant équatorial nous quitte & que l’ilot des Calmes vient
592 LE TEMPS DE DEMAIN A TOULOUSE.
nous recouvrir. Comme il arrive par les régions inférieures de
l'atmosphère, le ciel ne se nettoie pas immédiatement & les
cirrus nous indiquent encore, bien haut au-dessus de nos têtes,
la présence du courant équatorial. La carte nous montre les
isobares supérieures à 760" couvrant notre région sous forme :
d'ovales. largement espacées; la situation est bien établie &
peut être stable. On l’a vuc durer trois mois en 1881. Si dans
cette situation, les vents restant indécis à la surface, le baro-
mètre encore haut, les nuages supérieurs se montrent chassant
de l’Ouest ou du Nord, & si de plus, sur la carte, les isobares
se coupent & présentent l'aspect tout à fait caractéristique du
moiré, nous avons affaire à un courant dérivé de l'Ouest ou
du Nord qui vient faire irruption dans l’ilot des Calmes.
Son influence sera différente suivant son point de départ &
suivant sa masse, & comme lui-même peut contenir des bour-
rasques, la situation peut devenir très difhcile à démêler & la,
plus que nulle part, l’expérience personnelle retrouve sa supé-
riorité. Ces perturbations que nous avons considérées isolé-
ment pour la clarté de l'exposition, peuvent survenir à la fois &
en nombre plus ou moins grand. De plus, la situation géo-
graphique peut être la cause de perturbations tout à fait loca-
les & souvent fort difficiles à rattacher aux mouvements géné-
raux de l'atmosphère; pour n'en citer qu'un exemple qui nous
intéresse au premier chef, nous dirons que le vent d’autan,
vent spécial du Sud-Est, est un mystère dela météorologie du
Languedoc qui mériterait, certes, d'être étudié avec soin.
Tont cela peut compliquer l'état atmosphérique au point de
rendre toute prévision impossible ou pour le moins, extrême.
ment chanceuse.
On se trompera donc souvent, & il n'en faut pas rendre la
météorologie responsable. On verra le lendemain que tel dé-
tail négligé était fondamental, & que tel autre, remarqué,
n'avait qu'une importance accessoire. C'est l'apprentissage payé
a la Nature, qui est le garant de toute science bien apprise.
Henry BOURGET.
L'HOTEL D'ASSÉZAT A TOULOUSE. 593
L'HOTEL D'ASSÉZAT A TOULOUSE
PALAIS DES ACADÉMIES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES
(Avec une planche en photo-collographie.)
Seul à Toulouse, & certes avec justice, ce palais a conservé
le nom du riche marchand qui l'avait fait construire, Pierre
Assézat. Le négoce, qui avait déja pris une grande extension
dans les derniers siècles du Moyen-âge, grâce à la situation de
la ville entre les deux mers, entre l'Italie, l'Espagne & le nord
de la France ou l'Angleterre par Bordeaux s'était développé
davantage encore après les immenses découvertes qui venaient
d'ouvrir de nouveaux mondes. Pierre Assézat, dont le père
était venu d’Espalion, en Rouergue, augmenta rapidement sa
fortune. Capitoul une première fois en 1552, puis bientôt sei-
gneur de Dussède, il s'empressa de manifester sa richesse &
son rang élevé par l'érection de cette demeure, qui devait dé-
passer toutes celles de la belle & féconde renaissance toulou-
saine '.
Il traia, le 26 mars 1555, avec Jean Castagné dit Nvcot,
maitre-maçon de Toulouse, pour la construction, suivant « les
articles écrits & ordonnés par Me Nycolas Bachéliee »
Ces mots veulent dire sans doute que l'illustre architecte
toulousain, auteur des plans, laissa la charge de l’entreprise à
Jean Castagné. En trente mois, deux ailes & le portique fu-
rent construits. Mais sur ces entrefaites avait eu lieu le grand
mouvement de la Réforme. Pierre Assézat avait pris parti pour
elle avec une grande partie de la population, La guerre
civile fut déchaînée partout. Finalement, le roi & les catholi-
1. Des documents d'uue grande importance pour l’histoire de d’Assé-
zat & de son temps ont été découverts & vont ètre publiés par M. l'abbé
Douais, membre honoraire de la Société archéologique du Midi. Une
notice descriptive de l'hôtel a été écrite pour cette mème société &
pour l’Album des Monuments & de l'Art ancien du Midi, par M. J. DE
LAHONDÉS, président.
{X 33
594 L'HOTEL D'ASSÉZAT A TOULOUSE,
ques l’emportèrent. D'Assézat fut banni à perpétuité, privé de
sa noblesse, & ses biens furent confisqués. Le 30 septembre 1572,
il âbjura & rentra en grâce après une série d'humiliations.
N'ayant plus sa grosse fortune, il ne put terminer son beau
logis ; lui ou ses fils se bornèrent à établir un étage sur le por-
tique, la porte d'entrée & le beau balcon qui court le long du
mur de la maison voisine.
L'hôtel fut vendu, en 1761, au baron de Puymaurin, qui
transforma l’intérieur au goût de son temps & détruisit les me-
neaux en croix des fenêtres. L'édifice s’est ainsi maintenu jus-
qu'a notre siècle. Les derniers propriétaires se virent obligés,
à leur tour, d'en modifier les disvositions pour les nécessités
d’une destination utilitaire & commerciale.
Des parties de l’œuvre de la Renaissance furent voilées mais
non détruites, très heureusement. Nos vieux hôtels, hélas!
n'ont pas eu généralement cette chance.
M. Ozenne en fit l'acquisition avec l'intention d'y loger
l’Académie des Jeux Floraux, dont il était l’un des mainteneurs,
la Société de géographie qui l’intéressait tout particulièrement,
& les autres compagnies savantes de Toulouse. Il l'a légué à
cet effet à la ville, chargeant son légataire universel de veiller
à l'exécution de ses volontés. C'est de cette tâche que s'est ac-
quitté M. Antonin Deloume, protesseur à la Faculté de droit,
membre lui-même de nos Académies.
Un désaccord entre le Bureau de bienfaisance & la Ville
pouvant retarder de plusieurs années la prise de possession de
l’hôtel par cette dernière, M. Deloume a cru pouvoir entre-
prendre de ses deniers avancés, & en sa qualité d’administra-
teur, la restauration du monument & l'installation des Sociétés.
La restauration des façades, & du portique surtout, était
particulièrement délicate. Il fallait supprimer des cloisons, des
murs ajoutés dans ce siècle, relever çà & la des morceaux en-
levés, refaire des pans de mur insolides, remplacer des pierres
rongées par le temps ou détruites par les occupants successifs ;
il fallait surtout ne rien ajouter à l'œuvre de la Renaissance
& dévoiler seulement toutes ses beautés. Il y a peu de monu-
ments français qui aient été l'objet d’une si habile & si sobre
restauration. À l'intérieur, l’escalier d'honneur s'est montré
NOUVELLES INDICATIONS SUR JEAN TALHANT DIT MANCEAU. 595
superbe avec ses façades de brique rose, ses voûtes, ses piliers
de pierre, ses sculptures; les salons ont repris leur ampleur
& les plafonds aux fines ciselures Louis XVI ont reparu. Au
rez-de-chaussée, une galerie contiguë au salon de la Société de
géographie peut contenir un auditoire de trois cents personnes
en attendant la construction du grand hall, auquel M. Ozenne
destinait la seconde cour.
Au premier, l'Académie des Jeux Floraux & l'Académie des
sciences ont les plus beaux salons, & leurs archives occupent
le reste du vaste étage. Au second, il y a la Société archéolo-
gique & la Société de médecine. Toutes ont leurs livres dans des
salles voisines claires, d’accès facile ; c'est au total une biblio-
thèque de 50,000 volumes pour la première fois réunis. Il ne
reste à pourvoir que l’Académie de législation, qui ne quittera
pas sans quelque regret le Palais de Justice, où elle fut créée,
& où elle connut la renommée ".
NOUVELLES INDICATIONS
SUR
JEAN TALHANT DIT MANCEAU?*?, SCULPTEUR TOULOUSAIN
Au mois d'octobre dernier, plusieurs documents inédits du
seizième siècle & qui avaient trait à la construction de l'église
& du clocher de la Dalbade, ont trouvé, ici même (voir ci-
dessus, p. 427), un accueil bienveillant & distingué. Au
nombre de ces documents figurait un bail à besogne du
1er juillet 1541, passé entre Jean Talhant dit Manceau &
1. M. Antonin DELOUME vient de publier & de distribuer à tous
les membres des six Compagnies intéressées une brochure intitulée :
Les Sociétés scientifiques & littéraires a l'hôtel d'Assézat et de Clémence
Isaure (suivant l'expression suggestive du testateur, M. Ozenne),
dans laquelle il expose leur état de droit & de fait. Nous l’analyserons
ultérieurement. |
2. Le nom de cet artiste, comme celui de tant d’autres de la même
époque, a été diversement écrit dans les actes officiels. On lit Talhia,
Talhade, Taillant, Talhant.
5964 NOUVELLES INDICATIONS SUR JEAN TALHANT DIT MANCEAU.
un bourgeois de Grenade. La pièce était curieuse à plus
dun titre. Par la description même de l'ouvrage que l'on
commandait à Talhant, elle nous laissait deviner en lui un
de ces nombreux artistes qui, aux beaux jours de la Renais-
sance, mirent leur talent de marque au service des grands
entrepreneurs & des architectes de notre région. Originaire
du Mans & attiré à Toulouse par l'amour de son art, Jean
Talhant ne fut-1l pas le collaborateur de ce Michel Colin,
architecte du portail de la Dalbade, & n'exécuta-t:il pas de
son fin & habile ciseau les sculptures de ce maître d'œuvres?
— La question en était restée la.
Les documents que nous publions aujourd'hui n'ont pas
pour but de la résoudre, mais ils pourront ajouter à la célé-
brité artistique de Jean Talhant, & c'est pour nous un motit
suffisant de les produire. |
*
x +
Le premier document, par ordre de date, nous vient des
archives départementales (fonds de la Dalbade). En classant
des notes recueillies jadis au courant de*nos lectures & que
nous n'avions pas su utiliser dans la rédaction de l’histoire de
la Dalbade, nous avons retrouvé, à la date de 1541, l’entrefñ-
let suivant : « Paye à Jehan Talhia, m° maçon, expert élu,
2 Liv. 3 s, 6 den. pour rabilher le banc de l'œuvre'. » Si Tal-
hant était l’auteur des sculptures du portail, il est tout natu-
rel que les ouvriers de 1541 lui aient continué leur confiance
& l’aient chargé des ornements que comportait leur banc
d'œuvre ; car ce banc devait être soigneusement décoré. Tan-
dis que tous les autres, même celui du Parlement, ne devaient
se distinguer par aucune ornementation, le banc de l’œuvre
était orné de l’image de la sainte Vierge & de deux anges
agenouillés à ses pieds, le tout finement sculpté.
| d
x x
Un second document nous vient des archives notariales. Ce
1. Arch. dép. « Livre des comptes de recette & de dépense de
MM. les Ouvriers, de 1530 à 1556. »
NOUVELLES INDICATIONS SUR JEAN TALHANT DIT MANCEAU, 597
sont des « paictes » passés entre Pierre Robin, seigneur de
« Cuigniaulx » & Jean Taillant, tailleur de Tholose'. Ce bail
porte la date du 15 juin 1546. Talhant se charge de surélever
les deux étages d’une maison que Robin possède dans « le
canton de la Daurade, entre les rues Pairolières & de la Tour
de Nageac. » [artiste en sculpture n'avait pas un large champ
d'action dans ces travaux d'aménagement & de restauration
d'un vieil édifice. Cependant, nous distinguons parmi les ar-
ticles du bail : 1° Les pieds droits de plusieurs croisées en bri-
ques que Taillant s'engage à tailler « en chanfrain ou en rond,
ainsi qu’il sera advisé ; » 1° deux cheminées « avecques arcvoult
& avec mollure à l'antique & chanfrain. » En demandant que
ces cheminées soient faites d l'antique, on fait appel à l’érudi.
tion de l'artiste autant qu'a son bon goût ; 3° enfin il s'engage
à « fêre deux portes de muraille avec arcvoult & esmolure. »
Là encore il y avait quelque art à bien traiter ces ornemen-
tations ; mais 1l résulte de la lecture de toute la pièce que l'on
a bien moins considéré T'alhant comme sculpteur que comme
simple maçon. L
Nous n'ajouterons aucun développement à ces simples notes;
il nous suffit, dans l'intérêt de l’art en général & de l’histoire
de la Dalbade en particulier, de travailler à rendre à Talhant
la belle place qu'il semble avoir occupée parmi les artistes tou-
lousains du seizième siècle.
C. JULIEN,
Curé de la Dalbade.
1. Arch. not. — Reg. de Gérauld Bodon, ad an.
598 LES CANAUX DU MIDI SONT LIBRES.
LES CANAUX DU MIDI SONT LIBRES
La Revue des Pyrénées s'était bien gardée de prendre au
sérieux les projets & les plans d’un canal gigantesque capable
de laisser passer nos cuirassés, de faire notre bonheur & notre
fortune. Ce canal électoral a fait son temps. En revanche, des
esprits plus modestes dans leur ambition, plus instruits des
véritables intérêts de notre pays, mieux versés dans la science
pratique, avaient songé à l'amélioration du canal de Riquet
& du canal Latéral, au double point de vue des conditions
matérielles de la circulation & des tarifs.
Un Ministre des Travaux publics a résolument étudié la
question, & grâce à son énergie & à son talent, il a obtenu
des Chambres l'approbation du premier acte nécessaire : le
rachat des canaux, en grande partie propriété particulière &
aftermés en totalité à la Compagnie des chemins de fer du
Midi par un bail qui doit prendre fin le 1° juillet 1898.
Voici le résumé succinct des conventions que M. Turrel a
fait voter :
« La convention avec la Compagnie propriétaire du canal
du Midi stipule que le prix du rachat sera constitué par une
rente dont le montant sera déterminé par une Commission
arbitrale semblable à celle qui a déjà fonctionné dans des cir-
constances analogues pour le rachat des canaux d'Orléans &
du Loing, en 1860. La composition de ladite Commission est
fixée par l’article 2 de la loi du re" août 1860.
« Cette rente sera remboursée au moyen d’annuités inscri-
tes pendant dix années au budget du Ministère des Travaux
publics.
« Moyennant ce qui précède, l'Etat deviendra définitive-
ment propriétaire, dès le rer juillet 1898, du canal du Midi &
la Compagnie des chemins de fer ne sera plus autorisée à
renouveler son fermage.
« Pour le canal Latéral à la Garonne dont la longueur est
LES CANAUX DU MIDI SONT LIBRES. 599
de 213 kilomètres, il a été construit par l'Etat & concédé à la
Compagnie des chemins de fer.
« M. Turrel a conclu avec celle-ci une convention établis-
sant le rachat sur les bases suivantes :
« Actuellement, la dette de la Compagnie du Midi vis-à-vis
de l'Etat s’'augmente tous les ans des intérêts à 4 °/, de cette
dette, qui sont capitalisés annuellement & deviennent eux-
mêmes productifs d'intérêts.
« La convention consiste à réduire de 4 à 3 °/ le taux des
intérêts à capitaliser à dater de la cession du canal.
« Ces deux conventions entreront pleinement en vigueur le
1er juillet 1898.
« Elles auront pour conséquences de rendre libre de toute
taxe Le transport sur les canaux ; quant au transport par voie
ferrée, l’article 9 de la convention stipule leur abaïssement
dans une proportion de 60 °/,. Cet abaissement est à la fois
dans l'intérêt du public & dans l'intérêt de la Compagnie des
chemins de fer, obligée de soutenir la concurrence du canal
rendu à la liberté, | |
« Une tonne de marchandises, allant de Bordeaux à Cette
& coûtant actuellement 27 fr. 5o ce. par voie ferrée, ne coù-
tera plus que 10 fr. 43 c. »
Cette loi constitue une œuvre de réparation & de justice
vis-à-vis de toute la région située entre Bordeaux & Cette,
qui depuis 1852 est privée des avantages faits au reste de la
France.
Le Ministre des Travaux publics a répondu au sentiment
général du pays, & son œuvre mérite d'être citée comme une
des plus efficaces & des plus justes.
Il faut maintenant espérer que les perfectionnements néces-
saires du canal seront entrepris, & qu'on verra surgir puis-
santes & actives les Compagnies de navigation.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE
Raoul LAFAGETTE. — Symphonies pyrénéennes.
(1 vol. Lemerre 1897.)
L’épigraphe de ce volume : 4d alta, peut se prendre en
deux sens, & c’est dans les deux à la fois qu'il faut l'entendre.
Quand l'auteur nous convie à le suivre sur les hauteurs, il ne
parle pas seulement des sommets de ses montagnes natales,
mais des régions élevées de la pensée que son esprit hante de
préférence, de ces « temples sereins » qu'a chantés un autre
poète & d’où sont bannies les préoccupations vulgaires.
D'ailleurs, l’une de ces inspirations conduit naturellement
à l’autre. Qu'on soit poète ou non, il suffit d'aimer la monta-
gne pour sentir qu’elle est salubre pour l'âme comme pour le
corps, que l'ombre des sapins centenaires dispose au recueille-
ment, que dans l'air vivihant des hauts pâturages on respire
une allégresse divine, que le silence sublime des glaciers nous
parle des choses éternelles. Je suis même surpris que cette sé-
rénité, cette paix de l'âme qu'on retrouve sur les sommets
n'aient pas toujours défendu l'auteur contre les souvenirs im-
portuns de la plaine & « des cités infimes. » On dirait qu’en
partant il a emporté dans sa poche le journal du matin, qu'il
y a lu les dernières révélations d’Arton ou le compte rendu
d'un poème décadent, & ce n’est qu'après avoir déblatéré con-
tre les arrêts de la justice ou contre le mauvais goût de nos
contemporains qu'il s'écrie :
Aussi tous vos recoins, montagnes maternelles,
Me restent doux & chers comme à l'oiseau son nid;
Votre recueillement dans l’espace infini
Chante à muette voix les choses éternelles.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 6or
À la bonne heure! Mais j'aimerais mieux, que dans un
Hymne aux Pyrénées il ne fût question que des grandes peri-
sées qu'elles évoquent, non de nos scandales ou de nos can-
cans d’un jour. Je me demande aussi pourquoi dans les Sym-
phonies pyrénéennes il v a une pièce contre l’Acadèmie Fran-
çaise. J’admets qu'elle peut se tromper dans ses jugements,
mais d’abord je ne crois pas qu'elle soit plus indulgente que
M. Lafageite lui-même à ceux qu'il appelle les « fumistes du
symbole »; & puis que nous importent ces misères lorsque
nous sommes en extase devant les hautes cimes dorées par le
soleil couchant, lorsque notre âme prend son vol avec l'aigle
& plane avec lui sur les immenses horizons!
Cette critique, d’ailleurs, ne s'adresse pas à tout le volume :
Lafagette sait aussi oublier ce qui ne vaut pas qu'on s'en sou-
vienne; il jouit pleinement & nous fait jouir avec lui des
spectacles sublimes ou des points de vue gracieux que la na-
ture offre à qui sait les regarder. Îl entre avec émotion dans
une forêt de sapins,
Calme, austère & sereine,
L'immortelle Forèt, la Forêt souveraine.
I s’y perd, s’y oublie avec délices; tantôt il élève ses regards
vers ses fûts gigantesques, droits & forts comme les piliers
d’un temple, tantôt il baisse les yeux vers les fleurettes mi-
gnonnes, à demi-cachées dans les fines aiguilles qui jonchent
le sol. Le temps passe, le jour décline, les rayons obliques du
soleil couchant illuminent çà & là un tronc d'arbre : voila
maintenant le crépuscule, puis les ténèbres; alors seulement :
le poète s'en va,
Et la Forèt s'endort dans la nuit étoilée!
L'auteur n'est pas moins sensible à des impressions d’un
autre ordre. [l nous peint avec agrément les abeilles butinant
au soleil dans un champ de sarrasin, les sauterelles qui s’en-
volent sous ses pas parmi Îles pierres & les herbes sèches, ou
602 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
encore les jolis muguets, blanche parure des bois verts. 11 nous
fait entendre la Chanson du vent, il nous dit la course éche-
velée des nuages emportés par la tempête ou le murmure de
la brise dans les taillis où s’égarent les couples amoureux. Ce
qui l'arrête de préférence, ce sont les grands aspects de la
nature, la gorge de Pierre-Lis avec les blocs cyclopéens qui
forment ses murailles, le vaste plateau d’Espezel avec ses
champs de seigle bornés au loin par la forêt sombre. 11 sent
vivement la poésie de l'existence du pâtre qui, là-haut, dans
les pâturages d’été, dort paisible sous les étoiles, pendant que
ses vaches & ses brebis broutent « l'herbe rare & lisse. »
Mais cette poésie de la vie de la montagne, les montagnards
eux-mêmes en ont-ils conscience ? C'est la question que s'est
posée quiconque a vécu parmi eux, & que se pose M. Lafa-
gette dans sa pièce Le semeur d’idéal. Il ÿ reprèsente un la-
boureur assis à sa porte, après sa journée de travail, & regar-
dant le coucher du soleil. Ce spectacle éveille-t-il en lui les
mêmes idées qu'en nous? Evidemment non :
Tandis que l'or fluide & rosé du couchant
Appelle nos regards à travers les grands chènes,
Lui, rude fils du sol, voit les moissons prochaines...
Je regrette que M. Lafagette s’en soit tenu là & n'ait pas
creusé le problème plus avant. Oui, sans doute, 1l a raison de
croire que pour le montagnard la plus belle terre est la plus
productive & qu'il apprécie la nature en propriétaire plus
qu'en artiste. Mais s’il y a beaucoup de vérité là-dedans, est-ce
toute la vérité? Dans cet amour du sol natal qui ramène le
montagnard au pays après fortune faite, n'y a-t-il pas un sen-
timent obscur des beautés pittoresques de ce pays? S'il était
capable de s’analyser lui-même, ne trouverait-il pas au fond
le sa mémoire, enfouies sous tant de souvenirs accumulés, de
fraîches impressions d'enfance : l’alouette s'envolant dans le
ciel .lair d’une matinée d'automne, le chuchotement d’une
source, le bruit lointain des clochettes qui annoncent le re-
tour des troupeaux? D'ailleurs, ne faut-il pas distinguer entre
différentes espèces de montagnards? Le berger & le chasseur
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 603
d’isards sont-ils absolument semblables au laboureur attaché à
son champ de seigle ou de pommes de terre?
Ces questions intéressent peu les touristes vulgaires qui
traversent la montagne sans songer à la connaître n1 à l'aimer;
mais elles semblaient faites pour tenter un poète, un rêveur
comme M. Lafagette. Il n’éprouve pour ces humbles & rudes
paysans ni dédain, ni indifférence; nous aurions aimé qu'il
nous les fît mieux connaître, qu'il causât davantage avec eux,
qu’il nous aidât à pénétrer le mystère de ces âmes enveloppées
& frustes, où dominent encore les instincts élémentaires.
Mais, après avoir exprimé ce regret, nous serons d'autant
plus libres pour remercier M. Lafagette de tout ce qu'il nous
a donné. Impressions fugitives de grâce & de beauté, hautes
pensées suscitées par les spectacles de la nature & s’harmoni-
sant avec eux, l’âme de la montagne reflétée dans l'âme d'un
poète : voilà ce qu'on trouve dans son volume & ce qui en
fait l'intérêt pour quiconque a l’amour des vers & l'amour des
Pyrénées. A. B.
G. SICARD : Essai sur la spéléologie de l’Aude, pp. 63-94, Bull.
Soc. d'Etudes scient. de l'Aude, t. VIII, 1897.
L'auteur est un de ces amis des choses scientifiques qui con-
sacrent aux observations & aux recherches les loisirs assez
clairsemés d’une vie agricole bien remplie & qui, sans préten-
tions & sans bruit, rendent de réels services. Il y a pas mal
d'années que M. Sicard, prenant son château de Rivières, près
Caunes, pour point de départ de ses excursions, a fouillé tu-
mulus, dolmens & cavernes. [l nous donne aujourd’hui, sous
un titre mis à la mode par M. Martel, l'inventaire des grottes
de son département. Son travail débute par une bibliographie
qui me semble assez étendue, mais dans laquelle on aurait dé-
siré plus de précision, par exemple le nombre de pages des
articles cités, surtout l'indication des planches ou dessins qui
les accompagnent.
C'est par erreur que \f. Sicard signale l’Essai géographique
sur les cavernes de la France & de l'étranger, par M. LUCANTE,
comme incomplet. Ce très estimable ouvrage, trop peu connu,
604 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE,
a bien été terminé en deux fascicules. (Angers, 1880 & 1881,
202 pages, in-8°). Je n'insiste pas sur d'autres inexactitudes
de détail & quelques lacunes inévitables lorsqu'on a, comme
M. Sicard, le désavantage & le mérite de travailler loin des
bibliothèques.
I] ne faut pas s'étonner de voir un si grand nombre de grot-
tes ou cavernes signalées dans une région où Îles terrains cal-
caires occupent une si large surface ; mais on est surpris de
voir combien peu ont été explorées sérieusement. Bon nombre
sont vierges encore, & nous appelons de nos vœux, sans trop
d'espérance, les futurs spéléologues. Dans l'Aude, comme par-
tout ailleurs, l'exploitation des terres phosphatées de nos ca-
vernes s'est poursuivie avec activité, & pour quelques objets
découverts ainsi & sauvés par hasard on a fait en revanche (les
pertes irréparables. De véritables actes de vandalisme paléon-
tologique, si je puis ainsi dire, se sont étalés au grand jour.
J'ai vu mettre au pilon, dans l'Ariège, des ossements de Felis
spelæa. Dans le Garl, les conducteurs de travaux avaient l'or-
dre de briser les objets afin que l'on ne püût les rechercher au
profit des collections publiques & privées. Les faits de ce genre
ne se comptent plus! E. C.
Marius ESPARSEIL : Etude des bassins houillers de la partie orien-
tale de l'Aude, pp. 143-162. Bull. Soc. d'Etudes scient. de l'Aude,
t. VII, 1897.
M. Esparseil poursuit la publication de son mémoire sur Le
Régime minéral du département de l'Aude. La cinquième par-
tie est consacrée aux combustibles minéraux.
Les montagnes du sud, sud-est & de l’est du département
présentent un grand nombre de gisements dans la craie, le
grès vert & les couches tertiaires. L'auteur les passe en revue,
donnant surchacun d'eux des indications précises à tous égards,
la date, l'importance & les résultats de l'exploitation. Il fait
la critique des travaux & formule des conclusions sur l'avenir
de la mine dont il étudie la situation économique. Il insiste
dans deux chapitres assez étendus sur le bassin houiller de
Ségure (1643 hectares dans les arrondissements de Carcassonne
& de Narbonne), où Vauban prenait déja, en 1678, le char-
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 605
bon nécessaire à la cuisson des. briques des fortifications de la
rive méditerranéenne, de la Nouvelle à Perpignan & de Dur-
ban, concédé en 1826 & embrassant 116 hectares.
Ces houilles sont propres à beaucoup d'emplois dans les-
quels la composition des cendres ne peut nuire; peut-être
même, en raison de leur teneur assez forte, pourrait-on en
retirer de la potasse, si nécessaire aujourd’hui dans l’industrie
des engraïs chimiques. Le jour où les tramways votés par le
Conseil général de l'Aude sillonneront nos routes, où sera
construit le chemin de fer que M. Turrel vient de faire voter
par le Parlement, il n’est pas douteux que cette contrée, si
riche en mines métalliques ou houillères, ne voie se fonder
des industries nombreuses qui donneront la vie à toutes ces
populations si délaissées jusqu’à présent.
E. C.
Eugène CAMOREYT, Etudes de géographie historique; la ville
des Sotiates. Auch, 1897, 150 pages.
En l'an 56 avant J.-C., Crassus ayant reçu de César l'ordre
de faire une expédition en Aquitaine eut à combattre des
ennemis acharnés, les Sotiatess il les mit en déroute. Les
plus résolus, réfugiés dans leur oppidum, durent céder & se
rendre. Crassus continua sa campagne.
On a discuté avec une ardeur sans égale pour savoir ce
qu'étaient les Sotiates K où ils habitaient. La lutte des géo-
graphes & des historiens ne paraît pas terminée. Combien
d'auteurs sont intervenus depuis plus d’un siècle dans le débat!
Une série de localités, à les entendre, ont été le siège de la
capitale des Sotiates. Pour les uns, c'est Vic-de-Sos, en pays de
Foix; pour les autres, Foix [ui-même. D'aucuns opinent pour
Lourdes, Oloron, Aire. Il y a Sos, il y a Lectoure qui ont
leurs partisans déterminés, &c. M. Camoreyt tient pour cette
dernière ville.
L'ouvrage qu'il vient encore de publier sur ce sujet témoi-
gne d’une grande érudition, mais il est dépourvu de tables,
par la raison bien simple qu'il forme un tout massif, en dépit
de sa division en paragraphes &K en chapitres sans désigna-
tions. Îl nous parait tout naturel de ne pas s'entendre sur une
606 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
question traitée avec si peu de méthode & avec tant de phra-
ses. La science de l’auteur est évidente, mais il aurait dû pré-
senter plus clairement sa thèse. Il nous semble, en particulier,
que Îles vestiges de l’âge de la pierre, d'ailleurs bien insigni-
fants, qu'il signale sur le plateau de Lectoure n'ont rien à
voir dans la question. Si vraiment il ÿ eut un oppidum à
Lectoure — la place n’y manquait pas, — ses traces sont raris-
simes. Les médailles & les divers monuments recueillis prou-
vent seulement l'existence en ce point d'un centre romain im-
portant. Nous savons d'autre part que cette ville, civitas dès
l'an 105, occupait, à la fin du quatrième siècle, le troisième
rang parmi celles de la Novempopulanie.
Les gravures qui accompagnent la notice de M. Camoreyt
sont très médiocres. E. C.
HIPPOLYTE CABANNES : La Chasse aux bisets et aux ramiers
dans le Comminges ét le “ouseran (P. 177-197. Revue de Com-
minges, t. XI], 1897.)
Déjà Froidour, réformateur général des forêts, avait en 1667
esquissé une description sommaire & assez exacte encore de la
chasse aux pigeons sauvages dans les Pyrénées. M. H. Caban-
nes nous donne à son tour un récit le plus complet possible,
Le pigeon biset, ou pizeon sauvage, ou pigeon de roche passe
l’été dans le nord de l’Europe; au commencement de septem-
bre ils émigrent en France où ils séjournent un certain
temps, puis ils franchissent les Pyrénées pour se rendre en
Afrique où ils trouvent une température clémente & surtout
une plus abondante nourriture. Au printemps, en mars &
avril, ils reviennent en France & ÿ restent jusqu'aux fortes
chaleurs. C’est alors qu’ils regagnent les roches du Nord. A
cette espèce se joint le ramier ; l’une & l’autre sont connues
dans le pays sous le nom de palombe, qui en fait appartient à
cette dernière. Elle est plus répandue en France, y réside
plus longtemps y arrivant dès février. Ils s’établissent dans les
forêts & réunis parfois aux bisets, 1ls se jettent en bandes nom-
breuses sur les moissons que les mauvais temps ont versées &
y causent de grands dégâts; leur chair est succulente.
De septembre aux premiers jours de novembre, les gens de
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALS. 6o7
Portet-d'Aspet leur font à leur passage la chasse singulière qu’a
fort bien étudiée lauteur. Elle remonte à une époque fort
reculée. Le 16 août 1567, un bail à fief est donné par Jeanne
de Navarre, dame d’Aspet, &c., à divers, le droit d’établir des
bandelles ou palombières pour chasser les coloms ou ramiers
dans le col de Portchet, tels lieux de la baronnie, moyennant
cent sous de censive payable à la Toussaint. Ce droit est con-
frmèé en 1584 & mentionné encore en 1668. Mais après le
passage de M. de Froidour par le col de Portet, les palombiè-
res avaient disparu, soit que les oiseaux eussent pris une autre
direction, soit que l'expérience eût démontré la supériorité
d’autres régions.
Alors avaient été installés les penthières du col du Piegeau,
sur la crête formant la ligne de division de la commune de
Saint-Lary en Couseran & celle de Couledoux, alors hameau
de Portet-d’Aspet, en Comminges ; elles existent encore. Leur
établissement a donné lieu à de singulières difficultés. Dans
notre siècle même un procès sengagea en 1830 entre les pro-
priétaires du sol (M. de Montégut) & les gens de Portet, qui
voulaient de vive force s’y établir ; il dura plus de huit ans, &
M. de Montégut étant mort, le procès fut abandonné. Les
chasseurs de Portet, en règle aujourd’hui avec l'administration
forestière qui leur prend une redevance annuelle de 50 à
100 francs, exploitent avec succès cette magnifique penthière,
& ils montrent pour cet exercice une aptitude toute spéciale.
Une autre penthière s'est organisée au-dessus de Saint-
Lary. On s'y rend en moins d’une heure & le paysage seul
vaut la course. C’est un plateau qui forme le sommet de Ja
montagne & admirablement disposé pour ce genre de chasse.
On barre toute l'étendue par d'immenses filets soutenus par de
longues perches plantées en terre. Les filets sont divisés par
sections & cl'aque section est surveillée par un chasseur. À cet
effet, on construit à la cime d’un hêtre aussi élevé & aussi
touffu que possible, en avant & non loin des filets, une sorte
de hutte faite avec des morceaux de bois entrelacés & entière-
ment couverte de branches avec leurs feuilles, de manière à
former une épaisse ramée. De cet observatoire aérien, le chas-
seur peut, invisible, surveiller le mouvement des palombes.
608 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Cette précaution n'est pas inutile, car les bisets ont la vue per-
çante &, pour si peu qu'ils aperçoivent le chasseur qui les
guette, rapidement ils prennent une autre direction & évitent
ainsi le piège. Les filets sont reliés à cette hutte par un cor-
deau disposé de telle façon que la moindre pression exercée
sur ce cordeau entraîne immédiatement leur chute. [abri
communique avec le sol au moyen d’une étroite échelle üe bois
dressée presque perpendiculairement le long du tronc de
l'arbre à la cime duquel il est construit. Quoique fortement
amarré par des cordages au faite du hêtre & fixée sur le sol,
cette échelle produit néanmoins, en raison de sa flexibilité,
certains mouvemenjs oscillatoires qui en rendent l'ascension
effrayante & même dangereuse pour les personnes peu habi-
tuées à ce genre d'exercice ; aussi peu d'étrangers osent-ils s’y
aventurer.
M. H. Cabannes saisit cette occasion pour parler de la
chasse aux palombes dans le Nord-Amérique, aux Etats-Unis
& au Canada. Elles y sont infiniment plus nombreuses.
Leurs bandes obscurcissent souvent pendant plusieurs heures
la clarté du jour. La chasse a lieu d’une toute autre manière
queen France. L'homme n'utilise qu'une faible partie des quan-
tités qu'il a tuées. Les fauves, les oiseaux de proie, les chiens
& les cochons se chargent du reste. On cite ce fait d'un
fermier qui engraissait trois cents cochons avec ces beaux
pigeons :
Aux penthières de Saint-Lary, un peu moins étendues que
celles du Piégeau, trois chasseurs, postés comme je viens de le
dire, suffisent à la manœuvre des filets. Pendant que, toute la
Journée, stoïques & vigilants tout à la fois, 1mmobiles comme
la statue du Commandeur, ils observent sous la feuillée le
passage d’un vol de palombes, un quatrième chasseur s'occupe
des soins du ménage. Dans une cabane bâtie à proximité du
lieu de la chasse & dans laquelle on a installé quelques lits
de camp & déposé quelques ustensiles primitifs de cuisine, il
prépare le repas de ses camarades ; & comme ceux-ci ne pour-
raient pas sans inconvénient quitter leurs postes respectifs
pendant le jour, le cuisinier attache le récipient qui contient
les aliments à une corde que le chasseur attire ensuite à lui.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. 609
Mais, le soir, tous les chasseurs se réunissent à la cabane, se
communiquent mutuellement leurs observations de la jour-
née & prennent leur repas en commun. C’est alors qu'a lieu
le mess des chasseurs, préparé & servi par le Vatel des Pen-
thières. |
Outre ses fonctions culinaires, le quatrième chasseur est
chargé de la réparation des filets, de surveiller les abords de
la Penthière; il doit veiller à ce que les visiteurs ne s'appro-
chent pas de trop près des filets, & surtout à ce qu'ils obser-
vent le plus grand silence, car le moindre bruit effaroucherait
les ramiers, déjà si be & si sauvages.
Maïs le poste le plus important, celui qui est dévolu au
chasseur le plus expérimenté est, sans contredit, celui de l’al-
balétrier, de son habileté & de son adresse à lancer le trait au
moment opportun, dépend le plus souvent le succès de la
chasse. Placé sur un mamelon à l'extrémité de la courbe que
forme la montagne, tout près du sentier qui conduit au col
de Nédé, &, de la, dominant les penthières & tout le pays,
il est chargé de les attirer vers les chasseurs qui ont la garde
des filets, c'est-à-dire de leur tendre le premier piège qui est
l'opération la plus délicate & la plus difficile.
Les palombes débouchent ordinairement dans la Bellongue
par l’extrémité Est des montagnes d’Arbas ou par la vallée de
Moulis. Si le temps est sombre ou si la brume couvre les cimes
élevées, elles rasent les montagnes & se maintiennent à la
hauteur des cols par lesquels elles peuvent ensuite plus facile-
ment pénétrer en Espagne. Si, au contraire, le temps est clair,
elles voguent assez haut dans la limpidité de l’azur. C’est dans
ce dernier cas, surtout, que le chasseur doit redoubler de vigi-
lance. Voici une bande nombreuse de bizets qui arrivent à
tire d'aile. Ils vont passer par dessus ou à côté des filets &
échapper aux chasseurs. Il s'agit de les faire tomber dans le
traquenard. C'est le moment pour l’albalétrier de déployer
toute son habileté & de montrer du sang-froid & du coup
d'œil, car, indépendamment de l’apparation subite de quelques
curieux sur le lieu de la chasse ou d’un bruit insolite comme
celui des voix humaines ou des détonations d'armes à feu, qui
peuvent faire naître des incidents fâcheux, un coup d’arba-
IX 39
610 BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
lète mal dirigé ou porté en temps inopportun peut faire perdre
le fruit de longues heures d'attente. Attention! les palombes
sont là... c'est le moment décisif. Le chasseur lance alors dans
l'espace, en avant des palombes, mais toujours dans la direc-
tion des filets. une grosse flèche, ou plutôt un javelot auquel
adhère une aile de faucon ou une piume de gros oiseau. Gla-
cées d’effroi, les palombes ne songent pas à fuir; elles bais-
sent leur vol &, comme fascinées, elles suivent la trajectoire du
trait, se formant en masse compacte qui, semblable à un ser-
pent, se tord en de multiples replis pour éviter les atteintes
du javelot qu'elles prennent pour un oiseau de proie. Le
danger passé, elles tendent à se relever pour continuer leur
route; elles n'en ont pas le temps, le perfide javelot dont elles
ont suivi la direction les a entraînés vers le piège. Kn eftet,
du haut de son abri aérien, le chasseur gardien des filets, a
guetté leurs mouvements et au moment où déjà troublées, les
palombes passent devant lui, il leur jette avec force un pro-
jectile en bois à la vue duquel, de nouveau effrayés, les
malheureux oiseaux baissent encore leur vol &, avant qu'ils
aient eu le temps de se reconnaître, effarès décontenancés, ils
vont s'engouffrer -— turba ruit — dans les filets, qui tombent
aussitôt. La manœuvre a réussi, des centaines de bisets sont
pris. À ce moment, les curieux qui, cachés derrière des arbres
ou dans la cabane du cuisinier, ont assisté, palpitants d’émo-
tion, aux péripèties de cette scène rapide & si attrayante, se
précipitent vers les filets. De leur côté les chasseurs, descen-
dus de leurs sièges, surviennent. Le spectacle est saisissant.
Sur une grande étendue du plateau, la surface du sol semble
se mouvoir & s'agiter comme en proie à de nombreuses con-
vulsions. Ce sont les prisonniers qui font des efforts désespé-
rés, mais impuissants, pour se «légager des mille maïlles qui
les enlacent. Plus ils redoublent d'efforts & plus leurs liens
se resserrent. Mais leur supplice n'est pas de longue durée :
une énergique pression au cou ou entre les ailes & ils passent
rapidement de vie à trépas. On entasse le gibier dans des
paniers d'osier qu'on expédie ensuite aux marchés des villes
voisines, Aspet, Saint-Gaudens, Saint-Girons, Castillon, etc.,
ou ils ne tardent pas à paraître sur la table des gcurmets.
BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE. G11
Mais les curieux qui ont assisté à la prise & au massacre des
innocentes palombes veulent aussi avoir leur part de la curée.
Improviser des brochettes de bois, faire flamber les bisets au
feu pétillant, constitue pour eux un véritable plaisir, & la
journée se termine par un excellent goûter, joyeux couron-
nement du spectacle inoubliable dont ils ont été les heureux
témoins.
Boletin bibliogräfico español, publicado con autorizaciôn oficial del
Ministerio de Fomento, bayo la direcciôn de D. Miguel Almonacid
y Cuenca. — Madrid.
On ne peut que se féliciter, du moins pour ceux qui s'inté-
ressent au mouvement intellectuel d’au delà les Pyrénées, de
l'apparition d’une revue bibliographique, à laquelle l’autori-
sation du Ministère de l’Instruction publique de Madrid donne
une sorte de caractère officiel. Ce Bulletin est divisé en plu-
sieurs parties; dans la section technique se lisent des critiques
bibliographiques des ouviages récents, appréciés à leur mérite
& leur importance. Depuis octobre 1897, il. se publie men-
suellement. S. S.
NOUVELLES ET FAITS DIVERS
Un Conte basque.
M. Le Braz, dans le Journal des Débats, au cours d’un article sur un
livre de M. André Lichterberger relatif à la Révolution française, les
Poèmes héroïques, s'exprime en ces termes :
« Et ce n’est pas seulement de son impartialité qu’il convient de le
louer, maïs aussi de sa pénétration. Il a vu clair dans ces temps trou-
blés & démélé, parfois avec un rare bonheur, ce qui se passait au
fond des cervelles les plus obscures. Vous êtes-vous jamais demandé
quel monde mystérieux d'émotions & d'images pouvait bien hanter
l'âme d’un paysan français, de la France de 1792, subitement éveillé de
sa torpeur séculaire par les rumeurs, chaque jour plus inquiétantes de
la Révolution en marche? Lisez l’aventure de Chilhar le Basque. La
scène est dans un village de la frontière pyrénéenne. Le curé Elisséguy
a rapporté de Bayonne des nouvelles qui déconcertent : on parle de
seigneurs massacrés, de prêtres arrachés des autels, de sanctuaires mis
au pillage. Les joueurs de blaïd, rassemblés sur la place, délaissent la
partie, se serrent pour écouter, s'indignent. Mais voici des bruits
encore plus graves : le roi, dit-on, est prisonnier ; prisonnière aussi la
bonne reine. C'est alors, parmi les Basques, un murmure de colère
semblable à l'orage dans les gorges des monts. Chilhar surtout roule des
pensérs farouches. Un jour, il rentre plus bouleversé que de coutume.
Ne vient-on pas, sur le trône vide, d'installer une monstrueuse idole,
au nom paien de « Ripoublica!.. » Soudain éclate la catastrophe
définitive, celle qu’on n'aurait pas même osé prévoir : les gens de
Paris ont tranché la tète au roi comme à un vulgaire bandit de grand’-
route. Îl faut le venger. Chilhar a décroché son espingole ; il va
prendre congé de sa femme & de ses enfants, quand, sur le seuil, le
curé l’arrête. [Il y a du nouveau : le châtiment des pervers est proche
& ce sont les monarques d'Europe qui s'en chargent. D'ici peu, les
Espagnols traverseront le village, gagnant Bayonne, gagnant Bor-
deaux, gagnant Paris. Chilhar devrait se réjouir avec le prêtre, Mais
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 613
pourquoi se reposer sur les Espagnols du soin de rétablir l’ordre en
France ? Toute la longue hérédité des antiques haïnes nationales s’est
réveillée dans le cœur du Basque. Il passe la nuit à méditer auxieuse-
ment, le front appuyé au canon de son fusil. Comme l’aube monte, des
pas retentissent; ils viennent de l’autre berge de la Bidassoa, ils son-
nent, nombreux & rythmés, sur les dalles du pont de Béhobie. Chilhar
a reconnu les hommes d’Espagne, les fils de la race détestée : son sang
n'a fait qu'un tour, & c’est sur eux qu’il décharge son arme.
. « J'ai pris ce conte au hasard. Des douze autres qui composent le
volume, il n’en est pas un qui ne donne une impression de réalité tout
aussi poignante. De la première page à la dernière, on est comme
entrainé dans un torrent de vie héroïque. La narration court, pressée,
haletante, sans s’attarder à des digressions superflues ni s’enfler en
vaines déclamations. Jusque dans la forme du récit, on sent la brièveté
rapide, l'énergique concision de l’histoire. C’est vraiment un « bon
« livre & fait de main d’ouvrier. »
Pierre Loti abandonne la Bidassoa.
Une courte note de l'administration de la marine nous apprend que
« le lieutenant de vaisseau Cambécédès est nommé commandant de la
chaloupe-canonnière Javelot, en mission sur la Bidassoa. » Or, l'offi-
cier que remplace ainsi M. Cambécédès n'est autre que le lieutenant
de vaisseau Julien Viaud, en littérature M. Pierre Loti.
Rappelons à ce propos que les divers séjours de l’officier-académi-
cien sur la frontière espagnole nous ont valu plusieurs beaux livres :
Matelot, qui date du premier commandement de Pierre Loti sur le
Javelot, commandement dont la durée fut de dix-huit mois, en 1892 &
1893; Ramuntcho & Figures & Choses qui passent, écrits pendant le
second commandement commencé en mai 1896 & qui vient de prendre
fin.
Entre ces deux séjours sur la Bidassoa, Pierre Loti voyagea dans
l'Arabie Pétrée & en Palestine (1894), ce qui lui valut deux ouvrages :
la Galilée & Jerusalem; puis il remplit les fonctions d'aide-de-camp de
l'amiral préfet maritime de Rochefort, en 1895.
Affaires d’Andorre.
Dans un rapport qu’il adresse au Président de la République, le
Ministre de la Justice constate que le tribunal supérieur d’Andorre
s’est trouvé en ces derniers temps dans l'impossibilité de siéger, par
suite de l’absence ou de l’empêchement de quelques-uns de ses mem-
bres.
Aux termes du décret du 13 juillet 1888 (rapporté dans la Revue.
de 1889, p. 406 & suiv.), les décisions de ce tribunal doivent être ren-
dues par cinq juges.
614 NOUVELLES ET FAITS DIVERS.
En font partie de droit, le président du tribunal civil de Perpignan
& le viguier de France en Andorre.
Les trois autres juges doivent être nominativement désignés par
décret & sont choisis : le premier, parmi les conseillers de préfecture
des Pyrénées-Orientales; le second, parmi les membres du barreau de
Perpignan, & le troisième, autant que possible, parmi les personnes
au courant de la langue & des usages andorrans.
Un juge suppléant est également nommé par décret.
Le tribunal supérieur est rarement appelé à siéger. Les affaires qui
lui sont soumises ne donnent pas lieu à plus d’une audience tous Îles
deux ou trois ans. Îl est d'autant plus désirable qu'il puisse, le cas
échéant, se constituer régulièrement.
Pour arriver à ce résultat, le Garde des sceaux, de concert avec le
Ministre des Affaires étrangères, & sur l'avis du délégué permanent de
ia République & du président du tribunal supérieur d'Andorre, a fait
signer un décret portant réorganisation de ce tribunal (21 jan-
vier 1898).
D'après ce décret, un conseiller de préfecture ne serait plus désigné
nominativement pour remplir les fonctions de juge. Ces fonctions
seraient dévolues au vice-président du Conseil de préfecture des Pyré-
nées-Orientales, qui ferait de droit partie du tribunal. Une cause de
retards serait ainsi évitée.
Eu outre, le tribunal pourrait valablement statuer avec un minimum
de trois juges présents, au lieu de cinq.
Mort tragique d’un Basque, président de République.
Le 25 août dernier, le D' Juan Idiarte Barda, Président de la Répu-
blique de l'Uruguay, a été assassiné au moment où il sortait de l’église
où il avait assisté à un Te Deum célébré à l’occasion de l'anniversaire
de l'indépendance de la République ; un jeune homiwe, nommé Arre-
dando, a tiré sur lui un coup de revolver dont il est mort presque
immédiatement.
Le D° Juan Idiarte Barda était fils de Basques français qui s'étaient
fixés à la Plata.
M. Pouvillon honoré par l’Académie française.
Le 1$ novembre a eu lieu, avec la solennité ordinaire, la séance pu-
blique annuelle de l'Académie française & la distribution des prix lit-
téraires & des prix de vertu.
Du rapport de M. Boissier, secrétaire perpétuel, nous détachons le
passage suivant, qui concerne un de nos plus éminents collaborateurs :
« Mais parmi ceux qui se sont mis à décrire les paysages & les
mœurs de province, il y a des catégories différentes. À côté du provin-
NOUVELLES ET FAITS DIVERS. 615
cial d'occasion, resté au fond Parisien, qui s'en va observer quelque
temps les pays dont il veut parler, & s’empresse de les quitter une fois
que sa moisson est faite, il y a le provincial pratiquant, qui y demeure,
qui ne les aime pas seulement pour le profit qu'en tireront ses ouvra-
ges & les peintures nouvelles qu'il en peut rapporter, maïs parce qu’il
ne trouve rien de mieux ailleurs. C'est à ce groupe qu’appartient
M. Pouvillon. Il est resté, lui, obstinément fidèle au pays où il est né.
Son centre est le haut Languedoc, & il ne s'en éloigne guère. C’est à
peiue s’il consent quelquefois à remonter la Garonne & s’il pousse
jusqu'aux Pyrénées. Ce sont ses plus lointains voyages; de là, il re-
vient vite chez lui & il y séjourne ; il a exploré les petites villes des
environs; il connait à merveille & dépeint très finement les manies,
les petitesses des gens qu'il appelle « des âmes de sous-préfecture ».
« Mais les champs lui plaisent davantage ; il les habite volontiers, &
il en tire ses récits les plus charmants. Ce n’est pas que son pays soit
par lui-même très pittoresque ; maïs la nature est belle partout quand
on sait la voir. M. Pouvillon a le mérite de nous intéresser aux specta-
cles les plus ordinaires ; un troupeau qu'on mène paître, le sillon que
trace un laboureur, le lever & le coucher du jour dans les grandes
plaines. Par exemple, il ne flatte pas les gens qu’il met en scène; ce ne
sont pas des paysans de fantaisie ou des bergers d'églogue ; il connaît
leurs ridicules & leurs défauts, leur âpreté au gain, leurs calculs
égoistes , les puérilités de leur dévotion, leurs superstitions, leurs
ignorances , il en fait des peintures réelles, qui pourtant ne sont pas
des peintures réalistes, parce que, malgré tout, il les aime & ne peut
s'empêcher de jeter sur eux comme un reflet de sympathie qui les re-
lève. L'Académie a pensé qu'il convenait d'encourager cette façon
honnête & vraie de peindre la vie rustique, & elle a donné le prix
Vitetàa M. Pouvillon. »
Deux pierres à écuelles ou à cupules dans la Montagne-Noire.
M. G. Sicard a communiqué à la Societé d'études de l'Aude une inté-
ressante dé :ouverte. Voici sa lettre :
« M. Louis Baleste, de Cabrespine, qui m'avait souvent accompagné
dans mes excursions dans la Montagne-Noire, me signala l'existence de
deux pierres à écuelles ou à cupules aux environs de la vallée du Cla-
moux, Je m’empressai naturellement d'aller visiter ces curieux monu-
ments préhistoriques, &, le 31 juillet dernier, je partais de Cabrespine
pour gravir un sentier escarpé qui me conduisit, au bout d’une heure
de marche, au-dessus du petit hameau d’Estresse, où nous rencontrà-
mes la première pierre sculptée. Située à une altitude de 700 mètres
environ, cette pierre n'est qu'une saillie de la roche qui s'élève en sur-
plomb, & sur laquelle plusieurs cupules ont été creusées. Celles-ci
616 NOUVELLES ET FAITS DIVERS,
sont au nombre de vingt-cinq, de 0,03 centimètres à 10 centimètres de
diamètre. Quelques-unes sont ovales, six sont réunies deux à deux par
une rigole. |
« La roche où sont gravées ces cupules a 2 mètres environ de long
sur 1°20 de large.
« À deux heures, nous arrivions à la seconde pierre à écuelles. Celle-
ci est placée sur un point culminaut, complètement isolée sur un ter-
rain aride, à 900 mètres d’altitude & sur le territoire de Pradelle- Ca-
bardès. Le mamelon au sommet duquel est la pierre s'appelle le Devès,
au-dessous, à l'Est, se trouve la métairie de Lanoux. Cette pierre peut
avoir, comme la précédente, 2 mètres de long sur 1"30 de large. Elle
est de schiste gréseux très dur. Elle possède quinze cupules dont six
ovales,
« Que sont ces pierres à écuelles? La question est loin d’être élu-
cidée. On a remarqué de nombreuses pierres ainsi sculptées en Suisse,
ce sont généralement des blocs erratiques; des sculptures du mème
genre ont aussi été remarquées dans des cryptes funéraires, dolmens ou
allées couvertes. Mais ces sculptures, propres à l’époque de la pierre
polie, disparaissent à l'âge du bronze ; elles devaient avoir évidemment
un sens pour leurs contemporains. On s'est évertué à deviner & à vou-
loir expliquer l'usage ou la signification de ces cupules.
« Ï1 résulte de tous ces faits & de l’ensemble de ces monuments, con-
nus aujourd'hui en assez grand nombre, qu’il y a là un fait général,
une idée commune ignorée encore, mais que de patientes & intelli-
gentes recherches pourront peut-être nous révéler un jour. Je crois
que c'est la première fois que l’on signale dans notre département
l'existence de pierres à écuelles ou à cupules. »
Pour tous les articles non signés :
Le Secrétaire de la rédaction,
E. CARTAILHAC.
Le Gérant : GARRIGOU.
Toulouse, inprimerie Donladoure-Privat, rue Saint-Roine, 59. — 6567
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dont la durée de validité est de 40 jours, non compris les jours de départ
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L4 REVUE DES PYRÉNÉES, de la Fran
méridionale et de l'Espagne est l'organe de l’As
TION PYRÉNÉENNE & de l'Union des Sociétés savantes du
Elle est dirigée’ par le D' GARRIGOU , avec le concours d’un
Comité de rédaction & de nombreux collaborateurs; Secréf
taire de la Rédaction : Émile CARTALLHAC. j
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PRE | BIBLIOGRAPHIE MÉRIDIONALE.
Raoul dr Si mphoñies: pyrehéennes. {C. r. par M. A. Ben# CEST PP PTOÙ.
G. SicarD : Essai-sur la Spéleologie de l'Aude. (& r. par M. C.)..... nes 603
Marius EsparseiL : Etude des Bassins HOnIMEES de la partie orientale de
ES NES RE COS QE 0 1 ni D D A D e.... 604
Eugène CAMOREYT, Etudes de géographie iistotique LE ville des Sotiates.
ts mpar Er Cie: NE DE EN - 605
Hippolyte CARANNES : La hace aux bisets etaux ramiers dans le. Comminges
CLIC CONSÉRAMES rise ss SNS Eee eee Mean pen 000
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